“Une ambition intime” : des “femmes puissantes” respectables au service d’un “féminisme” bourgeois

La déferlante féministe fait peur… mais elle fait aussi vendre quand on la vide de sa substance politique. On ne compte plus les livres, films, émissions mettant en scène les « femmes puissantes » dans un storytelling empreint d’un féminisme fréquentable. Après le greenwashing (repeindre le capitalisme en vert), le pinkwashing (mettre en scène son soutien aux LGBT pour mieux vendre, mieux réprimer), voici le purplewashing. Par Assia Hebbache.


Dimanche soir sur M6, Karine Le Marchand nous a présenté le « portrait de cinq femmes politiques d’envergure (…) pour découvrir quelle femme se cache vraiment derrière la carapace qu’elles ont dû se créer ». Chouette, enfin une émission dédiée aux femmes politiques ! Voyons cela de plus près.

Marine Le Pen veut la préférence nationale mais elle adore les fleurs

Non contente d’inviter la figure de proue de l’extrême-droite, Karine Le Marchand la fait passer en première dans l’émission.

C’est incontestablement la grande gagnante de ce programme, il suffit de voir la communication faite autour de cet événement par les militants du Rassemblement national (RN). C’est l’occasion pour elle de profiter d’une audience qui pour une fois ne met pas son opposant Z* en premier plan.

Toute l’opération consiste à – encore et toujours – adoucir l’image de Marine Le Pen et dédiaboliser le RN. La séquence débute avec la visite de sa maison « simple », avec en fond sonore Aretha Franklin. Ensuite, une scène plutôt longue dans le jardin de Marine Le Pen. Elle aime se ressourcer dans son jardin, près de ses fleurs : la « terre ne ment pas », n’est-ce pas.

Puis intervient une série de banalités sur la Reine des fachos : Marine Le Pen est une bonne vivante, elle se fait appeler depuis l’enfance « miss bonne humeur »… Regardez Karine Le Marchand qui déguste un bon vin blanc, sur le canapé de la fille d’un tortionnaire d’Algériens. Écoutez-là se gargariser de la prétendue reconnaissance de la rafle du Val d’hiv par Marine Le Pen.

Derrière “l’humain” promu par Karine Le Marchand, impossible d’emmerder le front national, on ne peut que copiner avec.

Hidalgo en bon exemple de l’immigration

C’est la seule « de gauche ». Elle est présentée comme le parangon de la réussite des enfants d’immigrés. Mais l’immigration sympa. Celle qui n’est pas trop loin de notre « culture ». Pas l’immigration post-coloniale.

Elle présente le parcours impressionnant de ses parents : il l’est ! Mais tout se passe comme si sa politique était empreinte d’un humanisme sans bornes. Elle est quand même la candidate socialiste à l’élection dont le parti a défendu la déchéance de nationalité en 2015 pour les binationaux, créant de fait des ennemis de l’intérieur. Elle est la représentante d’un parti qui promet le droit de vote des étrangers depuis 1981 et qui a encore aujourd’hui l’extraordinaire toupet d’en faire une promesse de campagne !

D’ailleurs elle le précise : non Karine, ne vous inquiétez pas, je ne compte pas accueillir « toute-la-misère-du-monde »…

Valérie Pécresse : dur, dur d’être bourgeoise !

Valérie Pécresse accueille Karine Le Marchand dans son bureau à la Région Ile-de-France. La moitié de la séquence expose le mal-être de Pécresse qui « n’est pas une blonde versaillaise ». Son argument ? « Fillon et Hollande ont eux aussi grandi à Neuilly ! Moi, je suis fille de prof’ ».

Ensuite, elle évoque les démêlés avec la justice de son fils. En 2016, son fils a été interpellé en possession de trois grammes d’herbe alors qu’il s’apprêtait à fumer un joint. Et Valérie Pécresse de préciser : son fils est contrôlé avec un joint de cannabis, certes, mais à la sortie de son école d’ingénieurs. Oui, il n’est pas comme tous les justiciables car lui sortait de son « école d’ingé » !

Elle est tout de même lucide, et nous retiendrons une idée que nous partageons avec elle (qui l’eût cru?) : « Je me pensais ni de droite, ni de gauche. Il faut se méfier car dans ces cas là on est de droite. Les gens de gauche savent qu’ils sont à gauche ».

Rachida Dati : la « p’tite de banlieue »

« Les gens m’appellent toujours par mon prénom, je ne sais pas pourquoi. Même quand j’étais ministre ! ». Nous on sait pourquoi Madame Dati, on le voit même dans ce reportage dégoulinant de paternalisme raciste.

C’est Sarkozy qui la décrit comme la « p’tite de banlieue », annihilant ainsi tout son parcours personnel, universitaire et professionnel impressionnant quoique l’on pense du personnage. Non, Rachida Dati n’est pas impliquée dans un réseau comme tous les autres hommes et femmes politiques, elle, elle « n’hésite pas à rencontrer tous ceux qui l’aident à grimper sur l’échelle sociale ». Elle a du « tempérament », elle a du « caractère ».

Et quand Karine Le Marchand ose le gros mot racisme, Rachida Dati répond qu’elle a plutôt subi du « racisme social ». Elle illustre cela en évoquant la rumeur selon laquelle elle aurait acheté son diplôme de magistrate au Maroc. Cherchez l’erreur…

Marlène Schiappa : la fémonationaliste hype

S’il persistait un doute sur le véritable féminisme de Marlène Schiappa (si, certains le pensent et même à gauche), cette séquence confirme ses positions fémonationalistes , c’est-à-dire l’instrumentalisation par les nationalistes d’un discours féministe à des fins électoralistes racistes et/ou islamophobes.

Des « quartiers sans relous » jusqu’à la loi séparatisme, Marlène Schiappa n’a eu de cesse d’attaquer les racisés (hommes et femmes). C’est d’ailleurs le fondement même de son féminisme puisqu’elle affirme dans la séquence que « son enfance dans une cité est à l’origine de son engagement envers les femmes ». Incroyable pour une femme qui évolue dans le milieu politique, milieu patriarcal par excellence, connu pour être un haut lieu d’agression et de harcèlement envers les femmes. D’autant plus incroyable qu’elle a accepté le poste de ministre déléguée chargée de la citoyenneté, sous la coupe d’un ministre accusé de viol. Ministre qui d’ailleurs tresse ses lauriers durant tout le reportage. C’est bien le moins qu’il puisse faire pour avoir comme avocate une ancienne ministre en charge de l’égalité femmes hommes.

Une émission « pas militante » ?

Dans un espace politique saturé par les idées, les mots, les pratiques d’extrême-droite, à quelques mois de l’élection présidentielle, alors que le féminisme politique (puisqu’il faut ici le qualifier) est fustigé de toutes parts, Karine Le Marchand met en scène une des plus grandes ouvrières de cette période pré-fasciste, Marine Le Pen.

Son objectif comprenez-vous est d’aller chercher « l’humain » derrière la femme politique, car elle se dit « nulle en politique » et c’est ce qu’elle trouve « intéressant ».

Incroyable époque où l’on trouve chez une femme représentant la droite extrême la plus rance, plus d’humanité qu’une Alice Coffin harcelée sur le web ou une Assa Traoré opprimée par la police et la justice françaises depuis l’assassinat de son frère.

Exit les femmes caissières, personnels d’EHPAD, aide-soignantes, enseignantes en première ligne du Covid pour laisser place à une discussion « à cœur ouvert » avec cinq femmes politiques,  trinquant bourgeoisement à la vie et à l’amour, au milieu de délicates bougies parfumées et de plaids à 1000 boules.

Exit les 97 femmes tuées par leurs conjoints ou ex- conjoints. Et ce, même en présence d’une ancienne ministre chargée de l’Égalité (notez bien le E majuscule) entre les femmes et les hommes.

Exit enfin une analyse fine du milieu politique fait par et pour les hommes dont ont sans aucun doute souffert ces cinq femmes politiques. Rien sur les agressions et harcèlement de la part des hommes politiques. Rien sur le fait que trois candidats à l’Elysée sont déjà cités dans de nombreux témoignages d’agressions sexuelles

Pour autant, Karine Le Marchand en bonne femme d’affaires surfe habilement sur la vague féministe post-me too en la dépolitisant à souhait. Elle en donne dans cette émission une version édulcorée, une version « super nanas ». C’est un peu la Léa Salamé de M6, qui nous parle de ces femmes puissantes qui ne veulent surtout pas égratigner les égos des z’hommes.

1 Koh Lanta vaut mieux que cinq Ambitions intimes

À la veille d’une fusion M6 et TF1, on troquerait volontiers cette émission contre Koh Lanta. Koh Lanta cette année nous en dit beaucoup plus sur la place des femmes en politique que le programme de Karine Le Marchand.

Le début de l’aventure a en effet commencé avec deux équipes : l’une composée des femmes, la seconde, composée d’hommes. Très rapidement, une alliance hommes et une alliance femmes voient le jour. A peine née, l’alliance des femmes a éclaté en mille morceaux. Présentée comme étant un « girl power » inutile, certaines femmes ont préféré prêter allégeance à leur « ami ». Leur ami en question n’ont jamais quitté l’alliance hommes. Résultat : une femme est éliminée par semaine et il reste à l’heure actuelle une seule femme dans l’aventure.

Ne parlons pas des femmes racisées : présentées comme agressives, violentes elles ne font jamais l’unanimité, ni chez les hommes, ni chez les femmes.

Cet échec des Amazones contemporaines nous éclaire sur les conséquences d’un système patriarcal : désunir les femmes au nom d’une prétendue « autonomie », leur faire croire qu’elles ne valent rien sans les hommes, railler les femmes qui tiennent bon et toujours entre hommes se serrer les coudes.

Belle description de notre monde politique non ?

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