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Sur son site Internet, le ministère de l’Agriculture et de l’alimentation publie sobrement une liste de deux pages de produits retirés de la vente en France, essentiellement des gaufres et des brownies industriels, souvent bon marché (marques propres Leader Price, Lidl…), goûters familiaux en cette rentrée des classes. La cause ? Du fipronil à une concentration supérieure à la limite réglementaire (0,005 mg/kg de produit). Mais n’ayez crainte, ces produits ne représentent “pas de risque pour la santé, ils sont listés dans un souci d’information du consommateur”. Alors pourquoi tout ce pataquès ? Parce que le fipronil est un anti-poux hautement toxique, interdit pour les poules d’élevages destinées à la consommation, mais qui aurait malgré tout été retrouvé dans 250 000 œufs selon France Info. L’impact sur un adulte serait négligeable, il faudrait consommer plus de 10 œufs contaminés par jour, mais trois seulement pour un enfant de 3 à 10 ans. S’en suivrait des trouble neurologiques, des dommages au niveau du foie, de la thyroïde et des reins. Une fois de plus, on nous prend pour des crétins. Ce modèle agricole intensif, ces industriels qui nous gavent de saloperies, nous tuent à petit feu, y compris la planète, sans oublier les agriculteurs et éleveurs. Dans cette histoire, seuls les actionnaires des grands groupes se portent bien.

Dans quinze jours, quels changements pourra-t-on réellement constater ? Presque rien. La vache folle, la viande de cheval, la grippe aviaire n’ont eu que peu de répercussions sur les pratiques. Mais certains s’organisent et luttent. Ils luttent pour que les terres agricoles soient préservées et respectées. Ils luttent pour que des paysans et des éleveurs puissent s’installer, produire proprement des aliments sains dans des conditions saines. Ils luttent pour enrayer la progression des grandes exploitations qui ne sont qu’un maillon dans cette chaîne de l’agro-business qui ravage tout sur son passage. Ils luttent pour que nous soyons informés et éduqués sur les pratiques des industriels. Ils luttent pour que nous reprenions le contrôle sur notre alimentation. Dans notre dossier “Agir Contre l’Agro-Business”, nous interviewons le président de l’association nationale de Terre de Liens, Freddy le Saux, et le chantre de la “désobéissance alimentaire” Stefane Guilbaud . Merci pour leur collaboration à Frustration.

Terre de Liens aide les paysans à s’installer

60 000 hectares de surface agricole consommée par l’urbanisation et les projets d’infrastructures en France en 2016 : les politiques actuelles dévorent nos terres agricoles à grande vitesse, sans se soucier des conséquences néfastes qui depuis longtemps se font ressentir[1]. Sur ce qui reste, une concentration croissante de grands exploitants focalisés sur le rendement, qui épuisent la terre, conformément aux attentes du néolibéralisme et au détriment de tous.

Des brèches existent et les citoyens se mobilisent. L’association Terre de Liens (« TDL ») a été créée en 2003 afin d’agir contre la disparition des terres agricoles. Cette mouvance est composée d’une association nationale, de 19 associations territoriales, d’une foncière et d’une fondation reconnue d’utilité publique. Grâce à sa foncière, TDL acquiert des fermes et les terres agricoles environnantes, pour en assurer, sur le long terme, une gestion sociale et écologique conforme à sa charte. Les exploitations sont louées à des paysans pratiquant une agriculture bio et n’ayant pas la capacité financière de faire l’acquisition de ces terres ou n’ayant pas l’envie de devenir propriétaire. Des milliers de bénévoles recréent patiemment le lien entre paysans et citoyens, en accompagnant des transmissions et en s’engageant dans des partenariats avec les collectivités et autres acteurs du territoire.

L’association nationale et ses 19 associations territoriales, la fondation et la foncière ont su s’intégrer dans le paysage politique, juridique et financier, leur permettant de rediriger des fonds vers la préservation de la terre agricole. La Fondation, reconnue d’utilité publique, est habilitée à recevoir des legs et donations de fermes. La Foncière permet d’acheter des actions au prix de 103,5 euros. Pas de dividendes ni de plus-value au delà de l’inflation à espérer. L’intérêt est avant tout solidaire… et fiscal.

Nous avons interrogé le président de l’association nationale de TDL, Freddy Le Saux.

Frustration : Sur quels principes fondateurs repose l’association Terre de Liens ?

Terre de Liens : Notre principe fondateur : la terre est un bien commun. Nous répondons à une problématique fondamentale : la transmission de la terre. Notre objectif : faciliter et garder l’accès à cette terre. Il existe déjà des modes d’accès collectif au foncier comme les groupements fonciers agricoles (GFA), mais ce système dépasse rarement une génération, car au moment de reprendre les parts du GFA, il est très difficile de trouver de nouveaux porteurs de parts. C’est pourquoi nous avons créé la foncière qui nous permet d’agir à un niveau national et de racheter des fermes et des terres que l’on met ensuite à disposition d’agriculteurs contre un fermage. 25 % des parts ne sont pas investies dans la terre pour permettre le renouvellement fluide des actionnaires.

Qu’avez-vous pu accomplir jusqu’ici ? Quels obstacles avez-vous dû surmonter ? Qu’aimeriez-vous atteindre ?

Nous avons réussi à acheter, créer ou maintenir 150 fermes en activité à ce jour, avec 200 paysans, sur environ 3 000 ha. 15 000 actionnaires ou donateurs nous soutiennent. Une grande partie sont des bénévoles qui s’impliquent sur le terrain, avec l’aide aussi de nos salariés. Bien sûr, en surface, nous sommes des miettes dans le paysage agricole français. Mais notre action consiste aussi à apporter un autre regard sur la terre agricole, qui est le substrat de l’avenir de l’humanité. Nous souhaitons créer une prise de conscience, que le citoyen ait un droit de regard. La terre est trop importante pour qu’elle ne soit que l’affaire de ceux qui la travaillent.

Comme toute aventure humaine, nous avons dû apprendre à gérer ensemble, en association. Et puis, il a fallu obtenir la reconnaissance des autorités, du ministère de l’Agriculture, des collectivités, et de la SAFER avec qui nous entretenons souvent de bonnes relations.

Pourquoi parlez-vous de paysans et non d’agriculteurs ? Le terme paysan est connoté de façon péjorative dans notre imaginaire.

Je suis moi-même fils de paysan et ce mot ne me pose aucun problème. La sémantique est importante. L’exploitant agriculteur, c’est la vision actuelle de la société. On exploite la terre. Le paysan collabore et s’adapte à la nature. En réalité, le terme est très noble. Nous aidons souvent des gens à s’installer qui ne viennent pas du milieu. Le terme paysan leur convient parfaitement. 

Être paysan avec TDL, est-ce être esseulé sur sa ferme comme les autres agriculteurs, seul contre tous ? Existe-t-il des regroupements ou des formes de coopérations entre paysans ?

Être esseulé, cela peut être une notion géographique, mais pas seulement. Nos paysans peuvent se retrouver seuls en bio, bien qu’ils soient proches d’autres agriculteurs conventionnels. Même si nous étudions toujours le terrain avant toute installation, chaque paysan a le choix. Il peut être seul, c’est lui le seul maître à bord de son entreprise. Nous lui facilitons l’accès au terrain, c’est tout. D’autres associations peuvent l’accompagner pour créer des liens locaux. C’est à lui de voir.

Mais attention, TDL peut aussi aider des regroupements de paysans à s’installer, des collectifs. Avec Terre de Liens Limousin, nous avons aidé 11 personnes à s’installer, sur 80 ha. Ils travaillent ensemble, sont heureux, et surtout consolident leurs revenus. C’est un choix mais c’est un signe de cohésion et de soutien mutuel. D’autres collectifs sont parfois plus fragilisés.

Quelle est la taille idéale pour une ferme selon les principes de TDL ? Existe-t-il des limites de taille imposées par TDL ?

Toute taille est envisageable du moment que le bail rural environnemental est respecté. Signé pour toute la durée d’activité agricole du fermier, ce bail décrit les obligations du fermier (faire et ne pas faire) qui permettront la préservation des ressources naturelles. La taille va dépendre de la production : une de nos plus grosses fermes produit des céréales sur 170 ha, avec deux paysans. À côté de cela, nous avons aussi du maraîchage sur 30 ha avec 1 exploitant et 25 salariés et des fermes de quelques hectares en maraîchage.

L’étendue des dégâts écologiques, économiques et sociaux liés à l’agriculture conventionnelle dite « intensive » serait considérable. Est-ce également votre constat ? Quels sont les bénéfices d’une agriculture locale, raisonnée, paysanne ?

Nous partageons évidemment ce constat. Nous allons plus loin : quand on entend que le bio c’est bien mais qu’il y a de la place pour les deux, nous on dit qu’il n’y a plus de place pour l’agriculture conventionnelle. Parce qu’elle est construite sur les énergies fossiles, le pétrole, donc du non-renouvelable. Des études montrent que l’agriculture américaine, ramenée à un Américain, consommerait 1 800 litres de pétrole par an, donc environ 5 litres par jour et par personne. Un tiers pour produire les engrais, les intrants chimiques largement dérivés du pétrole, un cinquième pour la mécanisation, les tracteurs… Les engrais, c’est eux qui sont en grande partie responsable de l’effet de serre. L’exemple de Cuba est marquant. Quand l’Union soviétique a cessé d’alimenter Cuba en pétrole, les cubains se sont mis à produire en bio. Ils n’avaient pas le choix, et ça a marché.

La mécanique peut rester car c’est un travail intense, dur. Mais les intrants doivent être abandonnés. Nous ne voulons pas culpabiliser les exploitants agricoles qui utilisent des engrais. Le système actuel les a leurrés, éduqués et… endettés. Le passage en bio est un acte qui nécessite presque un psy. C’est un changement d’imaginaire qui peut être douloureux…

Nous on prépare la suite. L’agriculture bio est beaucoup plus complexe. On construit du savoir-faire.

La métropolisation est un terme qui est apparu ces dernières années pour expliquer le fossé entre les grandes villes et la campagne, mise au ban de la mondialisation. Comment TDL s’inscrit-elle et lutte-t-elle contre ce phénomène ?

La terre est un bien commun. C’est pourquoi nous luttons contre l’urbanisation. Nous sommes dirigés par des urbains hors-sol. Pour eux, la nourriture sort des supermarchés, des usines. Ils sont déconnectés de la réalité. Une agglomération comme Paris a besoin d’un territoire beaucoup plus grand que l’Ile-de-France pour s’alimenter. La France elle même est en sérieux déficit. Alors que la France est un pays béni des dieux ! On pense qu’on pourra faire venir éternellement du soja, des fruits en bateau, en camion ou en avion de régions éloignées. Les transports dépendent à 98 % du pétrole…

Des études montrent que l’agriculture américaine, ramenée à un Américain, consommerait 1 800 litres de pétrole par an, donc environ 5 litres par jour et par personne. Un tiers pour produire les engrais, les intrants chimiques largement dérivés du pétrole, un cinquième pour la mécanisation, les tracteurs… Les engrais, c’est eux qui sont en grande partie responsable de l’effet de serre.

Vous dites produire en bio ou biodynamie ou en agriculture raisonnée. Est-ce le même bio que l’on trouve dans la grande distribution à des prix souvent très élevés ? Comment fournissez-vous les consommateurs en produits issus des fermes et élevages TDL ? Le bio, c’est pour les « bobos » ?

Le prix du bio est un problème complexe. J’ai envie de dire que ce n’est pas le bio qui est cher, c’est l’agriculture industrielle qui est anormalement peu chère. Quand vous achetez du porc industriel en supermarché, vous ne payez pas le traitement des algues vertes, le traitement de l’eau potable et autres dégâts collatéraux, mais vous le payerez en tant que contribuable et en tant que terrien au travers des dégâts comme le changement climatique.

Une grande partie de nos fermiers vendent en circuit court des produits transformés par eux-mêmes, ce qui leur permet de garder la valeur ajoutée en restant dans des prix raisonnables.

Je m’arrête aussi sur le terme d’ « agriculture raisonnée » qui est un cache-misère. On utilise un peu moins de pesticides mais les pratiques restent les mêmes. TDL demande d’être en bio avec au minimum le label européen, qui est désormais la norme imposée. Ça nous permet de ne pas avoir à contrôler le paysan. Et puis nous avons introduit le bail rural environnemental. En fonction de la ferme et de la production, il définit des critères comme des haies à préserver, ou des zones humides à maintenir. Ce bail est recevable juridiquement. C’est un de nos accomplissements, avec l’aide d’autres associations.

Comment est financée TDL ? Êtes-vous aidés en tant que fondation ? Les paysans reçoivent-ils des subventions de la France ou de l’Europe ? Nous parlions dans notre dernier numéro de la finance verte et éthique. Recevez vous des financements par cette voie ?

Le financement de l’association nationale se fait par des fondations privées et des aides publiques comme celles du ministère de l’Agriculture. Depuis 2015, nous sommes reconnus en tant qu’organisme national à vocation agricole et rurale (ONVAR), agréé par le ministère de l’Agriculture. J’aimerais aussi préciser que le ministre Stéphane Le Foll a beaucoup aidé dans cette optique. Bien que soumis aux pressions de la FNSEA, il est convaincu qu’une autre agriculture est nécessaire, mais il ne peut pas crier cela sur les toits. On va le regretter.

Les associations territoriales ont une part de financement des régions et des collectivités, mais elles peuvent avoir des modes de financement très variés d’une région à l’autre.

La fondation reçoit des dons et legs de particuliers. Les dons donnent droit à des avantages fiscaux sur l’impôt sur le revenu et l’ISF d’où l’inquiétude de voir modifier les règles de cet impôt et bien sûr elle peut recevoir des legs de fermes. Elle peut aussi recevoir des subventions publiques pour l’achat de fermes, par exemple pour la protection de zones de captage avec les agences de l’eau.

La foncière quant à elle collecte de l’épargne qui par choix provient de particuliers à plus de 60 %. Un maximum de 30 % est collecté auprès d’investisseurs institutionnels comme les fonds d’épargne salariaux qui ont obligation d’investir dans la finance éthique comme la foncière Terre de Liens. La Caisse des dépôts et consignations a fait le choix d’investir dans la foncière ce qui est une reconnaissance pour le mouvement.

Le paysan, une fois installé, a droit aux mêmes aides que les autres exploitants agricoles (aides à l’installation, PAC, etc.). Évidemment cela va dépendre de sa production. Le maraîchage est peu subventionné par rapport à l’élevage.

Et puis nous avons introduit le bail rural environnemental. En fonction de la ferme et de la production, il définit des critères comme des haies à préserver, ou des zones humides à maintenir. Ce bail est recevable juridiquement. C’est un de nos accomplissements, avec l’aide d’autres associations.

Comment s’inscrit TDL dans le paysage politique ?

Nous sommes un ovni et nous souhaitons le rester. Nous sommes une mouvance citoyenne. Nous n’avons d’engagement envers aucun parti ni syndicat. Nous travaillons parfois avec la Confédération paysanne, avec qui nous avons des affinités mais nous pouvons ne pas être d’accord sur tout.

Nous ne sommes pas un rassemblement de consommateurs, ni de professionnels, mais une mouvance de citoyens d’horizons divers qui se rassemblent autour de l’idée de la « terre bien commun » et apprennent et inventent ensemble comment la gérer au mieux dans l’intérêt de tous.

L’accaparement des terres est souvent décrit comme un phénomène dans les pays émergents où des grands groupes des pays riches viennent acheter des terres pour se fournir en matières premières. L’accaparement des terres existe-il en France ? Comment lutter contre ce phénomène ? Est-ce dans ces situations que la SAFER intervient et êtes-vous en lien avec cette dernière ? La SAFER est-elle suffisamment autonome pour lutter contre une concentration des terres ?

L’accaparement des terres comme vous l’entendez existe peu en France. Les investisseurs chinois ont acheté l’année dernière deux fois 1700 ha. Ils détiennent désormais plus de terres que TDL. Mais le gros enjeu reste les grosses fermes qui sont aujourd’hui très capitalistiques. Qui pourra les reprendre ? Comment la transmission se fera-t-elle ? Il y a un vrai risque de concentration avec des grands groupes qui pourraient reprendre toutes ces terres.

La SAFER est notre partenaire. C’est un outil extraordinaire qui a permis de maintenir le prix de la terre à des niveaux normaux par rapport aux voisins européens. Un hectare de terre correcte coûte environ entre 1 500 et 20 000 euros en France quand c’est 50 000 euros en Belgique. Seules certaines terres viticoles coûtent ce prix-là en France. Après il n’y a pas une SAFER mais plusieurs SAFER, qui agissent par région. C’est une question de rapport de force au sein des comités SAFER et sur le terrain.

Dans ce numéro, nous consacrons un article à la famille Mulliez, propriétaire du groupe Auchan. Ce dernier compte ouvrir un centre commercial gigantesque sur des terres fertiles de l’Île-de-France au sud de Roissy (« EuropaCity »). Que pensez-vous de ce projet ?

EuropaCity c’est un projet monstrueux du groupe Auchan. Il y a encore des gens qui pensent que le développement économique viendra par ce genre de projet. Nous pensons que le développement économique ne sera possible que par la préservation des terres. Mais ces gens et ces investisseurs pensent à court terme. Au bout de 20-30 ans, leurs centres commerciaux ou supermarchés sont abandonnés. Une bataille a déjà eu lieu contre Auchan. Il s’agissait de la ferme des Bouillons (Normandie) qu’Auchan comptait transformer en zone commerciale. Ils ont perdu grâce au soutien de nombreuses associations, dont Terre de Liens. Donc nous ne perdons pas espoir.

Pour en savoir plus et pour adhérer : <www.terredeliens.org>

[1] Voir « Comment reprendre le pouvoir sur notre alimentation #2 – Enquête sur l’agriculture capitaliste sous perfusion », Frustration n° 7, été 2016 (un extrait ici).

 

Stéfane Guilbaud forme à la « désobéissance alimentaire »

« On est crevé. Et si on se faisait une pastabox plutôt que de cuisiner ». L’industriel, le transformé, les p’tits plats préparés, les légumes pesticidés, les édulcorants colorisants ont envahi nos assiettes depuis des décennies. Faute d’argent, faute de temps, faute d’éducation, faute de goût ? Sûrement un mélange de tout cela, corrélé à la flexibilisation des horaires de travail, la montée de la pauvreté, et aux sirènes de la grande distribution, des publicitaires et des grands groupes, qui eux-mêmes soufflent à l’oreille de nos politiques et de nos lois. Il nous faut pourtant lutter, ensemble, contre l’industrialisation alimentaire, qui nous prive notamment d’une liberté fondamentale : la santé. Sans oublier l’aspect « climaticide » de notre alimentation qui contribue à un tiers des émissions de gaz à effet de serre, et l’aspect « socialicide » qui décime nos paysans, appauvrit la population tout en enrichissant les actionnaires des grands groupes.

Pour en revenir à la santé, les chiffres parlent d’eux-mêmes : avec plus de 8 millions d’obèses, plus de 500 000 insuffisants cardiaques, 10 millions d’hypertendus, 2 millions de diabétiques dont un nombre croissant d’enfants, une espérance de vie longue mais dans quel état ? Les français souffrent en silence, empoisonnés à petit feu. Allergies au gluten, intolérances au lactose, diabétiques de type II, produits allégées en sucre, manger 5 fruits et légumes par jour, manger deux produits laitiers par jour, manger bio, manger des pommes. Pourquoi ces maux, qui croire, comment s’informer, comment lutter ensemble ?

Contre la désinformation, la « déséducation » du capitalisme, Stéfane Guilbaud informe, forme et éduque le plus grand nombre possible. Contre les méfaits de la malbouffe, de la nourriture transformée, industrielle et chimique, il explique les bienfaits d’une cuisine simple, à base de produits choisis et compris, bruts et sains. Son concept phare : la « désobéissance alimentaire ». Ancien du monde du marketing, il sait de quoi il parle quand il change de cap pour devenir formateur pour adultes sur le changement de comportements alimentaires. Désormais ingénieur en pédagogie, il propage son concept de désobéissance alimentaire à travers des conférences, des livres, des documentaires. Son objectif : aider à désobéir contre l’ingérence permanente des lobbies et reprendre la main sur notre alimentation.

À Frustration, les débats ont été nombreux sur l’individualisation du problème derrière ce choix de cuisiner, en omettant les conditions matérielles, le temps, les contraintes. Mais notre interview et la lecture des livres de Stéfane Guilbaud ont tranché. L’idée principale reste la prise de conscience, la rééducation et le changement collectif, pour une cuisine simple, peu chronophage et peu onéreuse. 

Frustration : Vous êtes le visage et la voix de la « désobéissance alimentaire », en quoi cela consiste-t-il ?

Stéfane Guilbaud : Peut être un visage et une voix pour l’instant, mais j’aimerais que ce mouvement m’échappe. Qu’il prenne un envol national afin de peser plus lourd dans les consciences individuelles. Pour faire exister cette désobéissance alimentaire, autant que possible, j’essaye de transmettre à travers mes livres, mon blog, dans les médias, ou à mes conférences, non pas une méthode, mais un ensemble de règles à pratiquer au quotidien face à une industrie agro-alimentaire omniprésente.

Mon expérience de formateur en changement de comportements alimentaires m’interdit d’utiliser la morale, elle est trop universelle, elle s’impose, elle commande et reste perçue comme venant de l’extérieur. J’utilise donc le levier de l’éthique, elle est collective, elle propose, elle recommande et vient du plus profond intérieur. Elle mobilise plus.

Mon expérience en marketing visuel m’apporte beaucoup au quotidien. Je n’oublie jamais ce que sont ces multinationales que j’étrille. Aussi, je préfère travailler sur un apport de convictions personnelles afin de donner aux consommateurs une réelle autonomie lorsqu’ils sont en phase d’achat.

Comment peut-on nous aussi désobéir ?

Tout d’abord, désobéir, c’est :

  • Oser échapper aux modes alimentaires, dictées par le marketing,
  • Comprendre l’urgente nécessité de refuser d’être gavés comme des oies,
  • Revenir à une autonomie alimentaire, déconnectée de tout intérêt industriel,
  • Ne laisser aucune instance se substituer à son bon sens,
  • Revenir à des achats réellement souhaités, non-conditionnés,
  • Pratiquer une cuisine rapide, simple et modeste,
  • Délaisser tout ce qui encourage à la surconsommation.

En résumé, au quotidien, c’est retrouver son bon sens et réfléchir à l’acte d’achat en toute connaissance de cause.

Pour désobéir, le premier réflexe qui revient souvent chez les consommateurs est de ne plus mettre les pieds dans une grande surface. Ils continuent à y aller pour la droguerie et les produits non-alimentaires (car il n’y a plus de drogueries indépendantes), mais préfèrent remplir leurs assiettes en retrouvant le chemin des artisans, producteurs locaux, marchés, fermes, AMAP… Ces lieux apportent de la chaleur humaine et des éclairages sur la réalité alimentaire. Accessoirement, le budget familial, concentré sur l’essentiel, se porte mieux.

Quels types de maux la malbouffe engendre-t-elle ? Peut-on parler du véritable « serial killer » de notre époque ?

Une mauvaise alimentation peut tuer. Une étude a montré que dans 195 pays, sur un total de 56 millions de décès, 70 % son dus à un mode de vie délétère. Le paludisme fait 700 000 victimes quand le sida en fait 1,2 million, mais c’est oublier 39 millions de personnes qui décèdent à cause de leurs habitudes. Tabac, alimentation pauvre en végétaux et riche en sucre, sédentarité sont les facteurs récurrents de ce genre de chiffres affolants. La faucheuse du xixe siècle s’est manifestée avec les épidémies, au xxe siècle elle s’est intéressée aux fumeurs. Pour ce xxie, elle va visiblement se consacrer aux mortalités prématurées corrélées au surpoids. On considère que les quatre comportements à risque cumulés, à savoir la malbouffe, le tabac, l’alcool et la sédentarité pèseraient lourd sur notre capital santé/vie. En effet des chercheurs canadiens ont mesuré sur environ 90 000  personnes, une perte d’espérance de vie de 6 à 17,9 ans.

Ce « serial killer », qu’est la malbouffe, est sous-estimé. Ça fait même sourire quand on tente de limiter l’alimentation délétère des adolescents. En 20 ans de mobilisation, j’ai vu l’âge des AVC passer de 50 ans à 30 ans pour finalement toucher aujourd’hui des adolescents de 17 ans ! Effrayant.

En 20 ans de mobilisation, j’ai vu l’âge des AVC passer de 50 ans à 30 ans pour finalement toucher aujourd’hui des adolescents de 17 ans ! Effrayant.

À qui profite cet écosystème autour du business de l’alimentation industrielle ?

À qui profite un marché annuel de 172 milliards d’euros ? Aux marques industrielles bien évidemment. La société a changé, elle est sous assistance alimentaire. Les marques pratiquent une occupation agro-alimentaire.

Comment lutter contre cet empoisonnement de masse ? Où peut-on changer les règles ? En France, en Europe ?

La décision ne viendra pas d’en haut. Dans les hautes sphères décisionnelles, il y a d’un côté les élus fragilisés par des mandats courts, créant une vision à court terme de toute décision, et de l’autre les multinationales, riches et influentes qui s’imposent à tous les niveaux de nos institutions. La désobéissance alimentaire permet de prendre conscience que la décision viendra du consommateur. La réussite est corrélée à notre capacité à imposer nos convictions et plus que jamais, comme on dit, l’union fera la force. Je ne peux que citer Coluche, qui en 1978, disait déjà « Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent pas pour que ça ne se vende plus ! ».

L’Europe aurait pu être une bonne chose, mais l’idée d’union a été abîmée. Le lobbying agressif s’est développé dans la plus grande impunité. Il est regrettable, encore aujourd’hui, de constater qu’un seul lobby n’est toujours pas présent aux portes de la commission… celui des consommateurs. Aucune institution ne défend les intérêts des consommateurs, à la source, au moment des décisions, avec les mêmes armes que les groupements d’intérêts commerciaux.

Je n’aime pas ce que l’univers alimentaire est devenu. Les politiques ont successivement laissé grandir des multinationales. Aujourd’hui de grands groupes sont propriétaires de 400 marques. Ils rachètent avec frénésie tout ce qui fonctionne afin d’en avoir un plus grand contrôle. Leurs modèles économiques sont le profit et la rémunération toujours plus généreuse des actionnaires. Ce modèle va à notre perte et celui de la souveraineté de nos États. Un groupe alimentaire qui a un chiffre d’affaires plus important que le PIB d’un pays ne peut qu’influencer toute décision politique. Les autorités fiscales auraient dû (mais peuvent encore) favoriser des modèles alternatifs encourageant un plein emploi et une moralité. Mon préféré, testé avec succès – je pense en particulier aux anciens de Fralib, devenus SCOP-TI – est un modèle simple et juste. Tellement juste qu’un enfant de 6e comprendrait immédiatement les avantages de celui-ci par rapport au tentaculaire groupement international. L’idée est de valoriser un salarié, par un principe d’une personne égale une voix. Le PDG de ces entreprises n’est pas une personne physique, mais une assemblée générale de coopérateurs. Salariés et conseil d’administration travaillent à l’unisson pour le long terme, et la réactivité est assurée par un comité de pilotage restreint, mais néanmoins garant de la politique d’entreprise. Le plus important de ce modèle est le fait d’interdire le capital rémunéré. Cela évite de voir fleurir des actionnaires qui ne cherchent que profits et dividendes. La qualité du produit est donc mise à l’abri de toute dérive et l’entreprise ne licencie pas pour satisfaire un pourcentage ajouté au crédit de vautours. Justement, SCOP-TI a choisi la répartition suivante. 50 % rétribués aux salariés coopérants, 35 % réinvestis et 15 % de réserve pour lisser les fluctuations annuelles.

Voilà un modèle qui redonnerait justice au produit, aux hommes, au travail, à une nation qui veut sauvegarder son modèle économique. Une multinationale produit environ 10 000 fois plus qu’une petite PME. Leurs demandes en matières premières sont gigantesques et sources de déforestation, chutes des cours et recherches de coûts toujours plus bas. En raisonnant Scop à échelle humaine, on pourrait faire vivre, dans chaque gamme de produits, jusqu’à 10 000 PME soucieuses de leurs produits, de leur qualité et de l’environnement.

A-t-on pu constater des avancées suite aux différents scandales sanitaires des dernières années ?

Dans l’histoire de l’alimentation, les règles en faveur du consommateur ont toujours été changées pour calmer la colère du peuple et non pour prêter attention à ses désirs.

Maintenant, à la question des avancées face aux scandales, c’est une autre histoire, bien plus complexe. Je m’explique. Lorsque je participe à une émission ou un documentaire qui sera au final diffusé et encadré par des spots publicitaires, l’annonceur a un poids omniprésent sur le contenu. On ne veut pas mordre la main qui nourrit et la censure tombe. Au final on voit et on entend beaucoup de buzz parfois ludiques, parfois scandaleux, mais toujours inutiles. On informe sur des pratiques, on révèle des malfaçons, mais on n’éduque pas la population. Le meilleur rempart contre la malbouffe serait des cours de cuisine à l’école, sans aucune ingérence des marques. Du produit brut pour apprendre comment se passer des industriels.

La désobéissance alimentaire s’efforce d’éduquer. Avec le plus de pédagogie possible, on explique la réalité des choix et les implications. Une vision globale que le consommateur n’a pas – n’a plus – que l’on ne veut pas lui donner. Pour preuve, au final, les différentes affaires comme le saumon au DDT, la viande de cheval, la vache folle n’ont eu que peu de répercussions sur les pratiques. Le consommateur est effrayé quinze jours. Et après ? Il fait quoi pour passer à autre chose ? Rien, car il n’a pas les cartes en main.

Choisir son alimentation, n’est-ce pas au final à la portée seulement d’une petite poignée de Français aisés, des « bobos » et des riches ?

Cette question me fait plaisir à deux titres, car elle va me permettre de répondre à une croyance ancrée contre laquelle je lutte en permanence.

Premièrement, désobéir, comme je l’expliquais tout à l’heure, permet de renouer contact avec des gens qui ont à offrir le fruit d’un travail qui les fait vivre. Ils ont à offrir une qualité et un encouragement à préserver notre santé. Loin des temples de la consommation, dont le seul but est l’enrichissement d’actionnaires, nous sommes face à une tentation orchestrée, un désir manipulé. Au final, le budget alimentaire d’un ménage grimpe de 20 %. J’ai des témoignages depuis dix ans, qui confirment mes allégations. Bien manger coûte moins cher. Mais attention, bien manger ne veut pas dire acheter bio en grande surface, mauvais calcul. Le bio en rayon n’est ni plus ni moins qu’une niche de plus pour le business. Light, éthique, équitable, bébés, intolérants, vegans, bios… sont autant de prétextes pour vous faire acheter… et consommer. Le savoir-faire industriel est derrière chacune de ces offres, les prix sont comparativement chers pour ce que c’est. En somme, vous mangez de façon « analogique » et non « alternative ». C’est à dire que l’on a juste changé l’étiquette du produit, mais que le process global est le même : guerre des prix, marges obsessionnelles, matières premières de piètre qualité, déforestations, expropriations, dérèglements climatiques…

Comment éviter les supermarchés, ces temples de la consommation comme vous dites, quand chaque sou compte ?

Le contenu d’un caddie offre un rapport qualité-prix faible. La guerre des prix, le fameux « pouvoir d’achat » est une mascarade affolante et grotesque. Vendre de la merde à bas prix, n’a plus de limite.

Pourtant, une carotte locale, bio, riche en nutriments et en goût, à râper soi-même, coûte quelques centimes. En revanche, une boîte de carottes râpées industrielle et bardée de conservateurs coûte très cher. Faites le calcul du prix au kilo. Sur les marchés, avec le temps, on m’offre du fromage, des légumes, des herbes… et je ne suis tenté par rien d’autre que mon alimentation vitale. On ne trouve pas cela dans un hyper.

Vous prônez un retour à la cuisine. L’alimentation industrielle n’est-elle pas au contraire une forme d’émancipation, notamment pour la femme, et l’homme dans une moindre mesure ?

Émancipation ? Non, je dirais plus une forme d’aliénation de l’homme et de la femme. L’alimentation est culturelle, elle construit un être humain. Abandonner un droit naturel aussi important et structurant que la cuisine est une erreur que l’on paye cher. Confier notre santé, nos plaisirs et nos portions aux industriels a montré ses limites et le profond instinct de défiance et méfiance que cela suscite.

La cuisine c’est l’échange et le partage, la base même du propre de la race humaine.

La cuisine c’est universel et fédérateur.

La cuisine c’est formateur. Il n’y a pas plus bel exercice pour responsabiliser, éduquer, appréhender ou encore séduire.

La cuisine permet la rééducation de personnes en difficultés, la réintégration de populations isolées.

La cuisine devrait être reconnue « activité d’utilité publique et ludique » au patrimoine universel de l’humanité.

Le bio serait-ce la solution ? Doit-on foncer pour acheter ces produits ?

Ne foncez jamais quelque part. Le bio a du bon et du mauvais. D’abord pour la terre. Sous prétexte que le sulfate de cuivre est autorisé en bio, des abus ont fini par brûler la fécondité des parcelles. Ainsi, à ce titre, mes préférences agricoles sont, en première place la biodynamique, en deuxième le raisonné et en troisième le bio.

Le bio est intéressant si l’on y cherche une alternative, c’est-à-dire une solution pour manger autrement que ce que l’industrie nous impose. Des farines anciennes, des fèves de cacao rares, comme le criolo, des légumineuses oubliées, des charcuteries sans sucre ajouté…

Si le bio se résume à continuer à manger le trio blé-lait-sucre à toutes les sauces, ou bien encore à manger de la vache de réforme sous l’appellation de bœuf issu de race à viande, des linéaires interminables de biscuits hyperglycémiants… alors en effet, il n’a aucun intérêt et cela ne sera pas une solution. Ne confondons pas le bio éthique, celui qui au-delà du respect du cahier des charges « phytosanitaire », respecte l’être humain, l’écologie et la production locale au maximum, avec un minimum de transformation, et un autre, plus massif, qui reprend les mêmes mécanismes que les produits traditionnels industriels. Un exemple de bio « stupide » me vient en tête : des tomates bios issues de graines hybrides, boostées en serres surchauffées, hors sol et hors saison à des milliers de kilomètres du lieu de vente.

L’alimentation est culturelle, elle construit un être humain. Abandonner un droit naturel aussi important et structurant que la cuisine est une erreur que l’on paye cher. Confier notre santé, nos plaisirs et nos portions aux industriels a montré ses limites et le profond instinct de défiance et méfiance que cela suscite.

Notre alimentation peut donc avoir des effets sur notre environnement d’un point de vue écologique, mais aussi social ?

Notre alimentation a un impact sur tous les systèmes. Sachant qu’un système est un ensemble d’éléments interagissant entre eux selon certains principes ou règles, on comprend mieux la réaction en chaîne.

Système économique, santé, social, neurologique, hormonal, digestif, immunitaire… Plus personne n’ignore les dégâts causés par les monocultures, les surexploitations et les élevages intensifs, mais qui veut en entendre parler ?

Notre société, très « technologique », a cloisonné les peurs et les risques. Chacun voit midi à sa porte, chacun se dit que c’est triste, mais que c’est comme cela. Ce fatalisme, je l’ai ressenti pendant que j’étais formateur. Il est nourri par l’idée qu’à notre niveau, on ne peut rien changer. Les pays à forte couverture médiatique ne remontent que les mauvaises nouvelles. Ce mode de fonctionnement génère un réflexe de survie qui conduit à un individualisme plus marqué qu’ailleurs.

Si le bio se résume à continuer à manger le trio blé-lait-sucre à toutes les sauces, ou bien encore à manger de la vache de réforme sous l’appellation de bœuf issu de race à viande, des linéaires interminables de biscuits hyperglycémiants… alors en effet, il n’a aucun intérêt et cela ne sera pas une solution. Ne confondons pas le bio éthique, celui qui au-delà du respect du cahier des charges « phytosanitaire », respecte l’être humain, l’écologie et la production locale au maximum, avec un minimum de transformation, et un autre, plus massif, qui reprend les mêmes mécanismes que les produits traditionnels industriels. Un exemple de bio « stupide » me vient en tête : des tomates bios issues de graines hybrides, boostées en serres surchauffées, hors sol et hors saison à des milliers de kilomètres du lieu de vente.

Notre alimentation a un impact de plus en plus violent sur notre avenir, mais nous sommes au carrefour de choix stratégiques. Soit nous réagissons pour nos générations futures en désobéissant, soit nous laissons des hommes avides de toujours plus d’argent mener le monde à la baguette. Une baguette qu’ils croient magique tant ils espèrent dominer les cycles naturels, transformer et breveter le vivant. Une baguette au final maléfique pour toute l’humanité à venir.

Une alimentation dépourvue de nutriments et de fibres au profit d’une junk food toujours plus sucrée rend les gens malades. Malades dans leurs corps, mais aussi dans leur tête.

 

Le site Internet de Stéfane Guilbaud : www.stefaneguilbaud.com