“Il y a des crimes climatiques, donc il y a des criminels”- Entretien avec Mickaël Correia
Entre la canicule « Total énergies 1 » et la canicule « Total énergies 2 » (nous reprenons cette idée trouvée sur les réseaux sociaux de nommer les épisodes caniculaires du nom des responsables du réchauffement climatique) nous avons rencontré Mickaël Correia dont le dernier livre, Criminels Climatiques, met un uppercut à l’écologie bourgeoise du « tous responsables, tous les petits gestes comptes » en montrant le visage de ceux à cause de qui nous suffoquons. Journaliste issu de médias indépendants, Mickaël Correia propose une écologie du rapport de force, qui désigne des responsables et propose donc des leviers d’actions autre que le désespoir ou la complaisance : deux positions généralement tenus par la partie aisée de la population. Grâce à ses travaux, on sait désormais que la révolution sera écologique ou ne sera pas et que l’écologie sans révolution et démantèlement du capitalisme fossile, c’est du macramé. Entretien par Nicolas Framont et Hamana B
Pourrais-tu nous parler un peu de toi : tu es journaliste, mais tu as un parcours peu conventionnel pour la profession ?
En effet, je ne suis pas passé par l’école de journalisme. J’ai suivi une formation universitaire axée agroécologie et agroforesterie, d’une mouvance appelée “l’école de Montpellier” qui au début des années 1980, a eu une approche systémique des écosystèmes. Mais à l’origine, je viens d’une famille ouvrière du Portugal. Ma mère est femme de ménage et mon père était ouvrier du textile. Je suis le seul de ma famille à avoir eu le bac. Je me suis intéressé à l’agroécologie par hasard. La fac de biologie me plaisait, j’aimais avoir la tête dans les plantes. Je n’ai jamais grandi à la campagne, je viens d’un milieu très urbain et industriel. Peut-être que ces études étaient pour moi une échappatoire. J’ai commencé une thèse que je n’ai pas terminée, j’ai travaillé quelque temps comme travailleur associatif dans le militantisme écologique, puis j’ai commencé à écrire pour le journal indépendant CQFD. Pris au jeu de l’écriture journalistique, j’ai co-créé la revue Jef Klak avec des amis. Petit à petit, j’ai commencé à militer dans les milieux écologistes et je me suis investi dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Finalement, j’ai eu envie de déserter ces milieux-là . Politiquement parlant, il y avait un truc dans lequel je ne me retrouvais pas. J’ai commencé à écrire Une histoire populaire du football. C’est un peu mon “Retour à Reims” [du nom de l’ouvrage de Didier Eribon, ndlr] : j’ai eu besoin de m’éloigner des milieux écologistes parce qu’il y a un truc qui ne me convenait pas d’un point de vue social. Bosser sur le foot, ce n’était pas un sujet “légitime” dans ces milieux militants, c’était même un sujet tabou. Dans les milieux politisés, le foot était perçu comme vecteur d’aliénation et pas comme quelque chose qui pouvait être synonyme d’émancipation. J’avais besoin de retourner un peu aux sources… Entre temps, j’ai commencé à piger pour le Monde Diplo, pour le Canard enchaîné, puis pour Mediapart qui m’a embauché.
Parlons de Criminels climatiques, paru cette année. Pourquoi as-tu écrit ce livre ?
L’idée c’était de revenir, après cette parenthèse, sur la question climatique écologique. Il y a une origine scientifique et une origine politique. Le point de départ scientifique, c’est cette étude de 2017 qui a été coproduite par une grosse ONG britannique qui s’appelle le Carbon Disclosure Project, qui a initié la mesure des gaz à effet de serre à l’échelle des entreprises. Cette étude montre que 100 multinationales émettent 70% de l’effet de serre mondial. C’est un chiffre assez hallucinant qui renversait beaucoup de choses, politiquement, dans l’imaginaire écolo.
100 multinationales émettent 70% de l’effet de serre mondial
Quant au point de dĂ©part plus politique, ce sont des discussions qu’on avait avec des copines fĂ©ministes, notamment Aude Vidal. Elle vient d’écrire un livre qui s’appelle Egologie. Ecologie, individualisme et course au bonheur, et qui porte sur la critique de l’écologie individualiste. Il est Ă©ditĂ© aux Ă©ditions Le Monde Ă l’Envers, une petite maison d’édition grenobloise et critique l’écologie des “colibris” [mouvement Ă©cologique impulsĂ© par Pierre Rabhi, basĂ© sur un “changement intĂ©rieur prĂ©alable au changement sociĂ©tal”, ndlr] que l’on retrouvait chez beaucoup de militants des squats, toute cette culture du yoga, du dĂ©veloppement personnel qui pour nous, tuaient, Ă l’époque, les dynamiques collectives. Selon nous, la domination du dĂ©veloppement personnel Ă©cologique empĂŞchait l’existence d’une culture du rapport de force, de l’organisation collective.Â
Ensuite, le livre se concentre sur trois entreprises les plus polluantes : Saudi Aramco (Arabie Saoudite), China Energy (Chine) et Gazprom (Russieà . Ce sont respectivement le premier producteur de pétrole, le premier producteur de charbon et le premier producteur de gaz au monde. Je trouvais ça intéressant journalistiquement de cibler trois ennemis, c’était un fil intéressant à tirer. Il s’agit aussi de prendre le contrepied de toute cette écologie sans ennemi, cette écologie colibri où l’on n’essaye pas de mettre en avant les rapports de domination et toute la structure sociale qui est autour de la crise climatique.
Ton livre tranche avec “l’écologie des petits gestes”, l’écologie qui dilue les responsabilités des plus riches, il rompt avec ce que l’on trouve parfois dans la critique anticapitaliste, qui consiste à parler de grands concepts, de grandes entités, et pas vraiment à des entreprises. Là , tu donnes des noms.
Dans le livre, il y a effectivement l’obsession de donner des noms : Qui est Amine Nasser, le PDG d’Aramco ? Qui est Alex Miller, le PDG de Gazprom ? Quels sont ses liens avec le clan Poutine ? Et je voulais aussi mettre en avant leurs discours : quand Amine Nasser dit que le pĂ©trole est indispensable Ă la lutte contre le rĂ©chauffement climatique, quand le PDG de Total Patrick PouyannĂ© dit que grâce au plastique, le pĂ©trole a de beaux jours devant lui… Ces gens sont d’un cynisme total.Â
Ensuite, ce qui m’intéresse, c’est de décrire la matérialité : c’est quoi la matérialité de ce capitalisme fossile ? Quelles en sont les infrastructures ? Qu’est-ce qu’un pipeline ? Une centrale à charbon ? Que sont les complexes pétrochimiques ? Qu’est-ce que ça représente concrètement dans un espace donné ? J’ai essayé de visibiliser cette matérialité-là .
L’effet que j’ai eu en lisant le livre, c’est que ces entreprises sont assez peu connues, et j’ai fait le parallèle avec BlackRock, la sociĂ©tĂ© de gestion d’actifs, qui a Ă©tĂ© soudainement très mĂ©diatisĂ©e lors des mobilisations contre la rĂ©forme des retraites.Â
Le fait est que ce sont des entreprises publiques, liĂ©es Ă des États. 70% des revenus de l’Etat saoudien viennent d’Aramco. Pour Gazprom, c’est le camp Poutine qui a fait main basse sur cette boĂ®te. Pour China Energy, c’est le Parti communiste chinois qui a la main dessus. Le but c’est de montrer ce lien très fort entre les entreprises et les Etats. Un des meilleurs exemples que je donne dans le livre, c’est quand Gazprom commence Ă mettre en place une plateforme pĂ©trolière au nord du cercle arctique : des militants, notamment Greenpeace, ont tentĂ© d’alerter l’opinion internationale pour dire que cela devenait vraiment n’importe quoi d’aller forer dans un si gros sanctuaire de biodiversitĂ©. La tentative d’arraisonner la plateforme s’est soldĂ©e par une intervention violente des forces spĂ©ciales, sur ordre de Poutine. Une trentaine de militants ont fait deux mois de prison. Greenpeace a dit Ă l’époque que c’était l’acte le plus violent commis contre eux depuis le Rainbow Warrior en 1986, lorsque les services secrets français avaient posĂ© une bombe sur le navire de Greenpeace envoyĂ© pour empĂŞcher les essais nuclĂ©aires dans le Pacifique, causant la mort d’un activiste. Cela montre bien comment un Etat se met au service d’une entreprise et de ses intĂ©rĂŞts.Â
Il s’agit de prendre le contrepied de toute cette écologie sans ennemi, cette écologie colibri où l’on n’essaye pas de mettre en avant les rapports de domination et toute la structure sociale qui est autour de la crise climatique.
En plus, pour irriguer en capitaux de façon permanente ce capitalisme fossile, l’industrie bancaire a investi plusieurs milliers milliards de dollars entre le dĂ©but des accords de Paris (2015) et 2019. JPMorgan, c’est la banque qui finance le plus ce capitalisme fossile. Pour l’anecdote, cette banque est un sponsor officiel de la COP26, et elle avait un espace de dĂ©bat en son sein qui s’appelait le “resilience hub”. On allait y parler “rĂ©silience et responsabilitĂ© des consommateurs”, pas du tout de ce qu’ils faisaient eux.Â
Il y a donc un triangle des Bermudes : les Etats, les entreprises, et les banques. On peut faire le parallèle avec la France : Total reçoit 2 milliards d’euros avec les plans de relance de la part de l’Etat Français, et ne paye quasi pas d’impôts. L’Etat français soutient un projet terrible en Ouganda, d’ouvrir 400 nouveaux puits, dans la zone des Grands Lacs. Macron a écrit au gouvernement ougandais pour soutenir ce projet. BNP Paribas est la banque qui a le plus augmenté son soutien entre 2019 et 2020 ; globalement, les banques françaises ont accru leur financement aux énergies fossiles d’en moyenne 19% par an entre 2016 et 2020. On parle beaucoup des saoudiens, mais c’est exactement la même chose qui se déploie en France autour de Total.
Du coup, ton bouquin détruit cette rhétorique de gauche qui dit que les Etats sont pris en otage par la finance. Toi, tu montres que les deux se confondent.
L’exemple que je donne de ça, c’est avec Gazprom. Gerhard Schröder a Ă©tĂ© chancelier d’Allemagne avant de partir travailler pour cette entreprise : en tant que chancelier, il a militĂ© pour la mise en place de Nord Stream, un grand pipeline pour abreuver toute l’Europe en gaz de Gazprom. Deux mois après sa dĂ©faite aux Ă©lections lĂ©gislatives, il est nommĂ© Ă la tĂŞte du conseil de surveillance du consortium qui gère Nord Stream. Je ne sais pas si c’est du cynisme : son choix s’explique probablement par un millefeuille d’hypothèses. Il y a tout le soft power que Gazprom a dĂ©veloppĂ© en Allemagne. Dans le livre, je raconte comment Gazprom est venu au secours d’un club de football très populaire de la Ruhr. Il y a de l’attachement Ă Gazprom pour ça, ainsi que pour le deal sur le gaz russe… tout cela est entremĂŞlĂ©. C’était malin de la part de Gazprom de sauver ce club de foot de la Ruhr car toute une partie des rĂ©serves de gaz d’Europe sont dans la Ruhr. Et en sauvant un club de foot, l’entreprise s’est drapĂ©e d’un vernis populaire.Â
Il y a bien sĂ»r d’autres exemples : les Ă©lites tournent entre le secteur privĂ© et la technostructure des Etats. On a toujours cet imaginaire de l’Etat qui tente de mettre des contraintes, ce n’est pas toujours vrai. Le meilleur exemple est avec Macron : depuis le dĂ©but de la loi Climat, des centaines de dĂ©putĂ©s ont proposĂ© des amendements pour inscrire dans la loi le fait de pouvoir taxer les entreprises qui ne respectent pas un certain quota d’émission de CO2… et ça a Ă©tĂ© censurĂ© de facto par le prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale : il n’y a mĂŞme pas eu de dĂ©bat, sur cette proposition qui est pourtant basique. Un dernier exemple, China Energy : on voit qu’il y a des forces de lobbying puissantes au sein de l’Etat chinois, et que China Energy a toujours empĂŞchĂ© la crĂ©ation d’un vrai ministère de l’énergie en Chine.Â
On a des exemples en France de ces pratiques de pantouflage entre secteur de l’énergie et politique ?
Il y a eu François Fillon [nommĂ© au Conseil d’Administration d’un groupe pĂ©trolier russe en 2021, ndlr], ou encore Jean-Baptiste Djebbari [ancien dĂ©putĂ© LREM puis ministre des Transports jusqu’en mai 2022, ndlr], qui devait travailler dans une entreprise de voitures Ă hydrogène, mais ça a Ă©tĂ© retoquĂ©.. Mais la Macronie, ça n’a Ă©tĂ© que ça : Brune Poirson qui est partie chez Accor Hotel en tant que directrice du dĂ©veloppement durable, en cours de mandat ! Les entreprises savent jouer de ça.Â
Ce sont des modes de fonctionnement peu connus…
Prenons l’exemple de Davos : lĂ -bas, il y a les dirigeants d’entreprises publiques et privĂ©es, et les institutions financières. Quand Aramco a fait une grande opĂ©ration financière, tout le monde Ă Davos Ă©tait au courant. Dans ces cercles-lĂ , il y a un entre-soi bourgeois ou financier, avec toujours l’idĂ©e de perpĂ©tuer son modèle de croissance.Â
Quand The Chemistry Club, le plus grand club de l’industrie chimique, a nommĂ© le PDG d’Aramco Ă un prix, c’est un signal très fort envoyĂ© aux investisseurs.Â
Ce terme de “criminels climatiques” t’a-t-il attiré des ennuis ?
Ce n’est pas un mot que j’ai choisi de façon anodine. C’est le chercheur Christophe Bonneuil qui a commencé de parler de ça dans les années 2015 : il a montré qu’il y avait des crimes climatiques à l’œuvre, des gens qui meurent de situations climatiques extrêmes. Et s’il y a des crimes, il y a des criminels.
Aujourd’hui, on sait que Total est au courant depuis 1971, en interne, que son activitĂ© est nocive pour le climat. Les Big Oil amĂ©ricains le savent depuis 1965. DĂ©sormais c’est l’Agence internationale de l’énergie – qui est loin d’être un repère d’écologistes – qui a dit : “il faut arrĂŞter maintenant les projets fossiles”. Toutes les Ă©tudes disent qu’il faut laisser les ressources fossiles dans le sol si l’on veut survivre au chaos climatique. Ces entreprises le savent bien, mais elles n’ont mĂŞme pas commencĂ© Ă diminuer leur production. Ce sont des entreprises qui veulent augmenter leur production de 20% jusqu’en 2030. Maxime Combe dit : “cette canicule-lĂ , on pourrait l’appeler “Total Energies N°2””.Â
Il y a des crimes climatiques à l’œuvre, des gens qui meurent de situations climatiques extrêmes. Et s’il y a des crimes, il y a des criminels.
Il y a tout un imaginaire à remettre en place : depuis le mouvement ouvrier, il y a cette idée qu’on subit une violence directe de la part des industries, et on s’organise contre cette violence dans notre lieu de travail qui est l’usine. Aujourd’hui, c’est plus compliqué de s’organiser dans le travail. Mais il y a une réflexion à mener sur l’existence de ces violences industrielles. Elles s’opèrent de façon indirecte à travers l’atmosphère. Et cette violence crée une condition commune : les canicules qu’on vit en ce moment, les Indiens et les Pakistanais les vivaient en mai. Il y a donc un internationalisme qui peut se créer.
Tu parles de solidarité internationale : ne peut-on pas imaginer une institution internationale qui traduirait ces criminels climatiques en justice ?
Oui, il faudrait ça, évidemment. Il y a des procès en cours, par exemple Exxon aux Etats-Unis. Oui, il faudra juger ces crimes-là et il y aura des réparations. Un sujet qui revient souvent dans les COP, c’est la question du dédommagement des pays du Sud qui subissent plus fort l’impact du changement climatique. Et l’Europe fait tout pour que ça n’arrive pas. Or, on sait maintenant attribuer tel événement climatique au réchauffement climatique. On sait par exemple que tel cyclone qui a eu lieu dans le Pacifique peut être attribué au réchauffement climatique. Dans un monde idéal, on pourrait ainsi dire que la France, qui est dans le top 10 des premiers émetteurs historiques de CO2, ou qu’une boite comme Total qui émet autant que la France, doivent être mis en lien avec des catastrophes subies par des pays du Sud. Et que c’est donc à tel Etat ou telle entreprise de payer les réparations.
C’est donc bien possible de remonter la chaîne des possibilités ! Bien loin du discours du “on est tous responsables ».
Oui, c’est de l’enfumage total, c’est le mythe libéral : c’est un discours qui permet aux vrais responsables de socialiser les effets de leurs choix. Les archives commencent à être ouvertes : j’ai vu, documents à l’appui, que Total avait saboté une grosse mesure européenne et que cette perte nous a fait perdre 30 ans de retard dans la lutte contre le changement climatique. À l’époque, le PDG de Total et celui d’Elf envoient des lettres à Alain Juppé, qui font pression sur le ministre de l’Industrie de l’époque, Dominique Strauss-Kahn, pour saboter une mesure de taxation du carbone ! Ils savaient très bien qu’il s’agissait d’améliorer leur business, au-delà de toute considération écologique. On peut retracer ces responsabilités-là . Cette semaine, The Guardian a déterré un mémo de 1977, envoyé à Jimmy Carter (ancien président des Etats-Unis) et qui dit “il faut agir maintenant sinon on va tout droit à une catastrophe climatique” : c’est écrit noir sur blanc !
Il y a déjà , à l’époque, les chiffres. Il y a ce mythe selon lequel depuis la création du GIEC, le consensus commence à se solidifier, et qu’il faut diffuser ces connaissances dans la population puis dans nos élites et qu’on sortira comme ça.
Ton livre brise enfin ce mythe selon lequel “il faut que les gens sachent” et “il faut interpeller nos dirigeants”…
Oui, le mouvement climat est en train de revenir lĂ dessus : cette idĂ©e qu’il faudrait prĂ©venir les Ă©lites et qu’elles agiront. Or, on sait maintenant que depuis les annĂ©es 70, nos Ă©lites politiques et Ă©conomiques le savent. Il y avait dĂ©jĂ des rapports scientifiques très complets, bien avant le GIEC, qui ont solidifiĂ© ces connaissances !Â
On peut donc dire que depuis les années 70, tous les gouvernements occidentaux savent ce qu’il se passe ?
C’est encore pire : il y avait plus de volontarisme politique dans les annĂ©es 90 qu’aujourd’hui ! A l’époque, le sommet de la Terre de Rio est en prĂ©paration ainsi que toute une sĂ©rie de confĂ©rences internationales, une dynamique portĂ©e par la France. A l’époque, Mitterrand dit qu’il faut qu’on crĂ©e une autoritĂ© mondiale qui autorise des subsidiaritĂ©s de souverainetĂ© sur la question climatique : une superstructure climatique qui puisse imposer aux Etats la diminution de la consommation d’énergie. L’Europe voulait aussi faire une grande taxe carbone – c’est ça qu’a sabotĂ© Total -, et mĂŞme l’administration Bush père Ă©tait d’accord !Â
Aujourd’hui, c’est impossible de penser ça : réguler le marché. Maintenant c’est régulé par le marché ! Tous les gens qui ont suivi ça de près disaient que c’était des mesures ambitieuses. De nos jours, ça nous semble inimaginable tellement on entend qu’il est impossible de mettre des contraintes aux entreprises, qu’il faut plutôt des incitations… Penser la contrainte et la sobriété, c’est impossible : ce sont des mots interdits dans le champ politique actuel.
Le livre ne devrait-il pas être vendu avec un Lexomil ? Parce que ta démonstration “ils savent – on sait – et ils continuent et veulent augmenter leur production de 20% d’ici 2030”, c’est très angoissant ! D’autant plus que la pensée écologique dominante est une pensée des petits gestes et de la responsabilité citoyenne !
Et oui, la pensée dominante c’est “n’envoyez pas des mails rigolos”, nous dit l’ancienne ministre de la Transition écologique Amélie de Montchalin… Il y a trois choses à réfléchir concernant les pratiques de lutte qu’on veut mettre en place.
La première question c’est qu’il faut vraiment, face à ces gens, sortir l’artillerie lourde. On sent ça dans le mouvement climat : on tergiverse moins, vu la violence de la situation. Aujourd’hui, on peut aller sur le front judiciaire. Il y a le procès contre Exxon, des procès contre Total. Il y a eu le premier procès pour Greenwashing contre Total… C’est lent, mais c’est une pratique de lutte à ne pas oublier.
Total a saboté une grosse mesure européenne et que cette perte nous a fait perdre 30 ans de retard dans la lutte contre le changement climatique.
La deuxième question, c’est comment littĂ©ralement faire corps contre ça. Comment nous, en tant que puissance collective, on bloque cette industrie-lĂ . C’est ce qui se passe en Allemagne avec le mouvement Ende Gelände, qui organise des blocages très importants, chaque Ă©tĂ©, d’industrie du charbon, de pipeline, de projets en cours. La question c’est de savoir comment on bloque ces infrastructures, avec son corps.Â
Enfin, il y a tous les discours autour de la bifurcation. Bon, moi ça m’embête un peu car ce sont surtout les élites qui peuvent faire ça. Ce sont des gens qui ont les conditions matérielles pour déserter… Mais il y a quelque chose qui se passe à l’intérieur de ces industries. Plus largement, les travailleurs au sein de ses industries fossiles : une étude de novembre dernier montre que près de 40% des ouvriers de ce secteur veulent partir. Ils savent qu’ils font de la merde. Quand les raffineurs de Grandpuits se sont mis en grève, ils étaient les premiers à dire “on travaille là pour remplir le frigo, mais on est les premiers à souffrir de la pollution de cette industrie”.
Tu penses que les travailleurs de ces entreprises peuvent être des alliés ?
Oui, ils peuvent être un levier de transformation de l’intérieur. On le voit beaucoup dans l’industrie aéronautique : à Toulouse, des collectifs de travailleurs se sont constitués, notamment pendant le Covid. Ils prenaient conscience que produire autant d’avions ne servaient à rien alors qu’ils avaient des savoir-faire de ouf. Ces femmes et ces hommes se sont dit qu’ils pouvaient aussi construire des bus, des éoliennes… Ceux de Grandpuits réfléchissent à comment reconvertir leur raffinerie. Ils sont dans le milieu rural, en Seine-et-Marne, et se disent que leur raffinerie pourrait devenir un endroit où l’on construit des matériaux d’isolation pour aider leur territoire à avancer là -dessus.
Là , on est au croisement du mouvement ouvrier et du mouvement écolo, car la réappropriation de l’appareil productif est une revendication ancestrale du premier !
Oui, il y a un croisement Ă faire entre le mouvement Ă©colo et le mouvement du travail.Â
Sur les pratiques de lutte, on peut donc faire tout ça. Il y a aussi les grandes marches, des actions symboliques comme le blocage de l’AG de Total en mai dernier. C’était super bien, on a vu la tête des actionnaires de Total, on a vu leur violence, leur virulence. “Mon petit-fils travaille dans le pétrole, connard !” balance un des actionnaires à des activistes. C’est une phrase révélatrice ! Cela montre qu’il s’agit de reproduction sociale dans la direction de ce modèle. Et cette phrase montre que le seul prisme générationnel pour penser la question écologiste ne marche pas.
Mais alors, les dirigeants ne pensent pas aux conséquences, ils sont dans le déni ?
Oui, c’est l’imaginaire d’Elon Musk : l’idĂ©e qu’ils auront toujours l’argent pour s’en sortir, pour aller sur Mars… C’est dĂ©jĂ le cas dans certaines mĂ©tropoles, comme Ă Miami par exemple. Les riches sont dĂ©jĂ dans leurs quartiers protĂ©gĂ©s de la montĂ©e des eaux et des intempĂ©ries. Cette sĂ©grĂ©gation des riches est très vieille : dĂ©jĂ dans le Paris du 19e, les bourgeois vivaient Ă l’ouest pour Ă©viter la fumĂ©e des usines, et les prolĂ©taires Ă l’est.Â
Sur la question de l’imaginaire, il faut penser une écologie de la fermeture. Qu’est-ce qu’on va faire des centrales nucléaires, des pipelines, des raffineries ? Comment on fait le deuil social d’une centrale à charbon ? Pourquoi il n’y a pas un seul candidat à la présidentielle qui dit “Total est l’entreprise la plus pollueuse de France (et d’une partie du monde), voici mon projet de démantèlement, de socialisation, de nationalisation » ? Personne n’a cette position. Elle a été posée à Sandrine Rousseau et Yannick Jadot, ils n’étaient pas préparés à ça. Or, ce qu’on fait de cette industrie et de ses travailleurs est important pour avoir un imaginaire cohérent.
Il y a une écologie inhérente aux classes populaires.
L’autre imaginaire, celui de la sobriété, est très piégeux. Pour ça, il faut revenir au mouvement ouvrier, qui avait des revendications sur le cadre de vie. La sobriété, c’est vivre dans un logement décent et vivre de son travail. Sans vivre chichement mais vivre bien. Toutes les grandes revendications ouvrières portent là -dessus. On s’est beaucoup fait piéger par l’imaginaire de la sobriété porté par Pierre Rabhi, cet imaginaire de la ruralité. Je viens d’un quartier populaire, le travail dur à la campagne ne fait envie à personne ! Moi, ça ne me fait pas envie. Et il faut avoir les ressources matérielles pour partir dans la ruralité… Il y a d’autres imaginaires que celui-là .
C’est très intĂ©ressant, mais on se dit qu’il y a du travail idĂ©ologique Ă faire, car l’écologie reste imprĂ©gnĂ©e par l’écologie bourgeoise du dĂ©veloppement personnel…Â
Oui, dans les quartiers populaires, l’écologie reste un marqueur de classe, un marqueur bourgeois. Il y a un vrai travail à faire. Quand j’étais à Roubaix, j’ai participé à cette période où Lille était capitale de la culture. On s’est dit qu’il fallait vraiment rompre avec le discours selon lequel “on va apporter la culture dans les quartiers populaires”. Il y a une culture propre aux quartiers populaires ! Apporter l’écologie aux quartiers populaires, ça ne sert à rien ; il y a une écologie inhérente aux classes populaires. Moi j’ai passé mon enfance dans l’entraide, sur les travaux d’isolation, sur la réparation des voitures… À Roubaix, il y a une vraie culture du garage de rue par exemple. C’est une vraie façon de lutter contre l’obsolescence programmée, de bricoler ses machines… Tout ce que les écologistes ont formalisé comme les SEL (Systèmes d’échanges locaux), c’est déjà ce qu’on faisait ! Tu m’aides à faire le papier peint, en échange tu viens manger à la maison : c’est du SEL ! Et le jardin ouvrier, c’est une revendication qui date du 19e siècle. Il y a donc toute une écologie populaire à laisser comme telle et qui n’a pas à être apportée de l’extérieur. 1% des plus riches en France pollue plus que la moitié des Français donc pourquoi, de toute façon, aller dire aux quartiers populaires “réduisez votre empreinte carbone” ?
La question climatique est inhérente à la structure sociale. Nos civilisations basées sur l’imaginaire de l’abondance – qui est un imaginaire colonial – sont le problème.
Pour conclure, il faut sortir de l’angoisse – j’en parle Ă la fin du livre – et pour cela il faut sortir de l’idĂ©e que le climat serait une menace extĂ©rieure, comme dans Don’t look up. Alors que non, la question climatique est inhĂ©rente Ă la structure sociale. Nos civilisations basĂ©es sur l’imaginaire de l’abondance – qui est un imaginaire colonial – sont le problème. C’est donc d’abord une question sociale : 63 milliardaires en France qui ont un impact carbone Ă©quivalent Ă la moitiĂ© des Français, ça montre que quand on travaille Ă plus d’égalitĂ© sociale, on participe Ă changer le statu quo climatique. Il y a des alliances Ă faire : quand la CGT milite pour les 32h, c’est pour travailler moins mais aussi polluer moins. Au Royaume-Uni, une Ă©tude a montrĂ© que travailler un jour de moins par semaine d’ici Ă 2025 Ă©quivalait Ă retirer tout le parc automobile privĂ©. La revendication, c’est donc de travailler moins pour vivre mieux et polluer moins.Â
C’est aussi une question fĂ©ministe : les Ă©tudes montrent que les hommes Ă©mettent 16% de gaz Ă effet de serre de plus que les femmes avec les signes de virilitĂ© : la bagnole et l’alimentation carnĂ©e. En cas de catastrophe climatique, les femmes ont plus de chance de mourir… Lutter pour plus d’égalitĂ© entre les genres et les minoritĂ©s sexuelles participe Ă lutter contre ce statu quo climatique. Ça vaut aussi pour le combat LGBT : aux Etats-Unis, 40% des SDF se considèrent comme LGBT+. C’est donc une des premières populations vulnĂ©rables aux catastrophes climatiques…Â
C’est Ă©galement une question coloniale : quand Total va faire ses projets dĂ©gueulasses, il s’inscrit dans une logique coloniale. Imaginons qu’une compagnie ougandaise vienne faire un pipeline de 1400 km de long dans le parc des Ecrins, ce serait complètement inacceptable !Â
La revendication, c’est donc de travailler moins pour vivre mieux et polluer moins.
Et enfin, la question antifasciste : le GIEC, dans son dernier rapport, a fait des modèles sociétaux. Ils se sont aperçus que le modèle actuel va entraîner l’augmentation des conflits régionaux et la montée en puissance des nationalismes. Et ce modèle-là provoque le réchauffement qui va faire de la vie sur terre un enfer. On l’a bien vu avec Trump, on le voit avec Le Pen qui veut arracher les éoliennes. Le discours de l’extrême-droite sur le climat est très proche de son discours sur les minarets ! Les éoliennes visibilisent nos besoins énergétiques et notre dépendance, et ça ils ne veulent pas le voir. La lutte contre le réchauffement climatique est donc une lutte antifasciste.
Photographie par Sébastien Calvet / Mediapart.
Rédaction