« A Paris, on adore se donner le vertige avec la vie des ouvriers. Leurs combats, leurs espoirs, on s’en fout. »

“Vos Frustrations” est une rubrique créée pour que nos lectrices et lecteurs nous racontent leur cri du cœur du moment, le sentiment d’injustice qui les habite et ce qu’ils ont vécu au travail ou dans leur quotidien. Aujourd’hui, nous publions la frustration de Marc de Sovakhine, qui a lu un article de Florence Aubenas dans le Monde. Le portrait tout en posture qu’elle dresse de sa région natale l’a poussé à écrire ces lignes.

Ça fait toujours plaisir de lire, dans le quotidien préféré des CSP+, que l’endroit où on a passé une partie de son enfance, est tout pourri, « un puits sans fond ».

Il faut dire que Florence Aubenas, avec son regard compatissant et misérabiliste, assez typique de ces journalistes de la gauche parisienne, ne s’est pas foulée pour pondre son reportage : comme nombre de journalistes, habitués à glaner des « infos » à la sortie des tribunaux et des commissariats, elle a pris la direction de la gendarmerie et suivi les bleus en première ligne face aux violents, aux chômeurs, aux alcooliques, aux dealers, aux toxicos. On y croise même des pédophiles. Le tableau est complet. Manque plus que des consanguins.

Avec Aubenas, on aime bien faire pleurer dans les chaumières, mais on aime bien se poiler aussi. Extrait : « Rue Jules-Verne, on attend un médecin depuis des heures après la découverte d’un cadavre. De l’extérieur, le pavillon ne tranche pas dans l’alignement sage des façades, haies de thuyas, parfois un nom : « Villa Tout va bien » ou « Notre désir ». » Le lecteur satisfait du Monde, qui se pique d’avoir lu Flaubert, a compris, lui, l’ironie voilée. C’est pas un beauf qui pigerait ça ! Une couche de Zola pour pleurer, un zest de Flaubert pour réprimer un rire, le tout labellisé « journalisme gonzo » dont on comprend désormais la parenté avec sa déclinaison pornographique. Du « parler vrai » !

En revanche, dans cet épanchement de stéréotypes, vous ne trouverez pas un mot sur les fermetures d’usines, dont la plus récente, celle d’Onex, n’a pas eu le droit à un seul article dans la presse. Si commun de nos jours ! Ce qu’on veut, c’est du « vrai » ! Pas un mot sur l’application des ordonnances adoptées en mars 2020 « assouplissant » le droit du travail dans les boîtes qui n’ont pas encore fermé. L’un de mes cousins, ouvrier chez un sous-traitant de Sicli, pas loin de Migennes, en a récemment fait les frais. Pas un mot sur les réductions drastiques d’effectifs à la gare de Migennes, autrefois troisième dépôt en France avec ses 1 500 cheminots dont mon grand-père. Pas un mot sur l’offre de soins insuffisante. La maternité, fermée dans les années 1990. C’est déjà du passé.

Pas un mot, non plus, sur l’histoire de cette ville et de ses rues, de ses cités SNCF, portant le nom de fusillés et d’ouvriers, fiers et dignes, sans qui nous n’aurions ni Sécu ni congés payés. Et puis quoi encore ? On n’est pas à l’Huma. Le « réalisme socialiste », on a donné ! Nous, ce qu’on aime, c’est du « vrai » ! Des Edouard Louis qui parlent du cooorps des ouvriers, de la sexualité des ouvriers (et plus elle est crade, plus elle nous fait bander), de l’alcool, de la drogue.

A Paris, on adore se donner le vertige. Leurs combats, leurs espoirs, on s’en fout. Il ne faudrait pas non plus que les lecteurs du Monde aient vraiment peur. Rire ou pleurer en se donnant des frissons, c’est tout ce qu’on attend d’eux.