Dis moi comment tu te confines et je te dirais à quelle classe sociale tu appartiens

Dans les reportages ou sur Twitter, on a la fausse impression que le confinement serait le même pour toutes et tous : on se demande comment s’occuper, s’il faut rebrancher nos Playstations, comment se partager les derniers livres anarchistes ou de vieux romans, avec ce souci de bien afficher nos goûts et nos préférences sur les réseaux sociaux, cela va de soi. Or, nous ne sommes évidemment pas tous égaux devant le confinement, et voici pourquoi.

Qui dit confinement dit avoir un toit : c’est la base. Les étrangers sans papiers sont emprisonnés dans des centres de rétention administrative aux conditions sanitaires extrêmement mauvaises, et de nombreuses et de nombreux sans-abri se plaignent d’être oubliés et de ne pas recevoir de consignes claires.

Des logements insalubres, vétustes ou trop petits, en HLM par exemple, dans lesquels des familles se retrouvent entassées : il faudra pour certaines et certains, malheureusement, s’y habituer pendant plusieurs semaines. Quitte à renforcer certaines tensions dans ces logements entre les occupantes et occupants, et faciliter la transmission du virus par des contacts rapprochés, même involontaires, notamment lorsqu’il y a plusieurs enfants sous le même toit. 

Qui dit confinement dit, à l’autre bout de l’échelle sociale, pouvoir aller à la campagne trankilou dans sa résidence secondaire, avec un beau jardin pour prendre l’air, et accessoirement propager un peu plus le virus dans les régions. Il faut tout de même le préciser, car une décision n’est jamais évidente dans ces moments-là, certaines et certains y vont également afin de désengorger les hôpitaux parisiens ou aider leurs proches âgés qui ne peuvent pas se débrouiller seuls, notamment pour faire des courses. Les médias et Twitter se focalisent sur les marchés des quartiers populaires comme dans le quartier de Barbès, à Paris, depuis plusieurs jours, signifiant qu’ils seraient “irresponsables”, sans préciser que ces mêmes marchés permettent souvent de se procurer des vivres à moindre coût. Et, au passage, on nous sert de l’arrogance policière et du flicage, habituel dans ces mêmes quartiers peuplés de personnes racisées, bien plus animalisées et méprisées que des bourgeois qui font leurs courses au Bon Marché ou qui s’allongent dans l’herbe des parcs ensoleillés.

Qui dit confinement dit devoir débourser de grosses sommes d’argent en courses au supermarché, ce qui n’est évidemment pas donné à tout le monde. Nous arrivons bientôt à la fin du mois et pour beaucoup d’entre nous, il a fallu demander à des proches de pouvoir débourser ces sommes à notre place ou s’endetter auprès des banques privées, dans un contexte bancaire particulièrement alarmant. Il s’agit aussi pour certains de payer par chèque, liquide ou grâce à une poignée de réductions dans les grandes surfaces, afin de retarder l’encaissement à la banque, mais ces moyens de paiement sont un véritable outil de propagation du virus par simple toucher, contrairement à la carte bancaire.

Qui dit confinement dit, pour de nombreuses femmes battues par leur conjoint, ne pas trouver d’échappatoire à leurs souffrances quotidiennes, aucun répit. Le seul sera peut-être de justifier un jogging via l’attestation de sortie dérogatoire, mais hélas, rien de plus. Des problèmes d’alcoolisme ou d’autres dépendances pourraient se révéler, dans les jours qui viennent, extrêmement problématiques, ce qui pourrait avoir un impact sur des enfants, déjà en difficulté avec leur scolarité à distance.

Qui dit confinement dit aussi bénéficier (ou pas) d’une bonne connexion Internet afin de contacter souvent ses proches, et pouvoir ainsi se rassurer et les rassurer davantage. Les personnes plus âgées ont davantage de difficultés pour se connecter et appréhender des outils numériques parfois complexes et peu adaptés, quand elles n’en sont pas carrément dépourvues. Il s’agit, également, de disposer de bonnes imprimantes et de l’encre qui va avec, coûteux, afin d’imprimer les attestations de déplacement et les remplir correctement.  

Qui dit confinement dit avoir la chance (ou pas) de se préoccuper du temps qui passe, de “penser” et se la jouer en mode introspection personnelle, de poster des publications Facebook d’extraits de La Peste d’Albert Camus ou de ses prochaines lectures en cours (et se plaindre, au passage, que des livreurs exploités ne puissent plus nous en livrer, dans le pire des cas). Or, tout le monde n’est pas sensible aux discours d’intellos parisiens qui consistent à se dire : “On ne peut pas s’ennuyer, il y a tellement à faire : lire, écrire … penser !”. Surtout quand nos préoccupations principales sont beaucoup plus matérielles et concrètes. L’oisiveté bourgeoise fantasmée et rêvée est à son comble, émue de pouvoir afficher sa distinction culturelle et sociale sur les réseaux, souvent bien moins touchée par des risques sanitaires et les incertitudes post-confinement, telles que la question du retour au travail (dans le meilleur des cas). 

Qui dit confinement dit possibilité de pouvoir se confiner alors que d’autres sont contraints d’aller travailler et de prendre des risques. Car nombreuses et nombreux sont ceux qui ne peuvent pas télétravailler comme tout bon cadre parisien qui se respecte, notamment les ouvrier(è)s, employé(e)s et les professions les plus précarisées, comme les livreurs Deliveroo, que font accourir encore certains cadres. Ils n’ont pas le choix, face à leurs employeurs qui peuvent user de combines, et nous avons expliqué la marche à suivre et quels sont vos droits si vous souhaitez arrêter de travailler. Leurs salaires ne sont pas énormes, l’incertitude et le doute rongera un peu plus les moins aisés et les plus pauvres quant aux jours qui suivent, et de fait les rendra plus perméables à des dépressions, des doutes, des difficultés psychologiques et des engueulades de couple. 

Le confinement peut faire ressortir le meilleur d’entre-nous toutes et tous : de la solidarité, une proximité familiale, de l’aide inter-générationnelle … Il n’empêche qu’il reste un violent rappel pour certains de leur classe sociale ou de leur appartenance géographique (les quartiers populaires, par exemple), et un important révélateur des inégalités que ne reflète pas forcément sa médiatisation, réseaux sociaux compris. Les médias se focalisent pour l’essentiel sur un confinement à leur image, c’est-à-dire relativement bourgeois.

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