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Les articles sur les pluies de dividendes du CAC 40 paraissent souvent bien éloignés de notre réalité quotidienne de salariés : nous n’avons pas les moyens de faire le lien entre les performances boursières médiatisées et le salaire que nous touchons mensuellement dans notre entreprise. Que nous travaillions dans une filiale de grands groupes ou dans une PME indépendante, nous n’avons en général, sauf si nous sommes représentants des salariés, aucune information sur la performance économique de notre entreprise, et sur l’argent qui est prélevé sur notre travail pour rémunérer les actionnaires. En réalité, de nombreuses données financières sont disponibles gratuitement sur Internet, et pas uniquement celles qui concernent les grandes multinationales cotées en Bourse. Nous vous montrons ici où les trouver et comment en faire une analyse rapide, pour que chacun puisse chiffrer par lui-même l’exploitation qu’il subit.

Comme vous l’avez sans doute remarqué, les articles des médias mainstream qui présentent les performances économiques sont quasiment toujours consacrés à des entreprises cotées en bourse. En effet, celles-ci communiquent beaucoup sur leur niveau de chiffre d’affaires, de profits et de rentabilité pour des raisons réglementaires, pour attirer les investisseurs et il est très facile, en téléchargeant sur Internet les rapports annuels des groupes, d’avoir accès à un grand nombre d’informations financières. Mais ce qui est moins connu c’est que les données sont aussi disponibles pour les entreprises non cotées, et ce quelle que soit leur taille !  Jusqu’à récemment, il fallait encore débourser quelques euros sur les sites du type Infogreffe.fr et Société.com pour télécharger les comptes des entreprises. Mais depuis la loi Macron de 2015, l’accès aux données du RNCS (Registre National du Commerce et des Sociétés) est gratuit ! Le site Pappers les diffuse sur Internet à tous. Pas de publicité et pas même besoin de créer un compte pour plonger dedans. Et c’est une véritable mine d’or pour qui arrive à s’y retrouver. À travers l’exemple d’une usine PSA, nous vous guidons pour comprendre comment se répartit concrètement la valeur ajoutée entre salaires et capital.  

L’exploitation du travail en chiffres

Le cas concret d’une usine automobile de PSA

Prenons donc un exemple, disons l’usine PSA de Poissy dont on sait que le groupe auquel elle appartient a très bien mis ses actionnaires l’année dernière. Allez tout d’abord sur la première page qui lui est consacrée sur le site Pappers – sans prêter attention au tableau de synthèse réalisé automatiquement par le site, celui-ci comporte souvent des valeurs aberrantes… Mieux vaut taper à la source : le PDF des comptes annuels. 

Accéder au compte de résultats de PSA sur le site Papers

Ce document rassemble tout à la fois les rapports du Commissaire aux comptes, le rapport de gestion présenté par la président aux actionnaires ainsi que le procès-verbal de l’assemblée générale annuelle au cours de laquelle les actionnaires déterminent la part du bénéfice de l’entreprise (le produit de votre travail) qui leur remonte sous forme de dividendes. S’il s’agit de la la première fois que vous ouvrez ce genre de document, l’avalanche de chiffres peut facilement intimider. Bornons-nous à récupérer quelques indicateurs clefs pour se faire une idée du sort des salariés de l’entreprise. 

Étape 1

La valeur ajoutée de l'entreprise

Mais dis-moi Frustration, c’est quoi cette valeur ajoutée dont tout le monde parle ? 🤓

La valeur ajoutée, c’est le chiffre d’affaires (donc la somme des ventes de biens ou de services vendus par l’entreprise) moins les consommations intermédiaires (achats de marchandises et de matières premières, consommation d’énergie, etc.). S’il reste une valeur après ces dépenses, c’est bien qu’elle a été ajoutée par le travail, d’où son nom de « valeur ajoutée ». La clef de répartition de cette valeur ajoutée se joue dans le rapport de force entre les capitalistes et les travailleurs et évolue avec lui. Ainsi, la part prise par les salaires dans la valeur ajoutée s’est brutalement dégradée en France dans les années 80 sous l’effet des réformes libérales avant de remonter la pente à l’orée des années 2000 – sans jamais toutefois retrouver son point haut. 

Commençons par récupérer le chiffre d’affaires de PSA Poissy (page 9). Ainsi en 2021, celui-ci s’est établi à 55,7 milliards d’euros tout compris (vente de véhicules et de pièces de rechange, prestations d’ingénierie, production immobilisée ou stockée etc.).

Pour fabriquer ces voitures, l’entreprise a eu besoin d’acheter des matériaux, d’utiliser de l’électricité, etc. bref tout ce qui a permis aux salariés d’ajouter de la valeur au matériau initial, en l’assemblant et en le transformant. Ces consommations intermédiaires, visibles dans le détail des charges ci-dessous, se montent à 50,2 milliards d’euros 👇

Extrait du compte de résultats PSA 2021 - Charges d'exploitation

Calculons : la valeur ajoutée c’est donc les produits d’exploitation de 55,7 milliards d’euros moins les 50,2 milliards de consommations intermédiaires, soit un reste de 5,5 milliards. Joli pactole à se partager !

Étape 2

La part des salarié.e.s

Mais quelle part de ces 5,5 milliards est revenue aux salariés ? En poursuivant notre lecture, nous tombons sur ce chiffre 👇

Comptes sociaux PSA 2021 - Frais de personnel

2,6 milliards sont donc revenus au travail (plus une petite part de participation aux bénéfices), ce qui représente environ la moitié de ce qu’il a rapporté puisque celui-ci est la source intégrale de la valeur ajoutée. Autrement dit, sur une semaine de travail, le mercredi midi les ouvriers de PSA ont déjà fini de payer leur salaire. Le reste se répartit ensuite pour l’essentiel entre les impôts de production, les investissements nécessaires de l’entreprise et la rémunération des actionnaires (lesquels, rappelons-le, ont simplement « posé les billets sur la table » pour acheter des actions et n’ont pas passé une minute sur une ligne de montage).

Répartition de la valeur ajoutée sur une semaine de travail

Étape 3

La part des actionnaires

Une fois calculée la part des salaires dans la valeur ajoutée, il est intéressant d’observer celle versée aux actionnaires sous forme de dividendes. Cela ne se voit pas sur le compte de résultat lui-même (ce serait trop facile), il faut aller chercher l’extrait du procès-verbal de l’assemblée générale au cours de laquelle les actionnaires ont décidé ce qu’ils allaient se verser. En général, l’information se niche dans les dernières pages des comptes sociaux (ici page 40) 👇

Compte de résultats PSA - Partage actionnaires

C’est ici assez simple : l’assemblée générale des actionnaires a décidé de remonter la totalité du bénéfice net (c’est-à-dire le profit de l’entreprise une fois pris en compte tous les produits et toutes les charges) en dividendes soit 867,3 millions d’euros. Cela représente donc 16% de la valeur ajoutée que nous avons calculée plus haut.

Conclusion

Dans cette usine, sur une semaine de 35 heures, les salariés travaillent donc 5,6 heures par semaine pour payer les dividendes, 17,5 heures pour payer leur salaire. Le reste vient financer les impôts, les remboursements d’emprunts, et les investissements.

Une autre manière de voir les choses est de mettre ces 867,3 millions d’euros au regard du nombre de salariés de l’usine, en l’occurrence  41 503 (page 30).

Si on divise les montants versés en dividendes par le nombre de salariés, on voit que si cet argent avait été utilisé pour rémunérer les salariés, ils auraient touché chacun en moyenne environ 20 890€ supplémentaires (bruts chargés) en 2021.

Une précision à avoir en tête quand vous faites ce calcul : regardez bien qui est actionnaire de la société que vous analysez. Ici il s’agit de la maison mère Stellantis N.V basée aux Pays-Bas. Elle récupère ainsi des dividendes de toutes ses entités qui en génèrent et in fine verse elle-même les dividendes aux actionnaires qui détiennent le groupe (3,3 milliards d’euros en 2022 au titre de l’exercice 2021) c’est-à-dire principalement la famille Agnelli, héritière du fondateur de Fiat, la famille Peugeot, BPI France, et tous les actionnaires individuels qui ont acheté des actions en bourse.

À votre tour !

Voici les étapes à suivre pour calculer votre taux d’exploitation par vos actionnaires

  1. Allez sur le site Pappers et cherchez le nom de votre entreprise ;
  2. Descendez un peu sur la page et téléchargez le PDF présentant les comptes annuels de la dernière année disponible ;
  3. Dans ce PDF, allez sur la page présentant le compte de résultat ;
  4. Notez les montants du chiffre d’affaires et des consommations intermédiaires. Rentrez ces chiffres dans notre calculette ci-dessous pour obtenir la valeur ajoutée ;
  5. Sur la même page, notez le montant des salaires, aussi appelés « charges sociales » (sic), et celui de la participation. Ajoutez leur somme dans la partie Salaires de la calculette ;
  6. Allez à la page présentant le montant des dividendes (en général en fin du document sur les comptes sociaux) et effectuez le même exercice pour déterminer la rémunération des actionnaires à placer dans le partie Dividendes de la calculette.
Résultats

🥤 Félicitations ! Votre taux d'exploitation est de %

Sur un temps plein de 35h, vous travaillez gratuitement pour les actionnaires de votre entreprise.

Bien sûr, ce calcul donne simplement des ordres de grandeur et ne permet pas d’avoir une vision précise de la situation financière de l’entreprise. Il faut aussi notamment regarder les ratios de profitabilité et de rentabilité, le niveau d’endettement, les flux de trésorerie, etc. L’analyse financière est un métier qui ne s’improvise pas, mais ce petit tuto vous montre que chacun peut déjà par lui-même, avec les données publiques disponibles, calculer le partage de la valeur ajoutée dans son entreprise ou celle à laquelle il s’intéresse. Les financiers et les employeurs se cachent souvent derrière le jargon financier pour présenter les choses du point de vue de leur propre intérêt et il est utile que les salariés développent leur propre analyse de classe. Les chiffres ont toutefois bien sûr leurs limites et nul besoin de les avoir pour se rendre compte de l’exploitation du travail vécue quotidiennement par les salariés. Les analyses économiques ne sont que des points d’appui complémentaires, les conditions de travail et la position de subordination des salariés justifiant par elles-mêmes la mobilisation des salariés et leur inscription dans une dynamique révolutionnaire.

GUILLAUME ÉTIEVANT

RÉDACTEUR EN CHARGE DES QUESTIONS ÉCONOMIQUES

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