Nos médias mainstreams préférés sont très occupés depuis quelques jours. Ils se demandent si Taha Bouhafs est un journaliste, un militant, un journaliste militant, un journaliste engagé, un journaliste islamiste militant gauchiste et engagé, un journaliste islamogauchiste mal-rasé ou un tract ambulant de la France insoumise qui déambule avec sa caméra de manifs en manifs. De manière cocasse tombe quasiment au même moment leur baromètre à la con qui prouve une fois encore que de moins en moins de gens s’informent en France.

Comme s’ils pensaient encore détenir le monopole de l’information légitime, que les gens ne s’informaient pas autrement. Certaines et certains parlent déjà d’une « affaire Taha Bouhafs », vu qu’ils n’ont souvent plus les moyens mentaux et financiers d’en découvrir de nouvelles et de véritables, des affaires, ou uniquement par le biais d’un journalisme de divulgation bien bourgeois. Quand ce qu’ils nomment “information” ce sont des reportages pour décrédibiliser des mouvements sociaux en gare, ou des chiennes et chiens de gardes de France inter payés par nos impôts, il y’a effectivement de quoi être dégouté.

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“Journaliste militant” : disqualifier pour mieux régner

La dissonance cognitive la plus forte est essentiellement chez les journalistes de droite qui se disent pourtant bel et bien “engagés”. Natacha Polony, par exemple, qui nous explique que Taha Bouhafs n’est pas vraiment un journaliste “parce qu’il y a une différence entre journaliste engagé et activiste”. Selon elle, il y aurait une “différence entre celui qui observe l’événement, avec sa subjectivité, et celui qui le crée. (…) La différence entre celui qui considère que son rôle de journaliste est d’informer, de donner à comprendre, dans tous les domaines, et celui qui ne voit qu’une partie du réel et utilise les images et les textes pour faire avancer sa cause”, déclare-t-elle sur RTL, radio idéologiquement neutre malgré sa couleur rouge qui pourrait doublement nous induire en erreur. 

C’est quand même vachement dur de s’entêter à justifier l’injustifiable. Que fait chaque semaine son canard Marianne ? Ne constate-t-il pas lui aussi une “partie du réel”, avec une légère préférence pour la montée de l’intégrisme musulman et l’obsession de la race chez certains mouvements antiracistes, par exemple ? Cela n’est-il pas une autre manière plus subtile de le créer, l’évènement, ou tout du moins d’y contribuer ? 

Que pensent-ils de Jean Jaurès, fondateur de l’Humanité, créant l’événement en tant que député de l’Assemblée ? Les journalistes de l’Humanité ne sont finalement pas vraiment des journalistes ? Qu’en est-il du philosophe Jean-Paul Sartre, fondateur de la Cause du peuple, et de son appel à la formation d’une jonction entre le peuple et les figures intellectuelles ? Les exemples historiques que certaines et certains aiment tant convoquer quand cela les arrange, peuvent ainsi se multiplier. L’hypocrisie est pleine et entière, car l’on constate que d’une certaine droite ou extrême-droite à la Valeurs Actuelles “anti-Macron”, au Macronisme (ré)incarné par Alexandre Benalla invité comme expert sur BFM, il n’y a qu’un pas : tout le monde s’accorde pour dire que le journaliste militant, c’est le journaliste islamo-gauchiste anti-capitaliste dont la barbe mal taillée d’Arabe alimente l’ambiguïté, point. 

La différence entre journalisme dit “militant” et “engagé” est poreuse, volontairement floue. “Militant” est ici utilisé de manière péjorative pour décrédibiliser une forme d’engagement, car en lutte pour quelque chose. Tu es considéré comme un journaliste militant lorsque tu t’engages dans des causes ou des luttes qui ne sont pas légitimes aux yeux des autres journalistes qui eux, se proclament noblement “engagés”. Exemple : le journaliste Hugo Clément, interrogé pour la énième fois comme à la maison par les animatrices et animateurs de cour de C à vous sur France 5, s’engage sur les questionnes environnementales et animales. Une forme d’engagement journalistique considérée ici comme noble par ses consoeurs et confrères, car petit-bourgeois et écologiste à la petite semaine. 

Lui il a le droit, il est “engagé”

Les journalistes de médias officiels militent inconsciemment pour un système économique et politique qui les domine

Ce journaliste “milite” pour des causes et des luttes sociales, un journalisme que revendique à 200% Frustration. C’est cet engagement qui nous permet de déceler les failles d’un système politique et économique tellement ancré aujourd’hui qu’il est difficile d’en discerner pleinement les limites et des dominations parfois invisibilisées. Ce sont nos idéaux qui nous mettent en mouvement et nous poussent à enquêter, à analyser ou à simplement informer. Le monde capitaliste et financiarisée tel qu’il est est le fruit d’un militantisme victorieux libéral et politique. Nous vivons dans une orientation idéologique perpétuelle et continue. Tout ce qui la contesterait ou l’interrogerait serait par conséquent “militante”, à la marge, peu crédible. En revanche, marteler comme les médias l’ont fait du matin au soir que c’est important de voter aux élections européennes “parceque des gens sont morts pour ça”, serait-ce militant ? Celui qui souhaite s’abstenir de manière politique est-il plus militant qu’un journaliste ou un média qui incite les citoyennes et citoyens à voter et à légitimer un système politique par principe orienté idéologiquement ? 

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De nombreux journalistes manquent cruellement d’engagement aujourd’hui, quitte à passer totalement à côté de leur époque ou de leur histoire, empêtrés dans un consensus idéologique libéral mou et une neutralité affichée mais mensongère. Leur manque d’engagement les ont fait passer à côté de violences policières systémiques, à force de vouloir à tout prix les euphémiser et faire confiance aux institutions, à considérer notre société capitaliste comme politiquement neutre et à notre État de manière naïve et aveugle, ne cherchant plus à douter de rien. Et tout ça, de peur d’être taxé de “complotiste” par leur caste (petite)bourgeoise éduquée, pourtant elle-même parfois “complotiste”. Un journaliste, c’est celui qui doute, n’est-ce pas ? Non seulement il ne doute plus par manque d’engagement, mais il fait passer tout journaliste sortant du cadre idéologique imposé pour un “militant”. 

Taha Bouhafs, lui, est pleinement inscrit dans son époque. Il la transparaît dans ses vidéos, notamment en manif, à savoir être là au bon moment, avec ce souci de l’engagement honnête et d’une subjectivité pleinement assumée. Si “affaire” il y’a, c’est celle d’un journaliste en France mis en garde à vue arbitrairement, avec son portable et outil de travail confisqué. Que ces journalistes en prennent de la graine et qu’ils se mouillent un peu plus, face à une époque dont ils semblent souvent en décalage total, enfermé dans leurs certitudes et préoccupations bourgeoises. Selon le baromètre Edelman 2019, qui n’est pas connu pour être un tract militant d’Attac, 56% des personnes interrogées dans le monde estiment que le capitalisme “apporte plus de mal que de bien”. Nous savons ce qu’ils leur reste à faire.