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C’est l’hymne de notre époque. Tout homme politique un jour au pouvoir l’a utilisé. Face à une loi controversée, « j’assume des responsabilités ». Face à un mouvement social « j’assume mes responsabilités ». Face à un bilan contestable, il devient de plus courant d’entendre tout simplement « j’assume ». Emmanuel Macron est un amateur patenté de cette expression qu’il utilise environ tous les trois mois. Le dictionnaire Larousse nous donne la définition suivante : Assumer c’est « se considérer comme solidaire d’un état, d’une situation, d’un acte et en accepter les conséquences. Exemple : “ Assumer pleinement ses origines bourgeoises. »

Clairement, Macron correspond à l’exemple donné par le dictionnaire. En revanche, peut-on dire qu’il accepte les conséquences de ses décisions ? Oui, puisqu’il n’y en a aucune. La Ve République contemporaine est un régime d’inspiration vaguement démocratique qui n’offre aucune possibilité aux citoyens de contrecarrer de quelconque manière que ce soit ceux qui disposent du pouvoir exécutif. Aussi, Macron n’assume en général rien du tout, puisqu’il ne risque ni destitution (contrairement à un président États-Unien, par exemple), ni obstacle, hormis quelques (rares) censures du Conseil Constitutionnel (dont lui et ses proches nomment les membres). Assumer sans assumer quoi que ce soit, il en avait fait une belle démonstration au début de l’affaire Benalla, cet homme de confiance du président qui s’était déguisé en policier pour aller casser du manifestant, en mai 2018. Macron s’était exclamé, bravache mais entouré de ses proches et de ses gardes du corps, “S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher”. En sachant pertinemment que ça n’arriverait pas…

Mais il parlait un peu vite, puisqu’il a failli, quelques mois plus tard, être mis face aux conséquences de ses actes. C’est le 1er décembre 2018, lorsque la manifestation parisienne des Gilets Jaunes a investi le richissime 8e arrondissement, l’a mis à sac et s’est rapproché du palais présidentiel au point qu’un hélicoptère a été préparé pour l’évacuation de son locataire. Mis à part lors de ce jour (béni), « assumer » a toujours été, pour le chef de l’Etat, un vain mot.

Le 1er décembre 2018, Acte III des Gilets jaunes, Macron a bien failli devoir “assumer ses responsabilités”…

Les “grosses responsabilités” des patrons : un mythe bourgeois ?

Et c’est en réalité le cas pour la plupart des chefs dans notre société ultra hiérarchisée. Avant que le vocable « manager » ne s’impose dans la plupart des entreprises, on parlait de « responsable ». Le responsable est un chef, qui exerce donc du pouvoir sur les autres (celui de leur dire quelle tâche réaliser et comment, celui de les évaluer, celui de donner un avis ou de prendre la décision quant à leur avancement ou leur rémunération…). Mais dans la mythologie en vigueur, le responsable subit, en contrepartie de son pouvoir… des responsabilités. De telle sorte que ce ne serait pas si enviable d’être chef, car cela impliquerait de grosses responsabilités qu’il faudrait « assumer ».

Dans un certain nombre de cas, l’employeur peut effectivement devoir assumer un certain nombre de choses désagréables, comme la conséquence d’une faillite. Mais, même dans ce cas,  ce n’est pas au dirigeant d’éponger personnellement toutes les dettes de l’entreprise. Ce n’est pas non plus à ses actionnaires. Dans une SAS, qui est l’un des statuts le plus courant, ces derniers ne sont responsables qu’à hauteur de leurs apports au capital social de la société. En cas de difficultés financières ou de faillite, les créanciers de la société ne pourront pas saisir leurs biens personnels. Ces apports au capital social sont d’ailleurs souvent faibles, le financement de l’entreprise se faisant en général principalement par endettement et apports en compte courant.

Dans une procédure de liquidation judiciaire, l’autorité administrative cherche des accords avec les créanciers, et la maison et les meubles du dirigeant ne sont pas saisis. Si les fonds sont insuffisants (comme dans la très grande majorité des cas), la justice prononce la clôture de la procédure pour insuffisance d’actifs. Les dettes de l’entreprise, même si elles ne sont pas réglées, sont alors éteintes. 

Du point de vue des conséquences financières que les chefs doivent « assumer » donc, on notera qu’au niveau « N+1 » elles sont inexistantes et qu’au top niveau de la direction des groupes, elles sont indolores.

Les “petits patrons qui risquent de tout perdre” ne constituent de toute façon pas le profil majoritaire de ceux qui emploient la majeure partie des salariés français. 7 salariés sur 10 travaillent directement ou indirectement (via une filiale) pour un groupe. Aussi nous ne sommes majoritairement pas subordonnés à un petit patron enchaîné à des prêts bancaires, même si ce cas existe. Du point de vue des conséquences financières que les chefs doivent « assumer » donc, on notera qu’au niveau « N+1 » elles sont inexistantes et qu’au top niveau de la direction des groupes, elles sont indolores. Aucun dirigeant du CAC 40 ne risque la banqueroute parce que les performances de son entreprise sont mauvaises.

Prenons par exemple Thierry Breton. C’est le commissaire européen au marché intérieur (la commission qui promeut la compétitivité de l’économie européenne) depuis 2019, récompense d’années de travail acharné et de grosses responsabilités au service de la France et de plusieurs grandes entreprises. Disons-le tout net : le bilan de Monsieur Breton est catastrophique. S’il avait dû « assumer ses responsabilités », il serait probablement aujourd’hui jardinier ou bibliothécaire, comme avait fini Puyi Xuāntǒng, le dernier empereur de Chine. 

Thierry Breton, une ascension bâtie sur des échecs

Voyez par vous-même : ingénieur de formation, ancien élève de l’École Alsacienne (là où grandissent tous les rejetons de la grande bourgeoisie parisienne), il dirige dès le début de sa carrière plusieurs grandes entreprises, dont Thomson à la fin des années 90. Avec le soutien financier de l’État, il tente de redresser le groupe d’électronique mais s’obstine à racheter des filiales tout en laissant tomber l’activité phare et montante de l’entreprise – la production de téléviseurs en France. Ce choix calamiteux, contraire aux progrès technologiques que faisait Thomson au même moment, amène l’entreprise au bord du gouffre au début des années 2000 et conduit à de nombreux licenciements… 

Mais entre-temps, Thierry Breton est parti diriger France Télécom, où il obtient un salaire 2,3 fois supérieur à celui de son prédécesseur. Sans doute la récompense de ses performances légendaires à la tête de Thomson ! À la tête de France Télécom, il lance le plan de réduction de la masse salariale qui, repris par son successeur Didier Lombard, sera qualifié par la justice, 20 ans plus tard, de «harcèlement moral institutionalisé. Mais il n’en subira aucune conséquence puisqu’il est nommé, en 2005, ministre des finances. Sa principale contribution à l’histoire économique et sociale de notre pays est la privatisation des autoroutes. Sans doute la plus grosse arnaque jamais réalisée contre les contribuables et usagers français, cette opération a considérablement enrichi les actionnaires ayant bénéficié des concessions autoroutières. De ce point de vue-là, c’est une réussite. Du point de vue de l’intérêt de la majorité de ses administrés et du budget de l’Etat, dont il était « responsable », c’est une défaite absolue. 

Thierry Breton est la preuve vivante que les PDG français ne sont jamais jugés sur leurs résultats. Ils peuvent couler entreprise sur entreprise sans que cela n’entache leur réputation dans leur classe sociale.

Mais qu’importe : en 2008 il devient PDG d’un grand groupe du secteur du numérique, Atos. Ses multiples acquisitions émeuvent la presse financière qui trouve que ce patron a décidément du génie, et il est élu « Stratège de l’année » par le journal Les Échos. En 2019, reconnaissance légitime de ses précieux services pour le capitalisme européen, il est nommé commissaire européen. Pourtant, depuis, Atos s’est cassé la gueule :  « La chute n’en finit pas, nous racontait France Info en février 2024..  Le géant informatique français Atos est embourbé dans une crise financière qui a fait plonger son cours de Bourse à des niveaux historiquement bas et accéléré la valse de ses dirigeants. Le titre du groupe a lâché près de 25% à la Bourse de Paris ». Comment expliquer une telle chute ? Les regards se tournent vers Thierry Breton et sa gestion du groupe pendant près de 10 ans. Non seulement il a considérablement endetté l’entreprise avec sa politique d’acquisition compulsive (que toute la presse encensait à l’époque), mais il n’a pas fait prendre à l’entreprise les virages technologiques nécessaires à sa survie… comme pour Thomson. Désormais, Atos risque le rachat par un groupe américain et son possible démantèlement.

Aucun des échecs de Breton ne l’a empêché de gravir les échelons, rien ne semble pouvoir atteindre sa réputation. Comme Bernard Tapie en son temps, que toute la presse qualifiait d’entreprise de génie alors qu’il n’a fait qu’organiser des faillites

Qui en paiera le prix ? Qui en « assume les conséquences » ? Certainement pas Thierry Breton. Le commissaire européen désormais responsable de l’ensemble de l’économie de l’Union, ne sera pas licencié. Contrairement aux salariés des filiales de Thomson ou celles d’Atos. Aucun des échecs de Breton ne l’a empêché de gravir les échelons, rien ne semble pouvoir atteindre sa réputation. Comme Bernard Tapie en son temps, que toute la presse qualifiait d’entreprise de génie alors qu’il n’a fait qu’organiser des faillites (Celles de Wonder, Look et ManuFrance), Thierry Breton n’a rien assumé du tout. Au contraire : au moment de son départ, Breton a vendu ses titres Atos au prix fort, autour de 65 euros (elle en vaut 1,88 euro aujourd’hui). Il a empoché 40 millions d’euros brut puis a laissé l’entreprise sombrer du fait de sa gestion calamiteuse. En cela, il est, comme tous les grands patrons français, responsable de rien mais méritant de tout.

C’est un phénomène de plus en plus répandu dans le monde des entreprises françaises et internationales : leurs dirigeants n’occupent leurs postes que pendant un court laps de temps. Ils lancent des chantiers, parfois risqués et douloureux pour les salariés, et s’en vont. Ils n’ont ni attachement financier (ils seront encore mieux payés ailleurs) ni affectif. La scène est toujours la même, d’un plan de licenciement à un autre : les salariés en colère font le pied de grue devant le siège de la direction pour espérer mettre le PDG face aux conséquences de ses actes, mais celui-ci ne les rencontre, le plus souvent, jamais. Parfois même, des « managers de transition » sont nommés pour faire le sale boulot, au moment d’un plan de licenciement par exemple. Ils viennent, cassent tout, puis s’en vont.

Pourquoi l’irresponsabilité règne dans les sphères hiérarchiques

Les responsables autoproclamés sont-ils responsables de quoi que ce soit ? Au niveau politique, il est assez clair que non. Aussi calamiteux que soient leurs bilans, nos dirigeants ont toujours une carrière toute tracée, avec argent et honneur à la clef. Ils n’assument aucune responsabilité, ne démissionnent pour ainsi dire jamais, et aucun journaliste n’a l’outrecuidance de les mettre face à leur bilan. C’est ainsi qu’un Manuel Valls est devenu commentateur assermenté de la vie politique et sociale française sans que jamais un présentateur ne lui renvoie à la tronche son bilan calamiteux (tant sur le plan économique que sur celui du recul des libertés publiques).

La scène est toujours la même, d’un plan de licenciement à un autre : les salariés en colère font le pied de grue devant le siège de la direction pour espérer mettre le PDG face aux conséquences de ses actes, mais celui-ci ne les rencontre, le plus souvent, jamais.

Ce phénomène de déresponsabilisation des « responsables » semble descendre du haut de la société vers le bas. L’irresponsabilité organisée des dirigeants du CAC 40, des ministres et des hauts fonctionnaires semble être devenue une source d’inspiration pour les patrons de PME, les chefs de service et les proviseurs. Dans le secteur privé, les restaurateurs que l’on voit dans « Cauchemar en cuisine » ou qui s’expriment quasi quotidiennement sur les chaînes d’infos en continu pour se lamenter (du manque de personnel, du manque de touriste, du trop de touriste, de la pluie, de la chaleur, du vent etc.) passent leur temps à rejeter la faute sur les autres et réclamer des aides de l’État.

“Cauchemar en cuisine” nous permet d’assouvir un fantasme : mettre nos chefs, patrons, directeurs… face à leurs responsabilités

Dans le secteur public, l’irresponsabilité organisée des chefs bat son plein : la hiérarchie éducative est constamment décrite par les enseignants comme terrée dans son bureau, cherchant à éviter le plus possible le contact avec le personnel comme avec les élèves (et puis quoi encore). L’absence de prise de décision règne à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie du public. Le « pas de vague » dénoncé par les professeurs est largement lié à cet état de lévitation de la hiérarchie. Dans les systèmes bureaucratiques, le nombre de niveaux hiérarchiques fait que personne n’est comptable de rien. Le chef de service dit subir les décisions du responsable de département. Le responsable de département ne fait qu’appliquer les directives de la direction opérationnelle. La direction opérationnelle relaie les exigences budgétaires du comité exécutif. Le comité exécutif applique les orientations votées en conseil d’administration. Le conseil d’administration lui, a dû composer avec « la conjoncture », « le marché », « la mondialisation », « le déficit public »… Les « responsables » ne sont donc responsables de rien, mais les subordonnés, eux, ne font généralement pas assez d’effort et seront sanctionnés en cas d’échec. 

Dans le secteur public, l’irresponsabilité organisée des chefs bat son plein : la hiérarchie éducative est constamment décrite par les enseignants comme terrée dans son bureau, cherchant à éviter le plus possible le contact avec le personnel comme avec les élèves (et puis quoi encore)

La spécialité d’Emmanuel Macron est de faire fuiter dans la presse le récit des « savons » qu’il aurait l’habitude de passer à ses ministres lorsqu’il traverse des séquences calamiteuses, se défaussant sur eux. Partout ailleurs, et depuis 40 ans que des « brillants » ingénieurs comme Breton dirigent l’économie française, ce sont les ouvriers, employés et fonctionnaires qui reçoivent ce genre de savon, sous la forme de licenciements collectifs et de fermetures d’usines en série.

Le mythe des responsabilités écrasantes qui pèsent sur les épaules des chefs assure leur légitimité (à diriger, à gagner plus, à ne pas devoir rendre de compte etc.). Quand ce mythe est écorné, que leur reste-t-il ?

Les responsables le sont-ils vraiment ? Pour y répondre, il faut se demander : que risquent-ils ? Car il est clair que les subordonnés risquent gros, eux : des conditions de travail dégradées, un licenciement, une perte de revenu… Mais qu’en est-il de leur hiérarchie ? Que peuvent-ils perdre vraiment ? Un responsable dont les décisions n’ont aucune conséquence sur son propre parcours ne l’est pas vraiment. Dans le système hiérarchique actuel, le titre a plus d’importance que l’action effective. Ce qui compte est de moins en moins ce que l’on fait mais ce que l’on est.

Les responsables le sont-ils vraiment ? Pour y répondre, il faut se demander : que risquent-ils ?

Qu’importe que Thierry Breton ait envoyé dans le mur plusieurs fleurons industriels français : c’est presque un signe d’appartenance au monde médiocre du patronat français. Ce qui compte c’est son titre d’ancien ministre, d’ancien PDG, de commissaire européen. Et personne ne semble disposé à évoquer son mauvais bilan. Certainement car plus personne ne semble en capacité de le faire : la presse financière appartient désormais intégralement à la grande bourgeoisie (Les Echos est le seul quotidien d’actualité économique du pays et il appartient à Bernard Arnault avec lequel Thierry Breton a des liens d’amitié, comme il le confie, dans Libération : «Avec Bernard, on se parle tout le temps. La vie nous a appris à avoir confiance l’un envers l’autre”), la presse et les médias généralistes également, et les syndicats, seuls à même de dénoncer l’irresponsabilité et le mauvais bilan des dirigeants d’entreprise, sont souvent affaiblis, complices ou muselés.

L’irresponsabilité règne parce qu’on la laisse régner. Tant que nos dirigeants ne craindront pas les conséquences de leurs décisions, ils continueront de nous faire du tort. Être responsable n’est pas, comme on le croit, une qualité morale. C’est le résultat d’un rapport de force.


Nicolas Framont


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