Bourgeoisie, sous-bourgeoisie et classe laborieuse : les mots de la lutte des classes

Dans notre magazine, nous étudions la lutte des classes, phénomène majeur qui explique beaucoup plus de choses qu’on le croit : la politique, évidement, mais aussi le monde médiatique, culturel, les fictions, les frustrations, les rêves, le travail, l’éducation… La lutte des classes est un concept qui est trop souvent associé à une époque révolue. Longtemps, journalistes ou sociologues ont raconté que notre société était d’abord celle d’une « grande classe moyenne », et certains continuent de le faire, alors que les faits sont bien là. Nous voyons toutes et tous une classe dominante s’enrichir, bénéficiant des politiques menées comme la suppression de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), et une grande partie du reste de la population s’appauvrir, accablée par des salaires qui stagnent, une protection sociale qui s’effrite et un coût de la vie qui augmente. Mais pour parler de cette réalité, il nous faut utiliser des mots efficaces et ancrés… dans la réalité. « La finance », « les riches », le peuple » : force est de constater que nous avons été, même dans le camp de ceux qui luttent au sein de ce conflit de classes, noyés sous des concepts flous et souvent inopérants : ils ne convainquent pas grand monde et n’aident pas à y voir clair. C’est pourquoi nous vous proposons les définitions des trois concepts que nous utilisons le plus souvent pour parler de la lutte des classes en France : la classe bourgeoise, la classe sous-bourgeoise et la classe laborieuse. Ils sont le résultat de 8 ans de travail au sein de notre magazine, de questionnements et d’une observation de la société que nous connaissons, celle qui souffre, qui bout et qui parfois explose.

la définition des bourgeois n'inclut pas seulement la richesse

La bourgeoisie (de 1 à 5% de la population) :

La classe bourgeoise est la classe dirigeante dans notre système capitaliste. Elle cumule direction du travail via les entreprises, direction de l’Etat et direction des médias. Cette classe sociale regroupe les personnes qui possèdent les moyens de production et leur famille. C’est-à-dire, tous ceux qui ont du patrimoine financier et immobilier productif : posséder des logements que l’on loue à d’autres, et pas simplement posséder son propre logement. Mais aussi posséder un nombre d’actions conséquent qui nous donne une place dans les orientations stratégiques d’une ou plusieurs entreprises. 

La bourgeoisie se reproduit à travers le temps. Naître dans la classe bourgeoise, c’est être assuré d’obtenir du pouvoir politique, économique ou médiatique. Dirigeant.e.s d’entreprise, hauts fonctionnaires, directrice et directeurs de maisons d’éditions et de journaux… mais aussi tous leurs ayants-droits, parents, enfants, amis, qui bénéficient du réseau et de l’entre-soi bourgeois.

Pour se reproduire et perpétuer son pouvoir, les bourgeois entretiennent un certain mode de vie : vacances dans des lieux de villégiature (Courchevel pour le ski, St Tropez ou l’Île de Ré pour la mer, etc.), lieux de sociabilité fermés (le club du Siècle, l’Union Interalliés, bars et salles de sport selects, etc.), lieux de vie (les beaux quartiers parisiens comme le 16e ou le 6e arrondissement, les centre-villes des grandes villes, Neuilly, Le Touquet, etc.). C’est ce qui lui donne une identité, souvent décrite dans des films ou des livres. 

En France, la bourgeoisie domine dans plusieurs sphères à la fois : le secteur privé, via la direction des grands groupes, qui rassemble directement ou indirectement, via des filiales, près de 70% de la masse salariale du pays. Elle domine le secteur public via la direction des administrations et les écoles de hauts fonctionnaires, qui garantissent aux enfants de la bourgeoisie un accès rapide et direct aux postes de prestige. Elle domine le secteur médiatique, via la direction des maisons d’éditions et des médias. Parfois une même personne ou une même famille intervient dans tous ces domaines. On pense à Emmanuel Macron, un temps inspecteur des finances à Bercy puis banquier d’affaires chez Rothschild.

Cette domination garantit à la bourgeoisie des politiques qui lui sont favorables, que cela soit sur le plan fiscal (suppression de l’ISF, par exemple), du droit du travail (loi El Khomri) ou celui des privatisations, qui lui offrent du nouveau patrimoine à acquérir à peu de frais. Médiatiquement, ces opérations sont toujours décrites comme « nécessaires », « pragmatiques », alors qu’elles ont pour seul but d’augmenter les profits de la classe dominante. 

Il ne suffit pas d’être riche pour être bourgeois : un joueur de foot rapidement enrichi ou un gagnant du loto ne font partie de cette classe qu’au prix de longs efforts d’intégration sociale, de placements financiers ou de changement de mode de pensée. Ils restent souvent toute leur vie des « nouveaux riches » aux yeux de la bourgeoisie.

Il existe au sein de la bourgeoisie des écarts immenses de revenus et de patrimoine : c’est dans cette classe que les inégalités sont les plus fortes, vu le niveau de richesse que certains peuvent y avoir ! C’est pourquoi les bourgeois n’ont souvent pas l’impression de l’être : ils connaissent toujours plus riche qu’eux. Et pourtant, ils ont plus en commun avec les milliardaires qu’ils jalousent qu’avec les travailleurs qu’ils méprisent.

La sous-bourgeoisie (10 à 15% de la population) :

La sous-bourgeoisie est la courroie de transmission entre la bourgeoisie (ceux qui possèdent) et la classe laborieuse (ceux qui travaillent). Ses membres se distinguent par un niveau de qualification prestigieux et reconnu comme valorisant par la bourgeoisie, qui leur donne un niveau de revenu permettant la conduite d’une vie décrite comme bonne, et qui est considéré comme la référence pour l’ensemble de la population : consommation saine et vertueuse (manger sainement, voyager) et loisirs légitimes (les musées, le yoga, la vie nocturne). Considéré à tort comme « la classe moyenne », ce groupe ne se situe pas au milieu de la courbe des revenus, mais bien à l’une de ses extrémités, sous la bourgeoisie.

Les frontières entre bourgeoisie et sous-bourgeoisie sont poreuses. Pour autant, les sous-bourgeois ne possèdent pas les moyens de production. Ils les fructifient, les valorisent, les légitiment pour le compte de la bourgeoisie, et sont récompensés pour cela.

Le groupe des hauts cadres des secteurs privés et publics et des consultants organise un ordre économique et social favorable aux intérêts de la bourgeoisie. Directeur financier et DRH dans une entreprise organisent la main d’œuvre et les investissements de façon à maximiser le taux de profit des actionnaires. Hauts fonctionnaires, ministres et députés assurent des lois et des règles qui respectent la propriété privée des moyens de production et libèrent progressivement la bourgeoisie de ses obligations sociales et fiscales.

Le groupe des éditorialistes, rédacteurs en chef, chroniqueurs, ou autres artistes renommés assure (consciemment ou inconsciemment) un ordre intellectuel et culturel favorable au maintien du pouvoir bourgeois sur nos vies : effacement de la lutte des classes dans les fictions et les journaux, criminalisation et culpabilisation de la classe laborieuse à la télévision, ou encore création de polémiques ou de débats favorables à l’extension du pouvoir bourgeois…

Cette sous-classe monopolise largement les places dirigeantes au sein de la politique ou du monde associatif : l’Assemblée nationale est composée à plus de 80% de cadres et de professions intellectuelles supérieurs. Avocats, cadres dirigeants ou médecins « représentent » au Parlement et dans les ministères le reste de la population. Coté associatif, les cadres sont nettement plus présents que les ouvriers.

La classe laborieuse (80 à 90% de la population) :

La classe laborieuse regroupe les gens qui tirent l’essentiel de leurs revenus de leur travail, qui crée l’essentiel des richesses produites dans ce pays, ou bien qui sont, de gré ou de force, en recherche d’un emploi pour subvenir à leurs besoins. La classe laborieuse se définit par un niveau de revenu modéré qui ne permet ni d’être totalement à l’aise (ne pas se soucier du lendemain), ni de considérer l’argent comme un problème secondaire.

Les membres de la classe laborieuse sont en position subordonnée dans les rapports de production. Ils sont contraints par les ordres, les procédures, les règles établies par les cadres de la sous-bourgeoisie au profit de l’accumulation des richesses par la bourgeoisie.

Le plus souvent, on entend dire, à la télévision, à la radio, dans les débats politiques ou dans les livres, même les plus « de gauche », l’expression de « classes populaires ». Ce terme vague désignerait l’ensemble des gens qui ne seraient ni « riches », ni « moyens ». Pour la classe dominante, ce fut une façon, à partir des années 80, d’enterrer la classe ouvrière et de mettre fin à son existence politique et intellectuelle. Désormais, on désigne un tout vague et sans identité propre : le terme de « classes populaires » est ainsi problématique à la fois sociologiquement et politiquement.

D’abord parce que la classe ouvrière représente encore près de 20% de la population active. Contrairement à ce qu’on entend régulièrement, il y a encore des ouvrières et des ouvriers en France. Même si leur part dans la population baisse, en raison de la délocalisation d’une partie de la production manufacturière vers des pays où le prix du travail est moins élevé. 

Ensuite parce que le groupe des employés et des professions intermédiaires est majoritaire dans ce pays, représentant respectivement 26 et 27% de la population active. Les employés sont celles et ceux qui n’ont pas le statut d’ouvrier, notamment parce que leur métier se situe dans le secteur des services et non de l’industrie. Les professions intermédiaires (institutrices, infirmières, travailleuses et travailleurs sociaux…) augmentent en nombre sans obtenir une part plus importante du gâteau. Le groupe des travailleurs indépendants, commerçants, artisans, fait partie de cette classe laborieuse : son nombre augmente parce qu’une partie des ouvriers et des employés sont contraints à « l’auto-entrepreneuriat » pour pouvoir travailler.

Enfin, parce qu’une bonne partie des cadres et des professions dites qualifiées font de fait partie de la classe laborieuse : ce sont aussi des gens qui tirent l’essentiel de leur revenu du travail, subissent une précarité financière, et sont de plus en plus soumis à des ordres venus d’en haut. 

Nous parlons de « classe laborieuse » ( et non de « classes populaires »), pour rappeler deux choses : 

1. L’unité de fait de cette classe sociale, malgré des différences certaines de revenus, de lieux de vie, de références culturelles, mais aussi de sexualité, d’appartenance raciale ou ethnique, d’origine géographique. Le professeur du secondaire et l’ouvrière ont peut-être des qualifications différentes, mais ils ont plus de points communs entre eux qu’entre le professeur du secondaire et le grand patron. 

2. C’est bien le travail ou la nécessité de travailler qui lie ces personnes entre elles. Le dire, c’est rappeler la prédation que leur travail subit mais aussi le fait que celles et ceux qui créent les richesses dans le monde, ce sont elles et eux. 


Ces définitions sont développées dans « La guerre des mots », livre écrit par les co-rédacteurs en chef de Frustration et illustré par notre directeur artistique :