<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"><channel><title>Frustration Magazine</title><description>Frustration Magazine, média indépendant et offensif qui relate la guerre des classes.</description><link>https://frustrationmagazine.fr/</link><language>fr-fr</language><image><url>https://frustrationmagazine.fr/img/favicon_light.png</url><title>Frustration Magazine</title><link>https://frustrationmagazine.fr</link></image><item><title>Et si on parlait des Magical Girls?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/et-si-on-parlait-des-magical-girls/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/et-si-on-parlait-des-magical-girls/</guid><description>&lt;p&gt;Je me souviens exactement du samedi où tout a basculé. Chez ma cousine, à 10h00 on ne regardait ni TF1 ni France 3 comme chez moi, on regardait M6 Kids. Et à un âge bâtard, celui où Martin Matin ne m&amp;rsquo;impressionnait plus mais où je n&amp;rsquo;étais pas encore prête à feindre l&amp;rsquo;enthousiasme pour les boysbands [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 09 Apr 2026 09:10:12 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je me souviens exactement du samedi où tout a basculé. Chez ma cousine, à 10h00 on ne regardait ni TF1 ni France 3 comme chez moi, on regardait M6 Kids. Et à un âge bâtard, celui où Martin Matin ne m’impressionnait plus mais où je n’étais pas encore prête à feindre l’enthousiasme pour les boysbands et les pages glacées de Fan2, quelque chose est apparu sur l’écran qui m’a clouée sur place : une fille, des costumes colorés et des esprits gigantesques à combattre, qu’elle affrontait seule, avec ses pouvoirs, sans attendre que quelqu’un vienne la sauver ou lui donner la permission. La messe était dite : S01 EP02 &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Sakura, Chasseuse de Cartes&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;. Je suis restée ébahie devant cet épisode comme devant une évidence que personne ne m’avait encore formulée : il existait donc des dessins animés où des filles se battaient. Pas pour être secourues. Pas pour plaire à quelqu’un. Pour elles. Parce qu’elles le pouvaient.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce genre s’appelle les &lt;em&gt;magical girls&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;mahō shōjo&lt;/em&gt; en japonais. Il est né au Japon dans les années 60, il a traversé les décennies, les continents et les écrans de salon pour atterrir un samedi matin sur M6 dans le salon de ma cousine. Et depuis, il est resté quelque part dans un coin de ma tête comme une question mal formulée : pourquoi personne n’en parlait sérieusement ? Pourquoi, quand on en parlait, c’était toujours sur le ton de la condescendance amusée : &lt;em&gt;ah oui, les dessins animés pour petites filles&lt;/em&gt; ? Pourquoi les garçons qui regardaient Sailor Moon, Card Captor Sakura ou Winx Club en cachette n’auraient jamais osé l’avouer dans la cour de récré ? La réponse, je crois, est aussi simple que brutale : parce que c’était pour les filles, on n’a pas jugé nécessaire de regarder ce qu’il y avait dedans. Et c’est précisément pour ça que les magical girls ont pu y mettre ce qu’elles voulaient.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Ma sorcière bien élevée &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour comprendre d’où viennent les magical girls, il faut remonter non pas au Japon, mais aux États-Unis. En 1964 débarque sur les écrans américains &lt;em&gt;Ma sorcière bien-aimée&lt;/em&gt;, une sitcom où une sorcière toute-puissante, Samantha, choisit d’épouser un homme ordinaire et de cacher ses pouvoirs pour lui faire plaisir. La série cartonne au Japon dès l’année suivante, et un mangaka, Mitsuteru Yokoyama, en tire la leçon : il crée &lt;em&gt;Sally la petite sorcière&lt;/em&gt; en 1966, premier jalon officiel du genre. Le mahō shōjo est né, et il est né avec une prémisse idéologique déjà bien chargée. La magical girl de première génération, c’est une fille dotée de capacités extraordinaires, qui fait le bien autour d’elle, discrètement, et surtout en cachette. Son pouvoir n’existe que dans le secret. Dès qu’il est révélé, il disparaît, ou pire, il devient un problème. L’héroïne idéale selon les normes de l’époque : utile, efficace, et surtout invisible.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il faut préciser d’emblée que des femmes travaillent dans l’industrie du manga depuis ses origines, et certaines l’ont traversée en laissant des traces durables. Machiko Hasegawa publie &lt;em&gt;Sazae-san&lt;/em&gt; dès 1946, une chronique familiale dessinée par une femme dans un milieu entièrement masculin, adaptée en anime en 1969 et toujours diffusée aujourd’hui, record mondial de longévité. Dans les années 80, Rumiko Takahashi s’impose comme l’une des mangakas les plus lues du Japon, et pas dans le shōjo, dans le shōnen, le territoire des garçons, avec &lt;em&gt;Urusei Yatsura&lt;/em&gt; puis &lt;em&gt;Ranma ½&lt;/em&gt;, séries diffusées en France sous le nom de &lt;em&gt;Lamu&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Ranma&lt;/em&gt; dans le Club Dorothée. Ce ne sont pas des magical girls, mais ce sont des femmes qui écrivent des héroïnes complexes, drôles, incontrôlables, dans une industrie qui ne leur avait pas laissé beaucoup de place. C’est important de le dire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela dit, les séries magical girls elles-mêmes de cette première vague restent très majoritairement l’œuvre d’hommes. &lt;em&gt;Gigi&lt;/em&gt; (Minky Momo), &lt;em&gt;Creamy&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Magical Emi&lt;/em&gt;, toutes produites par des studios masculins, scénarisées et réalisées par des hommes. La magical girl est invariablement seule et son pouvoir est conditionnel : il n’existe que dans le secret. Creamy Mami est une gamine de dix ans qui se transforme en adolescente de seize ans pour chanter sur scène, mais si quelqu’un découvre son identité, elle perd tout. Le message est en fait une prescription : le pouvoir des filles est toléré tant qu’il reste invisible. Dès qu’il est nommé, il disparaît. On peut y voir sans forcer le trait une certaine illustration de ce qu’on demandait aux femmes réelles de faire dans le Japon des années 70 et 80, et pas seulement au Japon : être capables, discrètes, et surtout ne pas prendre trop de place. Le pouvoir, oui, mais qu’il ne se voit pas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En France, ces questions ne se posent pas vraiment, pour la bonne raison que personne ne prend la peine de les poser. L’accueil réservé aux mangas et aux animés japonais dans l’Hexagone oscille depuis le début entre la panique morale et le mépris cultivé. Qui se souvient de Ségolène Royal qui, en 1989, dans son livre &lt;em&gt;Le ras-le-bol des bébés zappeurs&lt;/em&gt;, s’alarme des dessins animés japonais jugés trop violents, trop étranges, trop &lt;em&gt;différents&lt;/em&gt;, et réclame des quotas pour protéger la jeunesse française de cette invasion. Treize ans plus tard, en août 2002, &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt; consacre sa une à &lt;em&gt;La folie manga&lt;/em&gt; avec un sous-titre qui dit tout : &lt;em&gt;Art ou japoniaiserie ?&lt;/em&gt; Le mot est lâché : &lt;em&gt;Japoniaiserie.&lt;/em&gt; Il ne vient pas de &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt; mais du président du CSA lui-même, Hervé Bourges (ça ne s’invente pas), &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt; ne fait que lui emboîter le pas avec enthousiasme. Un néologisme qui sent bon la condescendance, le &lt;em&gt;on ne sait pas trop ce que c’est mais ça ne peut pas être sérieux&lt;/em&gt;.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La question posée en titre n’attend pas vraiment de réponse, ou plutôt, elle en cache une autre. Car &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt; a bien une réponse, et elle est binaire : d’un côté, l’Art, le vrai. De l’autre, la japoniaiserie. Dans la première catégorie, on range Hayao Miyazaki, le Miyazaki de &lt;em&gt;Chihiro&lt;/em&gt;, de &lt;em&gt;Mononoké&lt;/em&gt;, de &lt;em&gt;Totoro&lt;/em&gt;, salué comme un « vrai auteur », un génie humaniste, une exception culturelle à part entière. Les critiques s’extasient, &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt; lui consacre sa une, &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt; lui-même reconnaît qu’il est « possible de réinventer le merveilleux de l’enfance dans un univers inédit ». Ce que la presse cultivée française omet soigneusement de mentionner, c’est que ce même Miyazaki a débuté en 1963 comme simple intervalliste (dessinateur des images intermédiaires entre deux poses-clés pour créer l’illusion du mouvement) à la Toei Animation, le studio qui produira plus tard Goldorak, Dragon Ball et Sailor Moon, des « japoniaiseries » finalement. Qu’il a co-réalisé des épisodes de &lt;em&gt;Lupin III&lt;/em&gt;, série populaire grand public. Qu’il a mené des grèves syndicales aux côtés de ses collègues animateurs dans ces mêmes studios. Miyazaki n’est pas tombé du ciel en auteur accompli,  il vient de là, de cette industrie de masse, de ce terreau que la France cultivée s’acharne à disqualifier. Dans la seconde catégorie, la fameuse japoniaiserie, on range tout le reste : Dragon Ball, les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon, les magical girls. C’est-à-dire, tout ce qui ne ressemble pas à du cinéma d’auteur, et, remarquons-le, tout ce qui est regardé massivement par des enfants.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce mépris a un nom, et il serait malhonnête de ne pas le prononcer : c’est du racisme culturel. Ségolène Royal ne parle pas seulement de violence ou de médiocrité dans son livre, elle parle de &lt;em&gt;colonisation japonaise&lt;/em&gt;. La France coloniale a longtemps organisé le monde en deux catégories : ce qu’elle dominait, qu’elle pouvait donc nommer, juger et classer et ce qui lui échappait, qu’elle ne pouvait que rejeter. La culture japonaise appartient à la seconde catégorie. Le Japon n’a jamais été une colonie française, n’a jamais été mis en récit par la France, ne lui doit rien. Et ce que la France n’a pas colonisé, elle ne sait pas comment le regarder. Alors elle le caricature, elle l’aplatit, sauf quand ça ressemble suffisamment à ce qu’elle reconnaît comme de la culture légitime. Alors elle l’appelle génie puis s’auto-congratule de se trouver si ouverte. Pendant ce temps, des millions de petites filles plantées devant La Cinq regardaient Creamy, Emi magique ou Vanessa se transformer pour sauver le monde, et ça leur faisait quelque chose que personne dans les rédactions ne prenait la peine de comprendre. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le jour où les filles ont arrêté de faire le bien en cachette&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La magical girl discrète, solitaire avait une fonction idéologique claire : montrer qu’une fille peut être extraordinaire, à condition de ne pas trop le montrer. Puis en 1992, une certaine Naoko Takeuchi fait quelque chose de simple en apparence et radical dans ses conséquences : elle s’approprie un genre “réservé aux garçons” et le digère calmement pour en distiller toute la puissance auprès de jeunes filles. Le &lt;em&gt;sentai&lt;/em&gt;, ces escouades de héros en costumes colorés qui combattent le mal en groupe, dont Bioman et plus tard Power Rangers sont les représentants les plus connus en France, avait toujours été une affaire masculine. Chaque membre de l’équipe correspond à une couleur, à un pouvoir, à un tempérament. Ensemble, ils sont plus forts que séparément. C’est une mythologie du collectif guerrier, et elle était (jusque là) l’apanage des programmes ‘’pour garçons’’.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;De ce braquage en règle, Takeuchi tire &lt;em&gt;Sailor Moo&lt;/em&gt;n,  et le monde ne sera plus tout à fait pareil. Même dispositif que le sentai : les couleurs, les pouvoirs, la mission cosmique, les transformations. Mais au centre, des lycéennes japonaises, et pas des lycéennes lisses et parfaites : Usagi est maladroite, pleurnicheuse, médiocre en cours. Elle n’est pas l’héroïne idéale. Elle le devient. La différence est énorme. La magical girl de première génération &lt;em&gt;était déjà&lt;/em&gt; extraordinaire, elle avait des pouvoirs innés, un destin tracé. Usagi, elle, &lt;em&gt;apprend&lt;/em&gt; à l’être. Et elle n’est pas seule : autour d’elle se construisent des amies, chacune avec ses contradictions, ses failles, ses désirs propres. Ce n’est plus une fille avec un secret. C’est un groupe qui choisit de se battre. Ce glissement change tout politiquement, même si personne n’ose employer le mot. Là où la magical girl solitaire de la première génération était tolérée parce qu’elle restait dans les clous, le groupe de Sailor Moon, lui, existe et revendique sa présence. Il prend de la place. Il ne demande pas la permission. Et le monde a besoin d’elles, pas l’inverse. &lt;em&gt;Magic Knight Rayearth&lt;/em&gt;, produit par CLAMP et publié à partir de 1993, pousse cette logique encore plus loin. Trois lycéennes : Hikaru, Umi et Fuu, sont arrachées à leur quotidien en pleine sortie scolaire à la Tokyo Tower et propulsées dans un monde fantastique, Cephiro, qui les &lt;em&gt;attendait&lt;/em&gt;. Pas par hasard : le monde a besoin d’elles spécifiquement, de leur force combinée, de ce que chacune est. La question n’est plus « comment une fille peut-elle avoir des pouvoirs sans déranger l’ordre des choses ?  » la question est « qu’est-ce que ces filles vont faire de leur puissance ? » Ce que CLAMP ajoute par rapport à Sailor Moon, c’est la dimension tragique et le refus du manichéisme facile. Cephiro n’est pas un monde qu’on sauve proprement : le sauver a un coût, les choix ont des conséquences, et les trois héroïnes ne sortent pas indemnes. On est loin de la magical girl victorieuse qui rentre chez elle à temps pour le dîner. &lt;em&gt;Magic Knight Rayearth&lt;/em&gt;, c’est les magical girls qui portent le poids de ce qu’elles ont dû faire et qui continuent quand même.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Takeuchi, CLAMP : quand des femmes s’emparent du genre&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour comprendre ce que les magical girls ont vraiment mis dans les têtes des petites filles des années 90, il faut parler du collectif de mangaka CLAMP. Quatre femmes, Satsuki, Nanase, Nekoi et Mokona, qui se sont rencontrées au lycée dans les années 80, ont commencé par produire des doujinshi (publications amateurs autoéditées, l’équivalent japonais des fanzines) dans une salle mise à disposition par leur établissement, et sont devenues l’un des groupes de mangakas les plus influents de l’histoire du genre. Dans une industrie dominée par les hommes, où les femmes étaient cantonnées au shōjo (manga destiné aux jeunes filles, centré sur les émotions et les relations) et priées de ne pas trop déborder, CLAMP a tout fait : le manga pour enfants, pour adolescentes, pour adultes, pour garçons, le shōnen (aventure, action, dépassement de soi) comme le seinen (récits souvent plus sombres et complexes), le fantastique, le drame, la comédie, l’horreur. Le &lt;em&gt;Los Angeles Times&lt;/em&gt; les a qualifiées de « Steven Spielberg du manga ». Elles ont gardé l’anonymat pendant près de vingt ans. Dans une industrie qui ne les attendait pas, l’invisibilité était peut-être encore la meilleure protection.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;CLAMP à l’Anime Expode 2006, à Los Angeles.&lt;br /&gt;De gauche à droite : Satsuki, Nanase, Nekoi et Mokona.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce qui caractérise l’univers de CLAMP, c’est une idée simple et à l’époque presque insurrectionnelle : l’amour transcende le genre. Pas comme slogan, pas comme manifeste, comme évidence narrative, tissée dans chaque histoire, dans chaque relation entre personnages. &lt;em&gt;Card Captor Sakura&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;Sakura chasseuse de cartes&lt;/em&gt; en français) c’est l’histoire de Sakura Kinomoto, une petite fille de dix ans qui libère par accident un jeu de cartes magiques et doit les récupérer une par une pour éviter de plonger le monde dans le chaos. Derrière ce dispositif d’aventure se déploie quelque chose de bien plus rare : une cartographie de l’amour dans toute sa complexité, sa fluidité, son refus d’être rangé dans des cases. Dans l’univers de &lt;em&gt;Card Captor Sakura&lt;/em&gt;, on aime de beaucoup de façons différentes, et personne ne vous demande de choisir laquelle est la bonne. Tōya (Thomas) aime Yukito (Mathieu), deux garçons, une tendresse profonde et évidente que la série ne commente jamais, ne justifie jamais, pose simplement comme un fait. Syaoran (Lionel) avoue avoir été attiré par Yukito avant de comprendre ce qu’il ressentait vraiment pour Sakura. Et Tomoyo (Tiffany), la meilleure amie de Sakura, éprouve pour elle quelque chose qui ressemble à de l’amour, mais un amour qui ne cherche pas à posséder, pas à être rendu, pas à être nommé. Tomoyo coud les costumes de Sakura, la filme dans ses batailles, veille sur elle avec une dévotion absolue. Elle sait que Sakura aime ailleurs. Et ça lui suffit. Ce qui compte pour elle, c’est le bonheur de Sakura, pas d’en être la cause exclusive. C’est cette nuance-là qui est révolutionnaire. Pas uniquement le fait de représenter des amours same-sex, quoique, en 2001, sur M6, pour des enfants de quatre à seize ans, ce ne soit déjà pas rien. Mais le fait de représenter l’amour comme quelque chose de fondamentalement non-binaire, non-exclusif, non-définitif. On ne sait pas toujours comment on aime quelqu’un. On n’a pas besoin de savoir. L’important c’est de vouloir son bien. Ohkawa, la scénariste du collectif, le dit elle-même en 2001 : Sakura aurait aimé Syaoran même s’il avait été une fille. Pas comme une provocation mais comme une évidence.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et personne ne s’en alarme. Personne ne fait de pétition, personne n’écrit d’édito dans &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt;. Parce que c’est un dessin animé pour petites filles, donc ce n’est pas sérieux, donc ça ne compte pas, donc on peut y mettre ce qu’on veut. CLAMP le sait, ou du moins en profite. Avant que l’Occident ne commence à se féliciter timidement de sa « diversité » dans les fictions jeunesse, CLAMP normalisait déjà les romances same-sex dans des œuvres lues et regardées par des dizaines de millions de personnes. Sans en faire tout un plat. Parce que pour elles, ce n’était pas un sujet militant, c’était juste comment les choses sont. Ce que le patriarcat a laissé passer parce que ça ne valait pas la peine d’être regardé, ce sont des millions d’enfants qui ont grandi avec une représentation de l’amour débarrassée du genre comme condition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il faut pourtant nommer ce qui accroche. Dans &lt;em&gt;Card Captor Sakura&lt;/em&gt;, plusieurs relations impliquent des écarts d’âge difficilement défendables : un personnage adulte amoureux d’une enfant, une relation entre une élève et son professeur présentée avec bienveillance, voire romantisme. La série les pose avec la même sérénité désarmante que le reste, sans jugement, sans distance critique. On peut comprendre la cohérence interne de cette vision : un univers où l’amour transcende tout, y compris les conventions sociales. Mais toutes les conventions ne se valent pas. Celles qui protègent les enfants des rapports de pouvoir adultes ne sont pas des normes arbitraires à dépasser, elles existent pour de bonnes raisons. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais &lt;em&gt;Card Captor Sakura&lt;/em&gt; réinvente aussi ce que « être une héroïne » peut vouloir dire. Ce qui distingue Sakura Kinomoto de ses contemporaines, c’est que sa puissance n’est pas dans la force brute ni dans le combat. Elle est dans la relation. Sakura ne vainc pas les cartes, elle les &lt;em&gt;comprend&lt;/em&gt;. Chaque carte est une entité avec sa propre nature, ses propres logiques, ses propres peurs parfois. Sakura les approche, les écoute, crée du lien avec elles. Et c’est ce lien qui lui permet de les sceller. Son entourage, Tomoyo qui coud ses costumes et la filme avec une tendresse indéfectible, Kero qui l’accompagne et la guide, Syaoran qui devient progressivement un allié puis bien autre chose, n’est pas un décor. C’est sa force réelle. Ce n’est pas une héroïne &lt;em&gt;malgré&lt;/em&gt; ses relations : c’est une héroïne &lt;em&gt;grâce&lt;/em&gt; à elles.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;« C’est pour les filles », AH ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Revenons sur quelque chose qu’on fait semblant de ne pas savoir. Les garçons regardaient les magical girls. Pas toujours en cachette, mais souvent. C’est de notoriété publique, de celles qu’on n’ose pas tout à fait formuler. &lt;a href=&quot;https://youtu.be/Uk110_eoTKg&quot;&gt;Le Joueur du Grenier le dit lui-même&lt;/a&gt; avec un petit rire gêné en s’adressant à son audience masculine : &lt;em&gt;« Soyez honnêtes, messieurs, on était quand même nombreux à regarder Sailor Moon sans jamais l’avouer devant les potes dans la cour de récré. »&lt;/em&gt; La honte transformée en anecdote sympa. Mais sous le rire, il y a une mécanique à regarder en face.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi la honte ? Pas parce que ces séries étaient mauvaises. Mais parce qu’on avait appris aux garçons que les expériences des filles ne valent pas la peine d’être vécues. Qu’une histoire portée par une héroïne est une histoire &lt;em&gt;pour filles&lt;/em&gt;, et qu’aimer ça, c’est se diminuer. Cette leçon, personne ne l’enseigne explicitement. Elle s’apprend dans la cour de récré, dans le regard des copains, dans ceux de leurs parents, dans la séparation rose/bleu des catalogues de jouets à Noël. C’est précisément par ce mécanisme qu’on fabrique la hiérarchie des expériences : les récits masculins sont universels, les récits féminins sont spécifiques. Un garçon peut regarder Dragon Ball sans se justifier. Un garçon qui regarde Sailor Moon doit se cacher. Et pourtant, cette assignation au mépris a produit quelque chose d’inattendu. En décrétant que les magical girls ne comptaient pas, les gardiens de la culture mascu ont involontairement créé une zone franche. Un espace où l’on pouvait tout mettre, le queer, le féminisme, l’amitié, sans que personne ne monte la garde. CLAMP a glissé des romances same-sex dans une série diffusée sur M6 le samedi matin et personne n’a fait de pétition. Parce que c’était &lt;em&gt;pour les petites filles&lt;/em&gt;. Parce que ça ne comptait pas. Le patriarcat a fait une erreur de calcul, en ne surveillant pas ce qu’on mettait dans les têtes des &lt;a href=&quot;http://gamin.es&quot;&gt;gamin.es&lt;/a&gt; , il a laissé une génération entière grandir avec des héroïnes qui agissent, qui choisissent, qui aiment qui elles veulent, qui sauvent le monde sans demander la permission. Après tout, qui a le droit de présumer qu’on ressort indemne de Sailor Moon ou de Sakura Chasseuse de Carte ?&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Et la cousine européenne ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les magical girls japonaises ont donc traversé l’Atlantique et les Alpes. Et en chemin, quelque chose s’est perdu, mais pas tout. &lt;em&gt;W.I.T.C.H.&lt;/em&gt; arrive en premier, en 2001, créée par Elisabetta Gnone, Barbara Canepa et Alessandro Barbucci pour Disney Italia. Et c’est franchement le cas le plus intéressant. La BD tient vraiment la comparaison avec ses modèles japonais. Les personnages ont des corps différents, des caractères tranchés, Irma et son humour acide, Cornélia et son arrogance touchante, Hay Lin et sa douceur qui n’est pas de la faiblesse. Les lectrices de l’époque s’en souviennent avec une affection qui ressemble à celle qu’on a pour Sakura ou Sailor Moon : pas de la nostalgie de pacotille, quelque chose de plus solide. La BD ne prenait pas son lectorat pour des idiotes, elle brassait des thèmes réels, construisait des personnages qui évoluaient, prenait le temps de la nuance. C’était, dans le cadre contraint d’une production Disney, une vraie réussite. Mais Disney a fini par récupérer les droits en évincant ses créatrices originales, Canepa et Barbucci ont perdu leur propre série. Et la série animée qui en a découlé a soigneusement arrondi les angles que la BD avait su garder. C’est la loi du genre industriel : ce qui déborde, on le coupe. Ce qui dérange, on l’adoucit.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Winx Club&lt;/em&gt; arrive trois ans plus tard, en 2004, créé par l’Italien Iginio Straffi, et il assume ouvertement sa dette envers Sailor Moon, même dispositif, même structure, groupe de filles aux pouvoirs élémentaires qui combattent le mal. Mais le filtre par lequel ce modèle est passé dit beaucoup. Straffi a dessiné ses personnages en s’inspirant de célébrités pop du début des années 2000 : Britney Spears pour Bloom, Jennifer Lopez pour Flora, Beyoncé pour Layla. L’idée était de représenter « les femmes d’aujourd’hui ». Ce qu’on obtient, c’est six corps quasi identiques, changer la couleur des cheveux et des vêtements, le reste est interchangeable, sexualisés dès la transformation, engoncés dans des romances hétérosexuelles sans ambiguïté ni aspérité. La subversion queer de CLAMP ? Absente. La complexité des relations de Sailor Moon ? Lissée. Ce qui reste, c’est la forme vidée de ce qui la rendait politique. Reste que &lt;em&gt;Winx Club&lt;/em&gt; a touché des millions de petites filles, et qu’une fée qui sauve le monde reste une fée qui sauve le monde, même en mini-jupe assortie.Les magical girls japonaises avaient prospéré dans une zone franche, précisément parce qu’elles n’intéressaient personne de suffisamment puissant. Dès que le marché européen a compris qu’il y avait de l’argent à faire, il a construit des clôtures. Mais les filles qui lisaient &lt;em&gt;W.I.T.C.H.&lt;/em&gt; dans leur Minnie Mag chaque mois puis dans le magazine dédié, elles, elles ont quand même reçu quelque chose. Tout comme celles qui regardaient &lt;em&gt;Winx Club&lt;/em&gt; ont gardé, malgré le vernis commercial, l’idée qu’un groupe de filles soudées peut affronter n’importe quoi. Que la solidarité entre femmes est une force, pas une faiblesse. Que cinq est mieux qu’une. Ce n’est pas rien. L’industrie avait vidé le contenu subversif, mais elle n’avait pas pu vider ça.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;De l’autre côté de l’Atlantique, les &lt;em&gt;Super Nanas&lt;/em&gt; de Cartoon Network constituent un cas à part. Créées en 1998 par Craig McCracken, Belle, Bulle et Rebelle sont trois fillettes surpuissantes qui sauvent leur ville en mode super-héroïnes américaines, pas de transformation, pas de baguette, pas de secret. Mais l’influence des magical girls japonaises est si profonde que le mouvement finit par s’inverser : en 2006, la Toei Animation, le studio d’origine de Sailor Moon, produit &lt;em&gt;Les Supers Nanas Zeta&lt;/em&gt;, une adaptation entièrement japonaise de la série, avec séquences de transformation, costumes élaborés, armes attitrées et la personnalité de Belle directement calquée sur Usagi. Le character designer n’est autre qu’une vétérante de &lt;em&gt;Sailor Moon&lt;/em&gt;. Les Super Nanas, passées par le Japon, reviennent en magical girls assumées. C’est le cycle complet, la preuve, si besoin en était, que ce genre a irrigué toute l’animation mondiale.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Et maintenant, qu’est ce qui se fait ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 2011, &lt;em&gt;Puella Magi Madoka Magica&lt;/em&gt; fracasse le genre : les magical girls y souffrent, meurent, sont manipulées par une mascotte qui se révèle être une machine froide d’exploitation. La série est une œuvre bouleversante, formellement audacieuse, qui prouve que le genre peut porter des récits d’une densité rare. Elle est aussi saluée par la critique et on peut se demander si ce n’est pas précisément parce qu’elle choisit la tragédie plutôt que la joie. &lt;em&gt;Destin : La Saga Winx&lt;/em&gt;, l’adaptation Netflix de 2021, illustre quant à elle une récupération plus cynique : elle ajoute des personnages queer d’une main et blanchit deux personnages de couleur de l’autre, remplaçant Musa et Flora, codées asiatique et latina, par deux actrices blanches. La série est annulée après deux saisons sur un cliffhanger. Pendant ce temps, Sakura, elle, est tout simplement revenue, CLAMP a publié &lt;em&gt;Card Captor Sakura : Clear Card Arc&lt;/em&gt; de 2016 à 2023, comme si rien ne s’était passé, avec la même douceur, la même lumière, le même refus de faire du mal pour le principe. &lt;em&gt;Frieren : Au-delà de la fin du voyage&lt;/em&gt; rappelle avec une beauté tranquille que quelque chose survit et prospère : la conviction que la douceur est une forme de force, que comprendre l’autre n’est pas du temps perdu, que la magie peut être une façon d’être au monde autant qu’un outil de combat. Sakura nous l’avait déjà dit et à trouver un public de créateur.ices auprès desquel.les infuser. La génération qui a grandi avec elle a maintenant entre trente et quarante ans. Ce qu’elle a reçu un samedi matin devant M6 Kids a poussé quelque part. Méfiez-vous de ce qu’on regarde en pyjama à huit ans.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Il n’y a pas de « dérive autoritaire » : le libéralisme a besoin d’autoritarisme</title><link>https://frustrationmagazine.fr/liberalisme-autoritaire/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/liberalisme-autoritaire/</guid><description>&lt;p&gt;Généralement on considère le libéralisme comme ayant deux facettes : l’une politique, qui correspondrait au pluralisme, à la tolérance et à la sacralisation des libertés publiques, l’autre économique qui correspondrait au “laissez-faire”. Pourtant, ce qui est au cœur du néolibéralisme, la période dans laquelle nous vivons toujours &amp;#8211; et qui a, comme on va le [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 08 Apr 2026 16:39:00 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Généralement on considère le libéralisme comme ayant deux facettes : l’une politique, qui correspondrait au pluralisme, à la tolérance et à la sacralisation des libertés publiques, l’autre économique qui correspondrait au “laissez-faire”. Pourtant, ce qui est au cœur du néolibéralisme, la période dans laquelle nous vivons toujours – et qui a, comme on va le voir, des racines idéologiques plus anciennes –  semble être davantage un “libéralisme autoritaire”, un libéralisme qui n’est pas si “non-interventionniste” que ça d’une part, et opposé à la démocratie de l’autre. L’année dernière est sorti une réédition, aux Éditions La Découverte, de &lt;em&gt;Du libéralisme autoritaire&lt;/em&gt;. Le livre met en confrontation deux textes : l’un de Carl Schmitt, considéré comme l’un des juristes et philosophes du droit majeurs du XXe siècle, qui se rallia au nazisme au moment de l’accession d’Hitler au pouvoir, ce qui n’a pas empêché ses idées d’avoir une influence majeure sur l’esprit de la Constitution de la Ve République française. L’autre de Hermann Heller, juriste allemand, qui, lui, était antifasciste. Les deux textes sont accompagnés d’une introduction de Grégoire Chamayou (102 pages quand même, soit plus de la moitié du livre) qui retrace avec une écriture agréable et volontairement accessible les contours de ce « libéralisme autoritaire », conceptualisé dans une période qui ressemble tragiquement à la nôtre à savoir l’Allemagne de la République de Weimar (1918-1933), mais toujours au cœur de l’idéologie néolibérale contemporaine. Ce livre permet en effet de mieux saisir les imbrications entre ultralibéralisme, centrisme et extrême droite. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Pour les néolibéraux, la démocratie affaiblit l’Etat&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour Schmitt, l’État était en train de devenir « total », une formule qu’il forge au début des années 1930 en s’inspirant de Léon Daudet, dirigeant de l’Action française, qui avait introduit dès 1918 la notion de « guerre totale ». Totale non pas au sens géographique, mais parce que les moyens mobilisés débordaient largement le strict domaine militaire. La guerre embrassait désormais, selon Daudet, « les domaines politique, économique, commercial, industriel, intellectuel, juridique et financier ». Schmitt construit son concept en miroir : « L’État nouveau dont nous parlons embrasse toute chose. ». Comme l’explique Chamayou, Schmitt retrace une évolution en trois temps : de l’État absolu des XVIIe et XVIIIe siècles, on serait passé à l’État neutre du XIXe siècle libéral, puis à cet État total c’est-à-dire un Etat qui gonfle jusqu’à englober tout, qui cesse d’être cantonné au politique pour devenir un « État économique, fiscal, d’assistance ». Mais pour Schmitt cette expansion n’est pas une marque de force mais au contraire le signe de sa faiblesse.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Carl Schmitt en 1929. &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La cause de cette faiblesse ? La démocratie. « C’est dans la démocratie », affirme Schmitt, que se trouve la cause de l’État total contemporain. » L’essor des grands partis de masse a produit ce qu’il appelle des « partis totaux », qui ont colonisé l’État de l’intérieur : un État “total” mais faible, parasite, qui s’est développé aux dépens d’un État fort qu’il étouffe. Schmitt s’en prend donc au libéralisme politique comme à un « système de méthodes destinées à affaiblir l’État ». Il a ici en tête l’héritage des Lumières, les droits de l’homme et l’État de droit. On reconnaît ici, presque mot pour mot, le discours de la droite française contemporaine, libérale sur le plan économique, mais qui dénonce un État « empêché » par &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/archives/article/2002/10/23/nicolas-sarkozy-se-veut-le-defenseur-de-la-france-des-oublies_295327_1819218.html&quot;&gt;le « droit-de-l’hommisme »&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://www.liberation.fr/politique/chez-les-republicains-les-attaques-se-multiplient-contre-letat-de-droit-20240528_52S4FA4YVVBTRDCFWTGHVW663U/?redirected=6359&quot;&gt;l’État de droit.&lt;/a&gt; Lorsque &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/politique/gouvernement-de-michel-barnier/l-etat-de-droit-ca-n-est-pas-intangible-ni-sacre-pourquoi-les-propos-du-ministre-de-l-interieur-bruno-retailleau-font-polemique_6810349.html&quot;&gt;Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, affirme que « l’État de droit, ça n’est pas intangible ni ni sacré »&lt;/a&gt;, il ne fait, comme le souligne l’avocate Elsa Marcel, que parler la langue de Carl Schmitt pour tenter de répondre à la crise que traverse le capitalisme français. Schmitt le dit sans détour : « La lutte pour l’État pour le politique (…) est (…) une lutte contre les méthodes par lesquelles la bourgeoisie libérale du XIXe siècle a affaibli et renversé l’État monarchique. » &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Selon lui, c’est le libéralisme politique qui aurait dévoyé la démocratie. Il développe : « La croyance au parlementarisme (…) appartient au monde des idées du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie ». Le vote à bulletin secret ? Du libéralisme, pas de la démocratie. L’égalité entre tous les êtres humains ? Du libéralisme encore. Quant aux élections, il les décrit comme une pure fiction : « Les masses vont (…) se parquer dans des enclos préétablis et on appelle « élection » le relevé statistique de ce processus. »&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La solution pour les néolibéraux ? L’Etat autoritaire&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Face à cet État faible produit par la démocratie, Schmitt veut le contraire : non pas moins d’État mais un État différent. Un « État total qualitatif », selon sa formule c’est-à-dire fort, concentré et autoritaire qui monopoliserait entre ses mains toute la puissance de la technologie moderne et des moyens de communication de masse. Comme il l’écrit lui-même : « Pour ce qui est des nouveaux moyens techniques, le cinéma et la radio, tout État se doit de mettre la main sur eux. Aucun État ne peut se permettre de céder à un opposant ces nouveaux moyens techniques de domination de masse, de suggestion de masse et de formation d’une opinion publique. ». Il peste également contre « un État qui n’a même plus le droit d’éduquer militairement sa jeunesse et de la former pour en faire de bons soldats est une contradiction en soi » et ajoute : « Il n’y a pas de droit au suffrage universel qui vaille, sans la nécessaire contrepartie du devoir de conscription universelle.» Encore une fois on est frappé par la manière dont Macron semble s’inscrire dans cette filiation avec ses lois sur les “fake news” ou son obsession pour le rétablissement du service militaire. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au lieu de la démocratie libérale, Schmitt propose une « démocratie césariste », un autre mot pour la dictature plébiscitaire, un régime où le pouvoir repose sur le soutien direct du peuple via des votes ou référendums, mais où les libertés politiques sont limitées et l’opposition affaiblie ou inexistante. Ce modèle consiste, comme il l’indique, à savoir poser au peuple « les bonnes questions au bon moment ». C’est exactement la vision de la « démocratie » portée aujourd’hui par le RN ou par des dirigeants d’extrême droite comme Giorgia Meloni en Italie : des référendums directs pour court-circuiter le parlement, mais où le pouvoir reste maître de la question posée et de l’agenda. Ce qui est, par exemple, très différent du référendum d’initiative citoyenne (RIC) revendiqué par les Gilets jaunes, où le cadrage et l’agenda seraient dictés par les citoyens eux-mêmes. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Hermann Heller (1891-1933)&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;C’est face à ce projet que Heller forge la notion qui donne son titre au livre. Il y voit une nouvelle catégorie politique : ce « libéralisme autoritaire ». Schmitt, écrit-il, « cherche à prouver (…) que la dictature permanente, la dictature autocratique, est la véritable démocratie » au point que « le vote à bulletin secret est (…) dans la vision schmittienne des choses, plus antidémocratique que le plébiscite public ».&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le néolibéralisme c’est l’intervention de l’Etat (au service du capital)&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le discours que Schmitt prononce en 1932 devant les patrons allemands s’intitule « État fort et économie saine ». Ce qu’il vient leur dire c’est que pour avoir moins d’État dans l’économie, moins de dépenses sociales, moins de droit du travail et moins de charges, il faut un État très puissant : « Seul un État fort est en mesure de se désengager des choses non étatiques. Le processus de dépolitisation, la création de sphères libres d’État, est bien, en effet, un processus politique. ». L’idée est qu’on ne « libère pas l’économie de l’État » par l’absence d’État mais par des actes autoritaires qui imposent ce retrait à ceux et celles qui s’y opposent. «L’exigence de non-intervention devient une utopie et même une contradiction en soi » dit-il encore. Schmitt juge inapplicable le principe libéral du “laissez-faire” sans un bras armé pour l’imposer. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Schmitt précise donc au patronat que cette force ne s’immiscera pas dans les entreprises.  « Certaines activités à caractère économique doivent être placées entre les mains de l’État », concède-t-il, mais « tout le reste doit être laissé à la sphère de l’économie libre. ». Heller en tire la conclusion qui s’impose : dès qu’il s’agit de l’économie, cet État autoritaire  « renonce entièrement à son autorité ». Au fond il s’agit essentiellement d’une politique de classe qui ne s’applique pas de la même façon aux capitalistes et aux travailleurs et travailleuses : il n’est donc pas question que l’Etat pratique « l’abstinence dans la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grands industriels et aux grands exploitants agricoles » mais plutôt qu’il procède au « démantèlement autoritaire de la politique sociale ». Là encore le schéma est parfaitement visible dans la politique macroniste, mais aussi dans celle de ses prédécesseurs, qui associe, en réalité sans contradiction, réduction des budgets des services publics et des aides sociales d’un côté, et des milliards d’aides aux entreprises de l’autre (&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/270-milliards-daides-aux-entreprises-le-jackpot-permanent-paye-par-nous-tous&quot;&gt;270 milliards en 2025&lt;/a&gt;). Chamayou résume l’asymétrie en une formule : « un État fort avec les faibles, faible avec les forts ». C’est cette logique de classe qui constitue le cœur du libéralisme autoritaire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi ce passage en force ? Heller l’explique : « Dans des formes démocratiques, le peuple allemand ne tolérerait pas longtemps cet État néolibéral. » La dictature est rendue nécessaire pour appliquer un programme économique extrêmement impopulaire. Chamayou cite le communiste italien Gramsci et son concept de « crise d’hégémonie avancée » qui désigne ces moments où la classe dominante perd sa capacité à diriger par le consentement et doit recourir de plus en plus à la coercition.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;L’ordolibéralisme allemand&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;1932 constitue ainsi l’année de naissance de l’ordolibéralisme allemand, le premier nom du néolibéralisme, &lt;a href=&quot;https://www.lepoint.fr/politique/melenchon-appelle-a-dire-stop-a-l-allemagne-et-a-son-ordoliberalisme-30-03-2015-1917146_20.php&quot;&gt;régulièrement pourfendu par Mélenchon&lt;/a&gt;. Ses fondateurs citaient tous Schmitt avec approbation, partageant son diagnostic sur la République de Weimar et sa critique d’un État-providence jugé obèse et inefficace. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cet ordolibéralisme naît dans un contexte particulier qui est celui de la crise de 1929, un krach boursier américain qui déclencha une dépression économique mondiale massive, avec explosion du chômage, faillites bancaires en chaîne et effondrement du commerce international. Comme l’explique Chamayou, c’est non seulement l’économie réelle, mais aussi l’économie comme discipline scientifique qui fût ébranlée. Cette crise avait mis à mal le postulat central du libéralisme classique : celui d’un marché naturellement autorégulé. Dans le raisonnement des libéraux le retour à l’équilibre aurait dû se produire automatiquement. Constatant que ce n’était pas le cas, et plutôt que de se remettre en question, ils en tirèrent la conclusion que la cause ne pouvait être qu’extérieure au système économique. Ce facteur perturbateur extérieur serait donc la politique. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La crise économique trouvait donc son origine, à leurs yeux, dans l’interventionnisme social de l’Etat et les subventions publiques, conséquence de la démocratie. Le néolibéralisme commence ainsi, comme le formule Chamayou, par une théorie de l’État empruntée à Carl Schmitt. Si le mal vient d’une perturbation du libre marché par la démocratie, le remède implique par conséquent une restriction de celle-ci. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais les néolibéraux étaient interventionnistes aussi sur le plan économique mais pour garantir les mécanismes de l’économie de marché. Contrairement aux libéraux classiques qui prônaient la réduction des dépenses publiques, ils recommandaient quant à eux une relance par le crédit. Concrètement : des crédits d’impôts aux employeurs conditionnés à de nouvelles embauches, elles-mêmes assorties de baisses de salaires. Le néolibéralisme se définit donc, dès sa naissance, comme interventionniste (pour les intérêts du capitalisme) sur le plan économique et autoritaire sur le plan politique, et Chamayou insiste sur la nécessité de tenir ces deux dimensions ensemble, la seconde ayant tendance à être négligée dans l’analyse. On a vu la même chose lors de la crise financière des subprimes de 2008 : les néolibéraux, loin de promouvoir la non-intervention de l’Etat furent au contraire les premiers à insister pour que les Etats interviennent massivement… pour sauver les banques. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme l’explique Chamayou, cet interventionnisme comportait toutefois un risque pour le patronat : en abandonnant d’un coup le dogme de la rigueur et en admettant qu’une autre politique était possible, on risquait d’ouvrir une brèche dans laquelle les luttes de classe pourraient s’immiscer pour exiger plus. Ce risque ne pouvait, justement, être évité que grâce à un Etat fort et répressif. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La politique néolibérale dans l’Allemagne pré-hitlérienne &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce qui se passe en Allemagne entre 1930 et 1933 est un laboratoire grandeur nature du libéralisme autoritaire. Le premier à en incarner la logique est Heinrich Brüning, chef du gouvernement de l’Allemagne 1930 à 1932. Celui-ci applique une austérité brutale en pleine dépression : coupes dans la fonction publique, baisses de salaires, réduction des allocations chômage et des retraites…. Comme à chaque fois le résultat est catastrophique : le chômage explose à tel point qu’il hérite du surnom de « chancelier de la faim ». Son programme est massivement rejeté par le Parlement et pour y faire face Brüning gouverne à l’aide du président Hindenburg, par décrets, en s’appuyant sur un article de la Constitution de Weimar qui donne au président des pouvoirs d’exception. Le Parlement est dissous dès juillet 1930 et c’est le début de l’ère des « cabinets présidentiels », des gouvernements sans majorité. Heller souligne l’absurdité de la stratégie : croire qu’un pouvoir contesté peut durablement s’imposer par décrets, c’est ce qu’il appelle le « décréténisme », un mot-valise entre « décret » et « crétin ». Aucun État ne peut être politiquement fort s’il ne suscite pas un assentiment large, or un programme économique qui aggrave la misère en pleine crise ne peut en générer aucun. Le parallèle avec notre situation saute aux yeux : même gouvernement sans majorité, même &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/politique/video-signe-bfm-budget-2026-emmanuel-macron-envisage-le-recours-a-l-article-49-3-et-les-ordonnances-pour-sortir-de-l-impasse-budgetaire_VN-202512230091.html&quot;&gt;recours aux ordonnances et au 49.3 pour passer en force une politique antisociale largement rejetée&lt;/a&gt;.Comme le SPD (le PS Allemand) qui se résignait à tolérer Brüning pour éviter une poussée nazie  – un calcul tragique analysé par Johann Chapoutot dans &lt;em&gt;Les Irresponsables &lt;/em&gt;(2025, NRF Essais) – le PS sert de béquille au macronisme en pensant ainsi contenir la progression du RN. Comme le rapporte l’avocat Arié Alimi dans &lt;em&gt;L’État hors la loi &lt;/em&gt;(2023, La Découverte), Emmanuel Macron revendique d’ailleurs ouvertement la formule de Schmitt “est souverain celui qui décide de l’exception” &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Heinrich Brüning en 1930 : quelqu’un d’aussi sympathique qu’il en a l’air…&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Schmitt est donc au cœur de cette politique néolibérale à l’époque, à la fois par ses écrits qui inspirent les économistes néolibéraux et les idéologues du gouvernement, mais aussi par ses actes : dès 1929, il se met au service du pouvoir, contribue à justifier le recours aux décrets, puis conseille le cabinet suivant, celui de Papen en 1932 (le chancelier de l’Allemagne de juin à décembre 1932 qui a lui aussi essayé de gouverner sans majorité parlementaire). Schmitt est, selon Chamayou, l’un des « fossoyeurs de Weimar », c’est-à-dire que par ses théories lamentables il a contribué à l’effondrement de la République, effondrement qui a permis aux nazis de prendre le pouvoir. L’été 1932 voit en effet la mise en œuvre encore plus poussée du programme néolibéral sous Papen avec des bons fiscaux pour les entreprises et des baisses de salaires pour les nouveaux embauchés. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le patronat, lui, hésite entre le soutien à cette politique et aux nazis. Il est encore un peu inquiet des seconds, non pas à cause de leur brutalité ou de leur antisémitisme mais à cause du mot « socialisme » dans “national-socalisme” : les accents vaguement anticapitalistes des nazis adoptés de façon opportuniste pendant un temps pour récupérer une partie de l’électorat de gauche. Le schéma est exactement celui qu’on observe avec le RN aujourd’hui : ce n’est jamais ni son programme liberticide, ni l’islamophobie fanatique de ce celui-ci qui inquiète la bourgeoisie, mais l’euroscepticisme de façade et l’opposition opportuniste à la réforme des retraites sur laquelle le RN s’est d’ailleurs très vite rétracté.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;En pleine crise économique et en pleine montée du nazisme, le chancelier Papen persista avec ses politiques néolibérales&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Le tournant autoritaire de Weimar a produit trois effets désastreux : il a habitué les élites et la population à la dictature en faisant croire que la crise venait d’un excès de démocratie, il a démantelé les garde-fous, léguant un arsenal redoutable aux futurs détenteurs de l’État, et la répression du mouvement ouvrier, engagée avant 1933, a affaibli les forces capables de résister au nazisme. En effet, loin d’avoir constitué un barrage au nazisme, ce libéralisme autoritaire lui a au contraire largement frayé le chemin. Deux erreurs de la gauche ont par ailleurs aggravé la situation. D’un côté, selon Chamayou, la ligne suicidaire du parti communiste allemand, dictée par Staline, qui renvoyait dos à dos sociaux-démocrates et nazis sous le slogan du « social-fascisme », empêchant toute stratégie de front unique antifasciste. De l’autre, une erreur identifiée par Heller : la gauche s’est cantonnée à un rôle défensif, nécessaire mais insuffisant. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces logiques n’ont pas disparu avec la défaite du nazisme. Comme le montre &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/droit-elsa-marcel/&quot;&gt;l’avocate Elsa Marcel&lt;/a&gt; dans “&lt;em&gt;État de droit”, ordre bourgeois &lt;/em&gt;(2026, La Fabrique), les réflexions schmittiennes se retrouvent très concrètement chez Michel Debré et René Capitant, les principaux rédacteurs de la Constitution de 1958. La Ve République, instaurée par de Gaulle dans un contexte de crise, repose sur une architecture structurellement autoritaire : un exécutif fort, un président conçu comme rempart face au Parlement et des pouvoirs d’exception inscrits dans le texte constitutionnel lui-même. Ce que Schmitt théorisait pour soustraire l’économie capitaliste aux pressions de la démocratie de Weimar, les fondateurs de la Ve République en ont fait le cadre institutionnel de la France d’après-guerre. L’influence de ce juriste allemand qui peut paraître aujourd’hui un peu obscur est donc loin d’être anecdotique… &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Friedrich Hayek : l’idéologue du néolibéralisme contemporain&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans le panthéon néolibéral, l’autrichien Friedrich Hayek, prix Nobel d’économie en 1974, occupe une place centrale. Chamayou insiste sur à quel point sa pensée s’inscrit dans le prolongement direct de certaines analyses élaborées dans l’Allemagne des années 1930 et en particulier celles de Carl Schmitt avant 1933. Hayek ne s’en cache d’ailleurs pas vraiment : il reprend à son compte l’idée de Schmitt selon laquelle la démocratie moderne, en cherchant à répondre à une multiplicité de demandes sociales, tend à envahir tous les domaines de la vie et à devenir oppressive. Autrement dit : trop de démocratie finirait par tuer la liberté.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Friedrich Hayek est une des principales figures intellectuelles du néolibéralisme&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Il introduit, lui aussi, une distinction entre libéralisme et démocratie. Pour Hayek, les deux ne vont pas nécessairement de pair. Une démocratie peut, selon lui, devenir « totalitaire » si elle cède trop aux exigences sociales. À l’inverse, un régime autoritaire peut parfaitement garantir les principes du libéralisme, à savoir la protection de la propriété privée et du marché. Il le dit sans détour : « il est possible pour un dictateur de gouverner de manière libérale ». Et même davantage : « personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme ». Cette position éclaire assez bien son soutien à &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/chili/&quot;&gt;la dictature de Pinochet au Chili &lt;/a&gt;qu’il considère comme un moindre mal. Aussi paradoxal que cela puisse paraître pour Hayek c’est la démocratie qui porterait en elle les germes du totalitarisme. Pour éviter cette dérive, il faudrait donc la contenir, la restreindre quitte à recourir à un État autoritaire, qui ne serait pas l’ennemi du libéralisme, mais son garant. Chamayou montre l’arnaque : Hayek transpose ainsi au monde d’après-guerre un schéma de pensée forgé dans la crise de la République de Weimar, comme si l’expérience du nazisme n’avait rien changé à l’affaire. Il reprend tel quel un diagnostic élaboré à la veille du nazisme, sans s’interroger sur le rôle que ce type de raisonnement a pu jouer dans son avènement. Et pour cause, c’est ce libéralisme autoritaire, présenté comme un rempart, qui lui a ouvert la voie. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans les années 1970, en pleine crise du capitalisme, ces arguments sont remis dans le débat public par Hayek aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Les néolibéraux américains reprennent sa grille de lecture : si le système dysfonctionne, ce n’est pas à cause du capitalisme, mais à cause d’un excès de démocratie. Le diagnostic est toujours le même, on le retrouve encore à droite en France aujourd’hui : ce qui causerait les crises ce serait le trop plein de revendications sociales, de syndicats, les pressions sur l’État etc. Celui-ci serait devenu « faible » parce qu’il céderait à tous ces groupes. Il faudrait donc le « renforcer », comprendre : le rendre capable de résister à sa population (“le courage d’être impopulaire” etc). &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Dans les années qui ont suivi, des penseurs de gauche ont cherché à décrypter ce que le néolibéralisme est vraiment. C’est dans ce contexte que Michel Foucault, un philosophe français célèbre pour ses analyses sur le pouvoir et des institutions comme la prison, l’hôpital psychiatrique ou la sexualité, a consacré, dans les années 1970, son cours au Collège de France (une institution d’enseignement où des professeurs dispensent des cours publics et gratuits sur leurs travaux sans délivrer de diplômes) à ce qu’il appelle la “naissance de la biopolitique”. La biopolitique désigne chez lui l’ensemble des mécanismes par lesquels le pouvoir moderne prend en charge la gestion de la vie des populations (que ce soit la santé, la sexualité, la natalité, la mortalité…) comme objet de contrôle politique. Son analyse a marqué la façon dont, à gauche, on pense encore aujourd’hui le néolibéralisme. Foucault a bien vu que le néolibéralisme n’était pas un simple laissez-faire mais un « interventionnisme libéral », une façon de gouverner les comportements et de produire des individus autonomes et responsables. Mais comme le montre Chamayou, en se concentrant presque exclusivement sur l’après-guerre et sur les formes diffuses et indirectes du pouvoir néolibéral, il en a invisibilisé la dimension la plus brutale : sa capacité à recourir à l’autoritarisme, dans le sens le plus vertical du terme, pour imposer le marché quand celui-ci est contesté. Or c’est précisément cet envers autoritaire qui permet au néolibéralisme de subsister.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Ce que l’histoire du néolibéralisme autoritaire nous dit aujourd’hui&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La première chose à retenir est sans doute la plus inconfortable : ce qu’on appelle souvent la « dérive autoritaire » de Macron, de la “démocratie américaine” à travers Trump, ou d’Orbán en Hongrie, n’est pas une dérive. C’est le libéralisme autoritaire qui se révèle tel qu’il a toujours été : un projet politique qui a besoin de d’outils dictatoriaux pour s’imposer parce qu’il est en réalité incapable de produire un assentiment majoritaire. L’histoire de l’Allemagne d’avant Hitler le montre : pour imposer l’austérité, le chancelier Brüning devait gouverner par décrets. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est là que réside la contradiction fondamentale du néolibéralisme : il impose par la force son programme économique et social complètement impopulaire, ce qui lui fait rapidement perdre toute base sociale en dehors des capitalistes et de la bourgeoisie. Il est contraint de réprimer et de contourner le Parlement mais ne parvient pas à fabriquer un consentement autour d’un programme qui appauvrit la majorité. C’est précisément ce manque que le fascisme, y compris dans ses formes contemporaines, vient souvent combler. Malgré quelques accents sociaux opportunités, l’extrême droite ne représente pas une rupture avec le programme économique néolibéral : le patronat allemand a fini par le comprendre en 1933, comme une partie du grand capital le comprend aujourd’hui avec Trump, Meloni en Italie, et le RN en France. Mais elle cherche à conquérir ce qui manque au libéralisme autoritaire : une base populaire, forgée notamment par le nationalisme et le racisme. Autrement dit le fascisme n’est pas l’opposé du néolibéralisme. Il en est le successeur naturel quand celui-ci finit, comme toujours, par s’effondrer politiquement. Il en ressort que parier indéfiniment sur des forces politiques néolibérales (&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/barrage-extreme-droite/&quot;&gt;le “barragisme” qui passe d’outil exceptionnel à véritable stratégie&lt;/a&gt;) pour contrer la montée du fascisme est souvent un calcul suicidaire. Ce que Heller avait identifié comme l’erreur de la gauche de Weimar reste d’actualité : se cantonner à un rôle défensif est nécessaire mais insuffisant. Car on ne peut pas laisse intact le programme économique qui alimente la crise, creuse les inégalités et fabrique le terreau sur lequel prospère l’extrême droite. Combattre la fascisation sans combattre le néolibéralisme qui lui ouvre la voie, c’est se condamner à courir derrière les conséquences sans jamais s’attaquer aux causes, c’est, autrement dit, se condamner à perdre et à perdre durement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que l’on comprend à la lecture &lt;em&gt;Du libéralisme autoritaire&lt;/em&gt; c’est que le raidissement autoritaire du pouvoir dans les dites “démocraties occidentales”, leur fascisation même, ne sont pas des dérives mais inscrites dans la genèse même de leurs ambitions économiques. Loin du simple laissez-faire ou de la « phobie d’État » décrite par Foucault, le néolibéralisme naît dans une logique où la démocratie, jugée trop permissive et incapable de garantir le marché, doit être contenue ou contournée par un État fort, capable de protéger les intérêts capitalistes tout en réprimant les mouvements sociaux. L’histoire de la République de Weimar et des ordolibéraux allemands montre que cette combinaison d’interventionnisme économique –  en faveur du capital et pour détruire les acquis sociaux – et d’autoritarisme sur le plan politique constitue le cœur même de ce que Chamayou, après Hermann Heller, appelle le « libéralisme autoritaire ». Les crises récentes et les successions de contre-réformes libérales sont la preuve que le néolibéralisme actuel réintroduit, sous des habits modernes, les mêmes logiques celles observées dans l’Allemagne pré-nazie et qui ont débouché sur la catastrophe que l’on connaît. L’avocate Elsa Marcel le formule avec précision dans son dernier ouvrage : le saut autoritaire que nous observons n’est pas « le contraire » de l’État de droit, mais son évolution en temps de crise. L’état d’urgence depuis 2015, les coups de force institutionnels, la répression des mouvements sociaux : rien de tout cela ne représente une rupture avec l’ordre libéral. C’en est l’aboutissement logique quand cet ordre est contesté. Autrement dit, comprendre le néolibéralisme, c’est penser simultanément ses ambitions de classe en faveur du capital et ses dispositifs autoritaires, car l’un ne peut fonctionner sans l’autre. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Du libéralisme autoritaire&lt;/em&gt; (2025), Carl Schmitt, Hermann Heller, traduit et présenté par Grégoire Chamayou, Editions La Découverte&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



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&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Économie</category><category>International</category><category>Lexique</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Pourquoi Israël veut occuper le Liban ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/liban-israel-2/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/liban-israel-2/</guid><description>&lt;p&gt;À l&amp;rsquo;heure où l&amp;rsquo;on écrit ces mots, on compte plus de 1 000 morts au Liban et plus d&amp;rsquo;un million de déplacés. Les bombardements israéliens ciblent le sud de Beyrouth et toutes les nuits, les Libanais observent le ciel et se demandent si les missiles qu&amp;rsquo;ils voient passer viennent frapper leurs villes ou sont à [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 07 Apr 2026 08:59:46 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;À l’heure où l’on écrit ces mots, on compte plus de 1 000 morts au Liban et plus d’un million de déplacés. Les bombardements israéliens ciblent le sud de Beyrouth et toutes les nuits, les Libanais observent le ciel et se demandent si les missiles qu’ils voient passer viennent frapper leurs villes ou sont à destination de Téhéran ou Tel Aviv. Les bombes au Liban, ce n’est pas une nouveauté spécifiquement quand c’est Israël qui les largue. Si dès sa première arrivée au pouvoir en 1996, Benyamin Netanyahou &lt;a href=&quot;https://www.monde-diplomatique.fr/1996/11/ARONSON/5880&quot;&gt;s’est opposé à toute forme de négociation avec la diplomatie palestinienne&lt;/a&gt;, c’est car ses objectifs coloniaux ne s’arrêtent ni à la bande de Gaza ni à la Cisjordanie.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Donald Trump et Benyamin Netanyahu. Crédit : Par U.S. Embassy Tel Aviv — President Trump at the Israel Museum. Jerusalem May 23, 2017 President Trump at the Israel Museum. Jerusalem May 23, 2017, CC BY 2.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Eretz Israël (le Grand Israël) , un État dans les dimensions des prétendus royaumes de la Bible, est un fantasme historique du nationalisme sioniste. Ce territoire s’étend, selon la formule biblique, « du fleuve d’Égypte à l’Euphrate » : il inclut la Cisjordanie occupée, une partie de la Jordanie et de l’Égypte… mais aussi un morceau du Liban.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi ce projet du Grand Israël ressurgit-il avec une telle brutalité aujourd’hui ? D’abord, parce que depuis 2022, la coalition au pouvoir de Benyamin Netanyahou inclut une aile ultra-religieuse incarnée par Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, qui n’hésitent pas à &lt;a href=&quot;https://www.aa.com.tr/fr/monde/isra%C3%ABl-les-d%C3%A9clarations-de-bezalel-smotrich-provoquent-un-toll%C3%A9-sur-les-r%C3%A9seaux-sociaux/3357681#&quot;&gt;le revendiquer ouvertement&lt;/a&gt;. À Jérusalem, Smotrich haranguait ses partisans : « Est-ce qu’on a peur du mot occupation ? Non ! » Le 23 mars 2026, depuis la Knesset, Smotrich a déclaré à la radio que la campagne militaire au Liban devait « se terminer avec une réalité complètement différente, à la fois concernant le Hezbollah et le changement des frontières d’Israël ». Et d’enfoncer le clou : &lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/international/la-nouvelle-frontiere-israelienne-doit-etre-le-litani-un-ministre-israelien-appelle-a-annexer-des-terres-du-sud-du-liban-20260324&quot;&gt;« Je le dis ici sans hésiter… et où que je me trouve : la nouvelle frontière israélienne doit être le Litani. »&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le Litani : une revendication vieille de plusieurs décennies.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La formule choisie par Smotrich est politiquement explosive pour une raison simple : le Litani, c’est la principale ressource hydraulique du sud du Liban, à environ 30 kilomètres de la frontière israélienne. Dans une région où l’eau est une ressource stratégique autant que militaire, contrôler le Litani, c’est tenir le sud du Liban par la gorge au sens littéral. L’idée d’un intérêt israélien pour les eaux du Litani ne date pas d’aujourd’hui. Des travaux &lt;a href=&quot;https://www.forum.lu/wp-content/uploads/2015/11/1225_57_LaLettre.pdf&quot;&gt;anciens&lt;/a&gt; rappellent que ce fleuve a longtemps occupé une place dans certaines réflexions sionistes et israéliennes. Ce n’est donc pas une improvisation de Smotrich, c’est l’actualisation d’un agenda colonial structurel, porté depuis les années 1970.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Rive du Litani. Crédit : Par Original uploader was Eternalsleeper at en.wikipedia — Transferred from en.wikipedia, Domaine public&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;L’invasion terrestre de mars 2026 est loin d’être le commencement de l’histoire. Au contraire, elle s’inscrit dans une continuité de tensions et d’interventions militaires qui remontent à plusieurs décennies. Dès les années 1970, le sud du Liban devient un espace stratégique dans le conflit israélo-arabe. Après son expulsion de Jordanie en 1970, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’installe massivement au Liban, en particulier dans le sud du pays, qui devient progressivement une base pour des opérations contre Israël.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En mars 1978, Israël lance l’opération Litani (ce n’est pas un hasard si elle porte ce nom), première invasion majeure du sud du Liban, avec l’objectif déclaré de repousser les combattants palestiniens au nord du fleuve éponyme et de sécuriser sa frontière nord. Cette intervention provoque une réaction rapide de la communauté internationale : le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 425, qui appelle au retrait immédiat des forces israéliennes et réaffirme la souveraineté du Liban. Israël ne l’entend pas de cette oreille. Les forces se retirent, mais cèdent leurs positions à l’Armée du Liban Sud, &lt;a href=&quot;http://www1.rfi.fr/actufr/articles/005/article_2772.asp&quot;&gt;une milice supplétive directement financée par Tel Aviv&lt;/a&gt; pour faire le sale boulot par procuration.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;1982 : l’invasion qui a fabriqué son propre cauchemar&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quelques années plus tard, en 1982, une nouvelle invasion israélienne conduit les forces de Tsahal jusqu’à Beyrouth. L’objectif déclaré d’Israël était, en juin 1982, de détruire en 72 heures les infrastructures de l’OLP sur une zone de 40 km au nord de la frontière. L’objectif réel, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/20/israel-hezbollah-trente-ans-de-guerre-par-intermittence_4835413_3218.html&quot;&gt;selon plusieurs sources&lt;/a&gt;, était de détruire l’OLP en allant jusqu’à Beyrouth et de modifier la structure multiconfessionnelle du pouvoir au Liban pour en faire un État chrétien allié d’Israël. Un gouvernement ami, c’est un objectif colonial classique comme l’a fait et le fait encore la France en Afrique (Tunisie de Ben Ali, Tchad de Déby, Niger de Bazoum)&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Chars israéliens à Beyrouth en 1982. Crédit : Par Michael Zarfati / IDF Spokesperson’s Unit, CC BY-SA 3.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;L’opération s’appelle « Paix en Galilée ». Le cynisme du nom mérite d’être souligné. La spécialiste de communication Dalia Gavriely-Nuri analyse ce choix comme&lt;a href=&quot;https://www.unic.ac.cy/cceia/volume-13-issue-4-d-gavriely-nuri/&quot;&gt; une forme de normalisation de la guerre, &lt;/a&gt;présentée comme l’inverse d’une entreprise belliqueuse, une opération pacificatrice, par conséquent légitime. La technique n’a pas pris une ride. Vingt mille Libanais et Palestiniens, en majorité des civils, sont tués. En septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila est commis par les milices phalangistes chrétiennes alliées d’Israël, pendant que l’armée israélienne occupe encore cette partie de la ville.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et maintenant, le paradoxe : Israël obtient ce qu’il voulait militairement. L’OLP est chassée. Mais politiquement, c’est un désastre retentissant. La population chiite du sud du Liban, satisfaite dans un premier temps du départ des combattants palestiniens, devient hostile à Israël à la suite des violences qu’elle subit au cours de l’occupation israélienne. L’invasion favorise la fondation, en 1982, du Hezbollah, milice chiite islamiste soutenue par l’Iran, et anti-israélienne. Autrement dit : en voulant installer un gouvernement ami, Israël a engendré son ennemi le plus durable. Une leçon que l’histoire s’obstine à lui répéter et qu’il s’obstine à ignorer.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Manifestation devant l’ambassade d’Israël à La Haye contre les massacres au Liban, le 22 septembre 1982. Crédit : Par Hans van Dijk pour Anefo — http://proxy.handle.net/10648/ad1eeb4a-d0b4-102d-bcf8-003048976d84, CC0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La victoire de Tsahal au Liban, incontestable sur le plan militaire, se retourne en grande partie contre elle au plan politique. Israël se maintient dans une zone tampon au sud du pays jusqu’en 2000. Dix-huit ans d’occupation, de résistance et de guérilla chiite qui font du Hezbollah une organisation de plus en plus structurée, populaire et redoutable. À chaque affrontement, le Hezbollah en sort renforcé.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La fragilité du Liban tient entre autre à sa structure politique et sociale particulière&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le pays repose sur un système dit confessionnel, qui organise la répartition du pouvoir entre différentes communautés religieuses. Le président doit être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président du Parlement musulman chiite. Ce système avait pour objectif de garantir la représentation des différentes composantes de la société libanaise, dans un pays où cohabitent de nombreuses confessions. Mais cette organisation politique rend également la société plus vulnérable aux divisions, notamment en période de crise ou de guerre. Dans ces moments-là, les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en tensions communautaires, chaque groupe percevant les événements à travers le prisme de son appartenance confessionnelle.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les récents affrontements illustrent cette dynamique. Lorsque le Hezbollah a lancé des frappes contre Israël en 2026, ces actions n’ont pas seulement eu des conséquences militaires : elles ont également accentué les divisions internes au Liban. Le Hezbollah étant principalement soutenu par une partie de la communauté chiite, ses actions creusent davantage le fossé entre les différentes communautés du pays. Malgré ces divisions, une partie de la jeunesse libanaise tente aujourd’hui de dépasser ces clivages. Consciente des limites du système confessionnel, elle cherche à construire une identité nationale plus forte et à imaginer un avenir politique qui ne soit plus uniquement défini par l’appartenance communautaire.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le Hezbollah, un État dans l’État&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le Hezbollah n’est pas une organisation que l’on peut ranger dans une seule case. C’est précisément ce qui fait sa singularité et sa complexité. Né dans le chaos de la guerre civile libanaise et dans le sillage de l’invasion israélienne de 1982, le mouvement s’est construit comme une « résistance » armée, mais il ne s’est jamais limité à cela. Le Hezbollah est à la fois une force militaire structurée, un parti politique pleinement intégré au système libanais, et un acteur social profondément enraciné dans les communautés chiites.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Exercice d’entrainement du Hezbollah en 2023. Crédit : Par Tasnim News Agency, CC BY 4.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette triple identité lui permet de parler plusieurs langages à la fois. Sur le plan local, il se présente comme un protecteur, un fournisseur de services et un représentant politique. Sur le plan régional, il agit comme un acteur stratégique aligné avec l’Iran. À l’international, il est souvent perçu et désigné comme une organisation terroriste. Aucune de ces lectures n’est fausse, mais aucune n’est suffisante seule : la notion de terrorisme est toujours à relativiser dans le cadre d’une occupation et/ou d’une guerre d’agression. Dans le contexte israélien par exemple, plusieurs spécialistes palestiniens parlent de terrorisme d’État pour qualifier les actions du régime colonial. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le fait qu’il conserve un arsenal militaire en dehors du cadre de l’armée libanaise est, pour beaucoup, une atteinte directe à la souveraineté de l’État et alimente une fracture profonde au sein de la société libanaise, entre ses partisans et ceux qui estiment que ces armes devraient être exclusivement sous contrôle étatique. Mais il faut rappeler l’histoire à ceux qui se scandalisent de cet état de fait : c’est précisément l’occupation israélienne de 1982 à 2000 qui a rendu le Hezbollah politiquement légitime aux yeux d’une grande partie de la population. &lt;a href=&quot;https://www.lorientlejour.com/article/995848/de-la-victoire-de-2006-a-la-guerre-en-syrie-le-hezbollah-et-ses-mutations.html&quot;&gt;La guerre de 2006 a permis au Hezbollah de faire accréditer l’idée qu’il disposait d’une capacité de dissuasion contre Israël,&lt;/a&gt;  lui donnant un argument pour conserver son arsenal militaire : c’est grâce à cet arsenal qu’Israël avait été incapable d’envahir le Liban. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Manifestation contre l’attaque israélienne de 2006, à Montréal. Crédit : Par Bouchecl — Travail personnel, CC BY 2.5&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette guerre, connue sous le nom de « guerre des 33 jours », éclate le 12 juillet 2006. &lt;a href=&quot;https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-deuxieme-guerre-du-Liban-2006-dix-ans-apres.html/&quot;&gt;Des miliciens du Hezbollah enlèvent deux militaires israéliens à Aïta el-Chaab, &lt;/a&gt;dans la zone frontalière, avec l’objectif de provoquer un échange de prisonniers. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La réponse israélienne est immédiate et disproportionnée : l’armée israélienne bombarde tous les points vitaux du pays (centrales électriques, ponts, aéroport) paralysant son économie, causant environ 1 200 morts et conduisant à l’exode de près d’un million de personnes. &lt;a href=&quot;https://theconversation.com/israel-hezbollah-les-lecons-de-la-guerre-de-2006-240867&quot;&gt;Mais c’est militairement que le Hezbollah va marquer les esprits.&lt;/a&gt; Il démontre non seulement sa capacité à repousser Tsahal de façon conventionnelle lors d’affrontements en terrain ouvert, mais aussi sa maîtrise de la guérilla urbaine, notamment lors des combats autour de Bint Jebel : une ville symbolique, celle-là même où Nasrallah avait prononcé son discours de la victoire en 2000. Israël annonce avoir tué 320 combattants du Hezbollah, tandis qu’il déplore lui-même 159 morts, dont 39 civils, en 34 jours de combat. Tsahal n’a pas réussi à détruire le Hezbollah, ni même à reprendre le contrôle du sud du Liban. Pour le mouvement chiite, le bilan est suffisant pour proclamer une victoire et c’est ainsi qu’Israël à forgé l’outil majeur de sa propre résistance : la légitimité militaire du Hezbollah.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédit : Par ChrisO — Adapted from http://www.un.org/Depts/Cartographic/map/profile/unifil.pdf, Domaine public&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Le Hezbollah existe donc dans cet entre-deux permanent : entre État et non-État, entre légitimité politique et controverse internationale. Sa force réside précisément dans cette capacité à naviguer entre ces rôles, à s’adapter, et à imposer son propre récit. L’armée libanaise a pourtant affirmé &lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/international/liban-l-armee-annonce-avoir-acheve-le-desarmement-du-hezbollah-20260108&quot;&gt;en janvier 2026&lt;/a&gt; avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la ligne bleue comme convenu par le cessez-le-feu. Les bombardements israéliens se sont poursuivis, en violation de l’accord. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourtant, cette lecture de la “résistance” se heurte aujourd’hui à la réalité du terrain en 2026. Le Hezbollah ne sort pas victorieux d’un conflit qui laisse le sud du Liban en grande partie inhabitable, Beyrouth sous la menace constante de frappes, et une population massivement déplacée et précarisée. L’économie libanaise, à peine remise des destructions de 2024, est de nouveau fragilisée. Surtout, l’entrée en escalade après la mort du guide suprême iranien souligne une logique d’alignement régional davantage qu’un calcul strictement libanais. En engageant le pays dans une guerre qu’il ne peut assumer seul, le Hezbollah expose les limites stratégiques de son propre modèle. Reconnaître les limites et les responsabilités du Hezbollah ne revient pas à relativiser la logique d’expansion et de domination territoriale à l’œuvre du côté israélien.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Soldat israélien dans le sud-Liban en mars 2026. Crédit : By IDF Spokesperson’s Unit, CC BY-SA 3.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce que l’histoire répète depuis près de cinquante ans, c’est qu’Israël ne cherche pas la sécurité au Liban mais le contrôle des terres, de l’eau et surtout, des frontières redessinées à coups de bombes. Le 4 mars 2026, Israël a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l’appareil d’État israélien depuis 1978. &lt;a href=&quot;https://contre-attaque.net/2026/03/13/massacres-deplacement-force-visee-coloniale-au-liban-israel-pret-pour-un-nouveau-nettoyage-ethnique/&quot;&gt;Une zone tampon de 30 kilomètres permettant à à Tsahal de progresser dans le territoire libanais. Aujourd’hui, la zone à évacuer a été élargie de près de 10 kilomètres jusqu’au fleuve Zahrani, soit une surface totale équivalente à 10% du territoire libanais. &lt;/a&gt;La thèse du nettoyage ethnique est désormais une réalité : comme dans la bande de Gaza durant les deux dernières années, les incursions israéliennes précédent une extension progressive de l’occupation et donc une continuité du déplacement forcé. &lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;Amine Snoussi &amp;amp; Léa Joe Barakat (juriste hispano-libanaise, spécialiste des relations internationales)&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



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</content:encoded><category>International</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Le Front Uni de la Restauration, syndicat rebelle</title><link>https://frustrationmagazine.fr/syndicat-restauration/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/syndicat-restauration/</guid><description>&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Qui paie l’addition?!&amp;nbsp;», peut-on lire sur la banderole rouge écarlate du Front Uni de la Restauration, désormais bien connue des manifestations nantaises. La question se pose dans un secteur qui engrange en 2023 «&amp;nbsp;plus de 120 milliards d’euros », selon l&amp;rsquo;étude annuelle du cabinet spécialisé Gira. Parallèlement, les conditions de travail restent toujours particulièrement difficiles avec [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 03 Apr 2026 15:32:52 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;« Qui paie l’addition?! »&lt;/em&gt;, peut-on lire sur la banderole rouge écarlate du Front Uni de la Restauration, désormais bien connue des manifestations nantaises. La question se pose dans un secteur qui engrange en 2023 « plus de 120 milliards d’euros », selon l’étude annuelle du cabinet spécialisé Gira. Parallèlement, les conditions de travail restent toujours particulièrement difficiles avec des services en coupures, des horaires de nuit non majorées, et l’exposition permanente à de nombreux risques professionnels, tels accidents, maladies, violences… Le travail de nuit, les gestes répétitifs, les ports de charges lourdes, les heures à piétiner, les variations de températures de la chambre froide au service en terrasses en hiver, les brûlures quotidiennes, autant de facteurs qui favorisent les accidents du travail et les maladies professionnelles à long terme (tendinites, varices, perte d’audition…). Le recours aux produits stupéfiants, très répandu, devient parfois le seul moyen de supporter les conditions de travail, tout en assurant l’exigence de continuer de sourire malgré tout à la clientèle. Face à une convention collective en totale violation du Code du travail et une absence de représentation syndicale, les travailleur.ses du secteur des Hôtels Cafés Restaurants (HCR) décident de s’organiser. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Déjà, près d’une trentaine de travailleur.ses de la restauration, à Nantes et aux alentours, ont rejoint le tout jeune syndicat du FUR, Front Uni de la Restauration. Iels sont cuisinières, crêpier, employé.e polyvalent.e, barmaid, serveur.ses, et même alternant en boulangerie et ont créé ce Collectif autonome créé lors des luttes contre la réforme des retraites en 2023, il s’officialise en tant que syndicat en rejoignant la CGT en 2025. Ils luttent contre les semaines de cinquante heures, sans compter celles non déclarées, les heures de nuit et jours fériés non majorés, le travail en coupure dans des journées sans fin, des temps de pause inexistants, un allongement de la durée de travail de jour comme de nuit, un salaire minimum malgré des années d’expérience… D’autres collectifs autonomes, comme le MEP (Mise en place), émergent aussi aux quatre coins de l’hexagone, à Marseille, Paris et Rennes notamment, pour défendre les salarié.es d’un secteur méprisé par le patronat et oublié des luttes sociales. Ana Pich, qui est journaliste et dessinatrice, a rencontré les travailleur.ses qui se mobilisent au Front Uni de la Restauration pour accompagner leurs camarades, mettre fin à l’impunité du patronat, et changer radicalement les conditions de travail dans leurs professions. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;les croquis ont été réalisés lors d’une réunion du collectif à la maison des syndicats de Nantes, janvier 2026&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Nous retrouvons Tess* et Tanguy en amont de la réunion mensuelle à la Maison des syndicats de Nantes. Le FUR a désormais un bureau attitré pour recevoir, lors de ses permanences, les travailleur-ses de la restauration qui le souhaitent. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En à peine deux ans d’existence, le collectif compte environ une trentaine de &lt;a href=&quot;http://militant.es&quot;&gt;militant.es&lt;/a&gt; &lt;em&gt;« et c’est sans compter toutes les personnes salariées qui nous ont sollicités pour les accompagner face à leurs patrons ! »&lt;/em&gt; précise Tanguy. «&lt;em&gt; En un peu plus d’un an, nous avons accompagné des salariées de trente-deux établissements, avec parfois plusieurs travailleur.ses pour une seule entreprise » , &lt;/em&gt;décompte le cuisinier en reconversion, ancien éducateur.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En plus des permanences syndicales, le collectif organise régulièrement des apéros pour se rencontrer et discuter, des distributions de tracts pour informer les salarié.es et interpeller les patrons directement sur leur lieu de travail, ou encore d’autres actions militantes. Comme en 2024 où le FUR interrompt la réunion annuelle de l’UMIH 44, principal syndicat de patrons de la restauration, pour dénoncer leur enrichissement sur le dos des &lt;a href=&quot;http://travailleurs.se&quot;&gt;travailleurs.se&lt;/a&gt;s et revendiquer le changement radical de la convention collective. Une intervention surprise sous les yeux interloqués des patrons, petits fours à la main, remis face à leurs responsabilités !&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;«  C’est après coup que tu te rends compte à quel point c’était violent… c’est un truc de survie »&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Aux conditions de travail déplorables s’ajoute la récurrence des violences sexuelles, maltraitances physiques, harcèlement… Un phénomène systémique, selon Tess, cuisinière depuis plus de sept  ans, confrontée comme beaucoup d’autres aux violences, que ce soit celle du &lt;em&gt;« chef toxique militaire en restaurant gastronomique», &lt;/em&gt;que celle du petit chef de brasserie qui &lt;em&gt;«(la) faisait pleurer » .&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Les violences sont systémiques dans la restauration et se reproduisent parce que t’as énormément de mecs qui ont appris avec ces chefs-là qui leur tapaient dessus et qui avaient des propos violents, en leur faisant croire que c’était comme ça qu’on avançait en cuisine … Pour avoir de la rigueur, tenir les cadences…Et ils n’ont donc pas d’autres modèles pour faire de la cuisine que ces méthodes violentes »,&lt;/em&gt; analyse-t-elle. &lt;em&gt;Et c’est après coup que tu te rends compte à quel point c’était violent, c’est un truc de survie ! Et je pense que plein de personnes ressentent ça aussi et c’est tout l’intérêt du travail du syndicat aujourd’hui ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Car loin de ne s’intéresser qu’au Droit du travail, le Front Uni de la Restauration milite plus largement contre toutes les formes d’oppression : &lt;em&gt;« On ne peut pas s’intéresser aux conditions de travail sans prendre en compte le contexte politique, le durcissement des lois contre les personnes sans papiers, qui sont nombreuses dans nos secteurs dits « sous tension ». &lt;/em&gt;Le syndicat revendique ainsi la régularisation de toutes les personnes sans papiers et se mobilise contre toutes formes de discriminations. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;A l’occasion de la journée de lutte du 10 septembre 2025, le FUR a ainsi publié une tribune pour dénoncer les violences systémiques dans ce milieu professionnel. L’exploitation et la culture du silence qui règnent dans ce secteur reposent en effet sur un système de domination où la violence et les humiliations en tous genres sont monnaie courante. Ce que dénonce le livre &lt;em&gt;Violences en cuisine : une omerta à la française&lt;/em&gt; de Nora Bouazzouani. La journaliste était invitée par le Collectif en octobre dernier à Nantes lors d’une soirée publique. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le syndicat organise en effet régulièrement des évènements et apéros pour faire connaitre son travail et inviter les travailleur-ses du secteur à les rejoindre dans un milieu encore trop peu syndiqué. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;«Cette difficulté à se syndiquer, à s’engager dans la lutte dans notre secteur, &lt;/em&gt;explique Tess&lt;em&gt;, c’est aussi directement lié à nos conditions de travail même. L’épuisement du travail en coupure, de nuit. Tu rentres chez toi, t’es crevé, t’as pas l’énergie pour penser au sens du travail, à la lutte contre le capitalisme et tous les enjeux politiques globaux ! T’as pas le temps de penser à la lutte et comment s’organiser ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;« C’est de ça qu’est partie l’idée d’organiser, dans un bar, des apéros pour se rassembler, parce que ce sont aussi nos lieux de travail. plutôt que des assemblées générales à la Maison des syndicats. Ça peut faire un peu peur quand on n’ y connait rien, même si tout le monde a sa place en tant que &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;http://travailleurs.es&quot;&gt;&lt;em&gt;travailleurs.es&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;« , &lt;/em&gt;ajoute Tanguy. &lt;/p&gt;



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&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;« C’est ça l’enjeu du syndicat : &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;&lt;em&gt;sortir des perspectives individualistes pour une lutte collective »&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Dans un secteur professionnel où &lt;em&gt;« la culture de la lutte est méconnue, il y a une forme d’abandon… pas de culture syndicale » &lt;/em&gt;remarque Tanguy. Le syndicat est nécessa&lt;em&gt;ire &lt;/em&gt;pour &lt;em&gt;« défendre les travailleur.ses souvent isolé.es dans des petites entreprises et directement en lien avec leur patron au quotidien ».  « Dans la restauration, il y a cette omerta. On considère que ça a toujours été comme ça et que ça ne peut pas changer. Mais je crois qu’il y a un vrai lien historique avec le fait que ce sont des métiers de service qui sont apparus pour servir la bourgeoisie », &lt;/em&gt;analyse Tess.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une forme de renoncement à ses droits individuels et collectifs que Tess explique par un mépris de la profession, mais également par une culture individualiste répandue :&lt;em&gt; « Soit on considère que c’est un métier où il n’y a pas de vocation, qu’on est là parce qu’on a du taf en attendant mieux. Soit on considère que le seul moyen d’obtenir de meilleures conditions de travail serait de devenir patron.ne. Et c’est ça aussi l’enjeu du syndicat : sortir des perspectives individualistes pour une lutte collective des travailleur.ses pour une revalorisation de leur statut ! ». &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Travail</category><author>Ana Pich</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Édouard Philippe 2027 : le masque tranquille de la violence sociale</title><link>https://frustrationmagazine.fr/edouard-philippe-2027-le-masque-tranquille-de-la-violence-sociale/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/edouard-philippe-2027-le-masque-tranquille-de-la-violence-sociale/</guid><description>&lt;p&gt;La messe est dite pour les médias : Édouard Philippe serait désormais le mieux placé pour battre le Rassemblement national au deuxième tour des élections présidentielles de 2027, voire même le seul capable de le faire. Les commandes de sondage pour le démontrer se multiplient. On comprend la manipulation : si Philippe et Bardella se [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 02 Apr 2026 09:34:19 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La messe est dite pour les médias : Édouard Philippe serait désormais le mieux placé pour battre le Rassemblement national au deuxième tour des élections présidentielles de 2027, voire même le seul capable de le faire. Les commandes de sondage pour le démontrer se multiplient. On comprend la manipulation : si Philippe et Bardella se retrouvent qualifiés au deuxième tour, le patronat est gagnant à tous les coups. Loin d’être une alternative réelle au RN, Édouard Philippe incarne en réalité une version très dure du pouvoir. Froidement autoritaire et libéral sans scrupules, il a mutilé les Gilets Jaunes, enterré le droit du travail et confiné un pays entier à coups d’attestations absurdes et de contrôle de police. Si on ne veut pas replonger, il va falloir se réveiller.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quel politicien le patronat va-t-il choisir pour être notre futur président de la République ? C’est bien en ces termes que se pose ce sujet. Les précédents sont limpides. En 2012, Sarkozy devenait embarrassant pour une partie des chefs d’entreprise. Avec toutes ses casseroles judiciaires et sa brutalisation du débat public, il n’arrivait plus à pousser aucune réforme. Alors, le capital avait misé sur un gestionnaire à sang-froid : Dominique Strauss-Kahn, jusqu’à ce que ses accusations de viols ruinent cette stratégie. Hollande a alors pris la relève. Il a remboursé la dette avec zèle, laminant le droit du travail et goinfrant les actionnaires sous les applaudissements des éditorialistes. Depuis 2017, c’est Macron. Une créature de laboratoire, lancée et vendue comme un paquet de lessive. Il ne pensait rien, il ne voulait rien, sauf démolir notre modèle social. Il l’a fait efficacement, avec le sourire glacial d’un DRH sous stéroïdes. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et le scénario est en train de recommencer. Macron n’ayant pas le droit de se représenter, car il a déjà réalisé deux mandats, une nouvelle bulle est en train de gonfler. « &lt;em&gt;Auréolé de sa large réélection au Havre (Seine-Maritime) et de l’ancrage confirmé de son parti Horizons lors des élections municipales, Édouard Philippe revient sur le devant de la scène nationale&lt;/em&gt; »,&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/25/presidentielle-2027-edouard-philippe-compte-surfer-sur-sa-reelection-au-havre-pour-s-imposer-sur-la-scene-nationale_6674202_823448.html&quot;&gt; &lt;em&gt;s’enflamme  Le Monde&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;.  « &lt;em&gt;Sondage : Édouard Philippe bondit, l’ex-Premier ministre désormais favori pour 2027&lt;/em&gt; »,&lt;a href=&quot;https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/sondage-edouard-philippe-bondit-lex-premier-ministre-desormais-favori-pour-2027&quot;&gt; tranche &lt;em&gt;Public Sénat&lt;/em&gt;.&lt;/a&gt; Mais derrière cette apparente évidence, la réalité est en fait incertaine : Édouard Philippe doit composer&lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/presidentielle-attal-se-projette-dans-la-campagne-philippe-temporise-2224014&quot;&gt; avec d’autres prétendants issus du même camp&lt;/a&gt;, et avec un espace politique affaibli par les divisions du macronisme finissant. Ce qui se présente comme une évidence stratégique est en réalité une construction fragile.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le pacte d’Édouard Philippe avec le grand patronat&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quelques soient les concurrents se présentant sur son passage, Edouard Philippe croit en sa destinée. Il a ce calme effrayant des hommes convaincus que leur salut personnel passe par le malheur des autres. Il ne s’en cache d’ailleurs pas. Il veut notre peau. Il &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/edouard-philippe-ressuscite-le-travailler-plus-pour-gagner-plus-et-veut-qu-on-travaille-plus-longtemps-dans-la-semaine-dans-l-annee-et-dans-la-vie_AV-202506250441.html&quot;&gt;veut faire en sorte&lt;/a&gt; « &lt;em&gt;qu’on travaille plus longtemps dans la semaine, plus longtemps dans l’année et peut-être plus longtemps dans la vie »&lt;/em&gt;. Par ailleurs, « &lt;em&gt;Si on veut réduire la dette et la dépense publique, il va falloir regarder la réalité en face, c’est-à-dire contenir l’évolution de la dépense sociale, trancher dans des politiques publiques qui coûtent cher et qui ne fonctionnent pas bien et il y en a un certain nombre qui concerne le monde de la production et la politique du logement. L’État a besoin de se dégager de toute une partie de son action&lt;/em&gt; », avait-il affirmé lors de &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/france/dette-publique-pour-edouard-philippe-le-vrai-moment-dangereux-c-est-quand-on-ne-garantit-pas-a-ses-preteurs-qu-on-est-capable-de-tenir-ses-engagements_AV-202406200311.html&quot;&gt;son grand oral face au Medef&lt;/a&gt;, proposant de retirer 1 milliard d’euros à la politique du logement. « &lt;em&gt;Je vous propose un pacte : essayer de baisser les impôts pour rendre le pays plus prospère mais qu’on mette systématiquement en face un programme de baisse réelle de la dépense publique&lt;/em&gt; » ajoutait-il. Le patronat est bien sûr prêt à signer. Il leur parle si bien Édouard Philippe. Vous vous rappelez &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=NvAtUZw66pE&quot;&gt;cette vidéo&lt;/a&gt; qui a beaucoup circulé, où il explique que pour éviter la colère sociale « &lt;em&gt;il faut la ruse d&lt;/em&gt;‘Ulysse », qui lui a permis de faire passer les ordonnances Macron, la réforme de l’accès à l’université, la réforme de la SNCF, etc. Edouard Philippe n’a aucun complexe.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;C’est un de ces hommes que la République fabrique à la chaîne : surdiplômés, lisses, inoffensifs en apparence, mais impitoyables dans l’exercice du pouvoir. Revenons un peu sur l’itinéraire de ce personnage, que nous ne connaissions pas vraiment avant sa nomination surprise au poste de premier ministre en 2017,&lt;a href=&quot;https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/trois-fois-ou-edouard-philippe-a-dezingue-emmanuel-macron-avant-de-devenir-son-premier-ministre_2192213.html&quot;&gt; alors qu’il avait pourtant défoncé Macron pendant la campagne électorale&lt;/a&gt;. Issu de Sciences Po Paris, puis de l’ENA, il entre en 1997 au Conseil d’État, haut lieu du droit administratif et de la reproduction sociale, tremplin pour une carrière politique et lucrative.  Il commence à graviter autour d’Alain Juppé au début des années 2000, après avoir été membre du Parti Socialiste. Il participe en 2002 à la fondation de l’UMP, puis, lorsque Juppé est condamné à une peine d’inéligibilité en 2004, Philippe s’éclipse de la scène politique nationale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ancien conseiller d’État, Philippe profite alors de la possibilité qui lui est offerte de devenir avocat sans avoir besoin de passer l’examen. Il y a, dans cette dispense de diplôme accordée également aux anciens conseillers de la Cour des Comptes, et aux membres de l’Inspection générale des finances, quelque chose de foncièrement obscène : certains hommes n’ont donc pas besoin de prouver ce que les autres doivent mériter. Édouard Philippe en a ainsi profité, comme beaucoup d’autres. Il rejoint le cabinet&lt;a href=&quot;https://reporterre.net/Edouard-Philippe-a-travaille-pour-un-cabinet-d-avocats-pro-OGM&quot;&gt; Debevoise &amp;amp; Plimpton&lt;/a&gt;, spécialisé dans les affaires transnationales et le droit des affaires. Il ne plaide pas : il valorise son carnet d’adresses, son réseau, ses accès. Durant cette période, il omet d’ailleurs de déclarer à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) ses rémunérations perçues&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/politique/article/2017/05/16/le-peu-d-appetence-d-edouard-philippe-pour-la-transparence-de-la-vie-publique_5128676_823448.html&quot;&gt; ainsi que les appartements&lt;/a&gt; dont il est propriétaire. Interrogé, il répond avec une ironie typiquement oligarchique : « &lt;em&gt;J’ai essayé de concilier le respect de la loi et une forme de mauvaise humeur. &lt;/em&gt;». Il avait d’ailleurs voté contre&lt;a href=&quot;https://www.challenges.fr/politique/quand-edouard-philippe-votait-contre-la-loi-sur-la-transparence-de-la-vie-publique_473752&quot;&gt; contre la loi sur la transparence de la vie publique.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2007, il rejoint brièvement le ministère de l’Écologie. Puis, très vite, il est nommé directeur de la communication et des affaires publiques d’Areva, fleuron du nucléaire français connu pour de nombreux scandales financiers, politiques et industriels. En 2010, il devient maire du Havre, ville qu’il transforme en base arrière pour ses ambitions, puis député en 2012. Il affiche alors clairement son hostilité franche à toute politique écologique ambitieuse. Il vote contre la loi sur la transition énergétique en 2015 et contre la loi biodiversité en 2016. Il défend bec et ongles le maintien d’une centrale à charbon au Havre, au nom d’un pragmatisme local qui dissimule mal son conservatisme énergétique. Il est alors soupçonné de favoritisme dans&lt;a href=&quot;https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/seine-maritime/havre/nouveau-recours-affaire-du-chauffage-urbain-au-havre-1328925.html&quot;&gt; un appel d’offres sur le chauffage urbain&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2017, Macron le nomme Premier ministre. C’est un choix tactique : Édouard Philippe est à droite, loyal, apparemment inoffensif dans son ambition. Très vite, il veut inscrire l’état d’urgence dans le droit commun, c’est-à-dire normaliser le contrôle, l’exception et l’arbitraire. Puis viennent les ordonnances de destruction du Code du travail, imposées sans vote parlementaire. Le tout dans un calme clinique, sans une once de conscience sociale.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La peur comme outil de gouvernement&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Fin 2018, le mouvement des Gilets Jaunes surgit. Philippe ne dialogue pas, il réprime. Le sang coule, les LBD arrachent des yeux, des mains. Il couvre tout. Plus de&lt;a href=&quot;https://www.francebleu.fr/infos/societe/un-de-gilets-jaunes-la-reponse-de-la-justice-face-a-un-mouvement-social-inedit-1573731130&quot;&gt; 11 000 gardes à vue&lt;/a&gt;, des milliers de blessés, au nom de l’ordre républicain. En 2019, il engage la réforme des retraites, mesure impopulaire qu’il impose par le 49.3, avant qu’elle ne soit reportée par l’arrivée du Covid. Quand cette terrible pandémie frappe la France, l’État manque de masques, de lits d’hôpital, de personnels soignants, de tests. Plutôt que d’admettre cette faillite, Philippe choisit&lt;a href=&quot;https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/lusage-du-masque-en-population-generale-nest-pas-utile-en-un-an-le-gouvernement-a-change-radicalement-de-position_4218477.html&quot;&gt; le mensonge stratégique&lt;/a&gt; : les masques sont d’abord « &lt;em&gt;inutiles&lt;/em&gt; », « &lt;em&gt;dangereux s’ils sont mal utilisés&lt;/em&gt; ». Le peuple est traité comme un enfant qu’il faut protéger de la vérité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Puis, en quelques jours, le discours change : les masques deviennent obligatoires, les déplacements restreints, les attestations obligatoires, les plages, parcs, forêts et marchés interdits. La liberté est suspendue par décret, sans débat, sans vote. Le Conseil d’État — institution d’origine de Philippe rappelons-le — valide tout. L’état d’exception devient la norme. Plus de&lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/economie-france/social/coronavirus-plus-dun-million-damendes-distribuees-pendant-le-confinement-1202279&quot;&gt; 1,1 million de contraventions&lt;/a&gt; sont dressées pour non-respect du premier confinement. Les forces de l’ordre contrôlent 21 millions de personnes en deux mois. Des drones survolent les villes, des couvre-feux interdisent aux citoyens de sortir le soir. La France découvre l’autoritarisme sanitaire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il finira par quitter le pouvoir en juillet 2020,&lt;a href=&quot;https://www.rtl.fr/actu/politique/edouard-philippe-atteint-50-de-popularite-la-cote-de-macron-en-baisse-7800619826&quot;&gt; au sommet de sa popularité&lt;/a&gt; malgré cet enfer. Il se remet alors à pantoufler tranquillement, cette fois-ci&lt;a href=&quot;https://www.blast-info.fr/articles/2022/pantouflage-les-bonnes-affaires-dedouard-philippe-hiJAksE8SbKWuUK4Senckg&quot;&gt; chez Atos&lt;/a&gt;, un an après que Matignon, quand il y était encore, ait fait nommer Thierry Breton,&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/assumer-responsabilites/&quot;&gt; ancien patron catastrophique d’Atos&lt;/a&gt;, Commissaire européen. CQFD. Aujourd’hui, même si les médias font tout pour nous le vendre comme le futur président idéal, et qu’il garde, de manière assez incroyable, une bonne image auprès des Français -selon les sondages-, nul ne peut sérieusement douter que le retour d’Édouard Philippe au pouvoir serait la poursuite de ce que le macronisme a produit de pire.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Arrêter de tourner en rond&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La politique française, c’est vraiment devenue « un jour sans fin ». Un éternel recommencement du pire. D’abord, des mois avant l’échéance présidentielle, d’infinies injonctions à l’unité entre partis contestataires et formations bourgeoises (pour ne pas disperser les voix en leur faveur), au nom d’un scrutin érigé en unique remède aux maux de la population. On organise des primaires, des réunions, des tribunes, des meetings. Puis l’obligation de faire « barrage » entre les deux tours des présidentielles pour, la main sur le cœur, à l’unisson, voter pour le candidat bourgeois le mieux placé pour faire barrage au RN. On presse alors les classes laborieuses à croire qu’il faut encore voter pour le « moins pire ». Désormais, le schéma se durcit encore : certains n’hésitent plus à placer Jean-Luc Mélenchon au rang d’ennemi principal, parfois davantage diabolisé que le RN lui-même, tandis que des figures comme Édouard Philippe appellent ouvertement&lt;a href=&quot;https://www.lepoint.fr/politique/legislatives-edouard-philippe-appelle-a-faire-barrage-au-rn-et-a-lfi-30-06-2024-2564412_20.php&quot;&gt; à faire barrage non seulement à l’extrême droite, mais aussi à La France insoumise&lt;/a&gt;. Ensuite, c’est l’écrasement par un pouvoir dont l’illégitimité démocratique le pousse, à peine élu, à encore plus de brutalité et d’autoritarisme. Et cinq ans plus tard, on recommence la même mascarade. C’est une pathologie politique. Une foi absurde dans les institutions que nous prétendons pourtant combattre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Peut-être qu’un jour, on en aura assez de tourner en rond. On comprendra qu’il ne faut pas réparer la machine, mais en sortir. Ne plus supplier l’ordre de nous tolérer, mais bâtir hors de lui. Dans les entreprises, dans les quartiers, dans les campagnes, dans nos familles, dans les lieux où la vie réelle se déroule. Dans les liens directs, la débrouille, les coopérations concrètes. Plutôt que de quémander la permission d’exister à ceux qui nous dominent, et si nous renaissions hors de leur regard ?&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Contre-portraits</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Le musée égyptien et l’opium des classes moyennes</title><link>https://frustrationmagazine.fr/musee-egypte/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/musee-egypte/</guid><description>&lt;p&gt;Le théologien américain Reinhold Niebuhr affirmait que : « Le nationalisme est l’un des moyens les plus efficaces par lesquels l’homme moderne échappe aux problèmes de la vie morale. » Niebuhr était un théologien soucieux d’éthique et de principes, c’est pour cela qu’on doit ajouter à ses propos cette phrase : « C’est aussi un [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 01 Apr 2026 14:34:58 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le théologien américain Reinhold Niebuhr affirmait que : « Le nationalisme est l’un des moyens les plus efficaces par lesquels l’homme moderne échappe aux problèmes de la vie morale. » Niebuhr était un théologien soucieux d’éthique et de principes, c’est pour cela qu’on doit ajouter à ses propos cette phrase : « C’est aussi un moyen pour l’homme moderne d’échapper à tous ses problèmes. » La vie en Égypte, surtout depuis une dizaine d’années, n’est qu’une confirmation quotidienne de cette idée. Car le pouvoir contre-révolutionnaire en place, n’ayant plus rien à offrir ou à proposer, doit continuer tout de même à régner avec un minimum de légitimité idéologique. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’inauguration du nouveau musée égyptien n’est rien d’autre qu’une autre pierre à l’édifice idéologique du régime. Cet article propose une lecture critique de cette inauguration en la replaçant dans son contexte politique et social. Il s’agira d’abord de revenir sur la trajectoire contre-révolutionnaire de l’Égypte depuis 2011, puis d’analyser la réception enthousiaste du musée par une partie de la classe moyenne et des intellectuels, avant de montrer comment le patrimoine et le nationalisme fonctionnent ici comme un « opium » destiné à anesthésier la conflictualité sociale et la violence du réel.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Lumières sur le Thermidor égyptien&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour comprendre les causes de notre critique, nous devons revenir en arrière.&lt;br /&gt;Ainsi l’Égypte a connu, depuis la chute du président Moubarak en 2011, une décennie de bouleversements politiques et sociaux. La révolte de 2011, qui promettait liberté et justice sociale, a été broyée par une coalition contre-révolutionnaire et réactionnaire en 2013 : le pouvoir central contrôlé par les militaires (colonne vertébrale du régime), la grande bourgeoisie civile, une partie de la classe moyenne réactionnaire apeurée par les changements et le ‘’chaos’’ populaire. Cette alliance de classe était soutenue (financièrement, diplomatiquement) par des puissances impérialistes mondiales et régionales (les puissances occidentales, les pays du Golfe, etc.) qui ne voulaient pas – par intérêt de classe et par intérêt régional (Israël est à la frontière de l’Egypte, et nous avons déjà vu que &lt;a href=&quot;https://www.revolutionpermanente.fr/La-liberation-nationale-des-Palestiniens-et-l-inachevement-des-revolutions-arabes&quot;&gt;le degré de lutte de classes dans les pays arabes est intrinsèquement lié à la cause palestinienne&lt;/a&gt;) – de propagation révolutionnaire dans la région.&lt;br /&gt;Fort de ses institutions et de ses forces de sécurité, l’État militaire a repris le contrôle de la situation, en laissant dans son sillage contre-révolutionnaire des milliers de morts, des dizaines de milliers de prisonniers, des centaines de disparus. En un mot, il s’est transformé en un État totalitaire version XXIème siècle où la surveillance et la répression poursuivent les militants et les activistes jusqu’à leurs foyers &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/egypte-reseaux-sociaux-sous-etroite-surveillance-1794808&quot;&gt;à travers le numérique et les réseaux sociaux&lt;/a&gt;. C’est un régime qui veut à tout prix étouffer toute voix contestataire dans le but d’imposer un Thermidor éternel.&lt;br /&gt;Et tandis que le pouvoir se consolide au sommet, la majorité de la population continue de faire face à l’appauvrissement, à la précarité et à l’incertitude économique. L’endettement public a décuplé sous le régime contre-révolutionnaire, les classes populaires et moyennes payent le prix des mégaprojets et la financiarisation des fortunes de la bourgeoisie égyptienne à coup de dévaluation de la monnaie, de dettes, de destruction encore plus accrue des services publics, de taxes, etc.&lt;br /&gt;Dans ce contexte, les grandes célébrations culturelles, comme l’inauguration du nouveau musée égyptien, prennent une valeur symbolique particulière : elles mettent en lumière la grandeur historique du pays, mais occultent la réalité sociale, politique et économique vécue par le citoyen ordinaire. Comprendre cette tension entre patrimoine et quotidien est essentiel pour saisir pourquoi la magnificence d’un musée est un écran derrière lequel se dissimulent les contradictions d’une nation en contre-révolution.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;L’inauguration du Grand Musée égyptien au Caire en Novembre 2025 ; Wikimedia Commons&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Les fantômes du déni&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’inauguration du nouveau musée égyptien le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; Novembre dernier a été accueilli par une partie de la classe moyenne et des pseudo-intellectuels avec ferveur patriotique et fierté nationale, malgré le climat politique et économique ambiant.&lt;br /&gt;Pour comprendre cette réaction, il faut l’analyser sous l’angle du traumatisme collectif et du déni face à l’ampleur des catastrophes que traverse le pays. Il faut aussi replacer cela dans le cadre d’un ancien nationalisme fascisant, réactivé lors des célébrations politiques superficielles ou en temps de crises.&lt;br /&gt;Comme le dit l’écrivain égyptien Mahmoud Haddhoud : « Ce que nous vivons depuis 2013 est une version égyptienne unique du populisme : elle n’est pas contre l’État ni ses institutions, au contraire, elle supplie ce dernier d’être toujours présent. Les gens cherchent l’État, espèrent le voir, même à travers un policier corrompu qui leur extorque de l’argent, ou dans les blindés stationnés devant les bâtiments publics. Et plus l’État s’absente ou chancelle, plus les gens s’acharnent à le rechercher et à le célébrer comme une compensation psychologique. »&lt;br /&gt;Ce nationalisme chauvin est donc un symbole de faiblesse et non de force, un signe de désarroi et non de confiance, une preuve de défaite et non de victoire.&lt;br /&gt;Le problème du peuple égyptien est qu’il est un peuple vaincu, vivant dans la réaction et la contre-révolution la plus crasse. Son nationalisme exacerbé n’est pas seulement l’idéologie dominante depuis des décennies, il repose aujourd’hui sur les ruines du passé, car le présent lui échappe.&lt;br /&gt;Pour preuve, et comme nous l’avons dit précédemment, le pays subit depuis plus de dix ans une sorte de « thérapie de choc néolibérale » sans discontinuité, qui a détruit la classe moyenne et plongé une grande partie de la société dans la pauvreté et la surexploitation, tandis qu’une minorité s’enrichit grâce aux mécanismes d’appauvrissement et de financiarisation de l’économie. Cet hyper-exploitation a rendu l’avenir du citoyen ordinaire incertain et menacé.&lt;br /&gt;Ainsi, selon l’économiste socialiste renommé Ilhami El-Merghani ( article d’Août 2025), environ 30 % des Égyptiens vivaient sous le seuil de pauvreté en 2020, un chiffre passé à 35,7 % en 2023, soit plus de 30 millions de personnes. Ce n’est bien sûr que le sommet de l’iceberg (nous n’entrerons même pas dans les détails de la répression politique et sociale — la pire de l’histoire moderne de l’Égypte — qui constitue le résultat direct de ces politiques d’exploitation néolibérales) : En Haute-Égypte rurale, la pauvreté atteint 43 %, et même 9,4 % des diplômés universitaires vivent dans la misère. Plus de 150 000 élèves ont quitté l’école ces dernières années, reliant directement pauvreté, travail des enfants et décrochage scolaire.&lt;br /&gt;Les égyptiens de l’ère pharaonique — qui menèrent la première grève de l’histoire (jamais célébrée bien sûr dans les médias officiels ou privés) — n’auraient sans doute pas été très fiers de cette situation.&lt;br /&gt;Face à un tel appauvrissement et à l’absence d’horizon politique, le déni du réel devient un devoir patriotique, une manière de se protéger psychologiquement et de préserver une dignité brisée.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Symboles et cendres&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Cette amnésie collective, accompagnée d’un déni national et d’une euphorie fascisante, devient obscène quand on sait que la construction du musée a coûté plus d’un milliard de dollars, financés par un prêt japonais de 84,2 milliards de yens, et que la cérémonie d’ouverture aurait coûté plusieurs millions (l’absence de transparence sur ces chiffres est en soi révélatrice).&lt;br /&gt;La cérémonie a révélé plusieurs moments symboliques. Le premier symbole d’indécence est l’absence du peuple égyptien lui-même. C’est un paradoxe : le musée et son inauguration prétendent glorifier la nation égyptienne, alors que son élément fondamental — le peuple — en est exclu. Ce n’est pas la première fois qu’on célèbre le peuple égyptien en son absence: cela s’est produit lors de l’inauguration du « nouveau » canal de Suez ou du cortège des momies royales. Le régime égyptien est un fascisme sans masses : il glorifie le peuple comme idée métaphysique mais le déteste en tant que pratique politique.&lt;br /&gt;La présence d’anciens piliers du régime Moubarak — Ahmed Ezz, Hicham Talaat Moustafa — est tout aussi symbolique. Un projet prétendant célébrer le « peuple génial » invite, pour son inauguration, des hommes d’affaires &lt;a href=&quot;https://www.slate.fr/story/96385/egypte-retour-en-politique-hommes-affaires-ere-moubarak&quot;&gt;corrompus&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://en.wikipedia.org/wiki/Hisham_Talaat_Moustafa#Arrest_and_trial&quot;&gt;meurtriers&lt;/a&gt;, jadis honnis. C’est une insulte aux classes populaires et moyennes qui se sont soulevés contre ces figures en 2011.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;br /&gt;Les feux d’artifice qui ont illuminé le ciel du Caire étaient eux aussi hautement symboliques : l’argent des Égyptiens, utilisé contre eux — pour financer des projets élitistes par la dette, pour alimenter la machine répressive, pour maintenir le capitalisme néolibéral — s’envole littéralement en fumée. Après une décennie d’austérité et d’érosion du pouvoir d’achat, le peuple voit enfin où sont passés ses impôts : dans le ciel, sous forme d’explosions colorées célébrant une grandeur passée. En bas, il applaudit, fasciné, sans savoir s’il pourra, le lendemain, acheter de la nourriture pour ses enfants.&lt;br /&gt;Le musée, en soi, n’est pas un mal : il est même une belle manière de redécouvrir l’histoire égyptienne. Mais dans un contexte de pauvreté, de répression et d’exploitation, et tandis qu’à ses frontières se déroule un génocide à Gaza, cette célébration a le goût de la cendre.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;L’opium des intellectuels&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;L’Opium des intellectuels&lt;/em&gt; (1955), le philosophe français Raymond Aron critiquait dans un contexte de guerre froide, les penseurs occidentaux séduits par l’Union soviétique, victimes selon lui d’un aveuglement idéologique — l’« opium marxiste ». Le marxisme est un formidable outil d’analyse des sociétés et de la politique. Mais il peut être en effet néfaste quand il est sclérosé, comme sous le stalinisme.&lt;br /&gt;Mais l’opium des intellectuels égyptiens, ce n’est pas le marxisme stalinien : c’est le nationalisme égyptien et ses dérives fascistes.&lt;br /&gt;Nous savons que l’opium est un puissant analgésique. Face à la douleur sociale du néolibéralisme et à la répression, les intellectuels égyptiens ont besoin de ce calmant idéologique. Sans lui, ils verraient la catastrophe et ne pourraient plus se cacher derrière les civilisations anciennes, les feux d’artifice et la mise en scène du pouvoir.&lt;br /&gt;Cet opium paralyse la pensée critique, empêche de questionner la politique, l’État, l’économie. Il fait oublier que &lt;a href=&quot;https://www.alestiklal.net/en/article/why-is-unesco-turning-a-blind-eye-to-sisi-s-demolitions-of-islamic-heritage&quot;&gt;le même régime a détruit des monuments mamelouks du Caire&lt;/a&gt; en 2020 tout en glorifiant le patrimoine pharaonique à des fins politiques.&lt;br /&gt;Certains de ces chiens de garde intellectuels, dopés à la « fierté nationale », prétendent défendre le bonheur du peuple, que le peuple a le droit de fêté un évènement national et d’être fier : en réalité, ils ne lui offrent qu’une joie artificielle d’une nuit, suivie d’une dépression collective. Ainsi fonctionne toute drogue stimulante : euphorie, puis dépression.&lt;br /&gt;Cet opium qui endort la classe moyenne intellectuelle, n’est qu’un épisode de plus dans une longue histoire du nationalisme fascisant égyptien : des manifestations de 1967&lt;sup&gt;&lt;a href=&quot;#02ee900a-f5d4-4fe8-8ba5-ad3d40dccd68&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, à 2013&lt;sup&gt;&lt;a href=&quot;#5b43c80d-587a-4694-8a2d-920984266268&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, au cortège des momies&lt;sup&gt;&lt;a href=&quot;#3ab7356f-6771-4d7b-972f-82a3362dae10&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, et maintenant le musée. On pourrait y ajouter la crise footballistique Égypte–Algérie (2009), lorsque des Égyptiens, enflammés par des ‘’journalistes’’ tels qu’Ahmed Moussa — considéré comme un véritable chien de garde du régime et l’un de ses plus fervents soutiens — ont insulté ou agressé des Algériens vivant en Égypte, suite à ses appels en direct au meurtre à leur encontre (un épisode qui peut être considéré comme un avant-goût de toute la violence politique et surtout de l’utilisation des médias pour l’incitation au meurtre de manifestants que le pays a connu depuis l’année 2011).&lt;br /&gt;Cet opium intellectuel prétend unir la nation autour d’un projet mensonger, car prétendre unir la nation égyptienne quand elle est au summum du déchirement politique à cause de la répression acharnée depuis 2013 et en phase de ghettoïsation aigue par les politiques néolibérales constantes (10 % des égyptiens les plus riches reçoivent environ 48,7 % des revenus totaux selon &lt;a href=&quot;https://www.me-policy.org/2021/08/05/egypt-poverty-and-imbalances-of-income-and-wealth-distribution/?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt;Middle East Policy Plateform&lt;/a&gt;) est une vaine tentative.&lt;br /&gt;Tout projet véritablement unificateur commence par une répartition juste des richesses et du pouvoir.&lt;br /&gt;Comme le rappelle un historien tunisien : « Comme le dit l’historien français Paul Valéry : ‘’L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré.’’  L’inauguration du nouveau musée du Caire l’a rappelé : le passé peut devenir un instrument de pouvoir. Sous les projecteurs, le récit pharaonique se transforme en vitrine politique, une mise en scène où l’histoire légitime l’autorité du présent […] Quand elle éclaire, l’Histoire émancipe. Quand elle est confisquée, elle aveugle. » &lt;/p&gt;


&lt;ol&gt;&lt;li&gt;En 1967, l’Égypte a été secouée par de vastes manifestations patriotiques mêlant colère et soutien au président Gamal Abd El Nasser après la défaite contre Israël, refusant sa démission et le poussant à continuer la guerre.&lt;br /&gt; &lt;a href=&quot;#02ee900a-f5d4-4fe8-8ba5-ad3d40dccd68-link&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; En 2013, l’Égypte a été le théâtre de manifestations massives, où une furie nationaliste à tendance fasciste s’est déchaînée dans les rues, mobilisant des foules passionnées contre le gouvernement islamiste en place, demandant l’armée de sauver la nation. &lt;a href=&quot;#5b43c80d-587a-4694-8a2d-920984266268-link&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt;Dans la même logique de l’inauguration du musée dont est sujet l’article, le régime égyptien a organisé un cortège des momies à travers Le Caire, transportant les pharaons vers le Musée de la civilisation égyptienne, en l’imposant comme une mise en scène grandiose de fierté nationale. &lt;a href=&quot;#3ab7356f-6771-4d7b-972f-82a3362dae10-link&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;


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&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>International</category><author>Amr Gamal</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Le peuple ou la classe ? Les ambiguïtés stratégiques de la France insoumise</title><link>https://frustrationmagazine.fr/france-insoumise-strategie/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/france-insoumise-strategie/</guid><description>&lt;p&gt;La France Insoumise est-elle anticapitaliste, au sens d’une sortie du capitalisme et pour la mise en place d’un autre modèle ? Si on se fie tant au programme (améliorer les choses dans le cadre de l’ordre existant) qu’à la méthode (l’élection, la manifestation pacifiste, le mouvement “gazeux”) la réponse est au fond assez simple et [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 31 Mar 2026 10:41:34 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;La France Insoumise est-elle anticapitaliste, au sens d’une sortie du capitalisme et pour la mise en place d’un autre modèle ? Si on se fie tant au programme (améliorer les choses dans le cadre de l’ordre existant) qu’à la méthode (l’élection, la manifestation pacifiste, le mouvement “gazeux”) la réponse est au fond assez simple et le dire ne constitue même pas une critique : La France Insoumise n’est pas un parti anticapitaliste mais social-démocrate au sens strict. Elle vise à l’aménagement du capitalisme français par des mesures sociales de redistribution, des dispositifs de relance keynésienne, et une plus forte place de l’Etat dans l’économie, associée à des formes de cogestion – en priorisant largement, pour se faire, l’espace des politiques publiques par la conquête des institutions via les mécanismes électoraux existants. Ce qu’elle propose a déjà de quoi largement contrarier le capital et la bourgeoisie – qui le font bruyamment savoir – mais ce n’est pas là ce qui définit l’anticapitalisme (qui, dans sa définition la plus simple, signifie l’abolition de la propriété lucrative du capital). Qu’en est-il alors de la “production théorique” de la France Insoumise, qui grossit à mesure que son think tank, l’Institut la Boétie, augmente sa production ? C’est ce que nous allons voir avec son ouvrage &lt;em&gt;Nouveau Peuple Nouvelle Gauche&lt;/em&gt;, publié par les Editions Amsterdam et coordonné par le sociologue Julien Talpin, ainsi qu’avec divers textes écrits en réaction. Comme nous allons le voir tout laisse à penser que, là où les constats empiriques devraient être la source de la production théorique qui détermine à son tour des nécessités stratégiques et organisationnelles, la France Insoumise fait le chemin inverse, mettant la théorie et les constats empiriques au service de sa stratégie première (la victoire à l’élection présidentielle), quitte à buter sur ses contradictions.  &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;“Peuple vs oligarchie” à la place de “classe ouvrière vs bourgeoisie” ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La première partie de &lt;em&gt;Nouveau peuple, Nouvelle Gauche&lt;/em&gt; est celle d’un constat : la classe laborieuse contemporaine n’aurait rien à voir avec le prolétariat du mouvement ouvrier des siècles passées. Ce constat s’accompagne d’analyses fines des nouvelles réalités du travail salarié, des dynamiques de genre et racistes, de la spatialisation du capitalisme. Toutefois cette hétérogénéité, qui serait nouvelle, justifierait de se séparer de la centralité de la classe ouvrière ou du prolétariat, au profit de nouveaux signifiants, à savoir “le peuple” ou “les classes populaires” contre, non plus la bourgeoisie ou le capitalisme, mais “l’oligarchie” et le “néolibéralisme”. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;La notion de classe et le capitalisme contemporain &lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La notion de classe, rappelle l’Institut la Boétie, ne se réduit pas à une simple échelle de revenus : elle renvoie à un antagonisme, un conflit entre groupes sociaux, et non à une répartition lisse et continue des individus. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur ce point, la philosophe Nancy Fraser explique, dans une discussion avec Jean-Luc Mélenchon, en introduction du livre que séparer la classe – qui relèverait de l’économie – du genre ou de la race – qui relèveraient de la culture ou de l’idéologie – revient à accepter l’idéologie capitaliste elle-même, qui construit artificiellement « l’économie » comme une sphère autonome. Le travail, dans cette perspective, englobe bien davantage que la production industrielle : il comprend toutes les formes d’activité visant à satisfaire des besoins humains, y compris celles qui se déroulent hors de l’économie officielle (comme le travail domestique des femmes). &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Jean-Luc Mélenchon insiste lui sur la nature processuelle du capitalisme : &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/capital-marx-rob-grams&quot;&gt;non pas une chose, mais un flux, une rotation continue&lt;/a&gt;. La député France Insoumise Clémence Guetté va dans le même sens en affirmant que le capitalisme est devenu un phénomène total, dont la sphère marchande a tout envahi.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une critique de la notion de classe moyenne&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’ouvrage s’attaque également à la notion de « classe moyenne », l’une des plus répandues dans le débat public et l’une des plus idéologiquement chargées – q&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/comment-on-nous-apprend-a-ne-pas-voir-la-lutte-des-classes/&quot;&gt;ue nous avons aussi largement critiquée à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;.&lt;/a&gt; Pour Nancy Fraser lorsque des travailleuses et travailleurs se décrivent comme appartenant à la classe moyenne, ils n’expriment pas tant une réalité sociologique qu’une aspiration à la sécurité matérielle, à la stabilité, à l’accès aux services publics, “à un travail qui a du sens”, “à un logement et une éducation abordables”. Fraser ne rejette pas ces aspirations en elles-mêmes : la classe ouvrière devrait y avoir droit, à condition d’en défaire “les connotations consuméristes”. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Nouveau Peuple, Nouvelle Gauche&lt;/em&gt; s’ouvre par un échange entre la philosophe américaine Nancy Fraser et Jean-Luc Mélenchon&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Mélenchon va dans le même sens : la classe moyenne n’est pas, selon lui, une réalité sociale mais une construction idéologique au service du système, dont la seule existence tient à “la perception de soi fabriquée par le modèle publicitaire dominant”.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;“Classes populaires” et “peuple” au lieu de “classe ouvrière” et « classe laborieuse » ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La question des concepts que l’on mobilise n’est pas secondaire : les mots qu’on choisit pour désigner ceux au nom de qui on prétend agir disent beaucoup de ce qu’on pense de la société et de ce qu’on veut en faire. L’Institut la Boétie en est conscient, et prend soin de préciser que Nancy Fraser, qui est américaine, utilise l’expression &lt;em&gt;working class&lt;/em&gt;. Pour l’Institut La Boétie, ce serait avant tout car l’expression française « classes populaires » n’aurait pas d’équivalent anglais. Soit. Mais cette explication laisse entière une question que l’ouvrage ne pose pas : pourquoi ne pas utiliser le terme de « classe laborieuse » ? &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/definition-bourgeois/&quot;&gt;C’est celui que nous privilégions à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; – il désigne l’ensemble de celles et ceux qui vivent de leur travail sans posséder les moyens de production, ou qui sont privés de travail, sans les connotations peut-être réductrices de « classe ouvrière » ni le flou sociologique de « classes populaires ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Or c’est précisément ce flou que l’ouvrage, et la France Insoumise plus généralement, a fini par assumer, voire revendiquer. Mélenchon pose frontalement la thèse : après le temps des bourgeois et des prolétaires, nous serions entrés dans celui du conflit entre « peuple » et « oligarchie ». La substitution est présentée comme le reflet d’une réalité nouvelle – les mouvements sociaux contemporains se désignant eux-mêmes comme « le peuple ». Mais c’est précisément confondre le symptôme avec la cause : si le lexique de classe a reculé dans la conscience collective, c’est le résultat d’une défaite idéologique, pas la preuve que les classes et l’intérêt de ces signifiants ont disparu. Fraser elle-même émet une réserve de taille : “des termes valables aussi bien pour la Grèce ou la Rome antique” risquent d’être trop généraux pour être opératoires.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Le philosophe et économiste Frédéric Lordon a proposé une réponse au livre et aux thèses de LFI dans &lt;em&gt;Le Monde Diplomatique&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Dans son texte intitulé “&lt;a href=&quot;https://blog.mondediplo.net/la-france-insoumise-est-elle-anticapitaliste&quot;&gt;La France Insoumise est-elle anticapitaliste ?&lt;/a&gt;”, sorte de réponse à ce livre ainsi qu’à d’autres productions théoriques de la France Insoumise, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, critique cette dilution du concept de classe. Ce que LFI opère, selon lui, c’est une redéfinition de la classe par ses seules conditions de vie hors travail. Le producteur disparaît, et avec lui “la lutte contre propriété lucrative”. Pour LFI, « Nous », le peuple, serait celles et ceux que les oligarques auraient ségrégés des “réseaux” ; « Eux », ce sont ceux qui en tiendraient les commandes. Lordon formule l’alternative clairement : soit « peuple » n’est qu’ ”une proposition imaginaire destinée à produire l’agrégation là où « ouvrier » ne le peut plus”, soit il prétend “au rang de concept de théorie politique”, et alors il doit intégrer la dimension productive et la lutte contre la propriété lucrative, faute de quoi il reste creux. Dire « peuple » sans avoir précisé qu’on l’entendait “comme la classe anti-propriété lucrative”, c’est, au moment de passer aux actes, s’exposer à de sérieux malentendus “avec tous ceux qui n’avaient pas compris ça comme ça”.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;L’hétérogénéité de la classe laborieuse n’est pas une nouveauté&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’un des postulats centraux de l’ouvrage est que l’hétérogénéité des classes populaires constituerait un défi inédit pour la gauche contemporaine. Julien Talpin la présente comme « un fait social » fondamental, et l’Institut la Boétie explique qu’au XXe siècle, la gauche se serait structurée autour d’un sujet bien identifié – la classe ouvrière –  dont les contours seraient devenus flous depuis plusieurs décennies. Le diagnostic est présenté comme une rupture historique appelant une réponse théorique nouvelle. Mais les textes de l’ouvrage racontent par moment une tout autre histoire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Samuel Hayat, chercheur en science politique, y rappelle qu’au milieu du XIXe siècle, “les trois millions d’ouvriers et ouvrières” français se répartissaient “dans plus d’un million d’entreprises”, dominées par le secteur textile, dans un monde industriel où la grande usine était encore minoritaire. La conscience de classe ouvrière s’est développée “dès les années 1830”, bien avant l’industrialisation usinière, chez des travailleurs aux conditions très diverses dont la situation n’avait que peu à voir avec le prolétaire d’usine décrit par Marx. La classe ouvrière, comme l’a montré l’historien E.P. Thompson pour le cas anglais, n’a jamais été “le simple résultat mécanique de l’industrialisation”. Julian Mischi, auteur de plusieurs livres sur le Parti Communiste Français, le confirme pour ce même PCF : la classe ouvrière que le parti entendait défendre et organiser ne se réduisait pas au seul monde ouvrier industriel, elle incluait paysans, artisans, petits commerçants, enseignants, employés de bureau. “Les milieux communistes constituaient des espaces” où coexistaient “ouvriers d’usine, enseignants, femmes au foyer, ingénieurs, paysans, universitaires, employés de bureau, techniciens”. Les chercheurs en science politique Raul Gomez et José Lopes le précisent même en chiffres : “dans les années 1970, le groupe social soutenant le plus le PCF après les ouvriers était celui des techniciens, employés de bureau et autres travailleurs des services”.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Samuel Hayat, chercheur en science politique, fait partie des contributeurs de &lt;em&gt;Nouveau Peuple, Nouvelle Gauche&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;L’hétérogénéité n’est donc pas une nouveauté mais une constante. Prétendre le contraire sert à fabriquer un passé mythifié pour mieux légitimer une rupture théorique dans le présent. C’est d’ailleurs &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=n0z5bK_Fz7I&quot;&gt;ce que pointait la philosophe Camille Lizop pour &lt;em&gt;Frustration Magazine&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; : la mobilisation de la catégorie de « classes populaires » à partir des années 1970 – qui est analysée dans le livre par la sociologue Sarah Abdelnour – ne reflète pas tant une transformation objective de la réalité sociale qu’un recul idéologique. Là encore, le symptôme est pris pour la cause. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Marx et Engels l’écrivaient dès 1845-1846, cités par Clémence Guetté elle-même : “les individus ne constituent une classe que pour autant qu’ils ont à soutenir une lutte commune contre une autre classe”. Ce qui fait la classe, c’est le conflit, pas l’homogénéité. L’hétérogénéité n’a donc jamais été un obstacle théorique : elle n’en devient un que si l’on abandonne l’analyse de classe au profit d’une sociologie des conditions de vie.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;La classe laborieuse aujourd’hui&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La transformation de la classe laborieuse depuis les années 1970 est l’un des fils conducteurs de l’ouvrage. Sarah Abdelnour, sociologue du travail, en dresse un tableau précis : la crise de 1973, “la désindustrialisation”, “l’éclatement des collectifs de travail” et “l’allongement de la scolarité ont fragilisé le groupe ouvrier et sa conscience d’unité”. “Si les ouvriers représentaient près de la moitié de la population active française en 1975”, ils n’en constituent plus qu’un cinquième aujourd’hui – tout en restant, fait souvent occulté, “un homme sur trois en emploi”. L’activité ouvrière n’a pas disparu mais s’est déplacée vers de nouveaux secteurs comme la logistique ou le transport. Plus largement, près de la moitié des actifs occupent désormais des “positions subalternes” à faible rémunération, ce qu’Abdelnour désigne comme “un vaste « salariat d’exécution »”, signe d’une prolétarisation progressive des services. Julien Mischi, chercheur en sciences sociales, confirme : “les ouvriers n’ont pas disparu mais (…) travaillent davantage dans de petites unités de production”, “plus éparpillées, plus précaires” comme le note également Samuel Hayat, chercheur en science politique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette précarisation prend des formes multiples. Neuf embauches sur dix se font aujourd’hui en CDD ou en intérim. Le droit du travail est contourné par la transformation de salariés en travailleurs prétendument indépendants : les auto-entrepreneurs dont 90%, selon l’Insee, “gagnent moins que le SMIC” trois ans après leur lancement. Ce sont avant tout les employeurs qui bénéficient du dispositif, en externalisant leur main-d’œuvre et en s’épargnant cotisations patronales et coûteuses procédures de licenciement. Abdelnour fait le parallèle entre les travailleurs qui s’inscrivent sur des plateformes numériques et leurs aïeux du XIXe siècle qui se faisaient “embaucher à la journée” et “payés à la tâche”. À cela s’ajoutent des formes de travail niées dans leur dimension même de travail : bénévolat, service civique, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/stages-bizutage/&quot;&gt;stages&lt;/a&gt;, et désormais le “workfare” (un système d’aide sociale conditionné à l’obligation pour les bénéficiaires d’effectuer un travail ou une formation en échange de leurs prestations), dont l&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/rsa-travail/&quot;&gt;a réforme du RSA conditionnant le versement à quinze heures d’activité hebdomadaire &lt;/a&gt;est l’illustration la plus récente. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La précarité touche particulièrement les femmes. L’économiste Rachel Silvera rappelle qu’une famille sur quatre est aujourd’hui monoparentale contre 10% dans les années 1970. Dans 82% de ces cas, c’est la mère qui élève seule ses enfants. Ces femmes voient leurs conditions de vie se dégrader plus vite que celles des pères en solo, et la pauvreté y est nettement plus fréquente : 40% de leurs enfants vivent dans un logement social.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La précarité engendre par ailleurs une forme particulière de conscience sociale. Les sociologues Clara Deville et Pierre Gilbert décrivent ce qu’ils appellent une « conscience triangulaire » : une double distance, à la fois “vis-à-vis des élites” et vis-à-vis des plus pauvres, souvent les Noirs et les Arabes, perçus comme des « assistés » non méritants. Une dynamique qui nourrit les divisions au sein même des classes laborieuses. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur le plan syndical, Sophie Béroud, autrice de plusieurs ouvrages sur l’évolution des syndicats, note qu’une fraction croissante de syndiqués CGT se retrouve isolée sur son lieu de travail, sans section ni syndicat dans leur établissement. Dans les secteurs précaires – commerce, restauration rapide, services -, l’engagement syndical suppose un investissement bénévole difficile à concilier avec des horaires éclatés, qui plus est dans des espaces syndicaux souvent “fermés et codés”. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Sophie Béroud fait partie des contributrices à &lt;em&gt;Nouveau Peuple, Nouvelle Gauche&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Pour les chercheurs en science politique Raul Gomez et José Lopes, le diplôme, jadis passeport vers la stabilité, est devenu “un indicateur bien moins fiable” : entre 10% et 25% de la main-d’œuvre occidentale est aujourd’hui hautement diplômée mais aux revenus faibles ou moyens. C’est d’ailleurs pourquoi, selon eux, les travailleurs socioculturels se sont largement tournés vers la gauche, non par seule affinité culturelle, mais pour des raisons “matérielles concrètes” : “stagnation des salaires”, dégradation des conditions de travail, perte de reconnaissance sociale. Ce sont d’ailleurs les fractions les plus précaires et les plus exposées au chômage qui soutiennent le plus la gauche de rupture – le vote pour LFI étant, selon Piketty et Cagé cités par Clémence Guetté, plus populaire que le vote Le Pen. Elle précise : “en 2022, Jean-Luc Mélenchon a obtenu 34% des voix des personnes gagnant moins de 900 euros nets par mois”. Le professeur de sociologie politique Vincent Tiberj explique d’ailleurs que “ce sont les fractions les plus stables des classes populaires qui se tournent vers l’extrême droite, et bien souvent des électeurs qui votaient déjà à droite”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Clémence Guetté tire de ce tableau une conclusion stratégique : aucune réalité sociologique n’entraîne mécaniquement une appartenance politique. Il s’agit de construire “une réalité politique à partir de cette réalité sociologique”. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Le capitalisme produit une géographie spécifique&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La dimension spatiale de la domination de classe est aussi au cœur de l’analyse proposée par l’ouvrage. Nancy Fraser l’explique : les rapports sociaux qui définissent la classe ne se limitent pas au seul rapport de production mais “incluent les inégalités spatiales et urbaines, la domination culturelle et symbolique, les rapports aux services publics (…). La géographie inégale du développement capitaliste, avec sa division centre/périphérie, aussi bien coloniale que post-coloniale (…) est inhérente” à la logique capitaliste elle-même. La division entre villes et campagnes est à lire dans ce même registre, urbanisation et dépossession rurale étant les deux faces d’une même médaille « avec des implications écologiques majeures” : les agro-industries qui empoisonnent terres, semences et air sont les mêmes qui rendent inaccessibles aux travailleurs et travailleuses une alimentation de qualité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Clara Deville et Pierre Gilbert ancrent cette analyse dans l’histoire française. C’est la modernisation hausmannienne de la fin du XIXe siècle – les grands travaux de rénovation urbaine menés à Paris sous le Second Empire par le baron Haussmann, qui a rasé les quartiers populaires insalubres pour les remplacer par de larges boulevards, des immeubles bourgeois et des infrastructures modernes – qui, en rejetant les industries vers les périphéries, a fait des banlieues “des bastions ouvriers et le terreau du municipalisme socialiste et communiste”. Les deux sociologues s’attaquent à la thèse de la « fracture territoriale » entre ruraux et urbains qu’ils jugent intenable : elle postule “l’existence de deux populations distinctes et fixes”, ignorant les circulations permanentes entre ces espaces, notamment sous l’effet de la gentrification qui repousse toujours plus loin des centres les classes laborieuses. La réalité est en effet plus fine : de profondes inégalités séparent les milieux ruraux attractifs de ceux en déclin, tandis que campagnes en déclin et cités partagent des mêmes caractéristiques : éloignement des bonnes écoles, des transports en commun efficaces, des emplois dans des secteurs porteurs, et sous-dotation en services publics. Les quartiers prioritaires comptent ainsi “1,2 fois moins de médecins généralistes et de pharmacies par habitant-e que le reste des unités urbaines auxquelles ils appartiennent”, un déficit comparable à celui des campagnes. C’est précisément cette fracture territoriale mythifiée qui, selon Deville et Gilbert, nourrit les divisions au sein des classes laborieuses sur des ressorts racistes et islamophobes, et fournit un terreau à l’extrême droite.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Racisme et islamophobie dans le capitalisme contemporain&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’ouvrage aborde la question du racisme en refusant de le traiter comme un phénomène séparé de la structure de classe. Nancy Fraser rappelle que “la division “raciale” est elle-même un rapport de classe d’un certain type (…) Au sein même des centres historiques du capitalisme (…) les populations non blanches (…) sont reléguées dans les banlieues ou les ghettos” où s’accumulent “logements insalubres”, “écoles dégradées” et “exposition aux catastrophes climatiques” – des conditions qui “les distinguent des populations laborieuses du groupe racial majoritaire”, lesquelles subissent néanmoins elles aussi des “injustices spatiales liées à leur classe” : “flambée des loyers”, “longs trajets domicile-travail”, “dégradation des services publics” et déserts médicaux. “Les populations soumises à la domination impérialiste” ont quant à elles “été privées de moyens de se défendre, de protection étatique” et de “leurs propres formes de protection communautaires” conférant à leur situation un statut “racialisé”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mélenchon formule la même idée : “le discours raciste n’est pas une diversion par rapport au sujet central de l’exploitation, mais un des instruments directs de celle-ci”. Fraser précise : l’intersectionnalité ne désigne pas une simple juxtaposition de catégories séparées qui se croiseraient de l’extérieur, mais “l’idée que la race, le genre et la classe se constituent mutuellement et sont intrinsèquement liés”.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019. Crédits : Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Julien Talpin, sociologue, retrace la façon dont LFI a progressivement investi ces enjeux. Lors de la marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019 organisée après des tirs sur une mosquée à Bayonne, dans un climat puant également marqué par l’humiliation d’une mère voilée au sein du conseil régional de Bourgogne, la plupart des organisations partisanes, syndicales et associatives de gauche font le choix d’y participer, dans un contexte où le terme même d’ « islamophobie » reste largement disqualifié dans le débat public français. “Une partie de la gauche se fait plus active sur l’enjeu des violences policière, autour du Comité Adama ou de l’affaire Théo”. En juin 2020, dans le sillage “de l’assassinat de George Floyd aux États-Unis, des manifestations d’une ampleur inédite sont organisées partout en France sur l’enjeu du racisme policier.” Ce tournant est perçu par certains mouvements antiracistes et issus des quartiers “comme une victoire idéologique et stratégique”. Il produit des effets électoraux mesurables : lors de la présidentielle de 2022, “une bonne partie (…) des figures historiques de la cause des quartiers appellent – pour la première fois – à voter pour Jean-Luc Mélenchon”. Lors “des révoltes consécutives à la mort de Nahel Merzouk”, nombre de représentants de gauche soulignent “la dimension politique de la colère”, certains allant jusqu’à refuser “de condamner la violence en déclarant la comprendre”. La participation de la France Insoumise aux mobilisations pour la paix à Gaza, ainsi que la centralité accordée à ce sujet, résonnent par ailleurs fortement avec la sensibilité de nombreux habitantes et habitants des quartiers populaires à la cause palestinienne.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une droitisation à relativiser ? &lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Vincent Tiberj, professeur de sociologie politique à Sciences Po Bordeaux, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/mythe-droitisation&quot;&gt;conteste l’idée d’une droitisation généralisée de la société française&lt;/a&gt;. En s’appuyant sur de nombreuses enquêtes d’opinion, il met en évidence des évolutions qui semblent contredire ce diagnostic : acceptation massive de l’homosexualité (de 29 % en 1981 à 80–90 % aujourd’hui), baisse de la part de Français estimant qu’il y a « trop d’immigrés » (de 69 % en 1988 à 53 % aujourd’hui), ou encore soutien très large à des mesures économiques portées par la gauche, notamment celles de la France insoumise.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces données sont importantes, et elles fissurent effectivement le récit simpliste d’un basculement global à droite. Mais elles posent d’autres questions : que mesurent-elles exactement ? Une évolution des opinions doit aussi être analysée au prisme de leur intensité et de leur centralité dans la politisation de celles et ceux qui les partagent. Ainsi, l’acceptation croissante de l’homosexualité ne saurait suffire à conclure à un progrès linéaire des attitudes. Elle peut coexister avec le déplacement d’autres formes de rejet – en particulier, aujourd’hui à l’égard des personnes trans – qui deviennent, elles, des objets centraux de la conflictualité chez les personnes de droite. Autrement dit, une obsession peut en remplacer une autre, sans que cela traduise réellement une dynamique d’émancipation. De la même manière, le recul du sentiment, dans la population générale, qu’il y a « trop d’immigrés » n’implique pas que la question migratoire ait perdu en importance en général. Elle peut au contraire s’être reconfigurée comme enjeu prioritaire, structurant plus fortement les choix politiques qu’autrefois, y compris chez des individus dont les réponses aux enquêtes apparaissent plus modérées. Ce décalage entre opinions déclarées et hiérarchisation des enjeux est central : on peut adhérer à certaines positions économiques de gauche tout en étant politiquement mobilisé d’abord par des affects ou des représentations racistes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce point apparaît avec encore plus de netteté lorsque l’on considère le soutien massif aux propositions socio-économiques de la gauche (retraite à 60 ans, hausse du SMIC, taxation des dividendes). Ce constat, loin de clore le débat, en déplace les termes : si ces mesures font consensus, pourquoi ne structurent-elles pas le champ politique ? Une réponse possible tient précisément dans la concurrence des enjeux, et dans le fait que des formes de politisation racistes ou sécuritaires peuvent primer, dans les pratiques électorales, sur des préférences économiques pourtant largement partagées. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est d’ailleurs ce qui conduit Vincent Tiberj à déplacer l’analyse vers le rôle des élites médiatiques et politiques. La droitisation ne serait pas un phénomène « par le bas », mais « par le haut » : elle se construit dans les espaces de production du discours public, où certaines thématiques s’imposent, se banalisent et finissent par structurer l’agenda. La surreprésentation de figures éditoriales comme Eugénie Bastié, Alexandre Devecchio ou Geoffroy Lejeune, et la mise en scène d’un supposé « bon sens populaire » participent de cette construction. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/grandes-gueules&quot;&gt;Des dispositifs médiatiques comme Les Grandes Gueules &lt;/a&gt;en offrent une illustration particulièrement nette : sous couvert de donner la parole au « peuple », ils sélectionnent en réalité des profils – petits patrons, professions libérales – largement éloignés des conditions de vie des classes populaires. Cette mise en scène biaisée du populaire alimente le récit de sa droitisation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce diagnostic est prolongé par les travaux de Raul Gomez et José Lopes, qui déconstruisent l’idée d’une classe laborieuse intrinsèquement conservatrice. Le niveau de diplôme joue un rôle sur les inclinaisons progressistes envers les minorités, mais les enquêtes montrent qu’une majorité d’ouvriers et d’employés ne partagent pas des positions hostiles à l’immigration ou aux droits LGBTQIA+. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La “nouvelle gauche” contre “l’ancienne gauche” ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les évolutions sociologiques de la classe laborieuse nécessiteraient une “nouvelle gauche” qu’incarnerait la France Insoumise. Si on rejoint pour l’essentiel l’ouvrage sur son analyse de la faillite des partis sociaux-démocrates (Parti Socialiste, Parti Communiste Français, Ecologistes…) en France et en Europe, ainsi que de celle d’une partie des syndicats, on est un peu plus sceptiques sur les leçons stratégiques à en tirer comme nous le verrons ensuite. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;La déchéance du PS, du PCF et des Écologistes&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’ouvrage consacre de longs développements à expliquer l’effondrement de la gauche traditionnelle. Pour l’économiste Bruno Amable, le déclin de la social-démocratie s’explique par l’impasse d’une stratégie qui a consisté, à partir des années 1980, à se détourner délibérément des classes laborieuses “pour accompagner les transformations néolibérales de la société” (“privatisations, libéralisation, flexibilisation, précarisation”). Ce faisant, les partis sociaux-démocrates se sont disqualifiés aux yeux des groupes sociaux dont les attentes s’orientaient vers une alternative à ces transformations. Pour lui, le rapport Terra Nova (un think tank français, proche du Parti socialiste, qui produit des rapports et recommandations de politique publique orientés vers une gauche libérale) de 2012 cristallise cette orientation : il recommandait explicitement au PS de renoncer à sa « coalition historique de classe », au motif que la classe ouvrière n’en serait plus le cœur et qu’elle porterait des « valeurs culturelles » conservatrices incompatibles avec le projet de la gauche. La nouvelle base sociale de la gauche serait à chercher du côté des diplômés, des jeunes, des femmes et des minorités, une catégorie floue sociologiquement, qui conduit Amable à poser la question évidente : pourquoi ces groupes ne se soucieraient-ils plus du pouvoir d’achat, du droit du travail ou des services publics ? Pourquoi les jeunes, les femmes et les minorités ne pourraient-ils pas appartenir à la classe laborieuse ? Le calcul politique sous-jacent de ce rapport est le suivant : proposer une politique économique néolibérale orientée vers les classes supérieures, tout en comptant sur le vote utile des électeurs de gauche hostiles au néolibéralisme, qui seraient peu enclins à s’abstenir ou à voter à droite. Ce raisonnement a produit ce qu’Amable et Palombarini ont appelé le « bloc bourgeois » : une alliance excluant les classes laborieuses au profit de groupes issus de l’ancien bloc de droite. Les scores électoraux témoignent de l’échec de ce calcul.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Julien Talpin retrace de son côté la progressive rupture entre cette gauche et les quartiers populaires issus de l’immigration post-coloniale. La création de SOS Racisme sous contrôle du Parti socialiste, l’incapacité de celui-ci à entendre les revendications contre les violences policières, la disqualification des grèves ouvrières composées de travailleurs musulmans, l’impossibilité pour les élus communistes et socialistes d’offrir une place aux classes populaires issues de l’immigration, autant de jalons d’une mésentente qui n’a cessé de s’approfondir. Le quinquennat Hollande en représente l’aboutissement : promesse de récépissé non tenue en cas de contrôles policiers, discours stigmatisants, “projet de déchéance de nationalité après les attentats de 2015”, politique économique “où l’adversaire n’est plus vraiment la finance”. L’aile droite du PS demeure fortement islamophobe, et jusqu’au secrétaire général du PCF, Fabien Roussel, qui accréditait la notion de « racisme anti-blancs ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le déclin du PCF suit en effet une trajectoire parallèle. Julien Mischi rappelle qu’il fut le premier parti de gauche du pays jusqu’à la fin des années 1970, avant d’entrer dans une phase de déclin accéléré par l’effondrement des régimes communistes en 1989-1991. “Ses écosystèmes locaux se sont disloqués” à partir des années 1980, l’engagement associatif et syndical s’est autonomisé, et la bonne résistance électorale dans les mairies a paradoxalement accéléré la professionnalisation de l’engagement communiste autour des collectivités territoriales, au détriment du lien avec les classes laborieuses. Clémence Guetté résume le bilan en chiffres : là où Georges Marchais obtenait 15,35% à la présidentielle de 1981, Fabien Roussel n’en a recueilli que 2,3% en 2022.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Gomez et Lopes confirment à l’échelle européenne que les tentatives des partis sociaux-démocrates de récupérer un électorat populaire en adoptant des positions plus nationalistes ou anti-immigration ont partout échoué à élargir leur base, tandis que Tristan Haute note que “l’adoption de politiques de rigueur budgétaire ou de restriction des aides sociales aux immigrés s’est révélée électoralement désastreuse”, démobilisant les bases jeunes et populaires&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Des difficultés similaires chez les syndicats&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Nouveau Peuple, Nouvelle gauche&lt;/em&gt; propose également une analyse et une critique du syndicalisme dominant. Sophie Béroud, autrice de plusieurs livres sur les évolutions du syndicalisme, note que les syndicats demeurent “parmi les rares organisations dotées d’une base sociale” où figurent encore des employés et des ouvriers dans leurs directions, mais cette base est en réalité étroite : “ce sont surtout (…) les fractions les plus stabilisées”, en CDI ou bénéficiant d’un emploi à statut, travaillant dans de grandes entreprises. “Une large partie du prolétariat contemporain, la plus exposée à la précarité” reste “très en marge des syndicats”. Le mouvement syndical “dans son ensemble est traversé depuis la fin du XXe siècle par un processus de distanciation vis-à-vis du politique et de repli sur la sphère des relations professionnelles”. “Le quotidien de l’activité syndicale (…) se réduit (…) le plus souvent à la routine des élus et délégués” qui préparent les réunions du CSE ou négocient avec la direction. “Les campagnes électorales (…) créent rarement de véritables espaces de discussion”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette dépolitisation est à la fois structurelle et assumée. “Toutes les organisations syndicales valorisent, dans leurs discours” l’autonomie vis-à-vis de la sphère partisane. FO va jusqu’à refuser “toute incursion dans le domaine politique”, ne donnant aucune consigne de vote et refusant de participer aux manifestations contre le RN. La CGT a quant à elle atténué ses références marxistes : “la lutte des classes et la défense de la classe ouvrière ont été remplacées par une référence plus large au salariat” et ne met plus particulièrement en avant les classes laborieuses comme actrices du changement social et politique. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Elle ajoute : “sur le plan de la formation, le bilan est contrasté. Le syndicalisme constitue encore (…) une école de formation” qui confère “un sentiment de légitimité à intervenir sur (…) différents sujets” mais la plupart des organisations “forment surtout leurs militants à des enjeux techniques : (…) gérer un CSE, (…) conduire une négociation”. L’objectif d’une formation plus politique “est présent dans des organisations comme la CGT, la FSU et Solidaires”, mais il est bien moins affirmé là “où l’activité syndicale est pensée sous le signe de l’expertise et du “dialogue social” (…). Les syndicats (…) éprouvent de grandes difficultés à convaincre les salariés que des alternatives existent à la mise en concurrence permanente (…). Les difficultés à tenir des assemblées générales sur les lieux de travail ont (…) marqué le mouvement social de 2023 contre la réforme des retraites”.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Quelle stratégie ? Une surfocalisation électorale et institutionnelle&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;De ces riches constats sur les évolutions sociologiques de la classe laborieuse et sur l’échec des partis traditionnels de la gauche, dont on ne partage pas toute la conceptualisation qui en est tirée (l’hétérogénéité du prolétariat qui serait une difficulté nouvelle, “le peuple” ou les “classes populaires” qui seraient des catégories plus nettes et mobilisatrices que la classe ouvrière ou le prolétariat, l’accès aux réseaux qui serait désormais plus déterminant que la sphère de la production…), découlent une stratégie qui se prétend être de rupture. Pourtant, on va le voir, le dépassement du capitalisme semble ici avant tout de l’ordre du slogan. La surfocalisation électorale, qui fait de la conquête des institutions l’alpha et l’omega de la stratégie “révolutionnaire” de LFI, montre que, de “révolutionnaire” , celle-ci n’a en réalité que le nom. Pris dans ce paradigme, le “peuple” est avant tout perçu comme une clientèle électorale qu’il s’agit de capter en vue de la présidentielle de 2027 – ce qui explique largement la sociologie actuelle des responsables et militants de gauche ainsi que la structuration de la France Insoumise en “mouvement gazeux”.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Un dépassement du capitalisme ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’ouvrage, mais plus largement la France Insoumise, affiche des ambitions de “rupture”. Clémence Guetté appelle à « opposer une résistance sans faille au système économique dominant » et à « faire peuple ensemble contre le rouleau compresseur néolibéral ». Mais la formulation trahit d’emblée ses limites : c’est bien une résistance qui est proposée, et non un renversement, et non pas contre le capitalisme en général, mais contre sa forme contemporaine : le néolibéralisme. La nuance n’est pas mince.  &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Clémence Guetté est députée France Insoumise et l’autrice de la postface de &lt;em&gt;Nouveau Peuple, Nouvelle Gauche&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Frédéric Lordon en a tiré les conséquences : “disputer aux “oligarques “la maîtrise des réseaux ne peut pas faire le compte en matière d’anticapitalisme”, car cela revient à se battre sur le seul front du mode de reproduction, “en oubliant celui du mode de production, qui est pourtant le lieu originaire (…) de la logique capitaliste fondamentale. Par un paradoxe tout à fait inattendu, la nouvelle doctrine de la FI reproduit à sa manière le geste idéologique le plus caractéristique du néolibéralisme” lui-même : “effacer la figure du producteur au profit de celle du consommateur”. “Un “contrôle des réseaux” qui n’inclurait pas le contrôle et l’abolition de la propriété lucrative, “du côté de la production comme de la reproduction, ne constitue pas une rupture avec le capitalisme”. LFI a le droit de ne pas être anticapitaliste mais ce qui pose problème, selon Lordon, “c’est de capter les bénéfices symboliques d’une posture” sans en assumer les conséquences : “il ne suffit pas de se déclarer pour « la rupture »”, encore faut-il dire la rupture avec quoi. “Que LFI rompe avec bien des choses” et notamment avec une “gauche institutionnelle devenue de droite”, Lordon le reconnaît volontiers. “Rompre avec &lt;em&gt;ce&lt;/em&gt; capitalisme, sans doute ; avec le capitalisme, non (…) Si « révolution » signifie changement radical de l’état des choses”, et si cet état des choses est capitaliste, alors la révolution signifie “s’en prendre à ce qui en fait l’essence (…) la propriété lucrative”. On ne peut s’empêcher, note Lordon, d’entendre la “« révolution citoyenne » comme une reprise de la “voie démocratique vers le socialisme” d’Allende. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/chili/&quot;&gt;Dont on sait pourtant comment elle tourna&lt;/a&gt;”. Conclusion de Lordon : “l’anticapitalisme et la révolution de LFI ont tout du toc”.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une obsession pour les élections &lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/elections&quot;&gt;Nous l’avons déjà noté (et critiqué), La France Insoumise fait de l’élection, en particulier présidentielle, l’alpha et l’oméga de sa stratégie&lt;/a&gt;. L’Institut la Boétie le formule d’ailleurs sans détour : “il faut (…) construire des blocs électoraux majoritaires. En un mot : gagner.” &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il en suit que tout le raisonnement stratégique semble subordonné à cet objectif. Tristan Haute, chercheur en sociologie électorale, abonde : “la gauche (…) doit (…) élargir sa base électorale”. Il indique par exemple qu’ “accroître la place donnée à la question de la rémunération du travail pourrait être pertinent”. Mais c’est précisément là que le raisonnement prend les choses à l’envers : ce n’est pas pour élargir une base électorale que nous devrions insister sur la rémunération du travail, c’est parce que c’est au cœur de l’exploitation capitaliste. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Julien Mischi fournit le contraste historique qui éclaire ce que LFI n’est pas. Dans le Parti Communiste Français de la première moitié du XXe siècle, et malgré toutes les justes critiques que l’on doit faire à un parti qui était largement stalinien, l’engagement “ne se réduisait pas au combat électoral : un dirigeant communiste n’était pas forcément détenteur d’un mandat électif”. Les défenseurs d’un “parti prolétarien et révolutionnaire” voulaient précisément “un parti qui ne soit pas uniquement électoral, où la classe ouvrière, à travers ses militants, pourrait contrôler les députés”. LFI a construit le modèle inverse : “une machine électorale tournée vers le scrutin présidentiel”, où “l’investissement dans les campagnes primait sur le développement de réseaux militants pérennes et structurés (…) LFI n’a pas à proprement parler d’adhérents, seulement des soutiens recueillis sur internet. Ce mode « gazeux » d’organisation a été justifié au nom de l’efficacité électorale (…) Du côté des classes populaires, l’engagement insoumis s’opère essentiellement dans les urnes, sans trouver de débouché militant”. Mischi le dit pourtant clairement : “une (…) politisation émancipatrice suppose (…) de prendre de la distance avec les éternelles urgences du calendrier électoral”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Clémence Guetté tente d’anticiper et de répondre à cette critique en affirmant que “la stratégie de la révolution citoyenne inclut les processus électoraux” sans s’y limiter, et que les victoires électorales doivent être considérées comme des étapes “dans un processus long de transformation de la société”. Mais l’argument ne tient pas vraiment : quand on présente les victoires électorales comme des étapes, l’argument de la capitulation future semble être déjà là, intégré à la doctrine. Mais surtout, quels sont les autres temps, les autres étapes stratégiques ? L’ouvrage reste remarquablement silencieux sur ce point. Une stratégie révolutionnaire qui s’échelonne en plusieurs temps devrait être capable de les nommer… &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.revolutionpermanente.fr/Nouveau-peuple-nouvelle-gauche-nouvelle-strategie&quot;&gt;Dans son texte critique pour Révolution Permanente,&lt;/a&gt; l’intellectuel et militant Paul Morao formule le problème avec précision :  “le danger est de substituer le combat pour permettre aux classes populaires de se constituer en sujet unifié, indépendant, qui assume le caractère antagonique de ses intérêts par rapport à ceux des classes dominantes, à une stratégie qui réduit les secteurs exploités et opprimés à une masse de manœuvre électorale.” C’est bien ce à quoi aboutit, dans les faits, la surfocalisation électorale de LFI.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Les abstentionnistes sont politisés et sont davantage que des électeurs potentiels&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’ouvrage reconnaît lucidement que “l’abstention est aujourd’hui le parti majoritaire des milieux populaires”. Vincent Tiberj, professeur de sociologie politique à Sciences Po Bordeaux , le précise : “les abstentionnistes ne sont plus des « sans-avis » mais (…) des « démissionnaires » qui rejettent l’offre politique et la représentation”. Ils “sont de plus en plus nombreux, notamment depuis les mandats de François Hollande et d’Emmanuel Macron”, et très inégalement répartis dans la population : chez les millennials, un tiers des ouvriers, plus d’un quart des employés et plus d’un tiers des plus pauvres “s’abstiennent régulièrement”. Tiberj rappelle utilement que “ne pas prendre en compte l’abstentionnisme fausse la lecture des comportements électoraux”,  il est ainsi “faux d’affirmer que Jordan Bardella a été soutenu par 54% des ouvriers aux européennes de 2024”, puisqu’ “un ouvrier sur deux n’est pas allé voter”, ce qui divise “par deux le nombre réel de voix ouvrières pour le RN”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les sociologues Clara Deville et Pierre Gilbert vont dans le même sens : dans les espaces populaires, “si l’abstention domine, l’intérêt pour la politique n’est pas absent : il prend simplement des formes peu légitimes, peu audibles depuis les espaces centraux. Quand les cités se révoltent à l’été 2023 ou quand les campagnes prennent les ronds-points lors du mouvement des Gilets jaunes, les réactions se teintent de mépris social : les premières sont renvoyées à leur prétendu penchant pour “l’émeute”, les secondes à leurs tendances violentes”. Élisabeth Godefroy, doctorante en science politique à Sciences Po Bordeaux précise que plus d’un “tiers des Gilets jaunes interrogés refusent de se situer sur l’axe gauche-droite” et que parmi ceux qui acceptaient de le faire, 44% se situaient à gauche, contre 15% à droite.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourtant, même ces constats lucides finissent par être réabsorbés dans la logique électorale. Julien Talpin note que les fractions les plus précarisées “votent davantage quand on défend directement leurs intérêts”, et qu’il existe un bloc urgent à mobiliser : “celui des abstentionnistes progressistes”. Tristan Haute confirme que “ce groupe pourrait représenter quatre millions d’électeurs et d’électrices potentiel-les pour la gauche”. Mais les abstentionnistes sont ici avant tout vus comme un réservoir de voix : une masse à mobiliser en vue du prochain scrutin, pas comme des acteurs politiques dont il faudrait comprendre et respecter le refus. Peut-être faudrait-il envisager d’en tirer la leçon inverse : une partie de la population souhaite exister politiquement autrement que par le vote ou la forme partisane. Ce désir mérite d’être pris au sérieux en lui-même, notamment dans son potentiel révolutionnaire, pas seulement instrumentalisé en vue d’élections dont les résultats s’avèrent toujours assez décevants et peu réjouissants en termes d’avancées réelles.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Tristan Haute le reconnaît d’ailleurs à demi-mot : “le travail de remobilisation (…) devra se mener sur le long terme en dépassant les seules échéances électorales”. Mais cette ouverture reste sans contenu concret dans l’ouvrage. La conclusion de Clémence Guetté referme la boucle : “pour que les classes laborieuses retournent aux urnes, elles doivent voir très concrètement ce que le programme leur apporte”. Tout est dit : l’horizon reste l’urne, et les classes laborieuses, la clientèle à convaincre. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Tristan Haute soulève enfin un paradoxe que l’ouvrage ne résout pas : la stratégie proposée n’est pas suffisante en cas de second tour. On a parfois l’impression à lire LFI, et le slogan répété ad nauseam des “400 000 voix qui auraient manqué en 2022” a plutôt tendance à la conforter, que l’objectif inavoué serait celui-ci : aller jusqu’au second tour et perdre.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Des organisations de gauche dominées par la bourgeoisie ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Le constat est posé sans détour par le sociologue Julien Talpin : les organisations de gauche (partis politiques, ONG, associations, syndicats) “peinent à offrir une place centrale aux catégories populaires (…) Le mal est (…) profond.” Là où “les militants du PCF résidaient souvent en cité, c’est désormais beaucoup moins le cas”, et “la sociologie du personnel politique de gauche, insoumis compris, demeure en décalage très net” avec celle des habitants de banlieue. Julien Mischi en fournit le diagnostic historique : “le PS-SFIO était animé par une élite issue de la bourgeoisie intellectuelle, où prédominaient les hommes de lettres et de droit”. Le PCF avait précisément rompu avec ce modèle à partir du milieu des années 1920, en s’ouvriérisant délibérément via “des dispositifs de sélection et de promotion de militants d’origine populaire”, des “cellules d’entreprise”,  des cursus de formation militante où “ouvriers et paysans étaient prioritaires” ainsi qu’un “contrôle biographique” des cadres en devenir. Ce “volontarisme organisationnel” avait permis une promotion réelle des classes laborieuses au sein de l’appareil et des institutions. Aujourd’hui, “les nouveaux dirigeants communistes sont moins issus des mondes populaires (…) socialisés à la politique non pas dans le cadre de combats syndicaux mais comme collaborateurs d’élus (…) ou à travers des études supérieures en lien avec le métier politique. Les profils militants ayant une expérience syndicale (…) en milieu populaire ne trouvent guère leur place dans des partis de gauche dominés par des catégories diplômées (…) Les classes laborieuses sont reléguées à des tâches pratiques d’appui, tandis que les fonctions dirigeantes et représentatives sont monopolisées par les classes moyennes et supérieures”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Talpin propose des pistes : travail actif de recrutement ciblé sur les quartiers populaires, ancrage local, participation aux luttes du quotidien, pratiques de &lt;em&gt;community organizing&lt;/em&gt;. Il concède lui-même que les modes d’action ne doivent pas être “uniquement centrés sur les enjeux électoraux”. C’est évident mais encore une fois cette ouverture n’est qu’effleurée, jamais vraiment approfondie. Et quand il s’agit de justifier pourquoi des organisations de la classe laborieuse devraient être dirigées par la classe laborieuse elle-même, la réponse de l’ouvrage est révélatrice : pour en faire des « incubateurs de futures candidatures ». L’émancipation autonome des classes laborieuses est ainsi réduite à une pépinière électorale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le témoignage d’Hélène, Gilet jaune parisienne, décrit par Élisabeth Godefroy, est de ce point de vue une bonne illustration : ce qu’elle déplore dans son passage par le Parti de Gauche (le parti de Jean-Luc Mélenchon) dans les années 2010, c’est la domination “de cadres “imbus de pouvoir”” et “l’inefficacité des « manifs saucisses-merguez » jugées domestiquées”. Les mouvements sociaux récents – Nuit debout, Gilets jaunes… – ont précisément tenu les partis à distance, les voyant “comme des ferments de division ou de trahison”. Elle ajoute que “les Gilets jaunes ont rappelé la capacité des classes laborieuses (…) à se mobiliser par elles-mêmes et pour l’intérêt général” sans partis, sans direction centrale, sans agenda électoral. Les tentatives de récupération électorale du mouvement en 2019 ont suscité de vives critiques en son sein et essuyé un échec prévisible.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Julien Mischi semble conscient de ces contradictions lorsqu’il indique que “le parti à construire mérite d’être à l’image de la société souhaitée”. Une organisation qui prétend transformer radicalement les rapports de pouvoir tout en reproduisant en son sein la domination des classes supérieures sur les classes laborieuses ne fait que confirmer, dans sa propre structure, l’ordre qu’elle prétend renverser.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Reconstruire des communautés&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Julien Talpin tranche par moment avec le reste du propos. L’essentiel, dit-il, ne se joue pas dans la bataille culturelle, il se joue “à la base, sur le terrain, dans les interactions concrètes (…) Dans les territoires acquis au RN, les gens ne sont tout simplement plus exposés au quotidien à des discours et à des militants de gauche. À l’heure où le fascisme est à nos portes, il ne suffira pas de crier au loup. Il faut s’organiser et se préparer (…) L’unification de la classe (..) est le fruit d’un travail politique et organisationnel préalable. Il est urgent de reconstruire des organisations populaires de masse, des partis, des mouvements, des syndicats, des associations, des coopératives et des maisons du peuple.”&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;D’autres luttes et organisations sont possibles&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Finalement, ce sont les luttes concrètes que discutent l’ouvrage qui semblent les plus porteuses. L’exemple &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/greves&quot;&gt;des grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles&lt;/a&gt;, mobilisées pendant près de deux ans, est à cet égard emblématique. Comme le souligne l’économiste Rachel Silvera, ces femmes de chambre ont obtenu des avancées significatives (hausses de salaires et requalification de leur statut) au prix d’une mobilisation longue, structurée et soutenue par des réseaux militants et des caisses de grève. La grève des ouvrières de Vertbaudet en 2023 est également citée. Elle a débouché sur une augmentation salariale, des embauches en CDI et une absence de sanctions, autant de gains arrachés après une mobilisation dure, marquée par une répression violente. Là encore, l’ouvrage insiste à juste titre sur le caractère exemplaire de ces luttes. Mais il reste plus discret sur ce qu’elles impliquent stratégiquement : comment généraliser ces expériences ? Comment transformer ces victoires locales en rapport de force durable ?&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles. Crédits : Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets jaunes, analysé par Elisabeth Godefroy, devrait lui aussi aboutir à des conclusions stratégiques plus radicales. Par son ampleur – plusieurs millions de participants – et par son évolution, le mouvement constitue un moment de politisation massif. Parti d’une contestation fiscale, il s’élargit rapidement à des revendications sociales, puis démocratiques, autour notamment du référendum d’initiative citoyenne. Surtout, il révèle une caractéristique décisive : une volonté d’autonomie vis-à-vis des organisations politiques traditionnelles. Près de la moitié des participants n’avaient jamais été engagés auparavant, et une majorité rejetait explicitement les partis. Ce rejet n’empêche pas des formes de convergence : syndicats, collectifs militants, organisations politiques ont tenté de s’y articuler, parfois avec succès, comme dans certaines mobilisations locales où s’est opérée une véritable « imbrication des luttes ». Mais là encore, le livre oscille entre deux constats sans les résoudre pleinement : d’un côté, la richesse de ces dynamiques autonomes ; de l’autre, la difficulté à les structurer durablement. Les luttes existent, mais elles peinent à se sédimenter en organisations.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’ensemble de ces exemples converge vers cette idée : d’autres formes de lutte et d’organisation sont non seulement possibles, mais déjà à l’œuvre. Pourtant, c’est précisément ici que le livre semble s’arrêter. Il peine à penser les conditions de leur généralisation et de leur articulation politique au-delà des objectifs électoraux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au terme de cette lecture, il apparaît qu’une tension centrale traverse l’ensemble de l’ouvrage et, au-delà, la stratégie de la France insoumise elle-même. D’un côté, &lt;em&gt;Nouveau peuple, nouvelle gauche&lt;/em&gt; propose des diagnostics empiriques souvent solides sur les évolutions de la classe laborieuse, l’imbrication des rapports de dominations et l’importance des luttes concrètes. De l’autre, les conclusions conceptuelles et stratégiques qui en sont tirées apparaissent en décalage avec ces constats. Car si l’ouvrage reconnaît la fragmentation du salariat, la défiance envers les institutions, la richesse des mobilisations autonomes ou encore les limites du syndicalisme et des partis traditionnels, il continue pourtant de faire de la conquête électorale – et en particulier présidentielle – l’horizon indépassable de toute stratégie politique. Cette contradiction n’est pas secondaire : elle conduit à réinterpréter l’ensemble des phénomènes décrits à l’aune d’un objectif qui leur est en grande partie extérieur. Les classes laborieuses y apparaissent moins comme des sujets politiques en construction que comme une base électorale à reconquérir. Plus largement, la substitution du « peuple » à la classe, la focalisation sur les « réseaux » plutôt que sur les rapports de production, ou encore l’insistance sur la « résistance au néolibéralisme » plutôt que sur la rupture avec le capitalisme traduisent le déplacement théorique qui tente de valider à priori cette orientation stratégique. Loin de constituer une refondation, cette « nouvelle gauche » semble ainsi osciller entre un renouvellement réel de certains diagnostics et une reconduction, sous des formes actualisées, des limites classiques de la social-démocratie. C’est peut-être là que réside l’intérêt principal – mais aussi la limite – de l’ouvrage : dans ce qu’il donne à voir, parfois malgré lui, des impasses actuelles de la France Insoumise. Car les pistes les plus fécondes qu’il esquisse ne se situent pas dans le jeu électoral, mais dans les expériences de lutte, d’auto-organisation et de politisation par le bas qu’il documente sans en tirer toutes les conséquences. &lt;em&gt;Nouveau peuple, nouvelle gauche&lt;/em&gt; éclaire moins les voies d’un dépassement du capitalisme qu’il ne révèle, en creux, les contradictions d’une stratégie qui prétend s’en réclamer sans jamais vraiment s’en donner les moyens.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Nouveau Peuple, Nouvelle Gauche&lt;/em&gt;, coordonné par Julien Talpin, Éditions Amsterdam, coll. Les livres de l’Institut La Boétie, 18 euros, 320 pages, 2025&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Économie</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Politique politicienne</category><category>Travail</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>La froideur bourgeoise ou l’art de pouvoir se regarder dans le miroir</title><link>https://frustrationmagazine.fr/helene-mercier-arnault/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/helene-mercier-arnault/</guid><description>&lt;p&gt;“N’avez vous pas honte ?” &amp;#8211; Cette interpellation, récurrente sur les réseaux sociaux progressistes, vise généralement la classe dirigeante française ou internationale et tente de faire appel à ses sentiments. Face aux invasions, aux génocides, aux lois qui détruisent la solidarité ou la santé, les manifestants du monde entier, en particulier en Europe, tentent de [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 30 Mar 2026 13:24:41 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;“N’avez vous pas honte ?” – Cette interpellation, récurrente sur les réseaux sociaux progressistes, vise généralement la classe dirigeante française ou internationale et tente de faire appel à ses sentiments. Face aux invasions, aux génocides, aux lois qui détruisent la solidarité ou la santé, les manifestants du monde entier, en particulier en Europe, tentent de susciter la compassion des dominants. L’action écologiste institutionnelle, celle des grandes ONG, en a fait sa spécialité : le plaidoyer, c’est-à-dire la pratique qui consiste à “sensibiliser” des ministres ou des PDG aux dégâts que le capitalisme inflige à l’environnement. Mais ça ne marche pas : les guerres continuent, les génocides se déroulent sans encombre et le réchauffement climatique n’a pas le moindre frein. Pourquoi ? Parce que les membres de la bourgeoisie n’ont pas le moindre problème de conscience. Et si l’on ne comprend pas ça, on n’y arrivera jamais.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le 23 février dernier, l’épouse de Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France (et l’un des plus riches du monde), &lt;a href=&quot;https://www.rtl.fr/actu/economie-consommation/ou-va-l-argent-sur-rtl-he-le-ne-mercier-arnault-epouse-de-bernard-arnault-se-demande-ce-que-l-etat-fait-des-impots-7900604311&quot;&gt;était l’invitée de Marc-Olivier Fogiel sur RTL&lt;/a&gt; pour parler de son prochain disque. Hélène Mercier-Arnault  y raconte son parcours de pianiste et d’épouse de milliardaire, sa vision de la vie (devinez quoi, elle pense que “l’argent ne fait pas le bonheur”), et donne son analyse fiscale fine (“on se demande où va l’argent ?” se demande-t-elle). RTL a eu la prévenance de couper de la rediffusion, à la demande de son attachée de presse, un extrait particulièrement intéressant. &lt;a href=&quot;https://www.blast-info.fr/articles/2026/les-sdf-choisissent-leur-vie-le-passage-censure-au-montage-dhelene-mercier-arnault-sur-rtl-2d1UQcs3Tk-8zWvpvXpdYQ&quot;&gt;Nos confrères de Blast l’ont retrouvé et diffusé&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Marc-Olivier Fogiel se permet de poser une petite question qui fâche, bien qu’il le fasse avec tact, au sujet des SDF : “Vous me dites l’argent ne fait pas le bonheur, comment vous vivez ce décalage ? On sent, en femme sincère que vous êtes, qui vit dans un milieu confortable, et on ne peut pas vous le reprocher, comment vous vivez ce décalage-là ? Cette espèce de société qui ne va pas bien ?”. La question en soi vaut son pesant d’or : Marc-Olivier Fogiel, l’animateur star et ex-directeur général de BFM TV, sait s’y prendre avec la bourgeoisie. L’art de l’euphémisme (“ce décalage”), de la flatterie (“en femme sincère que vous êtes”) et de la neutralisation politique (“on ne peut pas vous le reprocher”, ah bon ?) produit une occasion en or, pour la milliardaire, de s’en tirer à bon compte. Mais non. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;“Ce que je vais vous dire va peut-être vous choquer”, répond-t-elle, “Les SDF, j’y pense pas tous les jours. La première fois que j’ai vu des clochards, c’était quand je suis arrivée à Paris. C’est aussi, j’ai l’impression, un choix de vie. Un choix de vie avec des gens aussi qui se sont retrouvés, qui avaient des choses, qui ont décidé de lâcher la société. C’est un retrait du monde.” Marc-Olivier Fogiel, qui sait qu’ils sont écoutés par des gens normaux, que de tels propos ne peuvent que faire bondir, s’étonne timidement : “Un choix de vie ? C’est plutôt la société, beaucoup, qui les a lâchés”. Oui mais Hélène Mercier-Arnault,  elle, “ne vit pas avec de la culpabilité tous les jours”. Pourquoi ? Parce qu’elle ne pourrait rien y faire, se justifie-t-elle. Avant de s’engager dans des élucubrations sur le bonheur et la vie qui sont en nous, parce que “l’accès à l’amour tout le monde l’a”. Un véritable catéchisme bourgeois. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans cet entretien, toute l’irresponsabilité bourgeoise face aux malheurs du monde est explicitée : &lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;D’abord, les pauvres sont responsables de leurs propres malheurs. Ce serait un choix qu’ils auraient fait, analyse soutenue par Sylvain Maillard, figure du macronisme qui, en février 2018, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/02/06/non-l-immense-majorite-des-sdf-ne-choisit-pas-de-dormir-dans-la-rue_5252335_4355770.html&quot;&gt;déclarait que &lt;/a&gt;pour “l’immense majorité” des SDF, vivre dans la rue était “un choix”. C’est évidemment complètement faux, et les refus de mise à l’abri que peuvent rencontrer des travailleurs sociaux lors de maraudes sont liés aux conditions d’hébergement qui sont souvent proposées : ponctuelles, lointaines, peu sécurisées et ne permettant pas toujours d’accueillir les animaux de compagnie. L’idée que nous serions responsables de nos difficultés, que nous n’aurions pas suffisamment travaillé à l’école, pas été assez audacieux au travail, s’est imposée dans le récit dominant, à travers l’idéal “méritocratique”. En réalité, en France comme ailleurs, le travail ne paye pas. En régime capitaliste, il est nécessaire que le travail ne paye pas pour que le capital prospère. Souvent même, le travail grignote la santé, la vie, la dignité et le moral. L’idée que nous sommes responsables de nos échecs permet deux choses : nous juger nous-mêmes, et juger négativement les autres, et permettre aux dominants de dormir sur leurs deux oreilles. Le récit des SDF qui choisissent de l’être est nécessaire à la sérénité de l’épouse de Bernard Arnault comme des macronistes : 350 000 personnes dormaient dans la rue en 2025, c’est-à-dire deux fois plus qu’en 2012, et 4 fois plus qu’en 2001. Rien qu’en dix ans, &lt;a href=&quot;https://connexion.liberation.fr/autorefresh?referer=https%3a%2f%2fwww.liberation.fr%2fsociete%2fle-patrimoine-de-bernard-arnault-multiplie-par-six-en-dix-ans-20221208_SFU3MK2CEVCBRNOBWASCFC5KWE%2f&quot;&gt;le patrimoine de la famille Arnault a été multiplié par 10.&lt;/a&gt; &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Comment expliquer ces différences ? Pour Marc-Olivier Fogiel, il n’y a aucun lien à établir, puisqu’on ne peut pas reprocher à Madame Arnault sa grande fortune. Et elle-même le dit : elle “ne vit pas avec de la culpabilité tous les jours”. C’est la deuxième étape indispensable à la qualité du sommeil bourgeois : ne jamais établir de liens de causalité entre leur richesse, leur pouvoir et le malheur des autres. Le journalisme dominant participe de ce processus : les sujets “sociaux” sont traités d’un côté (le chômage, la crise du logement, la pauvreté…) et les sujets “économiques” de l’autre (croissance, innovation, finance…). Tout au plus on parlera d’inégalités sociales (“galopantes”) plutôt que de lutte des classes, mot qui fait horreur aux journalistes de plateaux TV. On peut ainsi s’émouvoir du sort des SDF sans parler de la financiarisation du logement et du fait que l’immobilier soit devenu un marché très lucratif, qui profite de l’un de nos besoins fondamentaux, et qui enrichit des gens. On peut oublier le fait que Bernard Arnault, comme Donald Trump, a d’abord constitué sa fortune dans la promotion immobilière, et qu’il a donc directement bénéficié de cet état de fait. On peut passer sous silence le fait que ce sont les gros contribuables comme lui, qui font tout pour payer le moins d’impôts possibles, et dont &lt;a href=&quot;https://www.publicsenat.fr/actualites/economie/aides-aux-entreprises-un-face-a-face-sous-tension-au-senat-entre-bernard-arnault-et-le-communiste-fabien-gay&quot;&gt;les entreprises et fondations bénéficient d’aides et d’exonérations en tout genre&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;, &lt;/strong&gt;qui sont autant de manque à gagner pour des services publics à bout de souffle. &lt;a href=&quot;http://google.com/url?q=https://www.blast-info.fr/articles/2025/comment-bernard-arnault-et-les-ultrariches-echappent-a-limpot-Y91Jxr02Tl2a3Lg5mUftEw&amp;amp;sa=D&amp;amp;source=docs&amp;amp;ust=1774876242537786&amp;amp;usg=AOvVaw2nF57RSB_L1o_zitPTxX9_&quot;&gt;Les accusations d’optimisation fiscale&lt;/a&gt; qui visent Bernard Arnault depuis longtemps le font même rire, selon son épouse.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Hélène Mercier-Arnault et Marc-Olivier Fogiel mobilisent enfin l’art pour s’en tirer à bon compte. La musique transcenderait nos différences puisque des SDF autrichiens siffloteraient des mélodies de Schubert. Et l’amour est accessible à tous, rajoute-t-elle. Avec une telle philosophie de vie, on se demande bien pourquoi elle ne part pas vivre dans une yourte en Ardèche &lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/france/260326/pour-son-nouveau-megayacht-bernard-arnault-reste-fidele-aux-paradis-fiscaux&quot;&gt;plutôt que d’accepter l’achat d’un nouveau yacht à 500  millions d’euros&lt;/a&gt;. L’idée que “l’argent ne fait pas le bonheur” est évidemment d’une bêtise sans nom, puisque de la possibilité de rencontrer des gens à celle d”avoir une vie romantique stable, se séparer ou divorcer dans de bonnes conditions, comme celle d’avoir du temps pour écouter de la musique ou contempler la nature, tout est lié à notre emploi, nos revenus, notre lieu de vie etc.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;La quatrième technique qui permet à la bourgeoisie de dormir sur ses deux oreilles, c’est… de s’en foutre. “Les SDF, j’y pense pas tous les jours” : en “femme sincère”, Hélène Mercier-Arnault dit ce qu’elle pense vraiment. Le problème est affectif : les bourgeois ne pensent pas à nous, encore moins aux plus pauvres d’entre nous, encore moins aux non-blancs, parce qu’ils ne nous aiment pas et ne nous estiment pas. La classe bourgeoise est un espace clos, dans lequel l’inter reconnaissance entre pairs est essentielle et c’est uniquement celle-ci qui compte. Très tôt, les jeunes bourgeois apprennent à déshumaniser les domestiques qui s’agitent autour d’eux, à parler sans égard pour ce que le chauffeur entend, à voyager sans se mêler aux membres d’autres classes sociales. &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;La philosophe allemande Henrike Kohpeiß parle, &lt;a href=&quot;https://divided.online/all-books/bourgeois-coldness&quot;&gt;dans un livre du même nom publié en 2025,&lt;/a&gt; de “froideur bourgeoise” (Bourgeois Coldness). Ce concept désigne une “stratégie affective” qui permet à la bourgeoisie de préserver le système colonial dont elle bénéficie. Cette stratégie de large échelle, très avancée et reposant sur un système philosophique et moral complexe, fonctionne, pour Henrike Kohpeiß, comme un système d’air conditionné.” “Les espaces bourgeois – institutionnels et affectifs – restent frais et agréables. Mais à l’extérieur tout brûle”. La métaphore fonctionne à la fois vis-à-vis des guerres, des génocides, et du réchauffement climatique. Cette climatisation affective permet un détachement moral, une froideur, qui protège efficacement la classe dominante de toute remise en question de soi et de son influence néfaste sur le monde. Henrike Kohpeiß ne restreint pas cette froideur aux seuls membres de la classe dominante : elle l’étend à tous les tenants du colonialisme. La froideur bourgeoise peut tous nous contaminer, et elle le fait clairement puisque certains récits que la bourgeoisie se raconte à elle-même nous sont racontés à nous aussi : la méritocratie, les SDF qui l’ont bien cherché, les conflits mondiaux “complexes” auxquels nous ne pouvons rien, le réchauffement climatique qui est la faute à tout le monde et donc à personne… &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Il n’empêche que les coups que l’ensemble de la classe travailleuse prend dans sa vie la ramène bien souvent à la réalité, tandis que l’univers ouaté de la bourgeoisie la préserve de tout. Son inconscience fait d’elle un terrible adversaire, que ni nos appels à la compassion ni nos grands exposés chiffrés ne feront jamais changer d’avis. Il est trop tard pour ça, puisque plus la classe bourgeoise s’enrichit et augmente son pouvoir, plus son système de climatisation se perfectionne : elle vit dans des bulles protégées du monde extérieur et bénéficie d’un écosystème médiatique qui vient relayer pour elle des récits qui la déculpabilisent et déréalisent son rapport au monde aux autres. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une analyse réaliste des stratégies morales et affectives de la bourgeoisie ne peut pas prendre au sérieux les techniques d’interpellations, de pétitions ou de plaidoyer. Elle vient réduire à néant toute tentative d’obtenir gain de cause en face de la classe dominante en se limitant aux strictes méthodes pacifistes, sans exercer le moindre rapport de force. Stokely Carmichael, figure du Black Panther Party, &lt;a href=&quot;https://youtu.be/bYTIVgjFNS0?si=v70oP4GmKBMkotKf&amp;amp;t=416&quot;&gt;déclarait en 1967 &lt;/a&gt;: “pour que la non violence fonctionne, votre adversaire doit avoir une conscience”.&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/270-milliards-daides-aux-entreprises-le-jackpot-permanent-paye-par-nous-tous
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</content:encoded><category>Édito</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>« Nous devons diversifier nos tactiques » Entretien avec Pippi Van Ommen, activiste pour le climat</title><link>https://frustrationmagazine.fr/pippi-van-ommen/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/pippi-van-ommen/</guid><description>&lt;p&gt;À l’occasion de la projection du documentaire de The System, un film qui suit trois personnes aux stratégies radicalement différentes (une activiste d’Extinction Rebellion, un diplomate et un militant antifasciste) confrontées à la défaite, ainsi qu’à la tenue d’une table ronde sur le thème “Climat, la non-violence à l’épreuve de l’urgence” à laquelle Nicolas Framont [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 27 Mar 2026 11:52:22 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;À l’occasion de la projection du documentaire de &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=kDia7WZ-RPQ&quot;&gt;&lt;em&gt;The System&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, un film qui suit trois personnes aux stratégies radicalement différentes (une activiste d’Extinction Rebellion, un diplomate et un militant antifasciste) confrontées à la défaite, ainsi qu’à la tenue d’une table ronde sur le thème “&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=XkOhsC5iHc0&quot;&gt;Climat, la non-violence à l’épreuve de l’urgence&lt;/a&gt;” à laquelle Nicolas Framont participait également, nous nous sommes entretenus avec Pippi Van Ommen, une des figures du mouvement Extinction Rébellion, aussi cofondatrice de Deep Canvassing Nederland, un mouvement qui promeut le changement social à travers des dialogues empathiques en tête-à-tête &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les activistes climatiques sont de plus en plus criminalisés dans plusieurs pays européens. Dans le film, on vous voit être arrêtée et parfois être brutalisée. Comment peut-on s’adapter à cette situation ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous devons diversifier nos tactiques et ne pas nous limiter à la désobéissance civile. L’activisme ne peut pas se résumer à mettre notre corps en danger. Par exemple, en ce moment, je frappe aux portes et engage des conversations individuelles — quelque chose de complètement différent de l’action directe.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En même temps, je pense que mettre son corps en danger restera toujours une part de l’activisme. Ça l’a toujours été, et ça le sera probablement toujours. La vérité, c’est que nous ne pouvons jamais nous protéger totalement de la violence policière ou de la violence de l’État. Cela fera souffrir des gens. Peut-être pas moi personnellement, mais quelqu’un d’autre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’une certaine manière, se protéger de ça est impossible. Parfois, il faut simplement le traverser — et c’est terrible. Mais cela peut aussi révéler la brutalité du système. Quand les gens voient cette violence, ils peuvent être révoltés. Quand mes parents voient des images d’arrestations ou de brutalité policière, par exemple, ils pensent : « Ce n’est pas acceptable. » Et la prochaine fois qu’il y aura une manifestation, il se peut qu’ils y participent eux aussi.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Certaines actions qui ne ciblent pas des individus – des blocages, des perturbations, des dommages matériels – sont qualifiées de « violentes » par les autorités. Au final, que voulons‑nous vraiment dire par violence ? C’est en fait une question que vous avez posée lors d’un atelier que l’on voit dans le film.&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour moi, la violence signifie causer du tort — que ce soit aux personnes, aux objets, ou même à l’environnement. Autrement dit, il s’agit de détruire ou d’endommager quelque chose.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Pippi Van Ommen à gauche, Salomé Saqué à droite. Crédit : FIFDH&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Mais je ne pense pas que la violence soit toujours intrinsèquement mauvaise. C’est là que réside le vrai débat. Parfois, les gens essaient de restreindre la définition et disent que la violence ne compte que lorsqu’elle est dirigée contre des personnes. Je ne suis pas d’accord avec ça. On peut être violent envers un objet, on peut être violent dans son langage — la violence peut prendre de nombreuses formes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La définition de la violence est une chose. Le jugement moral que l’on y attache en est une autre. Par exemple, est-ce mal de lancer une pierre dans une fenêtre ? La plupart du temps, oui. Mais pas toujours. Dans certains contextes, cela peut être justifié.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;La même ambiguïté apparaît dans la manière dont on parle des soi‑disant « mouvements terroristes ». D’un point de vue occidental, ils peuvent être qualifiés de terroristes. Mais si l’on change de perspective, ces mêmes acteurs peuvent être vus comme des libérateurs. Donc, la vraie question n’est pas seulement ce qu’est la violence, mais comment nous la jugeons. Et je ne pense pas que la violence soit toujours moralement mauvaise.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Mais vous avez été engagé dans un groupe — Extinction Rebellion — qui promeut la non-violence, mais il semble que votre réflexion à ce sujet ait évolué. Ou peut-être y avez-vous toujours pensé différemment, mais dans le film, on a l’impression que vous êtes en train d’évoluer, que vous y réfléchissez. Alors que pensez-vous maintenant : la non-violence est-elle un principe moral absolu, ou plutôt une tactique politique ? Votre position pourrait-elle encore évoluer selon les circonstances ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans le film, ce que l’on voit provient des formations de base aux actions qu’Extinction Rebellion organise pour les personnes qui veulent participer. Lors de ces sessions, nous abordons les principes liés à la crise climatique, l’histoire de la désobéissance civile — que beaucoup de gens ignorent — et nous discutons aussi de la question de la violence. En tant que mouvement, XR s’engage à la non-violence. Mais dès le départ, nous avons également reconnu qu’il n’existe pas de définition unique et universellement acceptée de ce que signifie réellement la non-violence. Pour cette raison, nous n’avons jamais cherché à imposer une définition fixe. À la place, nous ouvrons la discussion et reconnaissons que le sens de la non-violence peut évoluer dans le temps et peut aussi différer d’une personne à l’autre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lors des formations, nous faisons parfois un exercice où les participants se positionnent physiquement dans une pièce. Nous présentons un scénario et demandons aux participants de se placer d’un côté s’ils pensent que c’est très violent, de l’autre s’ils pensent que c’est très non-violent, ou quelque part entre les deux. Ensuite, nous discutons des raisons qui ont motivé leurs positions. L’objectif n’est pas de fournir une définition toute faite, mais d’encourager les gens à réfléchir et à trouver leurs propres mots pour parler de ces questions.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je pense que cela crée en réalité une base plus solide pour un engagement envers la non-violence. Au lieu d’imposer une règle, le mouvement invite chacun à définir lui-même jusqu’où il est prêt à aller. C’est aussi une manière de respecter l’autonomie des personnes – de ne forcer personne à participer à quelque chose dont il ne veut pas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quand on s’engage dans un mouvement avec des milliers d’autres, on rencontre inévitablement différentes perspectives, et il faut naviguer collectivement. D’une certaine manière, c’est un exercice démocratique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Personnellement, ma position n’a pas beaucoup changé. Ce qui a évolué, c’est ma conscience de la diversité des stratégies au sein des mouvements sociaux – certains adoptent des tactiques violentes, d’autres non. Pour XR, pouvoir affirmer clairement que nous nous engageons à la non-violence est politiquement important. Mais cela ne signifie pas que le débat plus large sur les tactiques disparaît.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Nous avons parlé jusqu’à présent de la violence des activistes, celle sur laquelle les médias se concentrent principalement. Mais on parle beaucoup moins de la violence structurelle que représente le changement climatique lui-même. Selon vous, comment cette forme de violence se manifeste-t-elle ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Partout. Elle se manifeste partout dans nos vies. Prenons quelque chose d’aussi simple que le café : derrière lui se cachent des systèmes d’extraction, des conditions de travail, des chaînes d’approvisionnement mondiales. Il en va de même pour la mobilité. Si vous voulez vous déplacer, l’option par défaut dans de nombreux endroits reste encore la voiture. Et même les alternatives qui semblent plus durables — comme les voitures électriques — reposent toujours sur l’extractivisme, sur l’exploitation minière des ressources, avec des conséquences sociales et environnementales très violentes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La réalité, c’est qu’il est extrêmement difficile de se défaire de ces systèmes. La violence est inscrite dans de nombreuses structures qui organisent notre quotidien.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est frappant, c’est que la plupart de cette violence ne se déroule pas là où nous vivons. Une petite partie seulement est visible dans nos propres villes ou dans notre expérience quotidienne. Une grande partie est externalisée vers d’autres parties du monde – des lieux que nous voyons rarement à moins de les chercher activement, par exemple à travers des documentaires ou des enquêtes journalistiques. C’est pourquoi la violence de la crise climatique reste souvent invisible, même si elle façonne déjà tant d’aspects de nos vies.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;J’ai le même avis : on en parle beaucoup dans Frustration. Notre confort matériel limité dans nos sociétés occidentales – qui peut d’ailleurs disparaître très vite et qui disparaîtra -, ce petit avantage que la classe laborieuse a dans nos pays repose en réalité sur l’exploitation, encore plus dure, de la classe ouvrière dans d’autres pays. Je ne peux donc qu’être d’accord. Dans le film, Andreas Malm dit qu’il ne comprend pas l’activisme qui conduit à se faire arrêter comme une forme d’activisme en soi. Partagez-vous son point de vue ? Quand des activistes sont arrêtés ou condamnés pour leurs actions, cela renforce-t-il la cause ou l’affaiblit-il ? Je pose la question parce que j’ai l’impression qu’XR a joué sur cet aspect.&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je pense qu’Andreas Malm a tort sur ce point. Il n’y a pas beaucoup de sens à rejeter complètement les arrestations comme forme d’activisme. Mais en même temps, ce serait aussi une erreur de construire un mouvement entier uniquement autour de cette tactique.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Extrait de &lt;em&gt;The System&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Un des problèmes dans l’activisme, c’est que nous devenons souvent obsédés par les tactiques. On trouve une tactique qui semble fonctionner, puis on construit tout le mouvement autour d’elle. Mais cela devrait vraiment être l’inverse : on construit d’abord un mouvement, puis on utilise différentes tactiques selon la situation. Cela demande de la flexibilité. Les arrestations peuvent être une tactique parmi d’autres, mais elles ne doivent pas être la seule.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il existe aussi un concept appelé « jiu-jitsu politique ». Je ne sais pas si vous connaissez ce terme. Il est très bien décrit dans le livre &lt;em&gt;This Is an Uprising&lt;/em&gt;, qui étudie différents mouvements sociaux et les stratégies qu’ils ont utilisées pour mobiliser les gens. L’idée est que certaines formes de protestation créent un dilemme pour les autorités. Prenons un  blocage, par exemple. Les autorités ont essentiellement deux options. Elles peuvent arrêter les manifestants, ce qui peut sembler brutal et susciter de la sympathie — les gens peuvent voir quelqu’un se faire emmener et penser : « Ce n’est pas juste. » Mais si elles choisissent de ne pas intervenir, cela peut aussi bénéficier au mouvement, car la manifestation continue et plus de gens peuvent rejoindre. Dans ce sens, la situation devient une sorte de dynamique gagnant-gagnant pour les activistes.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Le mouvement, d’une certaine manière, force la société à se saisir de la question. En mettant nos corps en travers, nous créons un moment où les autorités et le public doivent réagir – ils ne peuvent pas simplement ignorer le problème. C’est ce que signifie l’idée de jiu-jitsu politique : exploiter le dilemme auquel sont confrontés ceux qui détiennent le pouvoir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai aussi vécu l’impact de cela très personnellement. Beaucoup de mes amis sont allés à l’université et avaient accès aux mêmes informations sur la crise climatique que moi. Mais à un moment donné, je me collais aux routes et me faisais arrêter, alors qu’eux ne le faisaient pas. Cela a soulevé des questions pour eux : « Pourquoi fait-elle ça ? » &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Plus tôt dans ma vie, je suis devenue végétarienne pour des raisons climatiques, et beaucoup de gens autour de moi l’ont accepté sans beaucoup de discussion. Mais la première fois que j’ai été arrêtée, la conversation a changé. Soudain, mes parents ont dû venir me chercher en prison. C’est devenu émotionnel d’une manière différente. Quand les gens voient que vous êtes prête à prendre de tels risques – que vous avez peur, que vous vous souciez suffisamment pour agir -, la gravité du problème devient beaucoup plus tangible. Dans ce sens, ces expériences peuvent avoir un impact réel sur les personnes autour de vous.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les arrestations peuvent parfois provoquer une réaction dans l’opinion publique. On l’a vu pendant le mouvement des droits civiques, par exemple. Même avec les Gilets jaunes en France, lorsque certains des leaders ont été arrêtés devant les caméras, des personnes qui ne leur étaient pas initialement sympathiques ont parfois réagi en disant : « Ce n’est pas normal. » Des moments comme ceux-là peuvent révéler les limites de nos démocraties occidentales. Tant que vous exprimez simplement une opinion, cela est toléré. Mais dès que vous commencez à agir de manière perturbatrice, vous pouvez soudain découvrir que l’espace démocratique est plus étroit que vous ne le pensiez. Dans le film, on voit différentes stratégies pour faire face à la crise climatique, y compris des tentatives d’influencer directement les gouvernements. Pourtant, les résultats semblent souvent insuffisants au regard de l’ampleur de la catastrophe.&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a de nombreuses raisons à cela. Une explication évidente est l’influence de l’argent. Les gouvernements sont souvent profondément liés à des intérêts économiques puissants, et les grandes entreprises disposent d’un levier politique énorme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais je pense aussi qu’une partie de la responsabilité nous incombe. Des institutions comme les Nations Unies ont été créées il y a des décennies avec l’idée qu’elles pourraient coordonner l’action globale. Pourtant, ces institutions n’ont réellement du pouvoir que si les gens se mobilisent autour d’elles et leur donnent un poids politique. Si les citoyen·ne·s se désengagent, ces institutions deviennent des coquilles vides. La démocratie ne peut pas se résumer à construire des institutions et à voter tous les quelques années. Cela ne devrait être que le point de départ. Une démocratie est vraiment vivante lorsque les gens participent continuellement, s’organisent et poussent ces institutions à agir. Aujourd’hui, beaucoup de gens se sentent déçus par la démocratie parce qu’elle ne délivre pas ce qu’elle avait promis. Mais peut-être qu’une partie du problème vient du fait que nous avons cessé de soutenir les mouvements populaires qui maintiennent les systèmes démocratiques sous pression.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et bien sûr, les forces en face sont extrêmement puissantes. Lorsqu’il s’agit de sommes colossales d’argent, la lutte devient beaucoup plus difficile. Les grandes entreprises disposent de ressources immenses et entretiennent des relations étroites avec les gouvernements.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Ce n’est pas que les gouvernements ne comprennent pas le problème. C’est une question d’intérêts.&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Aux États-Unis, l’influence de l’argent dans la politique est extrêmement visible et largement reconnue. Aux Pays-Bas, elle est beaucoup plus opaque et difficile à démontrer. Il existe des limites formelles sur le montant que l’on peut donner aux partis politiques, ce qui donne l’impression d’une régulation plus stricte.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais les liens entre la politique et les grandes entreprises existent bel et bien. Des personnes passent de postes gouvernementaux à de grandes entreprises, puis retournent dans le gouvernement. Cela crée des réseaux d’influence très denses, même lorsque les liens financiers directs sont plus difficiles à retracer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Certains soutiennent que la désobéissance civile aliène l’opinion publique. Dans le film, il y a des scènes qui semblent valider cette idée : on voit en effet des « gens ordinaires » réagir de manière très agressive face à des blocages pacifiques. Quelle est votre interprétation de ce phénomène ? Comment répondez‑vous à cette critique ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’activisme n’a pas pour but de gagner un concours de popularité. Je ne cherche pas à être populaire, et ce n’est pas vraiment le but. L’activisme n’a pas seulement de la valeur lorsque les gens l’apprécient. Les actions perturbatrices sont conçues pour provoquer une réaction et forcer un débat public. Elles créent un moment où les gens doivent affronter la question : nous faisons une demande, et la société doit y répondre. Bien sûr, cela peut amener certains à trouver les activistes agaçants. Mais c’est presque inévitable quand on essaie de perturber le statu quo. L’important, c’est que l’action n’existe pas dans le vide – elle crée une conversation et force le sujet à entrer dans l’espace public.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;En termes d’actions, vous avez également cofondé Deep Canvassing Nederland, qui repose sur des conversations empathiques en face à face. On en voit un exemple dans le film, où vous parlez avec un couple ayant des opinions clairement d’extrême droite. Pourquoi cette autre stratégie vous semble-t-elle importante ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour moi, la raison est précisément que nous avons besoin d’une diversité de tactiques. La désobéissance civile reste importante - nous avons besoin de boycotts, de blocages… mais aussi de mouvements qui construisent des communautés solides. Mais nous devons aussi aller activement vers les gens, proposer des récits différents et remettre en question ceux qui dominent déjà la conversation publique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’était quelque chose que nous ne faisions pas suffisamment. Aux États-Unis, certains mouvements ont expérimenté le “deep canvassing” (&lt;em&gt;ndlr : porte-à-porte “en profondeur”&lt;/em&gt;) et ont obtenu des résultats très prometteurs. Les recherches suggèrent que dans environ 10 % de ces conversations, les gens changent durablement d’avis. À première vue, cela peut sembler peu – mais si 10 % des personnes d’une communauté changent de point de vue, c’est en réalité énorme. Montrez-moi une autre tactique qui produit ce genre de résultat. C’est pourquoi nous avons voulu introduire cette approche aux Pays-Bas et voir si elle pouvait fonctionner ici aussi.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On peut également voir l’importance des conversations directes dans les campagnes électorales. Par exemple, lors de sa campagne, l’équipe de &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/new-york-zohran-mamdani&quot;&gt;Zohran Mamdani&lt;/a&gt; a beaucoup misé sur le porte-à-porte. Beaucoup pensent qu’il a réussi principalement grâce aux réseaux sociaux ou à ses idées – ce qui a bien sûr compté – mais ils ont également construit une campagne de terrain extraordinaire. En une seule année, les bénévoles ont frappé à environ quatre millions de portes à New York, dans une ville de près de huit millions d’habitants. Ils ont formé environ dix mille bénévoles, qui ont eu des millions de conversations avec des électeurs. Ce niveau de visibilité et d’engagement direct a fait une réelle différence.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous l’avez vous-même expérimenté ? Dans votre propre expérience, ces conversations ont-elles réellement changé l’opinion des gens ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Oui, je l’ai expérimenté moi-même — et le voit un peu dans le film.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La semaine dernière encore, je faisais du porte-à-porte et j’ai parlé avec un homme qui avait un drapeau palestinien sur sa porte d’entrée. Au début, il était très détaché : « Ça ne sert à rien, je vais juste me concentrer sur mon travail et m’occuper de ma famille. » Et c’est compréhensible – je peux comprendre ce point de vue. C’était aussi un immigrant qui ne parlait pas le néerlandais ; il avait un passeport néerlandais mais ne se sentait pas vraiment néerlandais. Nous avons parlé de la façon dont je le considère comme faisant partie de la société néerlandaise, pourquoi je m’en préoccupe et pourquoi je passe mon temps libre à frapper aux portes. J’ai expliqué pourquoi je veux qu’il s’en préoccupe aussi. Quelque chose a changé au cours de cette conversation. À la fin, il a dit : « Vous savez quoi ? Pour la prochaine élection, je vais voter. » C’est le minimum, bien sûr, mais c’est déjà quelque chose. Il m’a même remercié de lui avoir montré qu’il y a plus à faire. Et ce n’est que le début. C’est très encourageant, surtout avec les élections municipales qui approchent bientôt.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Nous avons la même élection en ce moment en France. La moitié des électeurs et électrices ne se sont pas déplacés. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais vous ne pouvez pas laisser votre pouvoir à quelqu’un d’autre ! Le cycle électoral français est un peu particulier, donc c’est différent. Aux Pays-Bas, ça fonctionne autrement. Quoi qu’il en soit, je suis vraiment contente que cet homme aille voter – ça fait une différence tangible&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;En France, il me semble que nous arrivons au stade où le système électoral fonctionne davantage comme un moyen de maintenir l’ordre, plutôt que comme une  possibilité pour le renverser. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les élections françaises semblent un peu dysfonctionnelles. Le calcul des votes et la façon dont ils se traduisent en sièges est déroutant. Aux Pays-Bas, quand je vote, mon vote compte directement pour un pourcentage des sièges. Cela semble beaucoup plus direct et clair.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Exactement. Votre option en France à ce stade est le plus souvent, pour s’opposer à l’extrême droite, de voter pour les personnes qui, la semaine suivante, vont vous réprimer dans la rue. C’est la principale option démocratique que vous avez. Ça devient presque un piège. Mais c’est une autre question. Avec toutes ces discussions, qu’avez-vous appris sur la façon dont les gens perçoivent la crise climatique ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je me souviens d’une conversation qui m’a vraiment marquée. Je parlais avec une femme qui se plaignait au départ de « ces stupides activistes climatiques sur l’autoroute… ». Et j’ai réalisé qu’elle parlait de moi – j’avais été l’une de ces activistes. Elle était choquée : « Quoi ? Vous avez fait ça ? » Nous discutions depuis un moment, elle m’aimait bien en tant que personne, et moi je l’aimais bien aussi. Alors nous en avons parlé, et à la fin de notre conversation, elle a dit : « Je trouve très courageux ce que vous avez fait. » Cette petite interaction peut changer la perception. La prochaine fois qu’elle entendra parler de « stupides activistes climatiques », elle pourrait se souvenir qu’elle en a rencontré une qui était gentille et réfléchie. Les rencontres personnelles comme celle-là peuvent rendre l’activisme humain, et pas seulement abstrait ou antagoniste.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;C’est un peu personnel, mais je pense que ça résonne plus largement : dans le film, il y a des moments où vous semblez épuisée. Le réalisateur vous demande si vous avez le temps de vous reposer, et vous semblez ressentir un certain sentiment de culpabilité lorsque vous prenez de vraies vacances. C’est quelque chose qui arrive à beaucoup de militants et qui peut décourager les nouveaux venus, qui craignent que le militantisme ne prenne toute leur vie. Avez-vous trouvé un certain équilibre maintenant ? Et pensez-vous que c’est important ? En France, on parle même de « burn-out militant ».&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Oui, ça se voit partout. Je pense que j’ai trouvé un équilibre. Ça ne me dérange pas de travailler dur – même s’il n’y avait pas de crise climatique, j’aimerais quand même être occupée. Je suis naturellement une personne très active. Mais j’ai travaillé sur cette culpabilité. Se sentir coupable n’aide pas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a aussi un récit dans l’activisme autour du sacrifice. Et oui, le sacrifice fait partie de l’histoire : la liberté ne vient pas gratuitement, elle a un coût. Mais nous n’avons pas besoin de tout sacrifier. Nous devons agir un peu plus, oui, mais pas au détriment complet de notre bien-être. Parfois, il faut se dire : « Je n’irai pas à cette manifestation ce mois-ci, j’ai besoin de temps pour moi. » C’est important si vous voulez tenir sur le long terme. J’ai appris à prendre soin de moi pour pouvoir continuer le travail de manière durable. Personnellement, tomber amoureuse m’a aussi aidée. Cela m’oblige à prendre du recul parfois, et ça m’a permis de trouver un équilibre plus sain. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;J’ai apprécié que vous parliez de stratégie, parce qu’on n’en parle pas assez à ce stade. On discute beaucoup de sensibilisation, mais la stratégie est souvent négligée. Avez-vous des idées à ce sujet ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Absolument. Le mouvement des droits civiques, par exemple, était très stratégique. Ils avaient même des écoles où les activistes apprenaient et planifiaient la stratégie à l’avance. C’est ainsi que des actions comme le boycott des bus ont été conçues : de manière réfléchie, en prêtant attention à ce qui fonctionnerait réellement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’aimerais voir plus de gens se réunir et poser les questions clés : Qui sont mes alliés ? Avec qui essaie‑je de construire ? Quel est mon calendrier ? Quelles tactiques fonctionneront le mieux ? Souvent, les activistes perdent du temps à essayer de convaincre les politiciens. Il faut se concentrer sur les personnes et les réseaux qui comptent pour votre campagne — et faire preuve de créativité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un exemple néerlandais qui illustre bien cela est le mouvement contre “Zwarte Piet” (&lt;em&gt;ndlr : le Père Fouettard)&lt;/em&gt;, une tradition qui met en scène des “blackface” (&lt;em&gt;ndlr : le fait pour une personne blanche de se grimer en personne noire&lt;/em&gt;). En 2010, un groupe d’artistes a dit : « Ça suffit. » Ils ont planifié une campagne sur 15 ans, avec trois objectifs clairs :&lt;br /&gt;– Établir une journée nationale le 1er juillet, commémorant l’abolition de l’esclavage aux Pays-Bas.&lt;br /&gt;– Mettre fin à l’utilisation du blackface lors des célébrations du Père Fouettard, en créant des festivités inclusives pour tous les enfants.&lt;br /&gt;– Introduire l’enseignement de l’histoire coloniale dans toutes les écoles.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ils ont utilisé différentes stratégies pour chaque objectif :&lt;br /&gt;– Pour le blackface, ils ont perturbé les parades du Père Fouettard&lt;br /&gt;– Pour l’éducation, ils ont mobilisé les enseignants et élaboré un programme scolaire.&lt;br /&gt;– Pour la journée nationale, ils ont travaillé avec les gouvernements locaux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pendant 15 ans, ils sont restés concentrés sur leurs objectifs, ont adapté leurs tactiques et ont finalement réussi. C’est un exemple incroyable de stratégie à long terme : objectifs clairs, tactiques adaptées, calendrier défini, et construction de pouvoir dans le temps. C’est quelque chose que nous faisons rarement dans l’activisme climatique — planifier stratégiquement sur plusieurs années avec des étapes concrètes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Propos recueillis et traduits par Rob Grams le 14 mars 2026. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Écologie</category><category>Entretien</category><category>International</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Iran : pour en finir avec le campisme</title><link>https://frustrationmagazine.fr/campisme/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/campisme/</guid><description>&lt;p&gt;Somayeh Rostampour est sociologue et ses recherches portent sur le Kurdistan, l’Iran, le Rojava et la Turquie. Elle est l’autrice de Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî (Agone, 2025) et poursuit son engagement en tant que chercheuse, Kurde et féministe. Elle est membre active de plusieurs collectifs internationalistes, féministes [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 26 Mar 2026 11:31:43 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Somayeh Rostampour est sociologue et ses recherches portent sur le Kurdistan, l’Iran, le Rojava et la Turquie. Elle est l’autrice de &lt;em&gt;Femmes en armes, savoirs en révolte&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;Du militantisme kurde à la Jineolojî &lt;/em&gt;(Agone, 2025) et poursuit son engagement en tant que chercheuse, Kurde et féministe. Elle est membre active de plusieurs collectifs internationalistes, féministes et issue de l’exil. Nous publions son analyse limpide et documentée de ce qu’est le campisme, que l’on peut définir comme une grille de lecture des évènements internationaux qui, sous prétexte de dénoncer l’impérialisme du nord, invisibilise et exclut les résistances internes aux régions du sud. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’Iran traverse une phase d’une violence et d’une intensité exceptionnelles. Depuis le soulèvement de 2022, suite au meurtre policier de la jeune Jina Amini, la République islamique n’a cessé de chercher, dans chaque guerre et dans chaque crise géopolitique, les moyens de restaurer une part de l’autorité et de la respectabilité qu’elle avait perdues. La guerre menée par le colonisateur génocidaire israélien contre les Palestiniens, après le 7 octobre 2023, puis la première attaque israélo-américaine contre l’Iran en juin 2025, lui ont offert un premier cadre de recomposition. Le massacre de janvier 2026, au cours duquel des milliers de manifestants iraniens ont été tués en seulement quelques jours par les forces du régime théocratique, et ce pour avoir protesté contre la crise économique et la dictature politique, a cependant rouvert une crise aiguë de légitimité – à la fois interne et internationale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors que l’Iran était encore en deuil et que nombre de familles n’avaient même pas pu récupérer les corps de leurs proches, les États-Unis et Israël ont déclenché, le 28 février 2026, une nouvelle invasion impérialiste. Plus violente encore. Elle a, paradoxalement, aidé le régime à regagner une partie de son crédit perdu par la répression sanglante du mois précédent. En ce sens, cette attaque américano-israélienne doit être comprise non comme l’antithèse de la violence du régime iranien, mais comme l’un des moments par lesquels cette violence trouve les conditions de sa reproduction politique. Ces événements ne constituent ni des séquences distinctes, ni deux violences opposées – l’une répressive et l’autre prétendument libératrice –, mais les moments successifs &lt;em&gt;d’un même processus contre-révolutionnaire&lt;/em&gt;. Autrement dit : la guerre extérieure a prolongé et approfondi la contre-révolution intérieure, tout en permettant au régime iranien de resserrer la cohésion interne et d’étouffer, une fois de plus, la contestation populaire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le reconnaître ne minimise en rien le fait que l’Iran a été, et demeure, la cible d’une agression impérialiste et coloniale. Cela implique au contraire de lire cet assaut dans sa fonction politique profonde : d’une part, une entreprise de destruction meurtrière des vies civiles, des corps, des infrastructures et des territoires (menée sous de faux prétextes), prolongeant l’entreprise génocidaire menée à Gaza et la destruction du Liban ; et, d’autre part, la mise à disposition, pour la République islamique, de nouvelles ressources au service de sa reconstitution.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Qu’est-ce que le campisme ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’agression israélo-américaine renforce la militarisation de l’Iran, la répression et l’écrasement des soulèvements venus d’en bas. Elle accentue, en prime, une polarisation politique mortifère. D’un côté : une partie de l’opposition, notamment monarchiste, a salué les bombardements impérialistes au nom de son hostilité au régime théocratique. De l’autre côté : une partie des forces politiques est retombée dans l’orbite de la République islamique au nom de l’anti-impérialisme et du refus de la guerre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une impasse, donc.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si la nature réactionnaire du premier courant pro-Israël et pro-génocide fait relativement consensus, celle du second demeure bien plus rarement interrogée. Elle est pourtant tout aussi réactionnaire. L’ambiguïté n’en persiste pas moins. C’est dans cette impasse que la question du campisme resurgit avec une acuité toute particulière.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Héritage de la guerre froide, le campisme réduit le monde à deux « camps » : l’impérialisme (États-Unis, OTAN, Israël et ses alliés) contre la « résistance » (Iran, Russie, Chine, Syrie d’Assad…). Toute force située hors de ces deux camps – des projets comme le Rojava aux soulèvements démocratiques – est écartée comme suspecte ou comme « cheval de Troie de l’ennemi ». Toute critique des dictateurs est aussitôt disqualifiée comme « complicité avec l’impérialisme ». Quant aux mobilisations populaires, elles se voient réduites à un simple « relais de l’Occident » ou se voient instrumentalisées (dès lors qu’elles peuvent servir un camp). La logique « l’ennemi de mon ennemi » se transforme en alibi : elle excuse la domination interne et détourne les luttes – y compris les manifestations contre les bombardements ou les sanctions occidentales – en les enrôlant dans une bataille géopolitique. Résultat : la solidarité internationale se retrouve paralysée, incapable de &lt;em&gt;tenir ensemble l’anti-autoritarisme et l’anti-impérialisme&lt;/em&gt;. Sous prétexte de prévenir toute « exploitation impérialiste » des révolutions, les campistes tendent à privilégier une gauche structurellement marginalisée, « prudente » et parfois condamnée à la défaite perpétuelle. Il s’agit d’un un argument également développé par Gilbert Achcar et que Rohini Hensman mettait en lumière &lt;a href=&quot;https://www.jstor.org/stable/48592364&quot;&gt;dans sa critique de la rhétorique pseudo-anti-impérialiste&lt;/a&gt; publiée en 2018.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cet « anti-impérialisme identitaire » privilégie la loyauté envers les États « anti-occidentaux » plutôt que l’analyse du capitalisme mondial. Il justifie par là même la répression, le patriarcat, l’homophobie et le colonialisme interne « au nom de la résistance ». Les victimes deviennent des « dommages collatéraux » ; la priorité absolue va à la lutte contre l’impérialisme occidental. L’essayiste irlandais Fred Halliday qualifie ce type de pensée d’&lt;a href=&quot;https://newleftreview.org/issues/i166/articles/fred-halliday-the-iranian-revolution-and-its-implications&quot;&gt;« anti-impérialisme des imbéciles »&lt;/a&gt; : un terme qu’il a utilisé pour critiquer la séquestration des diplomates américains à l’ambassade des États-Unis, à Téhéran (1979–1981). Au nom de son hostilité aux États-Unis, cette posture renforce violemment, en pratique, un régime de type théocratique qui réprime les gauches, les minorités nationales, les féministes et les conseils populaires. Ce concept a ensuite été repris par la militante syrienne Leila Al-Shami dans son livre &lt;em&gt;Burning Country&lt;/em&gt; pour désigner les partisans de Bachar al-Assad, lors de la révolution arabe des années 2010. Du Budapest de 1956 à nos jours, cet anti-impérialisme des imbéciles n’en finit pas de masquer la violence et l’écrasement des révoltes par les États.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une tendance similaire s’observe au sein de certains segments de la gauche blanche occidentale, mais aussi du mouvement décolonial. Elle relève de ce que l’on pourrait appeler le « blanchiment anti-impérialiste » (&lt;em&gt;anti-imperialism-washing&lt;/em&gt;) : un usage stratégique de la rhétorique anti-impérialiste pour masquer, justifier ou minimiser les formes d’autoritarisme et de violence fasciste exercées à l’intérieur des frontières nationales – notamment lorsque ces régimes sont présentés comme des adversaires du pouvoir hégémonique occidental. Ce qui est rejeté n’est pas tant la logique coloniale elle-même que l’identité de ceux qui l’exercent. Car si ces discours dénoncent le colonialisme des puissances occidentales, ils restent largement aveugles, et même complices, au « colonialisme interne » – c’est-à-dire à la manière dont des peuples minorisés (comme les Kurdes) décrivent leur rapport au pouvoir étatique iranien. Cette pratique s’accompagne également souvent d’un &lt;em&gt;gaslighting&lt;/em&gt; racial. Le “gaslighting” désigne à l’origine la manipulation d’une femme par la mise en doute de sa parole et de son état mental par l’époux. Devenu un mot-clé de la psychologie puis un outil critique du féminisme, il englobe désormais un type de langage politique mensonger et violent, voire négationniste. Autrement dit l’invalidation épistémique des savoirs subalternes : des communautés ayant historiquement subi la domination impériale et la répression interne se voient « enseigner », depuis des positions de privilège relatif, la « bonne » interprétation de l’impérialisme et de la résistance. Cette posture condescendante ne se contente pas de réinscrire les hiérarchies coloniales du savoir : elle délégitime les analyses et les expériences vécues de celles et ceux qui sont soumis à des systèmes de violence imbriqués.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les conséquences sont pour le moins tangibles. La République islamique d’Iran instrumentalise ce discours pour externaliser ses contradictions internes, qualifier les manifestants de « terroristes » et durcir son appareil coercitif. Cette logique contribue aussi à justifier les politiques discriminatoires menées contre les migrants afghans : en les érigeant en menace intérieure, le régime déplace sur eux la responsabilité de difficultés qui relèvent en réalité de sa propre crise politique, sociale et économique.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Un régime en guerre contre le peuple&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Après le génocide de Gaza et l’agression militaire d’Israël et des États-Unis contre l’Iran en juin 2025, cette logique campiste a dominé une partie de la gauche radicale mondiale. Aussi bien en Occident qu’en Amérique latine, en Afrique et dans le monde arabe. Elle a réduit la politique iranienne à un duel « Iran contre l’axe américano-israélien ». Les soulèvements populaires, réprimés dans le sang depuis 2017, ont été soit passés sous silence, soit redéfinis par le discours officiel : « infiltration du Mossad », « révolution colorée », « complot occidental », etc. Une telle saisie transforme les mouvements sociaux en menace sécuritaire et légitime la répression – de la violence de rue aux exécutions –, sous prétexte d’« état d’urgence » ou de « moment inopportun ». Ce « campisme stratégique&lt;sup&gt; &lt;/sup&gt;» (dont la critique est menée &lt;a href=&quot;https://portolan-journal.org/?post=many-shades-of-campism-an-internationalist-critique&quot;&gt;notamment ici)&lt;/a&gt; accepte dans les faits le conservatisme au nom de la survie, et fait du peuple insurgé l’ennemi principal. Il se révèle pour ce qu’il est : profondément contre-révolutionnaire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La dynamique géopolitique récente &lt;a href=&quot;https://fr.crimethinc.com/2026/02/19/a-state-that-massacres-its-own-people-cannot-be-a-force-of-liberation-for-others-a-conversation-on-the-recent-uprising-in-iran&quot;&gt;a offert aux campistes &lt;/a&gt;davantage de marges de manœuvre encore. Lors de la brève guerre d’Israël contre l’Iran en juin 2025, souvent désignée comme la « guerre des Douze jours », l’expérience concrète de la destruction a renforcé les tendances anti-guerre en Iran. Cependant, après le massacre sanglant de janvier 2026 commis par le régime, une partie de la société, épuisée et confrontée à l’impasse, a envisagé l’intervention étrangère comme un moyen de renversement et un « souffle d’espoir à court terme » – toutes les voies internes ayant été testées et le régime ne cédant sous aucune sorte de pression. Le massacre est largement perçu par la population comme une « guerre intérieure du régime contre le peuple », au cours de laquelle les manifestant·es ont été visé·es par des balles réelles. Il est souvent mis en parallèle avec la guerre Iran-Irak (1980-1988). Alors que ce conflit aurait coûté en moyenne 500 vies par jour (contre environ 100 lors de la guerre des Douze jours), le régime aurait tué en 2026, en deux nuits, &lt;a href=&quot;https://www.en-hrana.org/the-crimson-winter-a-50-day-record-of-irans-2025-2026-nationwide-protests/&quot;&gt;« &lt;em&gt;des dizaines de milliers&lt;/em&gt; »&lt;/a&gt; de manifestant·es. Un médecin reconnu a fait savoir qu’&lt;a href=&quot;https://www.bbc.com/persian/articles/c0q490gww21o&quot;&gt;« &lt;em&gt;au moins mille &lt;/em&gt;» &lt;/a&gt;interventions chirurgicales auraient été nécessaires, en une seule nuit et dans un seul hôpital, à Téhéran, pour tenter de sauver la vie des manifestant·es. Condamner la guerre extérieure ou l’intervention impérialiste &lt;em&gt;sans dénoncer &lt;/em&gt;explicitement cette guerre intérieure constitue dès lors une rhétorique campiste, en plus d’un contresens politique complet.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Une trahison des mémoires du Sud&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Depuis la contre-révolution islamique de 1979, une partie de la gauche nationale et internationale a subordonné l’analyse de classe et de genre à l’anti-impérialisme. Les protestations des femmes contre le port obligatoire du voile ont par exemple été marginalisées, contribuant involontairement à la consolidation de l’ordre religieux et patriarcal : celui-ci s’est vu présenter comme un gage d’« authenticité culturelle », un signe de distinction de l’Occident et un marqueur d’indépendance nationale. Une narration s’est imposée : elle considère la Révolution iranienne sous l’angle exclusif de l’anti-occidentalisme et, de ce fait, efface les forces séculières, féministes, queers, kurdes et socialistes. Notons que cet anti-impérialisme viriliste se montre structurellement incapable de reconnaître la légitimité des luttes internes au sein des régimes anti-occidentaux. Les expériences vécues, les mémoires collectives et les subjectivités politiques des groupes subalternes, femmes, minorités ethniques, communautés queer et classes populaires, sont systématiquement rejetées comme des agents de l’Occident ou des distractions insignifiantes. Cette violence épistémique, que Spivak a qualifiée d’« effacement du subalterne », constitue un trait récurrent des discours de la gauche mondiale qui n’a pas réussi à décoloniser ses propres cadres analytiques.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Après l’effondrement de l’URSS, en 1991, cette orientation a perduré sous la forme d’un tiers-mondisme étatiste : la loyauté des populations a été transférée vers les États « anti-américains », et les droits des femmes, des personnes queers et des minorités ont été subordonnés à l’« authenticité culturelle » et à l’« unité anti-impérialiste ». Cette approche, à la fois eurocentrée et orientaliste, ignore la subjectivité des peuples non occidentaux. Elle ne considère la violence comme sérieuse &lt;em&gt;que &lt;/em&gt;lorsqu’elle émane de l’Occident. Elle refuse de reconnaître que les populations du Sud global peuvent lutter pour des droits et libertés démocratiques existant en Occident. Elle condamne uniquement les puissances « au label occidental » et occulte la domination non occidentale ; elle réduit volontiers les empires régionaux à un rôle de « supplétifs de l’Occident ». « L’unité anticoloniale » se transforme purement et simplement en autoritarisme nationaliste. Elle accompagne ainsi la logique d’« état d’urgence permanent » : priorité au pouvoir national, à la sécurité et aux leviers géopolitiques (exemple : « Nous combattons en Syrie pour ne pas combattre à Téhéran »).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le campisme convertit la mémoire anticoloniale en instrument de légitimation des États postcoloniaux autoritaires. Il fait de l’État le sujet de la résistance et dépossède les peuples de leur légitimité comme de leur subjectivité politique. Ce faisant, il trahit des mémoires subalternes souvent constituées contre l’État lui-même. Paradoxalement, ces États, comme l’Iran, sont présentés comme &lt;a href=&quot;https://portolan-journal.org/?post=many-shades-of-campism-an-internationalist-critique&quot;&gt;« indépendants du capitalisme mondial »&lt;/a&gt; alors qu’ils demeurent des machines d’exploitation interne et de militarisme, soucieux, précisément, de s’intégrer au capitalisme global.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est très précisément dans son rapport aux marges colonisées de l’Iran que cette logique révèle le plus clairement sa violence. Car le campisme ne se contente pas d’effacer la pluralité des forces d’opposition iraniennes : il reconduit des hiérarchies internes, en reléguant au second plan, voire en disqualifiant, les luttes kurdes. À cet égard, il s’est souvent montré plus hostile aux Kurdes encore qu’aux Iraniens eux-mêmes, minimisant ou marginalisant la légitimité de leurs résistances. Ces violences symboliques s’inscrivent dans une histoire plus longue, aggravée par le soutien actif, ou le silence, d’acteurs du monde arabe et de certains segments d’une gauche se réclamant de l’anti-impérialisme ou de la décolonialité. Le génocide d’Al-Anfal, mené par Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et ayant coûté la vie à environ 180 000 Kurdes en raison, simplement, de leur identité, illustre cette dynamique : au traumatisme lui-même s’ajoute le sentiment de trahison, renforcé par le soutien d’une partie du monde arabe et le silence ou la négation du fait par des intellectuels.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Plus récemment, en 2018, l’occupation d’Afrin, au Rojava, par l’armée turque a entraîné des violences systématiques, des déplacements et des destructions. Le Hamas a alors célébré cette occupation par la voix de Khaled Mashaal, cadre dirigeant historique : « &lt;em&gt;La victoire à Afrin est un symbole de la volonté de la Turquie. Si Dieu le veut, nous produirons de grandes épopées pour aider notre peuple&lt;/em&gt;. »&lt;sup&gt; &lt;/sup&gt;, avant de louer le leadership du président turc Erdoğan et de son parti au pouvoir depuis plus de 20 ans, l’AKP. Les événements ont malheureusement durablement rompu les liens entre les luttes kurdes et les luttes du monde arabe ou perse, ainsi qu’avec certaines parties de la gauche auto-proclamée anti-impérialiste, lesquelles ont trop souvent échoué à reconnaître et soutenir la lutte kurde – alors même que les mouvements kurdes ont historiquement soutenu la libération palestinienne et activement participé aux mouvements révolutionnaires régionaux.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;L’instrumentalisation étatique des sanctions occidentales&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans l’analyse campiste de l’économie politique iranienne – qu’elle soit le fait des intellectuels ou des figures décoloniales –, tout se réduit aux « sanctions » occidentales. Les protestations populaires sont interprétées comme de simples « mécontentements économiques » et la crise est entièrement attribuée aux pressions extérieures, occultant le rôle central des politiques du régime (On pourra lire, par exemple, &lt;a href=&quot;https://en.irandraft.com/mehdi-hatef-barandazi/&quot;&gt;ce texte &lt;/a&gt;écrit par un militant qui vit en Iran). La pauvreté découle en réalité de l’économie rentière et de la monopolisation des importations, que le régime instrumentalise. Les politiques sécuritaires et régionales ne sont pas de simples réactions à l’extérieur : elles relèvent de la logique de survie du régime, orientant les ressources vers les institutions coercitives et les projets idéologico-militaires – tandis que la population, elle, reste exsangue. Les sanctions contribuent ainsi à accroître la concentration des richesses au sein de l’oligarchie tout en consolidant les structures de pouvoir : transfert des coûts vers les plus vulnérables, justification de la répression et renforcement la richesse de l’oligarchie. Les politiques de choc économique (fluctuations du dollar, suppression du taux préférentiel) apparaissent comme des mesures calculées de &lt;a href=&quot;https://portolan-journal.org/?post=another-hour-of-revolt&quot;&gt;« survie »&lt;/a&gt;&lt;sup&gt; &lt;/sup&gt;dans un contexte de vulnérabilité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lorsque ce récit centré sur les sanctions est relayé par des médias proches du régime, le discours anti-sanctions se transforme en justification de la répression. La violence du régime contre le peuple est effacée. Et les meurtres, les tortures, les exécutions, les tirs sur les blessés dans les hôpitaux et les attaques contre des cérémonies du deuil sont légitimés. Cet anti-impérialisme autoritaire vide le langage de l’émancipation de tout contenu réel. C’est là une « &lt;em&gt;gauche sans sujet de libération &lt;/em&gt;», comme le décrit la philosophe étasunienne Susan Buck-Morss.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces discours bénéficient, hors de France pour le moment, de relais médiatiques naguère incarnés par Russia Today ainsi que de soutiens directs émanant de réseaux liés à Roy Singham. Présenté comme un financeur transnational de médias, de réseaux et d’organisations de la gauche radicale aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Inde et ailleurs, Singham est également associé à Code Pink, un mouvement pro-palestinien et anti-guerre. Il facilite ainsi la diffusion de récits favorables à Pékin et à Téhéran. La présence récente de Code Pink à un congrès anti-guerre à Londres, aux côtés de figures campistes, de même que les interviews qui lui sont accordées sans mention explicite de son tropisme pro-chinois ou pro-iranien, illustrent les ambiguïtés politiques de ces circulations militantes. Lors de leur visite en Iran en 2008, les membres de ce groupe ont repris à leur compte le récit officiel en imputant la souffrance de la population aux seules sanctions occidentales. Leurs rencontres avec des responsables étatiques tels que Javad Zarif et leurs apparitions sur des médias liés au pouvoir (à l’instar de Fars News, notoirement associé à la diffusion d’aveux forcés) montrent comment la solidarité internationale peut être captée et mobilisée pour neutraliser la portée subversive du langage des droits humains. L’anti-impérialisme identitaire désarme les instruments critiques mêmes qu’ils prétendent défendre. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Arrêter de juger une cause à sa « récupération »&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La diffusion du campisme autoritaire passe aujourd’hui largement &lt;a href=&quot;https://lundi.am/La-France-insoumise-le-fascisme-et-la-revolution-2-3&quot;&gt;par les réseaux sociaux&lt;/a&gt;. S’y entremêlent légitimation de régimes autoritaires, anti-occidentalisme réducteur et, dans certains cas, antisémitisme et schèmes conspirationnistes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Malgré des asymétries objectives entre Israël (soutenu par l’Occident) et la République islamique (sous sanctions occidentales), des mécanismes politico-symboliques similaires opèrent : drapeaux américains/israéliens dans certains rassemblements « pro-Iran » ; drapeaux du régime iranien et portraits de Khamenei dans certaines mobilisations pro-palestiniennes. Autant de gestes susceptibles de transformer des luttes légitimes en justification de violence – tout en discréditant les résistances iranienne et palestinienne. La même logique vaut pour le désormais célèbre slogan « Femme, Vie, Liberté » (&lt;em&gt;Jin, Jiyan, Azadî&lt;/em&gt;). Récupéré par l’extrême droite occidentale ou diasporique iranienne ainsi que par des courants pro-génocide, il peut être instrumentalisé en vue d’appuyer la violence militarisée.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les mouvements progressistes et radicaux du Sud global finissent trop souvent, une fois relayés en Occident, par être récupérés par la droite : on ne le sait que trop. Mais ce processus, que l’on pourrait qualifier d’« extractivisme de la résistance » par les pays occidentaux, reflète en miroir l’« extractivisme colonial ». On ne saurait évidemment conclure à l’abandon du devoir de solidarité. Le cas du mouvement queer l’illustre exemplairement : le &lt;em&gt;pinkwashing &lt;/em&gt;n’annule ni sa portée libératrice, ni la nécessité de la solidarité. La légitimité d’une résistance ne dépend &lt;em&gt;que &lt;/em&gt;de son contenu émancipateur et de son ancrage parmi les opprimés. &lt;em&gt;Jamais &lt;/em&gt;de sa récupération.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le campisme contribue très concrètement au maintien des injustices historiques et contemporaines. Il crée un vide politique par dispersion et fragmentation, progressivement comblé par la droite et l’extrême droite, dans la région comme dans le monde. L’extrême droite diasporique iranienne occupe ce vide en simplifiant la Révolution et en diabolisant l’« anti-impérialisme ». Elle peut du même coup se présenter comme la seule force de changement. En homogénéisant artificiellement des populations (« Tous les Ukrainiens résistants à la Russie sont nazis / Tous les révolutionnaires syriens sont djihadistes / Tous les Iraniens en révolte soutiennent Israël ou les monarchistes »), le campisme se fait tragiquement le complice de la montée des forces impérialistes et réactionnaires.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;L’extrême droite est partout l’extrême droite&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En France, aucune gauche conséquente n’accepterait de se ranger sous les drapeaux de l’extrême droite au motif qu’une puissance ennemie attaquerait le pays. Pourtant, lorsqu’il s’agit de l’Iran, certain·es jugent acceptable d’exiger des Iraniens qu’ils s’effacent derrière des forces réactionnaires, nationalistes, voire fascisantes. Une telle asymétrie implique, en creux, que les peuples du Sud devraient se satisfaire d’un choix entre domination impériale et barbarie intérieure. Or la République islamique constitue précisément un régime qu’il faut nommer pour ce qu’il est : une formation de type fasciste, une extrême droite non occidentale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si le critère est le nombre de crimes commis, alors allons jusqu’au bout : le régime iranien, en 40 ans, a commis bien plus de crimes que l’extrême droite française. La cohérence politique impose donc de refuser, pour les Iraniens comme pour tout autre peuple, la moindre injonction à composer avec le fascisme au nom du « moindre mal » géopolitique. Ne demandons pas aux Iraniens d’accepter politiquement ce que nous refuserions absolument pour nous-mêmes, ici, en France. Nous ne marchons ni avec les fascistes, ni sous leurs bannières : nous les combattons, y compris lorsqu’ils s’approprient le lexique de la liberté pour en inverser le sens.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À l’instar de l’expérience soviétique, qui a largement contribué à discréditer le socialisme, le campisme en Iran fragilise la gauche et favorise l’extrême droite. Il accentue, en même temps, le fossé Nord-Sud et légitime la répression des mouvements anti-tyranniques dans le Sud. Le résultat est l’isolement des forces émancipatrices, la défiance des exilés envers la gauche du Nord (même celle des décoloniaux) et l’effondrement de la solidarité internationale. Alors que des prisonnières féministes kurdes, condamnées à mort dans la prison d’Evin, sont capables d’exprimer leur solidarité avec la résistance palestinienne – au risque de perdre une partie de leur soutien en Iran –, les anti-impérialistes autoritaires et identitaires se montrent incapables, depuis leur confort en Occident ou ailleurs, de manifester une solidarité comparable avec les luttes populaires en Iran. Parfois, et de manière encore plus grave, l’ensemble de leurs souffrances est nié ou mis en doute, générant des traumatismes sérieux qui vont s’entrelaçant aux traumatismes historiques. La solidarité régionale et mondiale s’en trouve lourdement affaiblie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En un mot : il est urgent de dépasser le campisme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sans quoi, c’est simple : nous ne parviendrons pas à reconstruire une gauche véritablement émancipatrice ni à revitaliser un internationalisme véritablement populaire. L’anti-impérialisme n’est authentique que s’il combat toutes les formes de domination, partout et pour tous. &lt;/p&gt;



&lt;hr /&gt;



&lt;p&gt;⁂&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;L’autrice tient à remercier Joseph Andras pour sa relecture.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>International</category><author>Somayeh Rostampour</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Médias belges francophones : vers la fin du cordon sanitaire ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/medias-belges/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/medias-belges/</guid><description>&lt;p&gt;Réflexe récurrent du côté français, le regard porté de l’autre côté de la frontière invite régulièrement nombre d’observateurs médiatiques à comparer le système politico-médiatique belge à celui qui domine en France. Si ces comparaisons ont souvent été teintées de mépris, elles ont aussi nourri une certaine envie et de l’admiration, notamment pour certaines lois pionnières [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 25 Mar 2026 16:43:42 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réflexe récurrent du côté français, le regard porté de l’autre côté de la frontière invite régulièrement nombre d’observateurs médiatiques à comparer le système politico-médiatique belge à celui qui domine en France. Si ces comparaisons ont souvent été teintées de mépris, elles ont aussi nourri une certaine envie et de l’admiration, notamment pour certaines lois pionnières (dépénalisation de l’euthanasie active en 2002, mariage entre personnes de même sexe en 2003) et pour une opposition efficace à l’extrême droite du côté francophone du pays, insignifiante depuis plusieurs décennies et sans représentation importante ni score notable aux principales élections. Cette résistance tient notamment grâce au cordon sanitaire, un dispositif historique empêchant la présence de partis antidémocratiques dans l’espace public, spécifiquement dans les médias. Pourtant, depuis quelque temps, cette singularité européenne montre des signes d’érosion : d’un côté, des attaques gouvernementales mettent en cause la liberté de la presse et de l’autre, une « bollorisation » gagne les médias francophones. Retour sur plusieurs années de fragilisation.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Qui possède les médias en Belgique ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il faut dire que le paysage médiatique belge diffère sensiblement de celui de son voisin français. D’abord parce que, jusqu’à récemment, les propriétaires et actionnaires des grands groupes de médias relevaient de capitaux essentiellement familiaux, investis presque exclusivement dans la presse, et donc porteurs de moins d’intérêts économiques susceptibles d’influencer les lignes éditoriales. Ainsi, Rossel, géant des médias d’information belges, dirigé et majoritairement détenu par le milliardaire Patrick Hurbain, est un héritage familial remontant au début du XXᵉ siècle, dont le portefeuille se compose aux deux tiers de médias et de titres de presse, parmi lesquels figurent de nombreux quotidiens régionaux français. Le groupe, propriétaire notamment du &lt;em&gt;Soir&lt;/em&gt; (premier quotidien francophone) et de Sudmedia semble ainsi afficher un intérêt politique relativement limité. De l’autre côté, le groupe IPM, détenu par la famille Le Hodey et dirigé par François Le Hodey, possède &lt;em&gt;La Libre Belgique&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;La DH&lt;/em&gt;, deux quotidiens francophones parmi les plus lus du pays.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Infographie : N. Pietquin&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;À côté de ces grands groupes coexistent également une poignée de médias indépendants, à l’image de &lt;em&gt;Médor&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Axelle Magazine&lt;/em&gt;, constitués en coopératives ou adossés à des associations et vivant, comme &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, principalement grâce aux abonnements et dons. Une structuration du paysage médiatique qui s’est imposée au fil du temps dans un pays comptant un peu moins de cinq millions de francophones.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Fusions &amp;amp; fragilisation&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Mais la conjoncture actuelle, en Belgique comme ailleurs, tend à affaiblir ces médias. En 2025, les financements publics ont été fortement réduits et, en novembre, la Fédération Wallonie-Bruxelles (le parlement de la communauté française du pays) a validé un projet de réforme des médias de proximité les faisant passer de 12 à 8. Cette réforme prévoit également la suppression de la représentation minimale du secteur associatif et culturel au sein de leurs conseils d’administration, tout en ouvrant ces derniers aux bourgmestres et échevins (équivalent belge des maires et leurs adjoints) des villes et régions concernées. Comme le souligne le média en ligne &lt;em&gt;Bruxelles Dévie &lt;/em&gt;: « Comment écrire de manière libre et critique sur la politique d’un bourgmestre ou d’un échevin qui siégerait au CA ? »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans ce contexte de réformes structurelles et d’absorption croissante de l’information par les GAFAM, les deux géants Rossel et IPM projettent de fusionner pour ne former qu’un seul groupe (Rossel absorbant IPM). Une perspective particulièrement inquiétante, comme l’explique Jil Theunissen, juriste à l’Association des journalistes professionnels (AJP) :&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;« C’est un moment sans précédent pour le paysage médiatique. Si la fusion de ces deux groupes de presse se concrétise, et les chances sont de plus en plus élevées, 94 % de la presse se retrouvera réunie au sein d’un même groupe. Cette évolution était présentée comme inévitable face à la précarisation de la presse écrite, et comme la seule solution par de nombreux experts. Mais il est essentiel d’être extrêmement vigilant quant aux conditions de ce regroupement afin de protéger le pluralisme et l’indépendance éditoriale. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Infographie : @graphx&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;En effet, un rachat de cette ampleur assurerait à Rossel la possession de l’écrasante majorité des médias francophones belges. Et si ces grands groupes sont, pour l’instant, restés à distance des croisades idéologiques de l’extrême droite, une telle concentration fait peser le risque d’une uniformisation des lignes éditoriales.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Journalistes en première ligne&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Au-delà de leurs effets sur les actionnaires des grands groupes de médias, ces réformes liberticides ont évidemment des conséquences directes sur les rédactions et les journalistes. Depuis plusieurs mois, une vague de licenciements frappe une partie des rédactions, tandis que l’absence de protection juridique pour les journalistes freelance en précarise brutalement une autre partie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En décembre dernier, l’organe d’administration du média public bruxellois BX1 annonçait la suppression de huit postes, dont cinq journalistes (soit un quart de la rédaction) au nom d’un « repositionnement de la chaîne » visant à accroître la productivité et le nombre de programmes. Une gestion qualifiée de « brutale et opaque », qui ne peut qu’affecter la qualité de l’information.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un coup répété quelques jours plus tard du côté de la direction de LN24, chaîne d’information en continu à la mode BFM, qui annonçait le licenciement arbitraire de trois journalistes, parmi lesquels les présentateurs Jim Nejman et Nicolas Pipyn. Lors de leur dernière prise de parole à l’antenne, ils déclaraient :&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« Le journalisme traverse une crise profonde, une crise économique, une crise de confiance, une crise de moyens (…) Les rédactions se réduisent, les licenciements se multiplient, le temps manque, la pression monte, le risque est grand de voir l’information se fragiliser, faites attention. »&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Ouverture de la fenêtre d’Overton et vacillement du cordon sanitaire&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Au-delà de la fragilisation générale du secteur et des incertitudes qui pèsent sur l’avenir des médias francophones belges, un nouveau signal d’alerte s’est déclenché ces dernières années : celui de l’affaiblissement du cordon sanitaire médiatique. Dispositif 100 % belge francophone, le cordon sanitaire consiste à ne jamais donner la parole, en direct, à des personnalités politiques ou médiatiques défendant des thèses racistes ou discriminantes. Instaurée en 1991 à la suite de la percée du Vlaams Blok (parti nationaliste flamand, ancêtre du Vlaams Belang), cette mesure permet de vérifier, contextualiser et déconstruire les propos de l’extrême droite avant toute diffusion, afin d’éviter la propagation d’infoxs et de discours antidémocratiques dans l’espace public.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et il se trouve que cette mesure (appliquée spécifiquement du côté francophone du pays) a longtemps fait ses preuves. Depuis 1991, aucun parti d’extrême droite n’est ainsi parvenu à dépasser les 10 % lors des élections régionales. Mais que se passe-t-il lorsque des partis dits démocratiques s’aventurent eux-mêmes sur le terrain d’idées fascisantes ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Depuis son élection à la tête du Mouvement réformateur (MR, équivalent belge des Républicains), &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/georges-louis-bouchez-blanc-bleu-belge/&quot;&gt;son président Georges-Louis Bouchez multiplie les sorties racistes, pro-israéliennes ou misogynes,&lt;/a&gt; déplaçant le discours de son parti vers des thématiques historiquement portées par l’extrême droite : religion, valeurs nationalistes, retour du drapeau dans les écoles. En 2025, deux membres du parti Chez Nous (parti d’extrême droite dont seul le nom suffit à en comprendre l’idéologie ayant obtenu 2,8% des voix aux dernières élections fédérales) ont même rejoint les rangs du MR, qui leur a offert dans le même temps un accès direct aux antennes publiques et aux grands quotidiens. Plus encore, en novembre dernier Georges-Louis Bouchez a débattu avec le Vlaams Belang, se justifiant en expliquant que la Flandre n’était pas soumise au cordon sanitaire médiatique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dès lors, le fameux cordon n’est-il pas transgressé, voire piétiné ? &lt;br /&gt;Comme l’explique Pierre-Arnaud Perrouty, le directeur de la Ligue des droits humains : « &lt;em&gt;La difficulté, c’est que des idées d’extrême droite sont reprises par des partis dits démocratiques. Cela rend le travail de discernement particulièrement complexe pour les journalistes, comme dans le cas du MR et de Georges-Louis Bouchez. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette fragilisation du cordon sanitaire s’accompagne d’une ouverture progressive de la fenêtre d’Overton (l’ensemble des idées considérées comme plus ou moins acceptables dans l’opinion publique) et d’une dérive idéologique de certains journalistes et personnalités des médias belges.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Deux exemples récents en témoignent. D’abord, celui de Nadia Geerts, ancienne vice-présidente du conseil d’administration de la RTBF, premier média public francophone du pays, connue pour ses positions anti-« wokistes » et pour une laïcité ciblant principalement l’islam. Proche du MR et pigiste pour &lt;em&gt;Marianne&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Causeur&lt;/em&gt;, elle déclarait sur X, le 27 juin, que&lt;a href=&quot;https://www.instagram.com/p/DLaT7AiILhs/&quot;&gt; « si on cherche un restaurant à Gaza sur Google, on en trouve plusieurs qui ont l’air d’être en activité »&lt;/a&gt;. Une prise de position qui ne lui a pourtant pas coûté son poste à l’époque.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Second exemple : fin octobre 2025, un article publié par Sudinfo affirmait en une que « 57 % des exclus du chômage ne sont pas Belges », laissant entendre qu’une population immigrée serait en partie responsable du chômage dans le pays. Une infox rapidement débunkée sur les réseaux sociaux et par d’autres médias, révélant que le quotidien avait amalgamé personnes étrangères (qui représentaient en réalité 19 % des personnes concernées) et personnes &lt;strong&gt;d’origine&lt;/strong&gt; étrangère, c’est-à-dire des citoyens belges issus de l’immigration. Si l’information a été retirée et des excuses présentées, elle a néanmoins eu le temps d’être relayée par Georges-Louis Bouchez et par le ministre de l’Emploi, David Clarinval.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Bollorisation&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Si j’évoquais en ouverture la faible présence de multinationales dont le coeur d’activité premier n’est pas l’information à la tête de grands médias belge, c’était sans compter l’arrivée du voisin français par l’entremise de milliardaires connus pour leur mise sous tutelle de l’indépendance de la presse, au premier rang desquels Vincent Bolloré.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2024, Étienne Dujardin, élu local du MR, lance &lt;em&gt;21News&lt;/em&gt;, un média en ligne affirmant vouloir promouvoir « la liberté, l’entrepreneuriat et la pluralité d’opinions », en s’alignant sur une ligne éditoriale comparable à celle du &lt;em&gt;Figaro&lt;/em&gt;, du &lt;em&gt;Point&lt;/em&gt; ou d’&lt;em&gt;Europe 1.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Parmi les contributeurs de &lt;em&gt;21News&lt;/em&gt;, figurent d’anciens journalistes de &lt;em&gt;Causeur&lt;/em&gt;, tandis que son conseil d’administration accueille Lodoïs Moreau et Damien Hammouchi, respectivement issus des groupes Lagardère et Canal+, tous deux détenus par Vincent Bolloré. Et ce n’est pas tout : on retrouve également au conseil d’administration, et à la présentation du podcast phare du média, &lt;em&gt;En toute liberté&lt;/em&gt;, la nouvelle coqueluche des chaînes d’infos françaises, Louis Sarkozy.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Présentée comme une conversation d’une heure dans « un cadre bienveillant, où les invités peuvent s’exprimer en profondeur », selon le principal intéressé, l’émission prétend donner la parole à « des personnalités de tous horizons, de gauche comme de droite ». Dans les faits, la ligne idéologique dessinée par les cinq premiers épisodes – de Manuel Valls à Javier Milei – en dit long sur la verticalité de l’horizon revendiqué.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Plus préoccupant encore, &lt;em&gt;En toute liberté&lt;/em&gt;, animé par le fils Sarkozy, est diffusé simultanément sur la chaîne YouTube de &lt;em&gt;21News&lt;/em&gt; et sur le site d’&lt;em&gt;Europe 1.&lt;/em&gt; Cet accord entre deux médias désormais bollorisés semble matérialiser une internationalisation des médias de droite : la synergie tant redoutée est déjà à l’œuvre, se propageant à l’ensemble des territoires francophones.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Se pose alors une question centrale pour ce dispositif typiquement belge qu’est le cordon sanitaire : que se passe-t-il lorsqu’un « journaliste » français interroge un président argentin d’extrême droite libertarien, climatosceptique, pro-port d’armes, ayant qualifié l’avortement de « meurtre » ? Bolloré et Sarkozy franchissent ainsi l’outre-Quiévrain pour bousculer les fondements d’un système démocratique en place depuis plus de vingt ans.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Attaques en règle&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En plus d’être soumis à une droitisation et une fragilisation venues des pouvoirs politiques et des milliardaires d’extrême droite, les intimidations et les ingérences dans la liberté de la presse s’intensifient également. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Depuis quelque temps, Georges-Louis Bouchez (encore lui) multiplie les attaques contre les médias, en s’acharnant plus particulièrement sur le service public. En octobre dernier, il qualifiait ainsi la RTBF, sur X, de « fournisseur officiel de fake news de gauche […] avec mon argent ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dernier épisode d’intimidation en date : en août 2025, alors que le président du MR faisait l’objet d’un article de la RTBF concernant l’utilisation problématique d’une carte PMR pour stationner un véhicule de fonction également utilisé par lui-même et sa compagne. Jugeant l’article en partie erroné et visiblement furieux, Georges-Louis Bouchez appelle directement la rédaction pour menacer l’auteur du papier : &lt;a href=&quot;https://www.rtbf.be/article/menaces-proferees-par-georges-louis-bouchez-contre-une-journaliste-de-la-rtbf-les-coulisses-de-l-incident-11586553&quot;&gt;« Et lui risque peut-être d’avoir besoin d’une carte après. Ça, je peux te le dire. »&lt;/a&gt; Des intimidations d’une violence digne d’un autocrate autoritaire menaçant un journaliste de le rendre handicapé. Plus largement, Jil Theunissen rappelle dans le rapport 2025 de la Ligue des droits humains que :&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« Ces pressions récurrentes et communes à la majorité des rédactions contribuent à créer un climat d’autocensure dans le chef des médias et journalistes, impactant l’info que reçoit, ou pas, le public. Elles alimentent aussi un climat de suspicion à l’égard des médias, du journalisme et des balises déontologiques contribuant à leur discrédit et leur fragilisation.» Bouchez a réitéré tout récemment en re-partageant un tweet qualifiant les journalistes du service public de « fonctionnaires-militants-gestapistes » avant de réclamer, à l’instar de la droite française, une commission parlementaire sur l’audiovisuel de service public &lt;a href=&quot;https://www.rtbf.be/article/georges-louis-bouchez-demande-une-commission-parlementaire-sur-l-audiovisuel-de-service-public-pour-reequilibrer-les-conditions-de-concurrence-11672536&quot;&gt;dans le but de remettre en cause&lt;/a&gt; la prétendue idéologie de la chaîne, de réévaluer l’équité des conditions de concurrence et de s’assurer de la bonne utilisation des fonds publics.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces attaques ne proviennent d’ailleurs pas uniquement de la sphère politique. Vincent Bolloré a lui aussi eu recours à des méthodes d’intimidation à l’encontre de la presse indépendante belge en 2019 en s’attaquant à &lt;em&gt;Médor&lt;/em&gt; suite à l’enquête du magazine sur des plantations de Socfin au Cambodge. La société détenue par le groupe Bolloré et Hubert Fabri a attaqué le trimestriel en justice au Luxembourg, entraînant six ans de procédure coûteuse et stressante s’étant soldée par un non-lieu pour prescription. &lt;a href=&quot;https://medor.coop/communique-quand-socfin-bollore-et-fabri-attaque-medor/&quot;&gt;Médor qualifie d’ailleurs cette action de « procédure-bâillon » &lt;/a&gt;estimant qu’elle visait avant tout à épuiser et à intimider afin d’empêcher le magazine de poursuivre son travail d’investigation, dans un rapport de force largement déséquilibré entre une multinationale et un média indépendant.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;« J’ai l’impression que dans la nouvelle génération, il y a quand même beaucoup de gauchos »&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Le timing est pour le moins troublant. Au moment où je termine cet article, &lt;a href=&quot;https://www.instagram.com/reel/DUIwG-6DnX8/&quot;&gt;une vidéo &lt;/a&gt;particulièrement inquiétante commence à circuler sur les réseaux sociaux. On y voit la ministre des Médias, Jacqueline Galant (MR), aux côtés de Georges-Louis Bouchez (décidément), prenant la parole lors d’une conférence organisée par le Mouvement Réformateur à Walhain, dans le Brabant wallon. Interrogée sur les médias de service public et sur les récents changements au sein de la direction de la RTBF, celle qui est pourtant censée se porter garante de la liberté de la presse déclare :&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« On espère évidemment qu’avec ces deux changements, on pourra apporter une ligne un peu différente qui ira de l’autre côté de l’échiquier politique » avant de continuer en affirmant au sujet des journalistes :  « J’ai l’impression que dans la nouvelle génération, il y a quand même beaucoup de gauchos. »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une prise de position qui entérine l’idée d’une ingérence politique directe dans un pilier démocratique fondamental et qui s’inscrit pleinement dans un mouvement d’orientation idéologique de l’information. Très rapidement, la RTBF et la Société des journalistes publient un communiqué de presse dénonçant fermement ces propos et réaffirmant leur engagement en faveur d’une information rigoureuse, indépendante et respectueuse de la liberté de la presse.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’un point de vue global, les attaques répétées contre la justice ou le secteur associatif traduisent d’une volonté de fragiliser toute organisation susceptible d’exercer un rapport de force face à un pouvoir désireux de disposer d’organes les plus dociles et les moins contestataires possible.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La Belgique francophone, encore relativement protégée de médias directement aux mains de milliardaires porteurs d’idéologies d’extrême droite grâce à l’héritage du cordon sanitaire, subit néanmoins certains assauts, venus à la fois de l’extérieur de ses frontières et de l’intérieur même de sa classe politique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il est par ailleurs important de rappeler que le paysage médiatique belge n’a pas échappé, lui non plus et depuis plusieurs années, à un mouvement plus large de droitisation des discours et des cadres du débat public. Mais la crise que traverse aujourd’hui le secteur atteint une ampleur inédite, dans un contexte européen où l’exemple français a montré à quelle vitesse l’équilibre peut se rompre, et combien il devient ensuite difficile de le rétablir. Autant de raisons pour que celles et ceux qui font vivre les médias prennent la mesure de ce qui est en train de se jouer, et y opposent une réponse à la hauteur.&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/cinema-francais
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</content:encoded><category>Économie</category><category>International</category><category>Médias</category><author>Jules Adam Mendras</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>“La cuisine est un espace de lutte” – entretien avec Charlotte Polifonte</title><link>https://frustrationmagazine.fr/charlotte-polifonte/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/charlotte-polifonte/</guid><description>&lt;p&gt;À l’occasion de la projection du documentaire The Last Pig qui montre un éleveur de cochons ne supportant plus de les envoyer à l’abattoir, et de la tenue d’une table ronde sur “la viande dans la crise du vivant”, au Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH) à Genève, où Frustration magazine [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 24 Mar 2026 10:32:19 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;À l’occasion de la projection du documentaire &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=KMIkZ-H7kD4&quot;&gt;&lt;em&gt;The Last Pig&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt; &lt;/em&gt;qui montre un éleveur de cochons ne supportant plus de les envoyer à l’abattoir, et de la tenue d’une table ronde sur “&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=aobnf3Gnnys&quot;&gt;la viande dans la crise du vivant”&lt;/a&gt;, au Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH) à Genève, où Frustration magazine était présent, nous avons eu la chance de nous entretenir avec Charlotte Polifonte, cheffe afrovégane guadeloupéenne, plus connue sous le nom de @mangeuse_dherbe sur Instagram. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Le film The Last Pig raconte l’histoire d’un éleveur qui, après des années à élever des cochons, ne supporte plus de les envoyer à l’abattoir. Est-ce que vous pensez que c’est un symptôme ? Qu’on assiste à un changement dans notre rapport aux animaux ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je pense que le fait qu’il y ait de plus en plus de reconversions – qu’elles soient valorisées, accompagnées – témoigne quand même de prises de conscience. Il y a cet éleveur, bien sûr, mais aussi des personnes qui travaillaient dans les cirques, ou dans d’autres secteurs en lien avec les animaux, et qui, à un moment donné, ont pris conscience.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Traditionnellement, on entretient beaucoup l’idée que tout ça est normal, nécessaire – presque un travail patriotique, au service du village, des gens, à condition de “bien faire les choses”. Mais je pense qu’avec tout ce qui se passe – notamment les mouvements animalistes – cette illusion commence à devenir plus perméable. Elle protégeait une forme de dissonance cognitive, sans doute la leur aussi.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Donc oui, j’espère que c’est un signe de changement. J’espère.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous insistez sur l’histoire coloniale de l’alimentation dans les Caraïbes. Comment des dispositifs comme le Code Noir, qui organisait l’esclavage dans les colonies françaises en définissant les droits des maîtres et en privant les personnes esclavisées de liberté et de droits fondamentaux, ont-ils façonné durablement les pratiques alimentaires dans ces territoires ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le Code Noir régit la manière dont on organise la captivité des personnes esclavisées : les châtiments, les conditions de vie, les vêtements… et aussi l’alimentation à laquelle elles ont accès. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Ce qui est intéressant, c’est que la plupart des personnes esclavisées n’avaient même pas la quantité de nourriture nécessaire à leur survie, qu’elle soit végétale ou non. Elles ont donc dû subvenir elles-mêmes à leurs besoins, notamment à travers ce qu’on appelle le “jardin créole” — un terme que je n’aime pas, je préfère parler de “jardin guadeloupéen”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces jardins permettaient d’assurer une certaine autonomie : apport en protéines végétales, pharmacopée (&lt;em&gt;ndlr : l’ensemble des remèdes (plantes, substances, médicaments) utilisés pour soigner, ainsi que les règles qui encadrent leur préparation et leur usage&lt;/em&gt;) , formes de permaculture (ndlr : &lt;em&gt;une manière de concevoir des systèmes agricoles et des modes de vie durables en s’inspirant du fonctionnement de la nature, pour produire en respectant les équilibres écologiques&lt;/em&gt;)… Le dimanche, elles pouvaient s’en occuper pour compléter leur alimentation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais dans le Code Noir, on voit aussi autre chose : les aliments recommandés pour les personnes esclavisées sont en grande partie des produits d’importation. Et ça, c’est fondamental. Quand on sait qu’en Guadeloupe et dans les Antilles françaises, l’importation alimentaire est passée, ces cinquante dernières années, d’environ 30 % à 80 %, on comprend que cette dépendance s’inscrit dans une histoire longue, liée à des logiques d’asservissement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On a ainsi façonné des populations dont les goûts, le “palais”, ont été en partie dictés par la métropole et le système colonial. Parmi ces aliments, il y avait le cochon salé — souvent les morceaux les moins nobles, comme les pieds ou la queue — ou encore la morue.La morue n’est pas du tout un poisson endémique (&lt;em&gt;ndlr : qui est propre à une région précise et qu’on ne trouve nulle part ailleurs)&lt;/em&gt; de la Caraïbe : c’est un poisson d’eau froide, importé. Elle a été massivement exploitée pendant la période esclavagiste — on parlait même d’“or blanc” — au point de provoquer un véritable écocide.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que je trouve frappant, c’est que le Code Noir, en plus d’organiser la cruauté et la déshumanisation, impose aussi une forme de rapport à la nourriture. En quelque sorte, on décide non seulement que vous allez manger, mais aussi &lt;em&gt;quoi&lt;/em&gt;, et même &lt;em&gt;comment cela va devenir votre identité&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Aujourd’hui encore, dire “la morue, c’est local” montre à quel point cette construction a été intériorisée, alors même qu’elle ne correspond pas à une réalité endémique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela crée une forme de tension interne : comment se libérer d’un système, quand ce qui constitue notre mémoire affective, notre identité – notre “madeleine de Proust” – est en partie le produit de ce système, et dépend encore de lui ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous défendez un “afro véganisme” et un “antispécisme décolonial”.  En quoi cette approche diffère-t-elle du véganisme (un mode de vie qui évite tous les produits d’origine animale – viande, lait, œufs, miel, cuir…- à la fois dans l’alimentation et dans les autres aspects de la vie), et de l’antispécisme (qui affirme que les intérêts des animaux doivent être pris en compte de la même manière que ceux des humains, et que la discrimination basée sur l’espèce -comme manger ou exploiter des animaux simplement parce qu’ils ne sont pas humains- n’est pas justifiable) plus dominants dans les pays occidentaux ? Qu’est-ce que cela signifie concrètement dans votre pratique et dans votre manière de transmettre la cuisine ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’afrovéganisme, pour moi, c’est une pratique décoloniale centrée sur l’alimentation. C’est aussi une manière de revendiquer que le véganisme n’est pas une invention occidentale ou “blanche” : les peuples colonisés avaient déjà, bien avant, des pratiques alimentaires très largement végétales, même si elles n’étaient pas toujours strictement végétaliennes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Par exemple, le peuple natif de Guadeloupe, les Kalinagos, signifie littéralement “mangeurs de manioc”. Ça dit déjà beaucoup. On retrouve aussi, dans de nombreuses cultures africaines, un rapport à la viande qui n’était pas associé à la richesse. Aujourd’hui, manger de la viande est souvent perçu comme un signe d’ascension sociale, alors qu’historiquement, ce n’était pas le cas. Dire “on ne mange pas de viande parce qu’on est pauvres”, c’est une inversion complète des paradigmes.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Manioc – Crédit : Par Pacocreat — Travail personnel, CC BY-SA 4.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Dans des territoires comme la Guadeloupe, où l’on est dans une forme d’abondance naturelle, où tout pousse, il n’y a pas de nécessité structurelle à manger des animaux. Les questions de dépendance alimentaire relèvent donc aussi de choix politiques. L’afrovéganisme, c’est revenir à ces héritages, à ces goûts, à ces savoirs, mais aussi à des cosmogonies (&lt;em&gt;ndlr : des récits ou théories qui expliquent l’origine et la création du monde&lt;/em&gt;) qui proposent d’autres rapports au vivant.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Par exemple, là où certaines approches occidentales vont développer une forme d’empathie parfois infantilisante envers les animaux — “c’est un bébé, il faut le protéger” —, dans des cultures comme celle du vaudou en Haïti, ou dans certaines cultures du Bénin, l’animal est plutôt envisagé comme un enseignant. On est dans un rapport plus horizontal, moins dans la possession ou la projection affective, et ça ouvre d’autres manières de penser la coexistence.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’antispécisme décolonial, c’est aussi porter un regard critique sur certains discours dominants, souvent très occidentaux, qui se contentent de dire “il ne faut pas manger d’animaux” sans prendre en compte les histoires, les contextes, les héritages. Il y a parfois des arguments un peu simplistes. À l’inverse, des traditions de peuples autochtones servent parfois à justifier la consommation de viande aujourd’hui, alors même que les conditions n’ont rien à voir. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Moi, je m’appuie justement sur ces héritages pour montrer que si l’on voulait vraiment respecter ces cosmogonies, la conclusion serait souvent de ne pas consommer d’animaux dans nos sociétés actuelles. Nous ne sommes pas dans des situations de survie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans certaines traditions, chasser ou consommer un animal implique un coût symbolique extrêmement fort. Je pense par exemple à certains récits, comme celui de Glouscap, une cosmogonie des Premières Nations (&lt;em&gt;ndlr : les peuples autochtones du Canada qui étaient présents sur le territoire bien avant l’arrivée des Européens&lt;/em&gt;), où le fait de tuer un animal est mis en équivalence avec le sacrifice d’un proche : pour pouvoir manger de la viande, sa grand-mère doit accepter de sacrifier son frère et que celui-ci devienne métamorphe. On retrouve aussi en Guadeloupe des récits de métamorphose, le &lt;em&gt;mofwazé&lt;/em&gt;. Ce que ces récits racontent, c’est que la consommation animale engage une responsabilité immense, émotionnelle, spirituelle – très loin de ce que nous vivons aujourd’hui.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces cosmogonies peuvent paraître spécistes à première vue, mais elles posent en réalité une question essentielle : comment vivre en harmonie avec le vivant ? Or aujourd’hui, cette harmonie n’existe pas. Donc si l’on veut vraiment honorer ces héritages, peut-être que la position la plus cohérente, c’est justement de ne pas manger d’animaux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Il m’a semblé que pendant la table ronde vous aviez une critique du terme “antispécisme” ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je ne dis pas “véganisme décolonial”, mais “afrovéganisme”. Mon antispécisme est décolonial, parce que l’antispécisme, tel qu’il est souvent pensé, a besoin d’être décolonisé. C’est un espace qui peut parfois être un peu élitiste, un peu fermé, et pas toujours très accessible – notamment parce qu’il est largement porté par des personnes très blanches. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour moi, l’antispécisme décolonial, c’est vraiment se dire : il y a quelque chose de très intéressant là-dedans, mais pour que ça fonctionne dans la vie réelle, il faut en retirer le côté domination, appropriation, élitisme à tous les niveaux. Si on réussit ce “switch”, on attaque un des bastions de ce système de domination.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Souvent, l’antispécisme classique fonctionne très bien sur le papier, mais dans la vraie vie, il peut sembler un peu abstrait ou étrange. Le rendre décolonial, populaire, féministe ou écoféministe (&lt;em&gt;ndlr : un courant de pensée qui relie la lutte pour les droits des femmes à la protection de la nature, en montrant que l’oppression des femmes et la destruction de l’environnement sont souvent liées dans les sociétés patriarcales&lt;/em&gt;) , c’est ce qui peut le rendre à la fois plus fort, plus audible et plus acceptable pour un public plus large.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Un problème qu’on a dans beaucoup de sphères militantes : ce côté très aristocratique, universitaire, qui marque une distance. C’est aussi quelque chose auquel on réfléchit pas mal à Frustration qui est un journal “marxiste” à la base, mais on constate le même problème avec des “revues communistes” où on ne sait pas à qui elles s’adressent. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le résultat, c’est que beaucoup de choses deviennent incompréhensibles, ça donne mal à la tête. Mon père donne un exemple assez simple : quand il dit aux gens, “oui, ma fille est végane parce qu’elle a compris que les animaux, ce sont ses petits frères”, ça peut sembler étrange dit comme ça, mais en deux secondes, c’est parfaitement pertinent. Oui, ce sont mes petits frères. Et ça suffit pour faire sens.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Comment est que pour vous les luttes pour les animaux s’agrègent aux luttes contre les autres oppressions ? Vous faites notamment des liens entre la violence exercée sur les animaux et certaines formes d’exploitation qui ont marqué l’histoire coloniale&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est pour ça que je parle d’“afrovéganisme”. C’est ma définition personnelle, mais pour moi, il est impossible de décorréler les luttes pour les animaux de celles pour les humains, surtout pour les populations afrodescendantes. Pour ces populations, il a déjà été si difficile de “mériter” leur statut d’humain que se concentrer uniquement sur la cause animale sans reconnaître cette histoire serait incomplet. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dire “je reconnais l’animal tel qu’il est” peut être un privilège pour les personnes blanches, parce qu’elles n’ont jamais, ou rarement, été remises en question dans leur humanité ou dans leurs droits. Mais nous, qui avons été considérés comme des biens meubles et assimilés à des animaux, portons des traumatismes profonds qui demandent une guérison particulière vis-à-vis du vivant.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces traumatismes peuvent nous permettre de comprendre certaines dynamiques, par exemple les méthodes de la plantation coloniale, qui ont des points communs avec celles d’abattage et d’exploitation animale. Il est problématique qu’une personne blanche s’exprime sur ces liens sans avoir vécu cette histoire, mais il est aussi essentiel que ceux qui la vivent puissent analyser cette violence dans leur chair. Même aujourd’hui, en Guadeloupe, je vois beaucoup d’abus sur les chiens. Il ne s’agit pas seulement de peur ou de rejet : c’est un lien profond avec la terre et avec l’histoire coloniale, puisque les chiens étaient utilisés contre les personnes esclavisées, c’est une mémoire du corps qui reste vivante.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour moi, aucune population ne peut mieux comprendre la captivité que les Antillais. Nous avons été confrontés à l’exploitation systémique. Les exemples sont partout, comme les muselières ou les clochettes posées sur les animaux et, historiquement, sur certaines personnes esclavisées. Je pense aussi à toutes ces représentations, notamment dans le cinéma, où on nous présente parfois des maîtres “gentils”. On trouve des ressemblances dans les représentations sur l’élevage : “je t’exploite, je te caresse, mais ta chair doit me rapporter, sinon ce n’est pas rentable”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous réinventez la cuisine caribéenne en version végétale. Comment faites-vous de la cuisine un espace de lutte politique ? Est-ce que c’en est un ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Oui, c’en est un. Pour moi, la cuisine est un prétexte : un moyen d’adoucir les cœurs tout en m’engouffrant violemment. C’est une manière de dire à ma communauté : “ne vous inquiétez pas, je vous parle à vous” pour ensuite aborder des changements qui peuvent sembler radicaux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Parce que changer, ça peut être violent, surtout pour une communauté qui a déjà tant perdu. On a perdu le rapport à notre corps, à notre phénotype (&lt;em&gt;ndlr : l’ensemble des caractéristiques observables d’un organisme qui résultent de l’interaction entre son génétique et son environnement&lt;/em&gt;), nos représentations ne sont pas les nôtres, parfois on a perdu notre religion, notre langue… notre “nous”. Et ce qui reste souvent, c’est la musique et la nourriture. Mais même ça, on nous dit qu’il faut le remettre en question. C’est hyper violent identitairement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La nourriture, c’est la famille, c’est l’émotionnel. Alors quand je dis : “regardez, vous n’allez pas perdre vos goûts, vous allez pouvoir retrouver l’aspect traditionnel, la popotte de maman, pas de problème, maintenant on va parler”, c’est une manière de guider le changement sans tout arracher d’un coup. C’est comme refaire un lino : si le lino est moche, on peut l’enlever mais sous la surface, j’ai gardé la même base. Vous pouvez encore marcher dessus, et on peut aller un peu plus loin, étape par étape.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je propose des produits qui ressemblent parfois au goût de la viande car le problème n’est pas le goût de la viande. En réalité, dans notre culture, toutes ces saveurs ne viennent pas de la viande mais des épices, des feuilles, des manières de cuire… On peut donc transformer la cuisine, respecter les traditions et la mémoire gustative, et en même temps opérer une transformation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Mais est-ce qu’on peut changer notre alimentation sans forcément renoncer à nos cultures ? C’est un peu le défi, non ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Oui ! Ce qui me fascine dans le végétal c’est que certaines correspondances sont incroyables. Par exemple, les noix ressemblent à un cerveau et sont bonnes pour le système nerveux, la grenade pour la poitrine… On voit qu’il y a vraiment des liens fascinants.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et dans le végétal, il y a plein d’éléments qui ressemblent à des textures animales : des fibres, de la “chair”, des filaments… On a un panel énorme de choix. Les cœurs de palmiers, la fleur de banane que j’utilise beaucoup, sont filandreux et peuvent rappeler le poisson. Le corossol, une fois cuit quand il est encore vert, devient fin et délicat. Les champignons sont bluffants par leur variété et leur texture.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Corossol. Crédit : Par Muhammad Mahdi Karim — Travail personnel, GFDL 1.2&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce que je trouve incroyable, c’est que la nature nous offre toutes les possibilités dans le règne végétal : créer quelque chose qui ressemble à la viande ou au poisson, ou quelque chose de complètement différent. L’étendue de créativité est infinie. Et pour moi, c’est ça qui permet de transformer notre alimentation tout en restant profondément connectés à notre culture et à nos traditions.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Le véganisme met beaucoup de gens face à leur mauvaise conscience, c’est ce qui fait qu’il est parfois assimilé à une volonté de culpabilisation. Comment on appréhende cela ?  Quand vous discutez avec des personnes très attachées à la viande pour des raisons culturelles ou familiales, on sait à quel point ce sujet peut être rapidement conflictuel,  comment faites-vous ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Parfois, c’est vrai, c’est très ancré, c’est compliqué. Mais pour moi, la culpabilité n’est pas un mal : elle est même nécessaire. Ce qu’on appelle la honte dans notre société, dans d’autres modèles, ça s’appelle simplement la responsabilité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le confort empêche la révolution. Si on veut vraiment changer, il faut accepter un certain inconfort. La culpabilité est la première étape vers la réparation et le changement. Cela permet d’établir un lien émotionnel et conscient avec la réalité de ce que l’on fait. J’ai déjà vu des gens regarder des documentaires comme &lt;em&gt;Cowspiracy&lt;/em&gt; ou des vidéos de L214, tout en continuant à manger de la viande, sans que ça ne crée ni culpabilité ni honte. C’est inquiétant. Cela révèle une distance émotionnelle extrême, presque sociopathique : certaines personnes ne ressentent rien face à la souffrance animale, et ne développent pas l’empathie nécessaire. Ressentir, même si c’est inconfortable, est fondamental. L’inconfort crée la révolution. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour amener les gens à réfléchir, j’utilise plusieurs leviers :&lt;br /&gt;– Le levier éthologique (&lt;em&gt;ndlr: qui concerne l’étude du comportement des animaux, souvent dans leur milieu naturel, et les principes qui le régissent&lt;/em&gt;) : rappeler que l’animal nous ressemble, qu’il est sentient (&lt;em&gt;ndlr :  qui est capable de ressentir des sensations ou des émotions, donc conscient de ce qu’il éprouve)&lt;/em&gt; . Ce n’est pas toujours très efficace seul, mais ça aide à recentrer le débat sur le vivant.&lt;br /&gt;– Le levier décolonial et émotionnel : je montre que, en consommant certains produits, les gens deviennent, en quelque sorte, des agents du système colonial. Par exemple, le poulet vendu ici a souvent été traité avec de la javel ou du formol, ce qui impacte la santé des populations locales. On met le doigt sur “l’outil de qui ?” : qui bénéficie réellement de cette exploitation ?&lt;br /&gt;–  Le levier santé et vulnérabilité : beaucoup de personnes prennent conscience des risques sanitaires – cancers, absence de transparence – ce qui leur parle directement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces différents angles – éthique animale, héritage colonial, santé – permettent de toucher les gens là où ça résonne le plus. C’est un panel que j’utilise selon la personne et le contexte.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;En parlant de la santé et d’empoisonnement, vous avez parlé pendant la table ronde de la chlordécone, ce pesticide très toxique qui a été utilisé dans les plantations de bananes aux Antilles et qui contamine durablement les sols et peut provoquer des cancers et d’autres troubles de santé.  &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quand je parlais du “problème de paradigme” à la conférence, je voulais dire que c’est tout le système qu’il faut déconstruire. Ce système empoisonne la terre, les animaux, les humains, et ne se soucie pas de l’avenir. C’est fascinant que les occidentaux créent des films d’apocalypse alors qu’ils produisent eux-mêmes l’apocalypse. Et ces films mettent souvent en scène un “nous” face à la nature, alors qu’en réalité, ce sont des groupes précis d’humains – des parasites de la planète – qui sont responsables.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La chlordécone illustre parfaitement cela : pour s’enrichir, pour faire accepter à la population un produit totalement étranger à la terre locale, on a contaminé les sols et les écosystèmes. C’est purement colonial, comme l’introduction de cocotiers sur certaines plages : ces arbres ne sont pas endémiques, ils consomment beaucoup d’eau et contribuent à l’érosion des sols.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est le même principe avec d’autres introductions : des bambous, des animaux pour chasser certains serpents, des castors dans des milieux où ils n’existaient pas… Ces interventions bouleversent complètement les écosystèmes. Ce n’est pas la faute des castors ou des insectes : ce sont des êtres vivants qui font leur travail. Le charançon, par exemple, est un ravageur naturel qui fait simplement son rôle dans les champs de banane. Il ne comprend pas pourquoi il y a cette culture artificielle. Et parfois il est même mignon, il fait des petits calins après l’accouplement ! D’autres ne se donnent pas ce mal…(&lt;em&gt;rires&lt;/em&gt;)&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La plante ne se soumet pas forcément. Et l’État colonial non plus ne s’adapte pas : il veut soumettre, produire toujours plus, au prix de tout. Même si la terre est détruite, même si l’eau devient impropre à la consommation… est-ce qu’ils se rendent compte ? L’air est pollué… La pérennité du projet est nulle. Et ça, on le voit avec la chlordécone, mais aussi dans la gestion générale des Outre-mer : manque d’eau potable, populations exposées à des produits chimiques, plus haut taux de cancer de la prostate au monde en Guadeloupe…On est une petite goutte dans l’océan mais les impacts chimiques nous touchent profondément, et ce n’est pas seulement un problème d’environnement : il y a aussi l’absence de recherche sur la santé des femmes, sur d’autres pathologies. Des associations comme Kimbé Rèd mènent des actions pour demander des réparations concrètes : accès à l’eau potable, respect des droits humains à égalité avec la métropole… Si l’on n’est soi-disant plus une colonie et qu’on fait partie de la France, on devrait avoir ces droits.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Tout cela pose des questions sur l’antispécisme : qui est considéré comme humain, et qui ne l’est pas vraiment ? Il existe encore des “sous-humains” parmi les humains, c’est exactement ce que ces systèmes reproduisent. Par exemple, la France, par une “clause coloniale” encore en vigueur, peut légalement refuser certains droits aux populations d’Outre-mer. On nous promet depuis des années de supprimer cette clause : rien n’a bougé. Pendant ce temps, le pillage continue.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et ce système n’est pas limité à la Guadeloupe : la Guyane, la Martinique, la Polynésie, la &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/nouvelle-caledonie-revolte-kanak-colonialisme-francais/&quot;&gt;Kanaky&lt;/a&gt;, c’est pareil. Un système qui dévore le monde et empoisonne les populations. Et quand on regarde plus globalement, les impacts environnementaux touchent d’abord les racisés, puis remontent aux classes ouvrières blanches et ainsi de suite : tout le monde finit par être concerné. Il n’y a pas de “planète B”. Ce privilège de certains, qui se sentent en sécurité dans leur confort, est totalement éphémère et illusoire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous parliez aussi du rôle des békés s’agissant de la chlordécone, ces descendants des colons blancs qui se sont installés dans les Antilles françaises (Guadeloupe, Martinique)&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce sont eux qui ont le monopole de la banane. Bien sûr, il y a aussi des personnes noires dans le secteur, mais ceux qui ont introduit ce pesticide – alors qu’il était interdit – font partie de ce petit groupe qui contrôle la production et les profits.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je vous invite à regarder le compte Instagram &lt;em&gt;Bananes de la Guadeloupe&lt;/em&gt; : c’est frappant, il y a que des blancs qui exposent ça… c’est incroyable. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils se sentent dans leur bon droit, qu’on leur a accordé ce “no limit”. Preuve en est : certains, comme Bernard Hayot, ont reçu la Légion d’honneur.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pendant ce temps, ces mêmes acteurs fixent des prix de manière absurde : du papier toilette à 17 euros, des bouteilles d’huile d’olive à 20 euros. Et, en plus, ils sont récompensés pour ça. Quand j’ai vu ça, je n’étais même pas en colère : au moins ils se reconnaissent entre eux. Stop à l’hypocrisie : ils valident et soutiennent ce système.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et puis, pendant ce temps, il n’y a toujours pas de réparation pour les populations locales. Sur &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/petition-duplomb&quot;&gt;la loi Duplomb&lt;/a&gt;, par exemple, certains se sont réveillés et ont fait des démarches — et ils ont obtenu des réparations. Alors que les Antillais, malgré leurs démarches, n’ont toujours rien reçu.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Ce serait quoi le genre de réparations que vous trouveriez intéressantes ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Déjà, sur le plan médical et sanitaire : il faut accompagner et financer des mesures concrètes. Mais je dirais même aller plus loin que le simple financement. Prenons quelque chose de tout simple : donner de l’eau potable. C’est fou qu’on doive encore payer pour de l’eau qui est restée au soleil, bourrée de microplastiques. Chlordécone ou microplastiques ? Choisis ton poison ! Comment se fait-il qu’on n’ait pas déjà des packs d’eau, distribués comme une sorte de sécurité sociale alimentaire par foyer ? Rien que ça, ce serait énorme. On est dans un pays chaud : on boit tout le temps, et ça génère des factures énormes alors que c’est eux qui ont empoisonné notre terre. C’est atroce. Et ce n’est pas tout : il faudrait un système de filtration pour chaque foyer. Des filtres pour filtrer l’eau de pluie ou du robinet. Installer des citernes, des filtres au robinet : juste un effort… mais pour l’instant, zéro effort ! Moi, je suis équipée, mais j’ai tout acheté moi-même. Sinon, on se retrouve avec de l’eau en bouteille qui a chauffé au soleil. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un entretien réalisé par Rob Grams le 15 mars 2026&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Écologie</category><category>Entretien</category><category>Santé &amp; Psycho</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Nos vêtements sont trop chers (ou faits par des esclaves) I Nicolas Framont Dans le cockpit #74 – CaminoTV</title><link>https://frustrationmagazine.fr/vetements/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/vetements/</guid><description>&lt;p&gt;Description Dans le cockpit &amp;#8211; CaminoTV : « Parler de swag avec un sociologue, Bourdieu n&amp;rsquo;y aurait jamais pensé : on a pris 2h avec Nicolas Framont pour repenser nos industries textiles pour respecter plus les humains et avoir de meilleurs produits qui détruisent moins la planète. »&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 23 Mar 2026 12:14:33 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Dans le cockpit – CaminoTV : « Parler de swag avec un sociologue, Bourdieu n’y aurait jamais pensé : on a pris 2h avec Nicolas Framont pour repenser nos industries textiles pour respecter plus les humains et avoir de meilleurs produits qui détruisent moins la planète. »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Écologie</category><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>Travail</category><category>Vidéo</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Carburants : la hausse des prix n’a rien d’inéluctable</title><link>https://frustrationmagazine.fr/carburants-la-hausse-des-prix-na-rien-dineluctable/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/carburants-la-hausse-des-prix-na-rien-dineluctable/</guid><description>&lt;p&gt;Peu après le début de la guerre en Iran, le diesel a dépassé les 2 euros le litre en moyenne en France, tandis que l’essence en est très proche. Le carburant représente une part de plus en plus importante du pouvoir d’achat des Français obligés de prendre leur voiture pour aller travailler ou pour se [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 23 Mar 2026 10:54:31 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Peu après le début de la guerre en Iran, le diesel a dépassé les 2 euros le litre en moyenne en France, tandis que l’essence en est très proche. Le carburant représente une part de plus en plus importante du pouvoir d’achat des Français obligés de prendre leur voiture pour aller travailler ou pour se déplacer dans des régions dont les transports publics sont sinistrés. Mais comment une guerre à des milliers de kilomètres d’ici peut-elle aboutir quasi immédiatement à une dégradation de nos conditions de vie ? La hausse des carburants observée en France ne peut être réduite à un simple effet mécanique de la guerre : elle résulte d’un système complexe de formation des prix où s’entremêlent marchés mondiaux, stratégies industrielles et fiscalité nationale. Il serait tout à fait possible de faire autrement. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les trois quarts des Français prennent leur voiture pour aller travailler.&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/15/prix-des-carburants-quand-on-est-tres-juste-la-moindre-depense-qui-augmente-on-le-sent-fort_6671284_3234.html&quot;&gt; 45% d’entre eux n’ont pas d’autres solutions&lt;/a&gt; et si on se concentre sur les personnes vivant en-dehors des grands pôles urbains c’est 70% d’entre eux qui ne peuvent pas faire autrement. Toute hausse du prix du carburant est donc vécue dramatiquement par beaucoup de Français ayant des faibles revenus, le montant dépensé en essence dépassant souvent les 150 euros mensuels.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le carburant vendu dans les stations-service françaises provient du pétrole brut. Son prix est fixé sur des marchés internationaux où s’échangent chaque jour des millions de barils. Lorsque les tensions géopolitiques augmentent, et en particulier en cas de guerre, les investisseurs anticipent un risque de diminution de l’offre de pétrole en circulation. Le détroit d’Ormuz, par exemple, voit transiter &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/le-detroit-d-ormuz-ou-transite-20-du-petrole-mondial-est-il-si-crucial-pour-l-europe_7867889.html&quot;&gt;près d’un cinquième du pétrole mondial (produit par l’Iran, le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite).&lt;/a&gt; Toute menace sur ce passage stratégique fait grimper les prix. Le prix du pétrole augmente fortement lorsqu’il y a davantage de demande des raffineries (qui transforment le pétrole brut en carburant) que d’offre (quantité de pétrole disponible sur le marché mondial). Cette hausse est ensuite transmise aux produits raffinés (essence, diesel, kérosène).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Depuis la sortie de la période des confinements dus au Covid, la demande mondiale de pétrole reste élevée. Dans le même temps, l’offre est influencée par les décisions des grands pays producteurs. L’OPEP (organisation créée en 1960 qui regroupe des pays producteurs de pétrole, principalement au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud) et ses alliés regroupés dans OPEP+ (même alliance mais élargie à la Russie notamment) contrôlent une part importante de la production mondiale et ajustent régulièrement leurs volumes pour influencer les prix. Lorsque ces pays limitent leur production, l’offre mondiale diminue et les prix ont tendance à augmenter. Les distributeurs et les stations-service ajustent alors leurs prix, parfois avant même que les perturbations physiques ne se matérialisent. Les marchés pétroliers fonctionnent en effet largement sur l’anticipation.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Les profits ne sont pas forcément là où on le croit&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Mais comment les prix peuvent-ils augmenter si vite alors que les compagnies pétrolières disposent de stocks achetés avant la hausse ? Cela tient à la logique du « coût de remplacement ». Les compagnies vendent leurs produits pétroliers non pas selon leur coût d’achats, mais selon le prix auquel elles devront racheter la matière première pour renouveler leurs stocks. Si le baril passe de 70 à 100 dollars, l’essence produite avec du pétrole acheté à 70 sera néanmoins vendue comme si elle devait être remplacée à 100.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Entre le baril extrait et le litre vendu à la pompe, plusieurs étapes interviennent. Le pétrole doit être transporté, raffiné puis distribué. Les marges commerciales des stations-services, contrairement à une idée répandue, restent relativement faibles (entre 1 et 5 centimes par litre) notamment pour les grandes surfaces qui utilisent souvent le carburant comme produit d’appel. Les profits les plus importants se situent souvent en amont, dans la production pétrolière, et dans une moindre mesure dans le raffinage.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La fiscalité, première composante du prix&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La particularité française tient à la place prépondérante de la fiscalité.&lt;a href=&quot;https://www.vie-publique.fr/fiches/21886-que-sont-les-droits-daccises-sur-les-energies-et-la-ticpe&quot;&gt;Les taxes représentent généralement autour de 60 % du prix payé par l’automobiliste&lt;/a&gt;. Deux prélèvements dominent. D’une part, la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), une taxe qui s’élève à environ 0,67 euro par litre d’essence. D’autre part, la TVA de 20 %, appliquée non seulement au carburant lui-même (c’est celle-ci qui rend l’État profiteur des hausses de prix, car la TICPE elle quant à elle basée sur les volumes vendus), mais également à la TICPE (on est donc taxé sur une taxe). Les recettes issues des carburants représentent chaque année plusieurs dizaines de milliards d’euros et contribuent au financement du budget national, des régions et des infrastructures de transport.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La taxation du carburant s’inscrit depuis plusieurs années également dans les politiques climatiques. En augmentant le coût des énergies fossiles, les pouvoirs publics prétendent encourager la réduction de la consommation de pétrole et la transition vers des alternatives moins carbonées. Mais elles sont profondément injustes : en proportion des revenus elles touchent plus fortement les pauvres, et, bien sûr plus fortement les habitants des zones rurales et périurbaines, où les transports collectifs sont rares. La hausse de la taxe sur le carburant fin 2018 avait été ainsi l’étincelle qui a déclenché le mouvement des Gilets Jaunes, qui avait obtenu le recul du gouvernement en quelques semaines.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Que faire pour baisser les prix ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour le moment, que fait le gouvernement pour baisser les prix ? Pas grand-chose.&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/11/carburants-matignon-etudie-un-plafonnement-des-marges-des-stations-service_6670549_823448.html&quot;&gt; Quelques contrôles de stations-services&lt;/a&gt; pour vérifier que les prix pratiqués correspondent aux prix affichés. Il n’est plus question, comme en 2022-2023, de mettre en place un « bouclier tarifaire »&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/03/15/crise-de-l-energie-la-cour-des-comptes-fustige-le-cout-budgetaire-et-environnemental-des-mesures-de-soutien_6222170_823448.html&quot;&gt; qui avait coûté environ 36 milliard d’euros&lt;/a&gt;. Baisser les taxes, comme le demande le RN, n’est pas non plus une possibilité selon le pouvoir en place, car ça coûterait environ 17 milliards d’euros.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De toute manière, une baisse de taxe se traduit-elle réellement par une baisse du prix pour les consommateurs ? Les exemples passés montrent que ce n’est pas toujours le cas. Lorsqu’un impôt diminue, le bénéfice de la baisse peut être partagé entre consommateurs et entreprises selon le degré de concurrence sur le marché. Une partie peut donc être captée par les marges des producteurs ou des distributeurs. L’exemple de la baisse de la TVA dans la restauration en 2009 a illustré ce phénomène : la réduction fiscale n’avait été que partiellement répercutée sur les prix et les restaurateurs avaient empoché la différence.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Aujourd’hui nous dépendons du bon vouloir des grandes entreprises. TotalEnergies, par exemple, poursuit son plafonnement à 1,99 euros du prix de l’essence qu’elle vend, mais elle l’a choisi volontairement ; ça n’est pas une obligation légale. Les autres acteurs (compagnies pétrolières et distributeurs) n’ont pas instauré de limite durable des prix. Les grandes enseignes de distribution proposent parfois des opérations ponctuelles à prix coûtant, mais l’ensemble du secteur continue de fonctionner selon les mécanismes du marché.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Autour de nous, les autres pays essayent de réagir.&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/13/ces-mesures-prises-par-les-pays-europeens-contre-l-envolee-des-prix-a-la-pompe_6671003_3234.html&quot;&gt;En Allemagne,&lt;/a&gt; le gouvernement a décidé d’encadrer les pratiques des stations-service en limitant les hausses de prix à une seule par jour, pour éviter les augmentations trop fréquentes. En Croatie et en Hongrie, les autorités ont instauré un plafonnement direct des prix à la pompe, en fixant un prix maximum pour l’essence et le diesel. &lt;a href=&quot;https://www.huffingtonpost.fr/economie/article/prix-des-carburants-bloques-taxes-baissees-ces-solutions-utilisees-dans-d-autres-pays-mais-pas-en-france_261390.html&quot;&gt;En Italie&lt;/a&gt;, un système d’« accises mobiles » permet de réduire automatiquement les taxes sur les carburants lorsque les prix augmentent, afin de compenser une partie de la hausse. D’autres pays, comme la Grèce, ont préféré encadrer les marges des distributeurs, en limitant les bénéfices réalisés sur chaque litre vendu, ce qui permet de freiner indirectement la hausse des prix. La France avait pris des mesures similaires pendant la guerre du golfe au début des années 1990. Enfin, certains gouvernements ciblent des secteurs ou des populations spécifiques. En Espagne, des mesures fiscales et des aides sont envisagées pour soutenir les professionnels très dépendants du carburant, comme les transporteurs ou les agriculteurs.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédit photo : ev pour Unsplash&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Notre économie reste dépendante du pétrole, et cette dépendance profite à quelques-uns. À chaque hausse des prix, les grandes entreprises énergétiques augmentent leurs profits, l’État voit ses recettes fiscales augmenter, et des millions de travailleurs en paient le prix. Ceux qui n’ont pas d’alternative à la voiture subissent une contrainte qu’ils n’ont pas choisie. Présenter cette situation comme une fatalité du marché est trompeur. Les prix pourraient être encadrés, les marges plafonnées, les profits lourdement taxés. Les investissements publics pourraient être massivement augmentés pour développer de véritables alternatives : transports collectifs, électrification, infrastructures, etc.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets jaunes a rendu cette réalité visible. Il a apporté une réponse collective à une injustice profonde : derrière le prix du carburant ne se joue pas un refus de la transition écologique, mais le refus d’en payer seuls le coût. Il a imposé dans le débat public une question fondamentale : celle de la dignité matérielle. Les mécanismes qui ont conduit à cette mobilisation sont toujours là ; et sans doute plus puissants encore. Les conditions d’une nouvelle séquence de luttes sociales sont, en réalité, déjà réunies. Elles ne se jouent pas dans les états-majors politiques, ni dans les tractations à géométrie variable autour des élections municipales, où l’on négocie des alliances et des sièges comme s’il s’agissait de répartir un capital politique abstrait. À mesure que les prix montent, l’écart se creuse entre une vie politique absorbée par ses propres intérêts et une réalité sociale qui se durcit, au point que la réponse pourrait, une fois encore, se trouver en dehors des urnes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Guillaume Etiévant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Photos de couverture  : Alan Veas pour Unsplash&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/petrole-maduro
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</content:encoded><category>Désintox</category><category>Économie</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Affaire Pélicot : quand le service public  “truecrimise” les violences sexuelles      </title><link>https://frustrationmagazine.fr/affaire-pelicot-quand-le-service-public-truecrimise-les-violences-sexuelles/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/affaire-pelicot-quand-le-service-public-truecrimise-les-violences-sexuelles/</guid><description>&lt;p&gt;Avec son récent reportage sur l’affaire Pélicot, France Télévisions promettait « tous les détails » de l’affaire. Derrière cette formule digne d’une une de magazine Detective, on décèle déjà une manière bien particulière de traiter les violences sexuelles : les faire tenir comme une histoire. En reprenant les codes du true crime, le service public [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 20 Mar 2026 12:54:05 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avec son récent reportage sur l’affaire Pélicot, France Télévisions promettait &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;« tous les détails » de l’affaire&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;. Derrière cette formule digne d’une une de magazine &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Detective&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;, on décèle déjà une manière bien particulière de traiter les violences sexuelles : les faire tenir comme une histoire. En reprenant les codes du &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;true crime&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;, le service public transforme une affaire de viols en récit captivant et déplace ce qu’on en fait : moins comprendre, plus regarder.&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;T.W : Cet article contient des références explicites à des faits de violence, de violences s*****, de v**** et de soumission chimique. Il est susceptible de heurter la sensibilité des lecteur.ices.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La promesse de voyeurisme : organiser le regard&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le problème du reportage commence avant même son contenu, dans sa manière de se “vendre” et notamment sur youtube. Son titre : &lt;em&gt;« tous les détails de l’affaire qui a glacé la France »&lt;/em&gt;  annonce déjà la couleur : il ne s’agira aucunement ici d’éclairer une affaire ou d’en analyser les enjeux, mais d’en livrer les “détails”, c’est-à-dire d’ouvrir un accès direct à l’horreur, à l’intime et au sordide. Dès les premières secondes, cette logique est confirmée par l’ouverture, qui évoque &lt;em&gt;« une série de viols à la perversité inimaginable »&lt;/em&gt;, une &lt;em&gt;« affaire vertigineuse »&lt;/em&gt;, des &lt;em&gt;« agissements abominables »&lt;/em&gt;. Le programme se présente moins comme une enquête que comme une immersion dans la dimension “spectaculaire” du crime. Informer suppose de sélectionner ce qui permet de comprendre. Ici, la promesse repose sur l’accumulation : plus il y aura de détails, plus le récit sera jugé fort. Or, dans le traitement des violences sexuelles, c’est précisément ce que les recommandations professionnelles déconseillent. &lt;a href=&quot;https://www.unesco.org/en/articles/reporting-violence-against-women-and-girls?&quot;&gt;L’UNESCO appelle à une couverture&lt;/a&gt; &lt;em&gt;« responsible, balanced » (responsable et équilibrée ) &lt;/em&gt;, &lt;em&gt;« free from sensationalism » (sans sensationnalisme)&lt;/em&gt;, rappelant que le rôle du journalisme est d’éclairer des mécanismes, et non pas de produire de la sidération. C’est là que le terme de voyeurisme devient pertinent, à condition de l’entendre comme un dispositif. Il ne dit pas tant de choses des intentions du public, mais il décrit plutôt une manière d’organiser le regard. Mettre en avant &lt;em&gt;« tous les détails »&lt;/em&gt;, c’est orienter la réception : inviter à regarder de plus près, à consommer le détail comme preuve d’authenticité. Dans le cas de l’affaire Pélicot, cela produit un déplacement net : la victime et les violences qu’elle subit deviennent le support d’un regard intensifié, qui cherche à voir toujours davantage.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette logique s’inscrit aussi dans une mise en marché du crime. Sur un espace médiatique saturé, capter l’attention suppose de promettre de l’exclusivité et du choc. &lt;em&gt;« Tous les détails »&lt;/em&gt; fonctionne comme un argument d’appel. Plus on promet les détails et moins on construit le contexte, moins on produit d’analyse.  Et cette logique a des effets politiques : présentées comme des affaires &lt;em&gt;« inimaginables »&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;« vertigineuses »&lt;/em&gt;, les violences sexuelles apparaissent comme des anomalies extrêmes, plutôt que comme des manifestations d’un système de domination largement documenté. C’est pour cela qu’il faut être clair : &lt;em&gt;« tous les détails »&lt;/em&gt; n’est pas une promesse journalistique. C’est une promesse qui capte puis transforme la violence en objet narratif consommable.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La “truecrimisation” : du fait social au récit spectaculaire&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Cette promesse de &lt;em&gt;« tous les détails »&lt;/em&gt; ne s’en tient pas au titre.  Dès l’introduction, le dispositif est posé : &lt;em&gt;« une enquête exceptionnelle que nous allons relater en deux épisodes »&lt;/em&gt;.  Autrement dit, une histoire découpée, pensée pour être suivie, avec un avant, un après, et une progression. Le récit avance alors par paliers : révélations successives, montée dans l’horreur, multiplication des rebondissements. Le vocabulaire lui-même accompagne cette logique : &lt;em&gt;« affaire vertigineuse »&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;« agissements abominables »&lt;/em&gt;  et installe un climat de tension permanente. On nous embarque dans une narration. Et c’est là que ça prolonge directement le problème posé plus haut : à la promesse de “voir plus” s’ajoute une promesse de “suivre”. Regarder ne suffit pas, il faut rester et attendre la suite, être pris dans le déroulé. Le crime non content d’être exposé avec sensationnalisme est placé en intrigue.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce type de construction n’est pas neutre. Il organise notre attention. Chaque élément est agencé pour relancer l’intérêt, produire un effet et maintenir une forme de tension. On reconnaît sans difficulté les mécaniques du &lt;em&gt;true crime&lt;/em&gt; : un genre narratif qui transforme des faits réels, souvent criminels, en récits structurés et captivants, pensés pour retenir le public à travers suspense, rebondissements et dramatisation. Ce qui devrait apparaître comme une réalité sociale à savoir des violences sexuelles inscrites dans des rapports de domination, répétées, rendues possibles par un contexte, devient une histoire à suivre. Un récit avec ses temps forts, ses révélations, presque ses cliffhangers (une fin suspendue qui laisse une situation inachevée pour donner envie de connaître la suite). La “truecrimisation”, c’est exactement ça : un changement de statut. La violence est transposée en un matériau narratif, organisée pour captiver. Plus la forme y prend de la place et plus le fond y recule. Ce qui est en jeu, la banalité des agresseurs, la dimension systémique des violences et j’en passe,  se voit neutralisé. Ne reste alors qu’une intrigue, une histoire qui tient en haleine, et un ton à la limite d’une une du magazine &lt;em&gt;Detective&lt;/em&gt;, dont on regarde les titres sur le kiosque à côté du feu rouge. Le reportage pousse plus loin encore cette logique en mettant en scène les violences elles-mêmes. Certaines séquences décrivent les viols de manière quasi cinématographique : &lt;em&gt;« un homme nu… attouchements… corps amorphe… poupée de chiffon »&lt;/em&gt;  avec une focalisation sur les gestes et les corps qui reconstitue la scène pour le spectateur.  Cette logique passe par l’utilisation d’images issues des propres enregistrements de Dominique Pélicot, notamment celles filmées dans un supermarché où il filme sous les jupes de femmes à leur insu.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces images, qui ont permis la perquisition du domicile des Pélicot et la révélation de l’affaire, sont réintégrées dans le récit comme matériau visuel, prolongeant cette mise en regard du crime. Cette mise en récit produit une forme de reproduction symbolique de la violence et installe une position voyeuriste, où l’on regarde ce qui est en train d’être fait à la victime. Dans le même mouvement, le documentaire consacre un long développement à la figure de Dominique Pélicot, détaillant son enfance, ses traumas, ses frustrations, jusqu’à proposer des explications comme le fait qu’il aurait agi pour &lt;em&gt;« reprendre le contrôle de l’objet d’amour »&lt;/em&gt;.  Le crime est ainsi ramené à une trajectoire individuelle, à une causalité psychologique simplifiée, qui transforme le viol en dérive personnelle plutôt qu’en phénomène social et structurel.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;“Monsieur tout le monde”, mais surtout pas “monsieur problème politique”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le documentaire touche ici à quelque chose de décisif et recule aussitôt. À plusieurs reprises, il insiste sur la banalité des hommes impliqués : &lt;em&gt;« ce sont des personnes d’une banalité affligeante »&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;« monsieur tout le monde »&lt;/em&gt;.  Autrement dit : pas des figures marginales, pas des monstres identifiables, mais des hommes ordinaires, socialement intégrés, invisibles comme tels. Et il faut prendre la mesure de ce que ça implique. Parce que ça vient directement contredire une idée très confortable : celle selon laquelle la violence sexuelle serait le fait d’individus déviants, isolés et/ou anormaux. Le reportage s’arrête exactement à cet endroit, celui depuis lequel il aurait dû partir. Il constate la banalité mais refuse d’en tirer les conséquences. Car si les agresseurs sont ordinaires, alors la question devient immédiatement politique : qu’est-ce qui rend ces violences possibles ? Qu’est-ce qui les rend pensables, tolérables et reproductibles ? Pourquoi des hommes “comme tout le monde” participent-ils à de tels actes ? Mais c’est peine perdue, on aurait voulu y croire en voyant le petit logo “france television” mais non, il ouvre une porte, puis la referme aussitôt. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au fond, le reportage tient deux discours incompatibles : les violeurs sont des hommes “comme tout le monde”, mais ce qu’ils font serait “hors norme”. Et plutôt que de résoudre cette tension, il choisit le confort du spectaculaire. Résultat : ce qui aurait pu être le point de départ d’une analyse vraiment nécessaire sur le service public  (la banalité de la violence masculine – au sens de sa massivité) devient un simple élément de narration, aussitôt recouvert. Sauf qu’ici, tout dans l’affaire dit l’inverse. Le viol conjugal, la soumission chimique, la multiplicité des auteurs, leur banalité sociale : rien de tout cela ne relève de l’exceptionnel. Rien de tout cela n’est extérieur à la société. C’est là que se voit le plus clairement ce que produit la &lt;em&gt;truecrimisation&lt;/em&gt;. À force de raconter les violences sexuelles comme des récits à suspense, on les dépolitise. Le voyeurisme s’installe à travers les détails et les descriptions, la consommation à travers la narration et le rythme sériel, et l’exception devient le cadre dominant : une &lt;em&gt;« affaire hors norme »&lt;/em&gt; qui finit par masquer ce qu’elle révèle pourtant en creux le caractère profondément systémique de ces violences.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le résultat ? Les violences sexuelles ne sont plus abordées comme un phénomène social inscrit dans des rapports de pouvoir, mais comme une suite d’événements à suivre. L’analyse structurelle disparaît au profit de l’intrigue. La banalité des agresseurs est montrée mais n’est jamais pensée. L’exception est martelée, alors même que tout indique l’inverse. Ce basculement produit une forme de dépolitisation. Il transforme des faits systémiques en objets narratifs. Il installe une position de spectateur, où l’on regarde, où l’on suit, où l’on attend. C’est là et bien là que se situe le problème.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;D’autres dispositifs sont possibles&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce traitement n’est pas une fatalité. D’autres formats existent, y compris sur cette affaire, et ils reposent sur des dispositifs très différents. Un dispositif, c’est la manière dont un récit est organisé : qui parle, depuis où, avec quelles images, quel montage, quel rythme. Ce n’est pas un détail technique mais ce qui détermine la place du spectateur, et donc ce qu’il va comprendre, ou non.Dans certains entretiens où Gisèle Pélicot est reçue en face-à-face (notamment chez &lt;a href=&quot;https://youtu.be/1ML_hkYdyzc&quot;&gt;&lt;em&gt;La Grande Librairie&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; et chez &lt;a href=&quot;https://youtu.be/5DQ6r9jPbWE&quot;&gt;&lt;em&gt;Hugo Décrypte&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;) le choix est presque inverse de celui du documentaire. Pas de reconstitution ou tout autre forme d’esthétisation des faits, pas de volonté de “faire voir” les violences. Le dispositif est assez simple : une personne parle, une autre écoute, et la caméra reste à sa place. Ce choix a des effets très concrets. D’abord, il déplace le centre du récit. On ne part plus des faits pour les mettre en scène, mais de la personne qui les a vécus. Ce n’est pas la violence qui structure le récit, c’est la parole. Et ça change complètement ce qui est transmis : on ne voit pas “ce qui s’est passé”, on comprend ce que ça a fait. Ensuite, il rompt avec la logique de reconstitution. Dans le documentaire de France télévision, les scènes sont décrites et parfois “rejouées”. Dans ces formats-là, il n’y a rien à voir ou entendre d’autres que les récits des faits par la victime, mais aussi de leurs impacts concrets. Et c’est précisément ce qui évite de remettre le spectateur dans une position de voyeur. On n’assiste pas à la violence, on écoute quelqu’un qui en parle. Enfin, ce type de dispositif redonne une forme de contrôle à la victime. C’est une personne qui choisit ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas. La parole ne passe plus par une médiation spectaculaire, mais par une présence. C’est certes moins “accrocheur”, moins spectaculaire, moins calibré pour capter l’attention mais c’est aussi beaucoup plus juste. Parce que ça permet de faire autre chose que regarder : ça permet de comprendre, de situer ces violences dans ce qu’elles sont, c’est-à-dire non pas des scènes à voir mais des expériences à écouter et des faits sociaux à penser.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La manière dont on raconte les violences sexuelles engage une responsabilité : celle de ce que l’on rend visible, de ce que l’on laisse dans l’ombre, et de la place que l’on donne à celles et ceux qui les subissent. À travers ces récits, ce sont aussi des cadres de compréhension qui se construisent : soit des violences perçues comme des histoires exceptionnelles à suivre, soit comme des phénomènes sociaux à interroger. À l’heure où ces affaires occupent une place croissante dans l’espace médiatique, la question n’est donc pas seulement de les raconter, mais de savoir comment et dans quel but.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) VILLES, LUTTE DES CLASSES ET CINÉMA ( avec Rob Grams, Farton Bink et Sacha Cerisuelo)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/lutte-des-classes-cinema/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/lutte-des-classes-cinema/</guid><description>&lt;p&gt;Retour en vidéo sur la table ronde « Villes, lutte des classes et cinéma », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Sacha Cerisuelo, responsable éditorial du magazine, cette discussion réunit Rob Grams, co-rédacteur en chef et auteur de « Bourgeois Gaze », ainsi que Farton Bink, [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 20 Mar 2026 10:54:21 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Retour en vidéo sur la table ronde « Villes, lutte des classes et cinéma », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Sacha Cerisuelo, responsable éditorial du magazine, cette discussion réunit Rob Grams, co-rédacteur en chef et auteur de « Bourgeois Gaze », ainsi que Farton Bink, co-rédactrice en chef, autrice et vidéaste chez Frustration. Du “regard bourgeois” qui domine les représentations urbaines à la surreprésentation d’un Paris aisé, en passant par le cinéma de genre et ses imaginaires de la peur, les intervenant·es analysent comment les récits filmiques invisibilisent certaines réalités sociales tout en en construisant d’autres.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Captation vidéo : David Even et Antoine Denis &lt;br /&gt;Post production : Farton Bink&lt;br /&gt;Merci à La Cité Fertile (Pantin) pour son accueil ! Frustration remercie également Amine Snoussi pour l’organisation de cette soirée de rencontres, d’échanges et de concerts !&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/non-violence
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https://frustrationmagazine.fr/villes
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</content:encoded><category>Entretien</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Travail</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Comment le travail influence nos convictions politiques</title><link>https://frustrationmagazine.fr/travail-politique/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/travail-politique/</guid><description>&lt;p&gt;Comment faire changer les idées politiques de ceux qui nous entourent ? Cette question est au cœur de la réflexion de celles et ceux qui prônent un changement de société, et se concentre le plus souvent autour d’une notion à la mode : la bataille culturelle. Par les mots, par les médias, par le retour [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 19 Mar 2026 17:33:21 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment faire changer les idées politiques de ceux qui nous entourent ? Cette question est au cœur de la réflexion de celles et ceux qui prônent un changement de société, et se concentre le plus souvent autour d’une notion à la mode : la bataille culturelle. Par les mots, par les médias, par le retour de “grands récits”, on pourrait parvenir à convaincre les gens de rallier le camp conforme à leurs intérêts de classe, par exemple. Ce que nous dit le sociologue Vivek Chibber &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.monde-diplomatique.fr/2026/02/CHIBBER/69261&quot;&gt;&lt;strong&gt;dans un article récent&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;, c’est que ce tournant culturel du marxisme, de l’action vers les idées, est excessif et inefficace. Il tient grandement au fait que la théorie du changement social est passée des mains du mouvement ouvrier à celui des universitaires, qui ont eu beau jeu de décrire une méthodologie qui leur donne un rôle prépondérant : parler, analyser, produire du discours afin de changer la société. Stratégie largement partagée désormais par les organisations de gauche ou d’extrême-gauche qui, faute d’ancrage suffisant dans la vie quotidienne, s’engagent à “mener la bataille culturelle”. Or, nos convictions politiques (ce que je pense qu’il faut faire collectivement) et nos croyances sociales (ce que je pense qu’il est possible de faire avec mes compatriotes/l’humanité telle qu’elle est), sont bien plus forgées par notre quotidien plutôt qu’au niveau des idées avec lesquelles nous sommes en contact. C’est en fonction de notre expérience de la vie et surtout des autres que nous adhérons à des idéaux politiques plus ou moins égalitaires, plus ou moins libertaires, plus ou moins fascistes. Et l’un des lieux où cette expérience des autres est particulièrement déterminante, c’est le travail. C’est ce que viennent montrer deux études aux résultats particulièrement précieux.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La faible autonomie et le travail de nuit favorisent le vote RN&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans &lt;a href=&quot;https://ires.fr/wp-content/uploads/2024/02/DdT_T_Coutrot_2024_2.pdf&quot;&gt;une étude intitulée “Le bras long du travail”,&lt;/a&gt; l’économiste et statisticien Thomas Coutrot explique le lien fort entre autonomie au travail et comportements électoraux. Concrètement, les résultats de cette enquête au long court, qui croisent conditions de travail et attitude lors des scrutins présidentiel de 2017 et européen de 2019, démontre que l’absence d’autonomie au travail renforce nettement l’abstention aux élections. Quant aux salariés qui votent, c’est la possibilité ou non de s’exprimer sur leur travail dans le cadre de réunions formelles qui contribue à orienter leur vote vers les candidats du centre (macroniste) ou de gauche, et les éloigne du vote RN. Thomas Coutrot montre aussi que les horaires atypiques et la pénibilité physique favorisent le vote RN et défavorisent au contraire le vote macroniste. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le titre de l’étude, “Le bras long du travail”, l’inscrit dans une tradition un peu oubliée d’analyse de l’impact du travail sur la formation de nos idées. Dès Adam Smith, rappelle Thomas Coutrot, des théoriciens du capitalisme s’interrogent sur ce que le travail industriel – répétitif, aliénant, non créatif – produit sur les ouvriers. L’économiste socialiste George Douglas Howard Cole, partisans de l’autogestion, disait au début du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle qu’un “système servile dans l’industrie se reflète inévitablement dans la servilité politique et dans la société civile”. Cette vision fataliste est affinée par la théoricienne féministe Carol Pateman, qui propose la “thèse du débordement” du travail sur le hors-travail. Selon elle, il n’y a qu’en changeant le mode d’organisation du travail et en réduisant la hiérarchie que l’on pourra socialiser la société à agir démocratiquement au quotidien – dans une perspective de démocratie directe. Sinon, des habitudes d’obéissance, d’effacement, de non-expression de ses opinions prennent le dessus. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’étude de Thomas Coutrot vient ainsi établir un lien entre le travail de nuit et les tâches pénibles et le vote d’extrême droite : “Tout se passe comme si l’exposition à ces contraintes favorisait l’adhésion des salarié·es concerné·es à la grille de lecture du monde social proposée par l’extrême droite, marquée par une vision sacrificielle du travail et un rejet de l’assistanat, imaginairement associé à l’immigration”. Autrement dit, un travail pénible et contraignant semble pousser à des idées d’extrême droite, l’idée que l’on trime dur tandis que les “assistés” eux, non.  C’est aussi le cas de la faible possibilité de s’exprimer sur son lieu de travail qui favoriserait ce vote RN. Or, le travail de nuit comme la perte d’autonomie sont en augmentation dans de nombreux secteurs professionnels, du fait des politiques d’intensification du travail (faire plus avec moins de moyens, tout mesurer, tout calculer, veiller à la continuité de la production de jour comme de nuit). La hiérarchisation du travail ne fait que se renforcer. Par conséquent, les dynamiques mises en lumière par Thomas Coutrot ne sont pas près de s’arrêter. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Sujet au royaume de l’entreprise mais souverain dans son pays ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Comment expliquer ces liens forts entre conditions de travail et attitude politique électorale ? L’étude de Thomas Coutrot établit des liens statistiques mais les hypothèses explicatives sont un peu frustrantes. Certains résultats sont faciles à interpréter : par exemple, le vote macroniste (on parle bien des élections de 2017 et 2019 puisque depuis il est en voie de disparition) semble lié à des conditions de travail peu pénibles, des horaires classiques et une forte autonomie au travail. C’est cohérent avec le profil de l’électeur macroniste type, qui a le sentiment d’avoir une forte maîtrise de sa vie, qui se sent reconnu et qui ne comprend pas qu’il existe des métiers pénibles dont il faudrait prendre soin. Les résultats de l’étude montrent que c’est aussi le cas des électeurs socialistes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le lien entre abstention électorale et faible autonomie est également très facile à comprendre, du moins si l’on sort de la vision morale de l’abstention qui prédomine dans les milieux militants. Voter est un pari hasardeux, c’est une délégation de souveraineté vers une classe sociale qui fera bien ce qu’elle en veut, en retour (en termes de programme, d’alliance, etc.). Le vote prend du sens pour quelqu’un quand il s’accompagne d’un certain niveau de maîtrise de la suite du processus : connaissance de l’actualité politique, compréhension de ses rouages et réseau qui permet d’espérer pouvoir peser ou s’exprimer sur ce qui fera fait de son vote. A l’inverse, quelqu’un dont le quotidien est très loin de celui du personnel politique, y compris géographiquement, comprendra peu l’intérêt d’un tel acte. Quand on est très aliéné au travail, avec très peu d’autonomie, que notre avis ne pèse en rien dans ce qu’il nous arrive 8 heures par jour, il peut sembler presque étrange qu’on nous demande notre avis, une fois tous les 5 ans, pour ce qui se produit en dehors de nos heures de travail. « La Révolution a fait du Français un roi dans la cité et l’a laissé serf dans l’entreprise » observait Jean Jaurès, dont le parti, la SFIO, ancêtre du PS, a pourtant rapidement laisser tomber la question de la reprise en main du travail par les travailleuses et travailleurs eux-mêmes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais qu’en est-il du lien entre faible expression de son opinion au travail, conditions de travail pénibles et vote RN ? Cela semble a priori plus contre-intuitif, puisqu’on pourrait imaginer au contraire une impulsion vers un vote LFI, parti qui prône une certaine redistribution des richesses produites par le travail… Mais dont les propositions de réorganisation du travail ne sont guère mises en avant (et ont été tout simplement supprimées du programme du NFP en 2024). Une autre étude, plus récente, vient apporter un éclairage sur les déterminants de ces deux alternatives. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La confiance envers les collègues comme déterminant de nos croyances politiques&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Menée par trois chercheurs d’HEC, Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard, &lt;a href=&quot;https://hec-prod-drupalfiles.oos.cloudgouv-eu-west-1.outscale.com/s3fs-public/documents/HECparis-policynote-la-politique-au-travail-mars2026.pdf&quot;&gt;l’étude “Vécu au travail et fractures politiques des salariés en France”&lt;/a&gt; a été publiée en mars 2026 et porte sur des données de 2024 et 2025. 3900 salariés du secteur privé ont été sondés. Les résultats mettent en lumière le rôle central de la confiance au travail. Sur ce vaste échantillon, 33% des salariés ne déclarent aucune préférence partisane : c’est beaucoup. Ensuite, cette étude constate que les salariés macronistes ne sont plus très nombreux, et elle s’intéresse donc principalement aux salariés se sentant proches du RN et ceux s’identifiant davantage à LFI. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les salariés RN comme LFI sont en colère. Mais cette colère ne se traduit pas de la même façon. “Le RN est isolé au travail ; LFI est insatisfait mais entouré, nous indiquent les auteurs de l’étude. L’électeur du RN est le seul dont la confiance dans ses propres collègues est négative. Suggestions non écoutées, faible sentiment d’appartenance à l’équipe, entraide en berne… L’isolement est donc d’abord relationnel, vécu au quotidien dans l’open-space. L’électeur LFI, à l’inverse, travaille dans un collectif : bonne entraide entre collègues, solidarité d’équipe, fort sentiment d’utilité. Sa défiance vise la direction et l’institution entreprise dans son ensemble, pas les personnes qui l’entourent. Défiance verticale chez LFI ; défiance horizontale surtout dans les collègues au RN.”&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’étude distingue deux types de salariés proches du RN : le “RN heureux” et le “RN malheureux”. Le premier est bien intégré, croit dans l’entreprise, tandis que le second est isolé et désabusé. Mais contrairement au salarié LFI, le RN malheureux, qui pourrait partager une frustration commune avec lui, n’est pas proche de ses collègues. Cela donne des types de convictions politiques assez différentes envers le travail et le capitalisme, qui reflète, selon les auteurs de l’étude, les atermoiements du parti RN face aux questions économiques et sociales : un temps plus social dans son discours, il est, sous Bardella, très “pro-business” et pourrait donc décevoir les salariés de type “RN malheureux”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’étude d’HEC confère une grande importance à ce qui se passe dans l’entreprise, puisque dans sa distinction entre RN heureux et RN malheureux, la situation financière des sondés diffère peu. Ainsi, “Le salarié RN qui se sent respecté et fier dans son travail soutient la liberté d’entreprise. À l’inverse, celui qui vit l’indifférence managériale, le manque de considération, l’exclusion des décisions, construit une défiance qui déborde le cadre de son employeur pour contaminer sa vision du modèle économique tout entier. Ce n’est donc pas la position de classe qui façonne l’attitude économique, mais la qualité de la relation vécue au travail.”&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour les auteurs de l’étude, le clivage majeur qui existe entre ces salariés RN malheureux, qui ne croient donc pas dans les promesses de l’entreprise et du capitalisme, et les salariés LFI ou de gauche radicale, c’est l’acceptation ou non de l’immigration, c’est-à-dire l’ouverture culturelle. Les deux groupes sont prêts à plus de solidarité, mais pas avec n’importe qui. Tout le monde pour les salariés de gauche radicale, et seulement certains pour les “RN malheureux”. À l’échelle de l’ensemble des salariés, nous dit l’étude, la confiance interpersonnelle apparaît comme le premier prédicteur de l’ouverture culturelle dans toutes les CSP. Qu’il soit ouvrier, employé ou cadre, l’individu qui fait confiance à autrui se montre plus ouvert ; celui qui se méfie tend vers la fermeture.”&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Faire communauté au travail : remède antifasciste et vecteur de changement social&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/confiance-edito&quot;&gt;Dans un précédent article &lt;/a&gt;sur le problème de la confiance, je prônais une analyse relationnelle de nos idéaux politiques. Autrement dit, sortir d’une analyse purement culturelle (je pense ainsi car je regarde telle chaîne, écoute telle radio, ait lu tel livre) ou purement matérielle (je pense ainsi car je suis ouvrier, cadre ou retraité). Mais s’intéresser à ce qui, dans nos expériences quotidiennes, nous pousse à adopter une certaine vision de la société, et d’en tirer des espoirs politiques variables. Ces espoirs et cette vision ne se traduisent que partiellement dans le vote. De telles études ont cette première limite : elles ne traitent que de la dimension électorale de nos convictions politiques, pour des raisons méthodologiques évidentes (Il est plus facile de sonder quelqu’un sur son dernier vote que sur une série de questions portant sur le modèle de société qu’il aimerait). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais elles prouvent le lien fort entre des expériences négatives de la vie en société et un vote à l’extrême-droite. Mes croyances sociales sont négatives : je pense que les autres sont globalement un danger, un frein, un problème. Et si je pense ainsi, il y a des chances que j’établisse des hiérarchies et que certains “autres” soient plus dangereux que d’autres. Ma vision négative de la société rencontre le racisme systémique qui est présent à tous les étages culturels de la société française et viennent donner un sens à ce rejet. Cette vision négative des autres nourrit un projet de société à son tour négatif : le mieux que l’on puisse faire, c’est se méfier, se protéger, se replier. Je deviens alors un “voisin vigilant”, et c’est finalement mon seul projet politique, car “on” ne mérite pas mieux. A l’opposé, les partisans d’un changement social ambitieux, inclusif et égalitaire, croient dans les potentialités de l’être humain à faire mieux collectivement. C’est bien pour ça que lorsqu’on exprime cette croyance, on se fait souvent traiter de “bisounours” par la droite et l’extrême-droite. Pour eux, nous serions naïfs de ne pas considérer l’humanité comme elle est : égoïste, brutale et dangereuse.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces croyances sociales prennent racine dans notre quotidien et donc, forcément, pour celles et ceux qui en ont un, dans notre travail. Les deux études mentionnées plus haut le confirment. Une fois que l’on sait ça, que faire ? De plus en plus, face à la montée de l’extrême droite, on entend des appels à reformer des communautés dans les quartiers, dans les villages, mais il semble qu’il soit également nécessaire de le faire au travail. Le syndicalisme a longtemps été un vecteur d’intégration et de communauté au sein des entreprises et administrations. Mais ce temps-là semble révolu : Thomas Coutrot montre, dans son étude, que le vote d’extrême droite &lt;a href=&quot;https://www.welcometothejungle.com/fr/articles/interview-thomas-coutrot-le-bras-long-du-travail&quot;&gt;est de plus en plus fort chez les syndicalistes eux-mêmes&lt;/a&gt;. C’est un résultat triste mais pas surprenant : avec leur intégration dans le “dialogue social” auprès des employeurs, les syndicalistes sont de plus en plus coupés du monde du travail, et nourrissent souvent eux-mêmes une vision négative de leurs collègues, qu’ils estiment désengagés, individualistes et se comportant avec eux comme avec des prestataires de service… Ce cercle vicieux de la défiance n’est pas suffisamment freiné par les syndicats, quand il n’est pas carrément encouragé. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Faire communauté au travail passerait par deux choses, que les syndicats ne font plus ou peu : nourrir un lien de confiance et d’entraide entre collègues. Ne laisser personne isolé·e et pour cela sociabiliser, organiser des événements, se lier même avec les prestataires, les sous-traitants, les livreurs… sortir du cadre juridique étroit dans lequel le syndicalisme a été réduit alors que dans le même temps la chaîne de production était éclatée et atomisée. Mais aussi nourrir la défiance verticale : plutôt que de laisser s’installer la défiance entre égaux, la susciter contre les directions d’entreprise. Ces études nous donnent une recette : à nous de l’appliquer et d’en observer les effets.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Travail</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Climat, la non-violence à l’épreuve de l’urgence | FIFDH 2026</title><link>https://frustrationmagazine.fr/non-violence/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/non-violence/</guid><description>&lt;p&gt;Description FIFDH : « Alors que la crise climatique s’aggrave, les réponses politiques restent insuffisantes et la désobéissance civile s&amp;rsquo;organise. La violence est-elle une faute morale ou le résultat de rapports de pouvoir qui aggravent la crise climatique ? » « Le FIFDH s’engage depuis 2003 pour le cinéma et le respect des droits humains. Chaque année, au [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 18 Mar 2026 15:57:08 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description FIFDH : « Alors que la crise climatique s’aggrave, les réponses politiques restent insuffisantes et la désobéissance civile s’organise. La violence est-elle une faute morale ou le résultat de rapports de pouvoir qui aggravent la crise climatique ? » « Le FIFDH s’engage depuis 2003 pour le cinéma et le respect des droits humains. Chaque année, au cœur de la Genève internationale et en parallèle de la session principale du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le Festival propose des films et des discussions. Ceux-ci mettent en lumière des combats et dénoncent des violations, partout où elles se produisent. Nous sommes convaincu‧es qu‘un film, une voix, une histoire, portés par un individu ou un groupe, peut bousculer les consciences, susciter de nouvelles idées et engagements, afin de conduire à un changement social. »&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Discussion : Nicolas Framont, Sociologue, auteur du livre Saint Luigi &lt;br /&gt;Féris Barkat, Activiste pour la justice sociale et environnementale &lt;br /&gt;Pippi van Ommen, Activiste du mouvement international Extinction Rebellion Joris Postema, Réalisateur de The System &lt;br /&gt;Modération : Salomé Saqué, Journaliste, Blast&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Écologie</category><category>Entretien</category><category>International</category><category>Vidéo</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) VILLES CAPITALISTES ET RESISTANCES (Léa Hobson, Juliette Collet, Amine Snoussi, Guillaume Etiévant)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/villes/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/villes/</guid><description>&lt;p&gt;Retour en vidéo sur la table ronde « Villes capitalistes et résistances », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Juliette Collet, chroniqueuse du magazine, cette discussion réunit Amine Snoussi, journaliste à Frustration, Guillaume Etiévant, auteur et co-rédacteur en chef, ainsi que Léa Hobson, architecte [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 18 Mar 2026 15:47:47 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Retour en vidéo sur la table ronde « Villes capitalistes et résistances », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Juliette Collet, chroniqueuse du magazine, cette discussion réunit Amine Snoussi, journaliste à Frustration, Guillaume Etiévant, auteur et co-rédacteur en chef, ainsi que Léa Hobson, architecte et militante au sein des Soulèvements de la Terre. Ensemble, ils interrogent les transformations contemporaines des villes à l’ère du capitalisme : gentrification, ségrégation sociale et raciale, bétonisation, spéculation immobilière ou encore crise du logement.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;📖 Le numéro annuel 2026 de Frustration est à retrouver dans toutes les bonnes librairies, mais vous pouvez également le recevoir en donnant un petit coup de pouce mensuel à Frustration via notre site internet : &lt;br /&gt;Sur Frustration : &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/redirect?event=video_description&amp;amp;redir_token=QUFFLUhqbXZ0alJXUGVuZGlHcjhxdlc1ZVhSbG5jWm91d3xBQ3Jtc0tsOU9WZ1hwQ00yQS0tREFpWnAwN3I2dDRDYTVJbjBFZTIxY2pUSXlUM3BhVldBZE9XNnhrX2pFQk84MU12cWk2TnBOSHpJQnIwQlhOOENiZ2NwanotdmFXRTdORW5YQTQ2N0x6SHJWOXpFbk5ISTFENA&amp;amp;q=https%3A%2F%2Ffrustrationmagazine.fr%2Fabonnements&amp;amp;v=Pd41y4DxA_k&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://frustrationmagazine.fr/abonne…&lt;/a&gt; &lt;br /&gt;Sur Tipee : &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/redirect?event=video_description&amp;amp;redir_token=QUFFLUhqbWdvQXkyS2h4WFJpakcxZF9OR1lqYUx3YVgtUXxBQ3Jtc0tsSV9VekRlemIxdWdWTTd2cTkwa3ZWdUQwU0RBZzJaMzY2aXBqZmZrVElXc2xSeHpEYjVmSnY2NGgzeUU2bGhRMHl6MVBTOTVsQTg4NV9Ub2xwc01ZVnNzOUNpUG1kaDJINzVRM2xoNFl1ejNGazlXRQ&amp;amp;q=https%3A%2F%2Ffr.tipeee.com%2Ffrustration-magazine&amp;amp;v=Pd41y4DxA_k&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://fr.tipeee.com/frustration-mag…&lt;/a&gt; &lt;br /&gt;En librairie : &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/redirect?event=video_description&amp;amp;redir_token=QUFFLUhqay1OQ1BFX3JPTW5BUDd1QUQ1LW41SWVLQWZld3xBQ3Jtc0ttVUtodDFlSERZeFVZT2w0eXdibWxTMVlUWE5PTmVaY0ZJOHVGQU1kTjBPZVRuaEVSbU5ILVRtSUYxM3pmeUNtcklfUllTbzFXcXlldHFOMnFHa2x2aHVMMTdyR01GMFdFUThXSzhEZC0tMXJsNXZwYw&amp;amp;q=https%3A%2F%2Fwww.placedeslibraires.fr%2Flivre%2F9791020922007-frustration-mag-2026-collectif%2F&amp;amp;v=Pd41y4DxA_k&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.placedeslibraires.fr/livr…&lt;/a&gt; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Captation vidéo : David Even et Antoine Denis &lt;br /&gt;Post-production : Farton Bink &lt;br /&gt;Merci à La Cité Fertile (Pantin) pour son accueil ! Frustration remercie également Amine Snoussi pour l’organisation de cette soirée de rencontres, d’échanges et de concerts !&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Écologie</category><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>International</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>« Israël commet des actes génocidaires » – Entretien avec Francesca Albanese et Christophe Cotteret</title><link>https://frustrationmagazine.fr/francesca-albanese-christophe-cotteret/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/francesca-albanese-christophe-cotteret/</guid><description>&lt;p&gt;À l’occasion de la projection du documentaire Disunited Nations et de la tenue d’une table ronde sur “l’échec du droit international à Gaza”au Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH) à Genève, où Frustration magazine était présent, nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec Francesca Albanese, rapporteuse spéciale à [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 17 Mar 2026 16:42:55 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;À l’occasion de la projection du documentaire &lt;em&gt;Disunited Nations&lt;/em&gt; et de la tenue d’une &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=K2hNjK2vW6g&quot;&gt;table ronde sur “l’échec du droit international à Gaza”&lt;/a&gt;au Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH) à Genève, où Frustration magazine était présent, nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec Francesca Albanese, rapporteuse spéciale à l’ONU sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, et avec son réalisateur Christophe Cotteret, auteur de nombreux films sur la géopolitique et la violence politique (notamment &lt;a href=&quot;https://educ.arte.tv/program/white-power-au-cur-de-lextreme-droite&quot;&gt;&lt;em&gt;White Power &lt;/em&gt;&lt;/a&gt;sur les groupes d’extrême droite radicale). &lt;em&gt;Disunited Nations&lt;/em&gt; suit Francesca Albanese sur plusieurs mois et montre plus largement l’ampleur du génocide en Palestine.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Ce qui m’a frappé au visionnage du film et à la table ronde qui s’en est suivie c’est que ce n’est pas tant que le droit international n’est plus respecté – il y a malheureusement plein de précédents – mais qu’il est pris pour cible très spécifiquement et assez massivement. Des puissances cherchent à le détruire en tant que tel. Ceux qui le représentent sont pris pour cibles, sont au minimum diffamées, voire menacées, voire subissent des attaques matérielles et meurtrières. Est-ce que c’est là la vraie rupture ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Christophe Cotteret : &lt;/strong&gt; Si l’on prend un peu de recul historique — et Francesca le rappelle souvent — Israël mène une guerre de type colonial vis-à-vis des Palestiniens et plus largement dans la région. Dans ce contexte, il n’est pas très surprenant que les pays occidentaux s’identifient davantage au colonisateur qu’au colonisé.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette dynamique n’est pas nouvelle. Les puissances coloniales ont toujours réprimé très violemment ceux qui dénonçaient ces politiques. On se souvient de la répression de la contestation de la guerre du Vietnam aux États-Unis. En France, on se souvient aussi de la répression des Algériens colonisés mais également de ceux qui les soutenaient à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Pendant la guerre d’Indochine, des avocats, des journalistes et des défenseurs des droits humains ont également été ciblés.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Manifestation contre la guerre du Vietnam à Chicago en août 1968. Crédit : Par David Wilson, CC BY 2.0.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est nouveau, en revanche, c’est peut-être l’évolution de l’opinion publique. Aujourd’hui, beaucoup de gens commencent à considérer qu’il se passe à Gaza comme quelque chose qui relève d’un processus génocidaire. Il faut une bonne dose de mauvaise foi pour ne pas voir la dynamique de nettoyage ethnique à l’œuvre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a aussi un autre élément : la violence dirigée contre les institutions internationales elles-mêmes. Dans le film, que j’ai terminé il y a un an, Juliette Touma rappelle qu’environ 290 membres de l’ONU avaient été tués — essentiellement au sein de l’UNRWA. C’est le plus grand nombre de personnels de l’ONU tués dans l’histoire de l’organisation. Cela montre une intensité particulière de la violence dirigée contre ceux qui tentent de défendre le droit international. Face à cela, il y aura aussi une réaction : celle de ceux qui exigent, au contraire, davantage de justice.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese&lt;/strong&gt; : À mon avis, beaucoup de gens pensent que ce qui se passe en Palestine est exceptionnel. Mais ce n’est pas exceptionnel. Rien de ce que vivent les Palestiniens aujourd’hui n’est, dans sa substance, réellement nouveau. Ce qui est nouveau, c’est l’intensité — et surtout le fait qu’il n’y a plus de façade. Les masques sont tombés. Il n’y a même plus la prétention de respecter un ordre international.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Pour moi, le désordre vient précisément du manque de respect du droit international. Toutes les règles que les États ont établies pour organiser leurs relations sont violées, et cela nous amène à une situation de désordre chaotique et violente. Ce qui se passe aujourd’hui en Palestine est, en quelque sorte, le dévoilement complet de cette réalité. La Palestine est révélatrice d’un désordre mondial qui n’est plus fondé sur le respect du droit, mais sur son contraire : l’exercice de la force. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Est-ce que c’est nouveau ? Non. Ce qui pourrait être nouveau, en revanche, c’est la possibilité de bloquer tout cela — et cette possibilité vient de nous, des citoyens, qui avons accumulé beaucoup de frustrations. Mais, à bien y réfléchir, ce n’est même pas totalement nouveau non plus. Hier soir, j’évoquais par exemple le mouvement ATTAC et le mouvement altermondialiste. Quand je regarde en arrière, c’est de ce milieu que je viens : c’est là que s’est formée ma conscience civique. C’est aussi pour cela que je regarde toujours la France avec beaucoup d’admiration. Il y a eu ici un militantisme et un activisme qui n’étaient pas seulement idéalistes, mais aussi très concrets. Il faut relier cela aux autres mouvements qui ont émergé ensuite — et qui, pour beaucoup, ont été écrasés. ATTAC, par exemple, a fini par être déclaré illégal dans certains pays, ou empêché de jouer ce rôle de prise de conscience.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Est-ce que de la part de la communauté internationale on a affaire à de l’impuissance ou à de l’inaction volontaire ? Comment l’expliquer ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese :&lt;/strong&gt; Les deux. Je dirais qu’il y a trois dimensions.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La première est idéologique. Beaucoup de dirigeants européens, à gauche comme à droite, se sentent très proches d’Israël. Israël représente, à leurs yeux, une certaine version possible de la démocratie : un système où la plupart des gens votent — pas tous — mais où l’on n’hésite pas à recourir à la force brute lorsque c’est nécessaire, tout en garantissant un certain progrès économique, technologique et une prospérité matérielle. Ce modèle a gagné du poids. On le voit aujourd’hui aux États-Unis avec l’ICE, par exemple. Ce type de logique — la domination par la force — rappelle la manière dont l’armée israélienne contrôle les Palestiniens. Et ce modèle se diffuse ailleurs. Regardez comment la police en Allemagne a réprimé certaines manifestations. Regardez comment, en France, des discussions — parfois même académiques — ont été empêchées pour éviter que l’on parle de la Palestine. C’est une méthode qui sacrifie les libertés et les droits fondamentaux tout en continuant de se présenter comme démocratique.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Des agents de l’ICE rencontrent le secrétaire à la Défense Pete Hegseth à la base aérienne MacDill, en Floride, le 6 mai 2025. Crédit : Par U.S. Secretary of Defense, Domaine public&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La deuxième dimension est économique. Nous vivons dans un système ultracapitaliste. Les démocraties peuvent devenir gênantes pour ce système. Dans ce contexte, le modèle israélien apparaît très « adapté » : il permet de continuer à dire que l’on est une démocratie tout en écrasant ceux qui s’opposent à nous.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Enfin, il y a aussi le fait que certains acteurs y gagnent. Il y a des intérêts économiques et financiers. Mais il y a aussi un problème plus profond : dans ce système hyper-capitaliste, l’individualisme domine. Nous avons parfois cessé de penser aux autres. Gaza nous confronte aussi à cette question : qu’est-ce que nous sommes devenus si nous regardons tout cela comme un spectacle ? Ce n’est pas un film. Ce sont des vies réelles, celles de gens comme vous et moi.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le système doit changer. Et ce changement ne viendra que de nous, des citoyens et des citoyennes. Il n’y a pas d’autre alternative.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Disunited Nations montre aussi en quoi ce qui se passe à Gaza dépasse le cadre de massacres de masse et constitue un génocide. Juridiquement, qu’est-ce qui distingue un crime de guerre massif d’un génocide ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese : &lt;/strong&gt;Un crime de guerre, c’est la violation des règles de la guerre. Même la guerre a des règles : on ne peut pas cibler des civils ou des infrastructures civiles. La doctrine militaire accepte qu’il puisse y avoir des victimes civiles comme « dommages collatéraux », mais cela doit être strictement justifié par une nécessité militaire et rester proportionné. Les civils doivent toujours être protégés. Lorsque ces règles sont violées — par exemple en ciblant des hôpitaux, en détruisant des infrastructures civiles ou en tuant massivement des civils — on parle de crimes de guerre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il existe aussi les crimes contre l’humanité. Ils se caractérisent par des attaques systématiques et généralisées contre une population civile : déplacements forcés, famine provoquée, persécutions… Ces crimes peuvent même être commis en dehors d’un contexte de guerre. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Le génocide, lui, ajoute un élément supplémentaire : l’intention de détruire un groupe en tant que tel. Les individus sont ciblés non plus comme personnes, mais comme membres d’un groupe — en l’occurrence ici les Palestiniens. Et il faut l’intention de détruire ce groupe, en tout ou en partie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette intention est visible dans les actes, mais aussi dans les discours. On a entendu des responsables parler des Palestiniens comme d’« animaux », affirmer qu’ils devaient être affamés, ou dire qu’« il n’y a pas de civils ». C’est ce que j’appelle un camouflage humanitaire : on prétend viser le Hamas, mais on traite toute la population comme une cible légitime. Israël commet des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des actes génocidaires.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Christophe Cotteret : &lt;/strong&gt;Francesca a été l’une des premières à utiliser ce terme. Mais dans la conscience occidentale, le mot « génocide » renvoie avant tout à la Shoah plutôt, par exemple, qu’au génocide des Rohingyas, à celui de Srebrenica ou au génocide rwandais . C’est la raison pour laquelle, pour beaucoup de gens, qualifier ce qui se passe à Gaza de génocide semble “excessif”. Mais sur ce point ce que Francesca rappelle est essentiel : un génocide est un processus, une intention. Et juridiquement, il existe une obligation d’agir dès qu’il y a un risque sérieux de génocide. Il n’est pas nécessaire d’attendre qu’un tribunal international rende un jugement définitif. Or cette obligation n’a pas été respectée. Les États n’ont pas été à la hauteur de leurs responsabilités.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese : &lt;/strong&gt;Il y a aussi une incompréhension de ce qu’a été la Shoah. On se concentre souvent sur les camps de concentration et d’extermination – ce qui constitue l’aboutissement du génocide – mais celui-ci a commencé bien avant : avec l’antijudaïsme et l’antisémitisme, les lois raciales, l’exclusion progressive des Juifs et des Juives de la vie publique et de la vie civile. La déshumanisation a précédé l’extermination. Un génocide ne se définit pas par les moyens utilisés mais par l’intention et par les effets sur les victimes. Et surtout, le droit international prévoit une obligation de prévention. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Aujourd’hui, dans la communauté juridique sur les droits humains, il existe un consensus très large pour dire qu’il y a un génocide en Palestine. Ce sont les États qui refusent de le reconnaître, parce que cela les obligerait à agir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Christophe Cotteret : &lt;/strong&gt;En France, par exemple, le président Emmanuel Macron a déclaré que ce serait « aux historiens » de déterminer si l’on parle de génocide. Mais ce n’est pas exact. Les historiens peuvent analyser, après coup, un phénomène dans sa dimension historique et sociale, mais la qualification de génocide relève d’abord des juristes et des institutions du droit international. Pour Emmanuel Macron c’est une manière de botter en touche. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese : &lt;/strong&gt;L’affaire Barrot (&lt;em&gt;ndlr : le Ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot a repris une fausse information calomnieuse à l’encontre de Francesca Albanese, lire à ce propos &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.monde-diplomatique.fr/2026/03/ALBANESE/69365&quot;&gt;&lt;em&gt;sa réponse dans Le Monde Diplomatique&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt; ainsi que &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/politique/140326/affaire-francesca-albanese-retour-sur-un-fiasco-diplomatique-francais&quot;&gt;&lt;em&gt;l’article de Médiapart&lt;/em&gt;)&lt;/a&gt; démontre que le gouvernement français continue d’être dans une stratégie de distraction plutôt que de parler de ce que la France doit faire pour respecter ses obligations envers les lois internationales. Qu’il l’appelle crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocide, ce qui compte, c’est d’arrêter ce qui est en train de se produire. La menace ne concerne d’ailleurs pas seulement les Palestiniens. Les Palestiniens sont aujourd’hui dans la ligne de mire parce qu’ils existent et qu’ils résistent par leur simple existence. Mais la logique utilisée, la « doctrine de Gaza »,  est en train de s’étendre au Liban et à l’Iran – même s’il n’y a pas au Liban et en Iran de génocide, les éléments ne sont pas réunis contrairement à Gaza. Dans ces pays c’est une amplification de la “doctrine Dahiya” qu’Israël a utilisé contre le Liban en 2006 pour se défaire du Hezbollah en détruisant des quartiers entiers. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Christophe Cotteret :&lt;/strong&gt; Oui, et il y a là une nuance importante. Au Liban où je vivais à l’époque, lors de la guerre de 2006, l’objectif n’était pas d’éradiquer la population libanaise, mais, notamment, de ne plus avoir de concurrents économiques au Nord. C’est pourquoi ils bombardaient toutes sortes d’usines en prétextant que des combattants du Hezbollah s’y trouvaient. Ils ont ensuite utilisé du phosphore blanc – ce qui rend l’eau et les terres inutilisables. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Mme Albanese, il y a une scène intéressante dans le film où vous êtes interviewée par une chaîne anglaise et l’on voit que vous êtes traitée comme une politicienne, comme une militante, alors que votre travail est un travail de documentation et d’expertise sur les violations des droits dans les territoires palestiniens. Pouvez-vous nous expliquer rapidement quel est le travail et le rôle d’une rapporteuse spéciale, quel est son statut et auprès de qui elle rend compte ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese : &lt;/strong&gt;Très simplement : mon rôle est de documenter les violations du droit commises par Israël dans les territoires palestiniens occupés, d’en rendre compte dans des rapports et de prendre toutes les mesures que je juge nécessaires pour remplir ce mandat. C’est cela, le travail d’une rapporteuse spéciale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quant au fait que certains me traitent d’activiste, je crois que cela en dit surtout long sur ceux qui le disent. Les responsables politiques, eux, sont souvent des &lt;em&gt;passivistes&lt;/em&gt; : ils ne font rien. Pourtant, ils ont des obligations au regard du droit international — et ils ne les respectent pas. Alors, quand quelqu’un les rappelle à ces obligations, il est aussitôt qualifié d’activiste. Il est préférable d’être activiste que complice de crimes internationaux. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Sur cette passivité : on a des pays qui condamnent les violations du droit international mais s’arrêtent là. La diplomatie française fait beaucoup ça. À force cela donne la sensation qu’aucun levier n’existerait, si ce n’est des communiqués de condamnation… Pour clarifier ce point : qu’est ce qu’un Etat comme la France par exemple pourrait faire pour agir si elle en avait la volonté politique ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese &lt;/strong&gt;: Israël devrait être traité comme un État d’apartheid qui commet des crimes qui doivent être jugés devant les tribunaux internationaux, devant la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale. Et cela ne concerne pas seulement Benjamin Netanyahu. D’autres dirigeants israéliens doivent également faire l’objet d’enquêtes et de poursuites pour crimes internationaux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La France pourrait déjà jouer un rôle à ce niveau. Elle a aussi des obligations très concrètes. En droit international, un État ne doit rien faire qui puisse constituer une aide ou une assistance à un autre État qui commet des violations graves du droit international. Or aujourd’hui, une grande partie de la communauté internationale se trouve précisément dans cette situation. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La France reconnaît désormais l’État de Palestine. Mais que signifie cette reconnaissance si elle ne protège pas son intégrité territoriale et sa souveraineté ou son droit à la non-ingérence et à l’autodéfense ? Que fait la France pour cela ? Rien.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si l’on parle autant de moi, c’est aussi parce que je joue le rôle d’un miroir. Mes rapports obligent les dirigeants à regarder ce qu’ils sont en train de faire — ou plutôt de ne pas faire. En refusant de respecter leurs obligations internationales, ils rendent leurs propres États complices. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Concrètement, cela signifie qu’il faudrait suspendre les relations économiques, financières et militaires avec Israël tant que ces violations se poursuivent. Il faudrait aussi que la justice enquête sur toute personne impliquée dans ces crimes. Les Français et Françaises qui ont combattu dans l’armée israélienne devraient être considérés comme des suspects et faire l’objet d’enquêtes à leur retour en France.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Christophe Cotteret &lt;/strong&gt;: Dans le cas français, lorsque la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Yoav Gallant (&lt;em&gt;ndlr : ancien ministre de la Défense d’Israël&lt;/em&gt;), Benjamin Netanyahu et Mohammed Deif (&lt;em&gt;ndlr : ancien chef de la branche armée du Hamas&lt;/em&gt;) , la question s’est immédiatement posée : que se passerait-il si Benjamin Netanyahu venait en France ? Serait-il arrêté ? La réponse officielle a été qu’il bénéficierait d’une immunité diplomatique. Ce n’est pas vrai mais ce n’est de toute façon pas aux responsables politiques d’en décider : c’est une question qui relève des juges. Là encore c’est une manière de botter en touche. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un autre point qui m’a beaucoup frappé concerne la question des armes. En France, il n’y a pratiquement pas eu de débat public sur la livraison d’armes à Israël. En Allemagne, il y a eu un débat : les livraisons ont été suspendues puis ont repris. Aux Pays-Bas, la justice est intervenue pour suspendre un moment l’exportation de certaines pièces militaires destinées à Israël. En France, je n’ai pas vu de débat comparable. À un moment, le président Emmanuel Macron a affirmé que la France ne livrait plus d’armes, ou bien des armes “qui ne tuent pas”, ce qui n’était évidemment pas vrai : cette affirmation a été contredite lorsque des dockers ont ouvert des conteneurs dans des ports français et ont montré que des armes étaient bien destinées à Israël. L’exécutif nous mentait. La première chose à faire serait donc très simple : cesser ces livraisons. Il devrait y avoir un débat national : acceptons-nous, oui ou non, de fournir des armes à un État accusé de commettre un génocide ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2017, Emmanuel Macron avait demandé à une commission d’historiens d’enquêter sur la complicité française dans le génocide des Tutsis au Rwanda. Donc là aussi faisons la transparence. Finalement on répare l’Histoire après mais on la prolonge en poursuivant la livraison d’armes et en se rendant potentiellement complice d’un génocide. C’est choquant.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Je rebondis sur cette question d’armement : Mme Albanese, dans votre rapport de 2025, &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.ohchr.org/fr/documents/country-reports/ahrc5923-economy-occupation-economy-genocide-report-special-rapporteur&quot;&gt;&lt;strong&gt;D’une économie d’occupation à une économie de génocide&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; &lt;em&gt;vous insistez sur les intérêts économiques en jeu. Est-ce que l’inaction internationale vient aussi de là ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese : &lt;/strong&gt;Oui, aussi. Nous sommes en train de basculer vers une économie de guerre. On le voit dans de nombreux pays occidentaux, et cela tient à plusieurs facteurs.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Certains analystes expliquent, par exemple, que les États-Unis traversent une phase de crise économique profonde, voire de récession, et qu’ils ont besoin de faire ce qu’ils font : être agressif, se procurer des ressources, mener la guerre. C’est une analyse que je trouve assez convaincante. Dans le même temps, cette logique entraîne des pays européens. Après la guerre entre la Russie et l’Ukraine, l’Europe s’est réveillée avec une mentalité beaucoup plus belliciste, dans le sens de se préparer à la guerre. Dans ce contexte, l’économie elle-même se transforme. Les industries militaires soutenues par les banques et les institutions financières s’intègrent de plus en plus dans l’espace civil. En Italie, par exemple, on voit de plus en plus de soldats devant les écoles, ou l’armée présente dans des événements culturels. On habitue progressivement la population à cette présence militaire. On s’y habitue peu à peu, et à un moment donné cela devient normal. En Italie, certaines écoles organisent même des exercices militaires avec des enfants. Cela signifie que nous adoptons progressivement une mentalité de préparation constante au conflit et à la guerre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais il y a aussi tout un circuit économique qui est lié à ce que fait Israël. Ce système crée des dépendances économiques qui rendent beaucoup d’acteurs réticents à remettre en cause ce modèle. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Au niveau des citoyens et citoyennes, quelles sont selon vous les marges d’action les plus efficaces s’ils et elles souhaitent agir face à l’inaction de leurs États ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Francesca Albanese :&lt;/strong&gt; Au niveau citoyen, l’outil principal est le BDS (boycott, désinvestissement et sanctions). Cela signifie refuser d’acheter des produits liés à l’occupation, à l’industrie militaire, ou plus largement à cette économie de guerre qui dépasse d’ailleurs largement le seul cadre d’Israël et de la Palestine. Lorsque nous achetons quelque chose, nous devrions vérifier si ces produits sont liés à l’économie de l’occupation ou à celle du génocide.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Manifestation pour le boycott des produits israéliens à Londres en 2009. Crédit : Par claudia gabriela marques vieira — Flickr: HANDS OFF GAZA: STOP THE BOMBING: FREE PALESTINE – UK NATIONAL DEMONSTRATION, CC BY-SA 2.0.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Nous devons aussi regarder de plus près où va notre argent. Si nous avons de l’épargne dans une banque, nous devrions nous demander dans quoi elle est investie. La plupart du temps, nous faisons confiance aux banques, mais celles-ci ont des intérêts à soutenir l’industrie de la guerre, qui est extrêmement lucrative.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pareil lorsque nous voyageons. Des plateformes comme Airbnb ou Booking.com continuent de promouvoir des propriétés situées dans les territoires palestiniens occupés. Tant que cela continue, ces plateformes devraient être boycottées. Mais la question dépasse même ce cas précis. Ces plateformes contribuent aussi à transformer et à vider les centres historiques de nombreuses villes — comme à Madrid, Rome, Naples ou Bologne. La mondialisation en soi n’est pas forcément mauvaise mais nous sommes arrivés à un point où la recherche de confort — par exemple pouvoir recevoir n’importe quel produit à domicile via des plateformes comme Amazon — a un coût social immense pour les travailleurs et pour les sociétés.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Chacun peut donc utiliser son pouvoir économique : par ses achats, par son épargne, par ses choix de consommation. Mais il faut aussi s’impliquer au-delà. On ne peut pas déléguer la politique aux responsables politiques sans surveiller ce qu’ils font. Depuis des années, nous avons pris l’habitude de faire de la politique par procuration. Or nous devons toujours rester vigilants en tant que citoyennes et citoyens, et soutenir les actions légales contre ceux qui ont facilité, permis ou commis des actes de génocide. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Christophe Cotteret&lt;/strong&gt; : Dans le film, Jeremy Corbyn (&lt;em&gt;ndlr : homme politique de la gauche britannique&lt;/em&gt;) rappelle quelque chose de très simple : les citoyens disposent aussi d’une arme essentielle, le vote. Le vote peut encore avoir un impact réel. Les électeurs peuvent regarder ce que font leurs représentants : comment ils votent, quelles positions ils prennent, s’ils soutiennent ou non un cessez-le-feu, s’ils demandent ou non l’arrêt des livraisons d’armes. En France, par exemple, cela suscite des débats au sein de la gauche : certains reprochent au Parti Socialiste de ne pas avoir été clair sur certaines questions. La sanction peut venir des urnes. On a vu des phénomènes similaires ailleurs. En Allemagne, certaines décisions du SPD (&lt;em&gt;ndlr : le parti socialiste allemand)&lt;/em&gt; sur l’immigration ont été sanctionnées électoralement. À New York, l’élection de Zohran Mamdani — qui avait pris des positions très claires en soutien à la Palestine — a montré qu’un discours très net sur ces questions pouvait aussi trouver un large soutien populaire, et ce malgré qu’il ait été traité d’antisémite et que Trump avait fait le plein de voix un an plus tôt. Certains voudraient que l’on se passe de la démocratie, mais il nous faut encore en user jusqu’au bout me semble t’il. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Propos recueillis par Rob Grams le 14 mars 2026. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/immigration-corps-meres
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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>International</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Ekloz face à une industrie réactionnaire</title><link>https://frustrationmagazine.fr/ekloz-face-a-une-industrie-reactionnaire/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/ekloz-face-a-une-industrie-reactionnaire/</guid><description>&lt;p&gt;Connaissez-vous Nouvelle École ? C’est une forme de télé-réalité qui vise à mettre en concurrence une dizaine de rappeurs et de rappeuses avec à la clé 100 000 euros pour le vainqueur. Le tout avec une série d’épreuves allant du battle au showcase pour divertir le public mais aussi pour que le jury, composé de [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 13 Mar 2026 10:49:29 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Connaissez-vous Nouvelle École ? C’est une forme de télé-réalité qui vise à mettre en concurrence une dizaine de rappeurs et de rappeuses avec à la clé 100 000 euros pour le vainqueur. Le tout avec une série d’épreuves allant du battle au showcase pour divertir le public mais aussi pour que le jury, composé de rappeurs et de rappeuses puisse juger. Une jeune rappeuse du nom d’Ekloz arrive à la saison 4 et survit à quelques épreuves mais on sent très vite une relation fraîche entre elle et le jury. Du moins, c’est ce que le montage laisse transparaître. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ekloz arrive avec un style qui paraît clivant, mais qui en réalité est très présent dans l’industrie et particulièrement chez la nouvelle génération : une utilisation aiguë de l’autotune, une saturation et beaucoup de variations dans la prod. On pourrait citer l’album LAÏLA de Khali par exemple comme référence qui avait à sa sortie fait l’unanimité dans la scène underground. Mais, la structure de Nouvelle École favorise la simplicité et l’efficacité : le biais évident d’un jury composé de créateurs, c’est qu’ils vont consciemment ou inconsciemment favoriser des styles qui ne s’éloignent pas trop de ce qu’ils produisent. Le jury ? C’est SDM, un rappeur précédemment signé chez 92i, maison de disque de Booba qui à une vision très particulière du rap dont on parlera plus tard et SCH, superstar marseillaise du rap français, qui malgré son ouverture d’esprit, garde, selon moi, un avis biaisé par le contexte qui l’a fait émerger : 2015, l’ère glorieuse du succès de la trap.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En gros, si l’on produisait une émission type Nouvelle École à l’âge d’or du Rock, peut-être qu’ils auraient vu le talent et la puissance des Beatles, mais il est fort probable qu’ils soient passés à côté de l’expérimentation sonore des Pink Floyd ou de Velvet Underground. Mais Nouvelle École reflète un esprit réel dans l’industrie : l’innovation est un risque et les maisons de disques sont peu friandes à en prendre. C’est le concept du libéralisme économique : maximiser les profits sur les produits qui marchent. Il reste peu de place pour ceux qui souhaitent proposer quelque chose de différent, et le jugement est encore plus sévère sur les femmes. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Double-peine : le style et le genre&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il existe une richesse de styles différents dans le rap désormais, mais pour les rappeuses, le jugement est plus sévère. D’abord, car les risques coûtent plus cher. Après son passage à Nouvelle École, Ekloz subit une vague de harcèlement numérique sans précédent. Lors d’une &lt;a href=&quot;https://www.konbini.com/popculture/temoignage-ekloz-revient-sur-la-vague-de-harcelement-quelle-a-subie-apres-son-passage-a-nouvelle-ecole/&quot;&gt;interview&lt;/a&gt; avec Konbini, elle confie que la production de Nouvelle École à voulu &lt;em&gt;« faire un bel antagoniste de télé. »&lt;/em&gt; Pourquoi dit-elle ça ? Car le montage est roi à la TV. Si on vous montre qu’Ekloz est critique d’autres artistes par exemple, vous vous direz que c’est un comportement singulier. Or, peut-être que le reste des artistes étaient ouverts à la critique ? Peut-être que eux aussi ont émis des critiques sur les passages de chaque rappeur ? On ne peut pas le savoir et on ne le saura pas. Ce qu’on sait, c’est ce qu’Ekloz à subi est aussi liée au fait qu’elle soit une rappeuse : le harcèlement en ligne touche majoritairement des femmes et dans le rap, cela se voit régulièrement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le style de musique est intimement lié à cette réaction, car plusieurs barons de l’industrie considèrent qu’il existe un prototype de rappeuse. Dans un &lt;a href=&quot;https://youtu.be/eTmk0okeaIs?si=BC6uk_Rua5tW4Brv&quot;&gt;entretien&lt;/a&gt; avec la chaîne youtube CKO, Booba revient sur sa vision de production avec la rappeuse Shay : &lt;em&gt;« Shay à la base, elle est fraiche, Elle est chargée à la Nicki Minaj. D’ailleurs, c’était son idole. Moi je suis DA je bosse avec eux pour que ça monte. Quand elle pète, je lui dis : maintenant que tu fais de l’oseille, je veux que les meufs aient envie de faire comme toi. Je lui ai dit mets-toi au sport deviens encore plus fraiche. Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle se met à bédave et perd dix kilos j’abandonne après » &lt;/em&gt;Une grande partie des producteurs pensent ainsi et partent du principe qu’une rappeuse qui rap bien, ça ne suffit pas. Il faut qu’elle use de son image et de son corps. Pour certains, comme Booba, c’est même un pré-requis. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quel rapport avec Ekloz ? Si elle refuse de brider stylistiquement sa musique « Si j’avais su me travestir pour des tals, crois-moi, je l’aurais fait » dit-elle dans le morceau Gris dans mon ciel, issu de son nouvel album &lt;a href=&quot;https://open.spotify.com/embed/album/301HPxfAFM86asKEx8DkEX?si=9ddcfc8a756742d7&amp;amp;utm_source=oembed&quot;&gt;Dix Milles Heures&lt;/a&gt;, elle dénonce aussi une certaine vision des rappeuses. &lt;em&gt;« Ils ne veulent pas savoir comment je rap mais voir la couleur de mon string » &lt;/em&gt;dit-elle dans &lt;a href=&quot;https://youtu.be/wmz-Q1imNS8?si=Hc3Ra9Lm78dTO9lo&quot;&gt;&lt;em&gt;Stop tha shit.&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une intransigeance qu’elle n’est pas la seule à porter : 2L, finaliste de Nouvelle École et véritable sensation de la saison, est une &lt;a href=&quot;https://youtu.be/P4Q9Bl19BGU?si=CSSwSKfwKkCbm48X&quot;&gt;amoureuse du rap&lt;/a&gt;. Elle porte en elle, au-delà de l’engagement politique, un refus de travestir ses écrits en gardant intact ce qui l’à amené au devant de la scène. Malgré les différences sonores, Ekloz partage le même esprit, elle l’écrit dans &lt;a href=&quot;https://youtu.be/xkqWPxtrWdo?si=vozfHzQYJU0cvuMi&quot;&gt;21G&lt;/a&gt; : « &lt;em&gt;J’le ferais jamais, jamais, jamais comme les autres. Je donne tout ce que j’ai, j’assume ce que j’fais, j’veux pas gommer mes défauts.&lt;/em&gt;« &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Éclosion autonome&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le nouvel album d’Ekloz, Dix Mille Heures, est sorti le vendredi 27 février. Ce projet, c’est une affirmation claire de la part de la rappeuse marseillaise : elle refuse tout type d’injonction que cela vienne de l’industrie, des médias ou du public. &lt;em&gt;« Les anciens sont pleins de mauvais conseils, pour ça que j’écoute pas Oxmo&lt;/em&gt; » écrit Ekloz dans &lt;a href=&quot;https://youtu.be/xkqWPxtrWdo?si=vozfHzQYJU0cvuMi&quot;&gt;21G&lt;/a&gt;. Cette phrase mérite qu’on s’y attarde, car nous avons établi que l’industrie n’encourage pas la créativité mais c’est assez rare que les « anciens » du rap le fassent également. Que ce soit conscient ou inconscient, il est difficile pour des vétérans d’un style particulier de rap d’en sortir et de s’ouvrir à d’autres influences. Cette forme de conservatisme est dénoncée par exemple par Ino Casablanca dans son &lt;a href=&quot;https://youtu.be/n8ieoSGNjtg?si=FTkDwjnJyAEM2g7X&quot;&gt;freestyle&lt;/a&gt; sur Booksa-P :&lt;em&gt; « ça fait mal aux anciens, ils oublient qu’à l’époque les anciens les rejetaient. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’importance de préserver sa différence et sa singularité, c’est aussi car les projets les plus marquants sont ceux qui apportent quelque chose en plus : que ce soit Théodora, Ino Casablanca ou encore Danyl dont on parlait récemment, ils ont cultivé leur musique en allant puiser dans des inspirations nouvelles dans le Rai, dans le bouillon ou encore dans la variété française.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;br /&gt;Cette singularité s’entends parfaitement dans le projet d’Ekloz : elle expérimente et mêle des morceaux agressifs avec un flow très cru comme sur &lt;a href=&quot;https://youtu.be/wmz-Q1imNS8?si=p6yAMf9eh7PYqM9J&quot;&gt;&lt;em&gt;Stop tha shit,&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; des mélodies douces sur une guitare dans Des choses que je n’ai pas et des morceaux plus dansants à l’image de la collaboration avec Eve La Marka sur BB j’sais. Finalement, le morceau le plus représentatif de Ekloz, c’est le dernier de l’album : &lt;a href=&quot;https://youtu.be/gGeuiQhcm7Q?si=HE-jFQoznyCDjLgf&quot;&gt;&lt;em&gt;Rappons Bien&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;un véritable road-trip technique, avec des variations de voix, une saturation sur la prod et une montée progressive vers une chute techno qui conclut le projet.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Pourquoi faut-il parler de ce projet ? Car face à l’harcèlement numérique, au traitement médiatique biaisée d’une industrie rongée par la misogynie, Ekloz à répondu de la manière la plus puissante : en restant elle-même.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Musique</category><author>Amine Snoussi</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Snowpiercer : un blockbuster marxiste ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/snowpiercer-film/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/snowpiercer-film/</guid><description>&lt;p&gt;Sorti en 2013, Snowpiercer a marqué une étape importante dans la carrière du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, notamment célèbre pour Parasite (2019). Aujourd’hui un peu moins connu que d’autres de ses films, il réussit toutefois à mettre tout le monde d’accord à sa sortie : presse et public, tout en étant un succès au box [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 12 Mar 2026 14:16:09 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Sorti en 2013, &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt; a marqué une étape importante dans la carrière du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, notamment célèbre pour &lt;em&gt;Parasite&lt;/em&gt; (2019). Aujourd’hui un peu moins connu que d’autres de ses films, il réussit toutefois à mettre tout le monde d’accord à sa sortie : presse et public, tout en étant un succès au box office. Adaptation d’une bande dessinée française culte, le premier long-métrage international de Bong Joon-Ho met en scène une dystopie ferroviaire qui sert de parabole sur le capitalisme, l’écologie et le mensonge politique : les derniers humains vivent dans un train en mouvement perpétuel, organisé en une société de classes rigide que les passagers pauvres de l’arrière vont tenter de renverser. En plus d’offrir un grand spectacle de science-fiction, il s’agit aussi d’une œuvre qui prend au sérieux l’idée révolutionnaire et l’anticapitalisme. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Une bande dessinée française découverte par hasard&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le film est adapté de la bande dessinée &lt;em&gt;Le Transperceneige&lt;/em&gt;, publiée en 1977 et écrite par Jacques Lob avec le dessinateur Alexis. Ce dernier meurt brutalement d’une rupture d’anévrisme après seulement seize planches. La série est alors reprise par Jean-Marc Rochette, qui apparaît d’ailleurs brièvement sous forme de caméo (une apparition rapide comme un clin d’œil) dans le film.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;La bande dessinée est un petit classique de la bande dessinée de science-fiction. Le succès du film a remis la BD d’actualité et a conduit à la publication d’un quatrième volet de la série, près de trente ans après les précédents. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/snowpiercer-nous-ne-sommes-pas-tous-dans-le-meme-train/&quot;&gt;Puis à une adaptation en série&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Bong Joon-ho découvre la bande dessinée plus ou moins par hasard dans une librairie de Séoul (les auteurs ne sont même pas au courant qu’il existe une traduction coréenne) et est fasciné par cette idée&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Bong Joon-Ho : une étape importante pour le cinéma sud-coréen&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;À ce moment-là, Bong Joon-Ho traverse une période de triomphe : son film &lt;em&gt;The Host &lt;/em&gt;– dans lequel un monstre mutant surgit du fleuve Han à Séoul et où une famille pauvre se lance dans une lutte désespérée pour sauver leur fille enlevée par ce dernier – vient de rencontrer un succès absolument colossal en Corée du Sud, avec environ 13 millions d’entrées (dans un pays qui compte 52 millions d’habitants). Cette situation donne une force particulière au réalisateur : il peut envisager une grosse coproduction internationale et imposer ses thèmes de prédilection. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Le cinéaste coréen Park Chan-wook (&lt;em&gt;Old Boy, Joint Security Area, Lady Vengeance&lt;/em&gt;) participe à la production et au développement du film. Le scénario est coécrit avec Kelly Masterson, dont le travail avait impressionné Bong-Joon Ho après qu’il ait vu &lt;em&gt;7h58 ce samedi-là&lt;/em&gt;, le dernier film de Sidney Lumet. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Imposer un film marxiste sur le marché international ? &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Avec un budget d’environ 40 millions de dollars, &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt; représente à la fois un budget moyen pour un blockbuster américain et l&lt;a href=&quot;https://www.20minutes.fr/cinema/1242031-20131026-20131026-snowpiercer-transperceneige-fable-intemporelle-bong-joon-ho%20%20/&quot;&gt;e film le plus cher jamais produit par la Corée du Sud à l’époque&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La production connaît toutefois un conflit majeur avec Harvey Weinstein, qui possède les droits de distribution dans les pays anglophones. Ce producteur à l’époque extrêmement puissant, qui fût condamné pour des dizaines de viols et d’agressions sexuelles suite au mouvement MeToo en 2017,  &lt;a href=&quot;https://www.premiere.fr/Cinema/20-minutes-de-coupes-dans-Le-Transperceneige-pour-sa-sortie-americaine&quot;&gt;souhaitait réduire le film de vingt minutes&lt;/a&gt; pour ne garder quasiment que l’action et ajouter une voix off finale pour “clarifier” la conclusion pour le public américain (celle-ci pouvant être sujette à diverses interprétations).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Parmi les coupes, Weinstein voulait supprimer une scène – un peu étrange – où avant un combat des guerriers découpent un poisson. Ne supportant pas la moindre équivocité, Weinstein la déteste. Bong Joon-Ho parvient à la maintenir en mentant et en inventant qu’il s’agirait d’un hommage à son père avec qui il aimait aller pêcher… D’une manière générale, le réalisateur s’oppose à ces modifications, estimant, à raison, qu’elles supprimeraient “la plupart des détails sur les personnages” et transformeraient le film en simple film d’action. Il reçoit alors le soutien de plusieurs de ses acteurs, dont &lt;a href=&quot;https://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18626783.html&quot;&gt;Tilda Swinton &lt;/a&gt;qui incarne le Conseiller Mason (la “Première ministre” du train) et &lt;a href=&quot;https://www.fangoria.com/qa-john-hurt-on-his-futuristic-trip-in-snowpiercer/&quot;&gt;John Hurt&lt;/a&gt; (qui joue lui le personnage de Gilliam, sorte de “chef” des passagers défavorisés de la queue du train). &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.liberation.fr/cinema/2013/10/29/rage-de-glace_943240/?redirected=6765&quot;&gt;Comme l’écrit &lt;em&gt;Libération &lt;/em&gt;à l’époque&lt;/a&gt;, “au pays de l’enthousiasme compétitif et du &lt;em&gt;soft power &lt;/em&gt;la simple représentation de la fureur que peut représenter l’antinomie riches-pauvres passe mal” &lt;a href=&quot;https://www.lepoint.fr/culture/snowpiercer-une-arche-de-noe-futuriste-pilotee-par-bong-joon-ho-08-09-2013-1722123_3.php&quot;&gt;Le réalisateur rappelle d’ailleurs que pour lui &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt;  “n’est en aucun cas un produit hollywoodien”&lt;/a&gt;. Après cette expérience,&lt;a href=&quot;https://collider.com/bong-joon-ho-snowpiercer-interview/&quot;&gt; Bong Joon-ho déclarera même : “Je déteste les films à gros budget. Je veux faire des films plus petits à l’avenir”&lt;/a&gt;. Il y reviendra finalement avec &lt;em&gt;Okja&lt;/em&gt; (2017) pour Netflix, puis avec &lt;em&gt;Mickey 17&lt;/em&gt; (2025).&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;L’usage des clichés&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les clichés ont mauvaise réputation :  ils sont souvent perçus comme des images dégradantes et caricaturales. Mais dans le cinéma ceux-ci ont aussi des avantages, à savoir permettre d’identifier rapidement des types, des situations, avoir l’impression de connaître un personnage que l’on a pas le temps de développer – cela est d’autant plus utile et efficace dans le cas où, malgré la présence d’un leader incarné par Chris Evans, c’est bien une révolte collective qui est mise en scène. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Le personnage volontairement grotesque de Mason, interprété par Tilda Swinton, mélange plusieurs figures politiques. L’actrice expliquait l’avoir composé en s’inspirant de Margaret Thatcher, Muammar Gaddafi, Adolf Hitler et Silvio Berlusconi. &lt;a href=&quot;https://hellotailor.blogspot.com/2014/07/interview-with-snowpiercer-costume.html&quot;&gt;La costumière Catherine George a conçu sa tenue pour évoquer « une forme et un style politique conservateur typique »&lt;/a&gt;, dominée par le violet afin de lui donner une dimension quasi royale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18626766.html&quot;&gt;Bong-Joon Ho se méfiait un peu de Chris Evans,&lt;/a&gt; très associé à&lt;em&gt; Captain America&lt;/em&gt;, voyant en lui “la caricature de l’Américain tout en muscles”, presque comme “le capitaine d’une équipe de football dans un lycée”, avant de finalement trouver une réelle entente et un véritable engagement de l’acteur dans le projet. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une parabole sur la lutte des classes&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Comme souvent chez Bong Joon-ho, la lutte des classes est au cœur du film. L’humanité survivante est enfermée dans un train lancé à travers une Terre glacée. Les pauvres sont entassés dans les wagons de queue tandis que les riches occupent les wagons de tête qui sont de véritables palais.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour le réalisateur : “Le film fournit une version exagérée de la réalité dans laquelle nous vivons et nous aide à réfléchir sur la vie. &lt;a href=&quot;https://www.koreatimes.co.kr/entertainment/films/20130729/snowpiercer-depicts-humanitys-struggle-for-life&quot;&gt;La dichotomie entre riches et pauvres est universelle&lt;/a&gt;”. C’est d’ailleurs bien cette universalité de la lutte des classes qui permet aussi à son cinéma de trouver des échos dans le monde entier. Il insiste : “La raison pour laquelle nous apprécions la science-fiction est qu’elle ressemble en quelque sorte à notre monde – et au cœur de celle-ci se trouve la lutte de classe”. Le passage répété de wagons en wagons est aussi une évocation de la “redondance de la condition humaine”, un des éléments clés de la vie sous le capitalisme. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Bong Joon-Ho à droite, pour la sortie d’Okja. Crédit : By Dick Thomas Johnson from Tokyo, Japan – Okja Japan Premiere: Kagawa Teruyuki, Kobayashi Seiran, Ahn Seo-hyun &amp;amp; Bong Joon-ho, CC BY 2.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Le film cherche à faire ressentir au spectateur le malaise des ouvriers et des déclassés des wagons de queue. Bong Joon-ho évoquait par exemple la sensation que l’on ressent lorsqu’un passager d’économie traverse les cabines luxueuses d’un avion après douze heures de vol, ou celle d’un SDF qui entrerait dans une boutique Gucci. Pour lui, “le pauvre ressent à l’égard des riches un mélange d’envie et de dégoût. D’un côté, il a envie de détruire ce système qui l’oppresse, et d’un autre il a aussi le désir d’en profiter à son tour parce que c’est confortable et, donc, à un moment donné, il faut trancher entre ces deux tentations contradictoires.&lt;em&gt;” &lt;/em&gt;Dans &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt;, le choix est similaire : le but est-il de prendre la place des privilégiés en s’emparant de la tête du train ou bien s’agit-il de détruire le système même de privilèges ? &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La catastrophe écologique dûe au capitalisme et le mensonge politique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le film s’ouvre sur une catastrophe climatique : une tentative de refroidissement de la planète a provoqué une glaciation totale. Pour Bong Joon-ho : “Si on en est là aujourd’hui, c’est la faute à la recherche du profit. L’écologie renvoie directement au dysfonctionnement du système”. Plutôt que de changer le système capitaliste, c’est une solution technologique qui a été utilisée dans le monde de &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt; pour tenter de résoudre le problème du réchauffement climatique, créant une nouvelle catastrophe : le résultat est que le capitalisme a survécu à la fin du monde dans un cocon technologique… C’est une critique directe du solutionnisme technologique : cette idée que les problèmes environnementaux pourraient être résolus principalement par des solutions techniques sans transformation profonde des structures sociales et des manières de produire. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour maintenir une société de classe extrêmement rigide qui est celle du transperceneige, les classes dominantes tentent, en plus des outils répressifs, de diffuser une idéologie, une vision illusoire de la réalité et un système de croyances permettant de justifier cette dernière : sans la division stricte des classes c’est tout le système qui s’effondrerait, c’est pourquoi tout le monde devrait rester à la place qui lui a été assignée dans un ordre qui n’est pas parfaitement perceptible mais juste.&lt;br /&gt;La classe dominante du train défend notamment l’idée que la société du train repose sur la croyance dans un moteur à mouvement perpétuel qui fonctionnerait éternellement (plutôt que sur le travail exploité). Mais cette croyance relève du mensonge politique : “L’idée du mensonge politique est au cœur du film. Quand un système arrive au bout du rouleau, qu’il est obsolète et qu’il opprime les gens, toutes sortes de fables sont imaginées pour maintenir artificiellement le pouvoir en place. Ici, c’est la notion magique du moteur à mouvement perpétuel et qui devient une religion, mais, en fait, les pièces détachées s’usent, et il n’est pas possible de les remplacer, alors on cache les déficiences du système et les solutions terribles qu’il réclame pour subsister” rappelle Bong-Joon Ho. Dans la réalité du train, comme dans le capitalisme réel, le fait que le capital soit extrait du travail et non l’inverse est masqué, et les crises de surproduction (force de travail non utilisable, capital non investi) se résolvent souvent par des phases de destruction permettant par la suite de relancer un nouveau cycle de croissance.&lt;br /&gt;Dans son article &lt;a href=&quot;https://le1hebdo.fr/journal/politique-pourquoi-ils-mentent/49/article/du-mensonge-en-politique-830.html&quot;&gt;&lt;em&gt;Du Mensonge en politique&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; publié en 1971 suite aux &lt;em&gt;Pentagon Papers&lt;/em&gt;, la philosophe Hannah Arendt traitait de ce “mensonge politique moderne”, dont Aurore Mréjen, autrice d’une &lt;em&gt;Introduction à Hannah Arendt &lt;/em&gt;(La Découverte, 2025) nous explique qu’il “consiste à faire de la présentation d’une certaine image la base de toute une politique, à chercher non à conquérir le monde, mais à remporter une bataille dont l’enjeu est « l’esprit des gens »”.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Un train-monde&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’efficacité de Snowpiercer tient notamment dans sa progression très excitante d’un wagon à l’autre, où l’on découvre en même temps que les révoltés tous les univers dont ils avaient été privés et qu’ils ignoraient. Cette progression se fait à travers un rythme original qui préfère l’alternance de ralentissements et d’accélérations plutôt que des scènes saccadées avec une multiplication infinie des plans comme dans beaucoup de films d’action de cette période. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Là où les wagons de queue sont sombres et presque monochromes – &lt;a href=&quot;https://www.vice.com/en/article/we-talked-to-snowpiercers-production-designer-about-building-a-world-inside-a-train/&quot;&gt;le chef décorateur Ondřej Nekvasil l&lt;/a&gt;es a imaginés comme une “vie sombre” dominée par la pénurie et la promiscuité – à l’inverse, les wagons de tête explosent de lumières, de couleurs et d’ornements. Les costumes de ces passagers sont eux inspirés des photographies d’ingénieurs de train et des vestes de chemin de fer françaises du début de la période industrielle On peut notamment y voir l’influence d’Andrei Tarkovsky et son film &lt;em&gt;Stalker &lt;/em&gt;(1979), où la couleur devient plus intense à mesure que l’on change de monde.&lt;br /&gt;Certaines séquences ont demandé un travail particulier. L’équipe a passé de longues heures à l’aquarium de Vancouver pour étudier “le poisson, les environnements d’éclairage, la façon dont la lumière se réfractait à travers l’eau et le verre, ainsi que la façon dont elle déformait le poisson au fur et à mesure qu’ils passaient” afin de concevoir un incroyable wagon-aquarium. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les wagons de tête, eux, sont volontairement absurdes et surchargés. Le designer expliquait vouloir créer un univers comparable aux hôtels de luxe extravagants de Dubaï-  une accumulation de richesses totalement irrationnelle :  “Nous ne voulions pas que ce soit du design pratique – nous voulions qu’il soit surchargé, parce que c’est un non-sens. Toutes ces voitures sont trop lourdes, trop ornées, trop décorées, et le reste du train doit être plus léger à cause de ces voitures (…) dans la lignée de ces hôtels de luxe à Dubaï. Le sentiment où quelqu’un construit une tour au milieu du désert, et à l’intérieur de la tour se trouve une patinoire et une piste de ski – ce genre de bêtises.”&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Un cinéma profondément politique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le regard critique de Bong Joon-ho sur la société ne vient pas de nulle part. Le réalisateur a étudié la sociologie (la science sociale qui étudie les relations, les structures et les institutions qui organisent les sociétés humaines)  et s’est engagé dans les mouvements étudiants pour la démocratie en Corée du Sud dans les années 1980 (qui était encore sous dictature à cette époque), participant régulièrement aux manifestations et subissant directement la répression.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Salle commémorative des victimes du soulèvement de Gwangju où plus d’une centaine de personnes furent tuées par le régime. Crédit : Par Schlarpi — Travail personnel, CC BY-SA 3.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Il a également été membre du Parti travailliste démocrate coréen avant de rejoindre le Nouveau Parti progressiste. Plus récemment, il a appelé à l’arrestation de l’ancien président sud-coréen après sa tentative de coup d’État en 2024 (via la déclaration d’une loi martiale).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette sensibilité politique traverse toute sa filmographie : de &lt;em&gt;Barking Dogs Never Bite&lt;/em&gt; à &lt;em&gt;Memories of Murder&lt;/em&gt;, en passant par &lt;em&gt;The Host&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Mother&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Okja&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt; ou encore &lt;em&gt;Parasite&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://pigrai.com/2019/05/17/cannes-2019-parasite-bong-jonn-ho-coree/&quot;&gt;Stéphane du Mesnildot, journaliste aux &lt;em&gt;Cahiers du cinéma&lt;/em&gt; et auteur de &lt;em&gt;Memories of Murder, l’enquête &lt;/em&gt;explique que derrière chaque intrigue Bong-Joon Ho infuse une critique sociale.&lt;/a&gt; &lt;em&gt;Memories of Murder&lt;/em&gt; décrit la Corée sous la dictature des années 1980, &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt; met en scène une société entièrement organisée par la classe sociale, tandis que &lt;em&gt;Parasite&lt;/em&gt; ridiculise la nouvelle bourgeoisie coréenne. La dimension politique de ce dernier n’était pas passé inaperçu, puisqu’&lt;a href=&quot;https://variety.com/2020/film/news/trump-parasite-oscars-best-picture-south-korea-1203509938/&quot;&gt;elle fût attaquée par Donald Trump lui même,&lt;/a&gt; tandis que &lt;a href=&quot;https://pigrai.com/2019/05/17/cannes-2019-parasite-bong-jonn-ho-coree/&quot;&gt;le patron de Jokers, une société française de distribution et de production de cinéma en France, savait que le film résonnerait avec l’actualité marquée par la révolte des Gilets Jaunes &lt;/a&gt;: “on vient de vivre en France six mois où les gens sont descendus dans la rue tous les samedis contre la fracture sociale, je pense que Parasite et son message de solidarité va forcément toucher du monde ».&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Malgré des films très variés, il existe quelque chose comme “un style Bong-Joon Ho” reconnaissable à son mélange fluide des genres (science-fiction, thriller, comédie…) et ses ruptures de tons brutales (on peut rire de bon coeur au milieu d’une scène très tragique), et un traitement approfondi de la lutte des classes. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En plus de son efficacité spectaculaire, &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt; s’impose aussi comme une fable politique d’une grande clarté. En condensant le monde dans un train lancé à toute vitesse, Bong Joon-ho met en scène une société où la hiérarchie sociale est absurde et brutale mais pourtant constamment justifiée par des mythes et des mensonges, que la progression haletante des révoltés de wagon en wagon va dynamiter en tentant d’aller voir par eux-mêmes comment fonctionne la machine. Près de dix ans avant &lt;em&gt;Parasite&lt;/em&gt;, Bong Joon-ho montrait déjà que la lutte des classes pouvait être le moteur d’un cinéma aussi populaire que divertissant et spectaculaire. Avec &lt;em&gt;Snowpiercer&lt;/em&gt;, il avait de nouveau réussi un pari rare : faire un grand film de science-fiction international divertissant qui invite à réfléchir aux contradictions du capitalisme, aux illusions du progrès technologique et aux conditions d’une véritable rupture avec l’ordre établi. &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Écologie</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Pourquoi il ne faut pas avoir peur du conflit ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/conflit/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/conflit/</guid><description>&lt;p&gt;Il est devenu banal de dire que notre société s’est « polarisée », que « les gens ne se parlent plus » et « que la violence est devenue un mode de communication ordinaire ». À partir de ce constat, beaucoup regrettent avec nostalgie un âge d’or où l’on pouvait tout se dire, où la [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 11 Mar 2026 16:39:25 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Il est devenu banal de dire que notre société s’est « polarisée », que « les gens ne se parlent plus » et « que la violence est devenue un mode de communication ordinaire ». À partir de ce constat, beaucoup regrettent avec nostalgie un âge d’or où l’on pouvait tout se dire, où la vie politique n’était pas en proie à la « brutalisation » et où l’on pouvait même fréquenter des individus aux opinions peu recommandables, à condition – bien sûr – qu’on n’en parle pas. Bref, on pouvait ne pas être d’accord mais ce n’était pas une raison pour qu’il y ait des tensions ou des conflits, c’était la marque d’une époque civilisée que la modernité, ses réseaux sociaux et l’essor du « populisme » auraient définitivement enterrée. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si ce récit semble familier, c’est parce qu’il s’inscrit dans le discours dominant, qu’il est relayé à longueur d’antenne et qu’il trouve un écho certain chez ceux qui déclarent, la main sur le cœur, « Moi, je n’aime pas le conflit ». Rien ne semble plus préoccuper les commentateurs (en réalité eux-mêmes acteurs) de « la vie politique » que la conflictualité, associée au désordre « alors qu’on aurait besoin de se parler calmement, entre gens civilisés et raisonnables » pour trouver « des compromis ». Pour les individus qui s’auto-proclament « raisonnables », la chose est entendue : le conflit, c’est mal voire immoral puisqu’il n’y aurait qu’en discutant que l’on pourrait parvenir à résoudre les problèmes. Noble intention que de vouloir régler des problèmes conséquents avec une économie remarquable de moyens. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les choses sont-elles pourtant si simples ? À en croire ces constats s’appuyant sur le « bon sens », il n’y aurait aucun obstacle insurmontable pour se mettre d’accord collectivement et retrouver une société apaisée, excepté peut-être « les extrêmes » qui nous divisent et « hystérisent » le débat. Pour y voir plus clair, nous allons donc nous demander quel projet politique est porté par ce refus de la conflictualité. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;1. Pourquoi faudrait-il renoncer au conflit ? &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;À première vue, il n’y a rien de plus louable que de souhaiter que l’ambiance soit au beau fixe. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Faire la promotion de la « bonne humeur » peut pourtant sembler suspect alors même que la colère gronde chez des millions de personnes, et ce pour de bonnes raisons, et sans que des réponses politiques soient apportées. En France, le taux de pauvreté bat des records, des millions de personnes travaillent sans pouvoir vivre décemment, les déserts médicaux se propagent dans une large partie du territoire français (6 millions de Français sans médecin traitant), les inégalités explosent, la gestion calamiteuse des relations diplomatiques mène à une multiplication des conflits armés, rien n’est fait pour prendre en main une indispensable transition écologique, et la liste pourrait s’allonger à l’infini. Ce ne sont pas quelques Gaulois réfractaires ou les sujets de conversation qui sont conflictuels, c’est notre organisation sociale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La question qui se pose alors est la suivante : que sommes-nous prêts à faire collectivement pour que la colère disparaisse ? S’agit-il de prendre le problème à la racine ou de régler le problème à la surface en réprimant l’expression du désaccord voire en jetant quelques os à ronger pour gagner du temps et détourner l’attention ? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est bien le fait que des intérêts particuliers prétendent imposer leur volonté au détriment de la majorité des gens qui mène à une grande instabilité sociale, politique et institutionnelle. Ce serait en effet trop simple si on pouvait contraindre tout le monde à adhérer à une politique qui répond aussi ostensiblement aux seuls intérêts d’une classe minoritaire. Il est trop facile de désigner des « extrêmes » comme des agents de polarisation : ce n’est par exemple pas la gauche qui crée le conflit, c’est elle qui contribue à dévoiler les mécanismes du monde social conflictuel. Mais le conflit est préexistant à la mise en lumière de ses mécanismes. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Campagne du référendum pour le traité constitutionnel, en mai 2005. Crédit : FAL&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Or, refuser le conflit ou la controverse, c’est précisément refuser de mettre au jour une organisation sociale défaillante qui, en plus de nuire au plus grand nombre, met en péril l’avenir de l’espèce humaine. Dans cette perspective, le plus inquiétant ne semble pas « l’incapacité à bien s’entendre » entre gens costumés mais bien l’organisation concrète de notre organisation sociale capitaliste. Certes, « se mettre d’accord » permettrait de trouver des solutions collectives, en dehors « du clivage transpartisan » pour faire face à ces crises. Cela relève toutefois de la plus pure abstraction : il n’y a pas de solution transpartisane qui soulage à la fois les paniques des bourgeois et permet au plus grand nombre de vivre décemment. De plus, le problème fondamental c’est que, précisément, il n’y a pas de consensus quant aux mesures à prendre et que cela mérite d’être débattu dans les conditions les plus loyales possibles pour que les citoyens puissent choisir entre les propositions qui leur sont faites. La démocratie, ce n’est pas le fait de mettre tout le monde d’accord, c’est le fait d’être en mesure de trancher entre des positions différentes. Il y a, par définition, plusieurs solutions à un problème ; si nous vivons dans la réalité contraire, pourquoi s’embarrasser à organiser des élections, des campagnes électorales et des débats ? De fait, le refus de reconnaître le référendum de 2005 sur les traités européens néolibéraux ou l’arrivée en tête du NFP en 2024 s’inscrit dans cette logique. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Que demande-t-on à la gauche lorsqu’on lui demande de faire « des compromis » ? On lui demande de renoncer à sa politique et de se rallier à la norme dominante, qui applique un programme en faveur des intérêts privés minoritaires : on demande à la gauche de ne plus être la gauche. On lui demande de se soumettre au consensus néolibéral, c’est-à-dire de faire des compromissions. Il ne s’agit donc pas de cultiver le désaccord pour le plaisir d’être « un méchant extrême » mais de tenir bon sur une ligne politique dont ceux qui la défendent pense qu’elle est la meilleure pour la collectivité. Et cela, c’est le rôle de la controverse politique, qui doit permettre à chacun de se positionner. Pourquoi faudrait-il se rallier à une autre façon de faire dont on pense qu’elle ne fera qu’aggraver le problème ? Il y a, en théorie, des élections pour déterminer ce genre de choses. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le conflit n’est donc pas une préférence personnelle, il procède d’une volonté de réinstaurer le débat politique dans une « démocratie » où tous les moyens sont bons pour le museler. En revanche, refuser le conflit, c’est refuser de nommer notre réalité sociale défaillante, c’est refuser les désaccords politiques au profit du statu quo. C’est, paradoxalement, entretenir le conflit de manière larvée en le dépolitisant et en empêchant d’entrevoir une résolution politique. Il faut donc se méfier de ceux qui prônent la « bonne ambiance », la stabilité et l’ordre alors même que la situation sociale d’un pays aussi riche que la France est inacceptable et indigne. On n’obtient pas la bonne ambiance en la décrétant depuis sa posture surplombante, on crée les conditions matérielles concrètes pour que les raisons profondes du désordre soient résolues. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;2. Peut-on se mettre d’accord avec tout le monde ? &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le discours médiatique est saturé d’appels au calme, au compromis, à la réconciliation. Si les partisans de la bonne humeur et de la stabilité souhaitent si fermement un retour à une société harmonieuse, pourquoi ne s’en donnent-ils pas les moyens ? Les solutions sont connues de tous : il faut affronter les inégalités, garantir des services publics de qualité partout en France, engager une transition écologique ambitieuse, engager une coopération mondiale autour de causes communes ; les chantiers ne manquent pas et bien des personnes qui expriment aujourd’hui leur colère n’attendent qu’une chose : pouvoir se retrousser les manches pour rattraper le temps perdu. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« Mais il n’y a plus d’argent » nous dit-on pour couper court à ce dangereux utopisme. Au nom du consensus, il faudrait se rallier au verdict de la « raison » : « nous ne sommes pas dans le monde des bisounours ». On voit ici le poids de l’idéologie dominante qui repose sur un ensemble de pré-requis qu’il faut être en mesure de remettre en question pour que puisse s’affirmer une différence de propositions politiques. Il est évident que si l’on s’inscrit dans ce cadre fallacieux, il semble impossible de taxer les grandes fortunes « parce qu’elles vont partir », il semble impossible d’augmenter les salaires « parce que les entreprises ne vont plus s’en sortir », il semble impossible d’investir dans la transition écologique « parce qu’il n’y a plus d’argent ». Le cadre dominant, c’est celui qui accepte la dictature de ceux qui ont la position la plus favorable. D’après l’idéologie dominante, il serait ridicule d’aller contre la volonté de ceux « qui peuvent faire autrement » (si on décide politiquement de laisser-faire), « ils ne veulent pas », « ils ne laisseront pas faire » et tout le monde trouve cela normal : la démocratie c’est seulement pour ceux qui triment pour des salaires de misère, des écoles au rabais et une espérance de vie moindre. Dire qu’ « il n’y a plus d’argent » ou « qu’on ne peut rien faire sans les plus riches » n’est pas une vérité, c’est un positionnement idéologique qui devrait lui-même faire partie du débat politique. D’ailleurs, si les plus riches ne partent (hélas) pas tant que cela, c’est bien parce qu’ils ne peuvent pas faire sans nous.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Qu’est-ce qu’un positionnement idéologique ? Ce sont des structures mentales liées aux conditions de vie concrètes d’une classe sociale donnée. Quelle classe sociale pourrait bien considérer qu’il n’y a plus d’argent et qu’il n’est « malheureusement » plus possible de partager ? Paradoxalement, la classe dominante, qui accumule les richesses de manière indécente depuis des décennies. Et comme les choses sont bien faites, la classe dominante possède une écrasante partie des médias tout en étant surreprésentée dans les partis et institutions politiques, à tel point que son idéologie est hégémonique et se diffuse dans les strates de la société qui n’ont pas intérêt à partager cette vision du monde. Il n’y a rien de plus tragique que de voir une personne au SMIC parler comme un milliardaire. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Car derrière les divergences d’idéologies ou « d’opinions », il y a des différences de classes. Ces différences ne sont pas cosmétiques ou liées au tempérament des uns ou des autres, elles sont le fruit de places dans les rapports de production et de conditions de vie radicalement différentes. Il faut donc cesser de réduire le conflit à une réalité morale ou psychologique, il est au coeur de notre organisation sociale, c’est ce que l’on appelle plus couramment « la lutte des classes ». Cette lutte n’est pas une réalité folklorique d’un autre temps, c’est une structuration froide de la société qui conduit à l’exploitation et à la marginalisation d’une grande partie de la population, à l’extraction irraisonnée des ressources, à la surproduction, à la destruction des services publics et à la concentration du capital dans les mains de quelques-uns. Il y a une illusion chez ceux « qui n’aiment pas le conflit » que tout pourrait se résoudre par des échanges d’arguments.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais si tout est une affaire de discussion, il suffirait seulement de trouver les bonnes tournures de phrase pour se mettre d’accord et transformer la société. Il semblerait donc suffisant de trouver les bons arguments pour convaincre quelques milliardaires de se rallier à la cause de la majorité. N’avons-nous pas déjà essayé cette solution ? N’y a-t-il pas de multiples rapports scientifiques, des études gouvernementales, sociologiques qui démontrent de manière précise le caractère purement politique et contre-productif des inégalités sociales ou de la crise climatique ? Malgré tout cela, la faute est toujours imputée aux militants et non à ceux qui se murent dans leur indifférence de classe. Cela semble un peu facile : tant que vous n’aurez pas appris à vous exprimer correctement, nous continuerons à détruire le monde. Le problème, jusqu’à présent, ce serait que nous n’aurions pas encore trouvé les bons mots pour mettre la bourgeoisie de notre côté alors qu’elle n’attend que cela : elle rêverait de sortir ses enfants de ses écoles privées, de venir habiter dans nos quartiers, de faire ses courses dans nos supérettes, de venir voir nos concerts de musique indépendante dans des caves insalubres. Une fois tout ce beau monde réconcilié, nos amis milliardaires n’auront plus qu’à transformer leurs industries polluantes en industries vertueuses, à rapatrier leur fortune et à dissoudre leurs montages financiers opaques. À l’unique condition que les « extrêmes », adeptes de la mauvaise humeur, soient exclus de cette nouvelle société réconciliée. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Pourquoi il faut être clivant ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Une ligne politique claire est donc une ligne clivante car elle permet à chacun de se positionner selon ses intérêts de classe. Or, il doit y avoir une voie radicale pour refuser cette société capitaliste, oppressive et hiérarchisante afin de redéfinir le sens donné au travail, de mettre en commun les ressources et d’œuvrer à l’émancipation des individus quels qu’ils ou elles soient.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Allons plus loin, tout le monde est clivant à sa manière. La question est : contre quoi faut-il être clivant ? Quelqu’un qui prétend rassembler sans cliver ne peut que militer pour le statu quo puisqu’il ne prétend pas résoudre les contradictions sociales. Pire, il les invisibilise, il est donc tout aussi clivant. Mentir ou se mentir à soi-même en refusant de montrer la réalité sociale telle qu’elle est, c’est clivant envers ceux qui la subissent de plein fouet.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il faut renoncer à mettre tout le monde d’accord car cela ne mène qu’à l’immobilisme et à l’aggravation des racines des injustices. Nous ne pouvons pas nous permettre de donner une importance démesurée à la minorité qui s’accapare les richesses et démantèle le bien public, son intérêt n’est pas le nôtre. En revanche, notre intérêt commun à venir ne mettra personne de côté si bien que le clivage n’est pas l’ennemi de l’union, il en est son préalable.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Édito</category><author>S</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Comment SORTIR de l’impuissance ? (avec Nicolas Framont) – Cerveaux Non Disponibles</title><link>https://frustrationmagazine.fr/cerveaux-non-disponibles/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/cerveaux-non-disponibles/</guid><description>&lt;p&gt;Description Cerveaux Non Disponibles : Nicolas Framont a décidé de ne plus subir les défaites orchestrées par les syndicats et les partis. Il est venu nous raconter son itinéraire pour sortir de l&amp;rsquo;impuissance générale et aiguiser de nouvelles armes pour lutter et vaincre sans concession. « Mais à quoi sert tout ces mots d&amp;rsquo;ordres, ces textes [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 11 Mar 2026 13:42:21 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Cerveaux Non Disponibles : Nicolas Framont a décidé de ne plus subir les défaites orchestrées par les syndicats et les partis. Il est venu nous raconter son itinéraire pour sortir de l’impuissance générale et aiguiser de nouvelles armes pour lutter et vaincre sans concession. « Mais à quoi sert tout ces mots d’ordres, ces textes et vidéos si rien ne doit se réaliser un jour ? »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Vidéo</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>« AED c’est pas un vrai métier », vraiment ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/aed/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/aed/</guid><description>&lt;p&gt;Vos Frustrations&amp;nbsp;est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs «&amp;nbsp;frustrations&amp;nbsp;», colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui c&amp;rsquo;est Marc S., qui travaille comme assistant d&amp;rsquo;éducation (AED), qui a souhaité témoigner. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr On a tous eu à côtoyer des AED lors de notre scolarité, plus connus sous les [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 10 Mar 2026 18:16:47 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vos Frustrations&lt;/em&gt; est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui c’est Marc S., qui travaille comme assistant d’éducation (AED), qui a souhaité témoigner. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On a tous eu à côtoyer des AED lors de notre scolarité, plus connus sous les appellatifs de surveillant.es ou bien, péjorativement, « pions » et « pionnes ». &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme la plupart de mes potes, j’ai longtemps fui le taf salarié et ai enchaîné les études, le RSA et de l’intérim ou des tafs saisonniers. Au bout d’un moment j’ai eu envie de développer mon activité artistique et ai donc choisi d’être assistant d’éducation en parallèle pour avoir un salaire fixe. Je fais cela depuis deux ans, dans un lycée public général et technologique avec un internat ouvert tous les jours de la semaine (même le week-end). J’ai plus de 30 ans et ce poste est mon premier CDD, cela m’a sorti d’une situation précaire. Avec les vacances et un taux horaire peu important, les contrats étant pour la plupart à mi-temps, c’était parfait pour me sortir de la galère tout en pouvant continuer à faire ce qui me fait kiffer. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De prime abord ce taf est plutôt tranquille par rapport à bien d’autres. On est souvent sans chefs aux alentours pour nous surveiller, ce qui est un avantage non négligeable, il faut bien se l’avouer, surtout quand on n’aime pas les chefs. Et on bosse quand même pour un service public, même s’il a de plus en plus de défauts, ça a au moins l’avantage d’être un taf où il n’y a pas d’obligation de résultats chiffrés ni de croissance de l’activité. On a les vacances scolaires et, si on arrive à faire des remplacements dans l’année, on peut être en vacances dès le mois de juin (nous avons un quota d’heures à faire sur l’année).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;A l’origine, les AED étaient les MI-SE (pour maître d’internat et surveillant d’externat). C’était alors un emploi créé spécifiquement pour les étudiant.es avec priorité pour ceux voulant passer les concours de profs. Un temps plein était alors de 28h et les MI-SE pouvaient être engagé.es pour plusieurs années. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2003, le statut d’AED a été créé et de nombreuses pertes de droits ont accompagné ce changement : le temps-plein est passé à 41h/semaines (les heures au-delà des 35 ne sont pas payées en heures sup’), et nous sommes engagé.es en CDD, renouvelable 5 fois avant de pouvoir atteindre le CDI. Une aberration dans le droit du travail d’enchaîner autant de CDD. Légalement, les établissements pourraient faire des CDD de 3 ans pour les AED mais je n’ai jamais entendu de cas de ce type. Ils préfèrent garder cette main d’œuvre virable à chaque fin d’année. Le CDI a été gagné par les syndicats, en 2022. Au bout de 6 ans de service, on est censé nous l’accorder automatiquement. Mais si on atteint cela aucune grille indiciaire d’augmentation de salaire n’est prévue, un « oubli » apparemment.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Manifestation d’AED en février 2021 à Paris. Crédit : Martin Noda / Hans Lucas via Photothèque Rouge.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Après avoir été AED en collège où c’était particulièrement difficile : devoir courir tout le temps, crier sans cesse, surveiller les permanences. Je suis passé dans un lycée avec un internat. Ça m’a permis d’avoir deux nuits de travail, pratique pour avoir mes journées de libre. Seulement, là aussi on se fait douiller. Pour les nuits, nous ne sommes payé.es que 3 heures entre 22h30 et 7h : c’est le « forfait nuit ». Et nous ne bénéficions d’aucune majoration pour le travail de nuit, ni pour le dimanche (certains internats ouvrent le dimanche soir). Ceci grâce à une parade administrative qui fait dire aux établissements que nous ne serions pas des « personnels d’encadrement ». Alors que nous sommes sommé.es de prévenir en cas de grève à l’internat sous prétexte que nous avons en charge des élèves mineurs.  « Ça va, vous êtes payés à dormir », diront des mauvaises langues. Eh bien oui et non, car c’est sans compter les alarmes incendie en pleine nuit, les élèves parfois bruyants, les lumières blafardes du couloir, les insomnies. Je connais peu de collègues qui dorment bien à l’internat. Au final, pour un mi-temps, payé 21 heures, j’ai 27 heures de présence au lycée. Nous sommes au SMIC, ce qui fait que nous sommes nombreux-ses à vivre sous le seuil de pauvreté (je gagne ainsi 724€ par mois, sans compter la prime d’activité avec laquelle j’arrive aux 1000€/mois).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;A cela s’ajoute un mépris et une infantilisation très courante de la part de la hiérarchie et des CPE : Conseillers Principaux d’Education, avec qui nous travaillons constamment. Légalement les CPE ne sont pas nos chefs mais seulement les gestionnaires du service, or je ne compte plus le nombre d’histoires de CPE harcelants que j’ai entendues. Nous devons régulièrement subir les sautes d’humeurs des CPE, celles qui veulent faire ami-ami (mais qui ont prévu de ne pas nous renouveler à la fin de l’année), celles qui sont carrément en abandon de poste, ceux qui appellent sur ton téléphone perso, en soirée et sur un jour de repos… Rares sont les exemples où AED et CPE travaillent en harmonie, ce qui normalement devrait être le cas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Heureusement les syndicats existent, ils passent parfois des coups de fil au rectorat ou aux établissements et réussissent à faire annuler des décisions injustes car elles ne rentraient pas dans les clous. De mon expérience, les syndicats ont bien aidé à défendre nos droits, les directions n’aiment pas avoir un appel de leur part. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais du fait de notre statut précaire, jetable à chaque fin d’année, peu d’AED osent se rebeller ou faire des signalements. Nous sommes infantilisés et nous infantilisons aussi nous-mêmes en retour : « si je conteste la CPE va m’engueuler », « ah mais si je fais un signalement sur mes droits, y aura une mauvaise ambiance ». C’est compliqué de comprendre que nous sommes dans notre droit.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans mon département les AED sont beaucoup à être syndiqués mais c’est compliqué de lancer des mobilisations sur un sujet précis. Les syndicats de l’éducation sont en majorité composés de profs et de profs des écoles qui ont parfois du mal à comprendre nos statuts précaires et nos réalités concrètes et qui accaparent la parole en AG. Je suis depuis cette année représentant syndical mais les ¾ de mon activité se résument à rappeler leurs droits aux AED et faire en sorte qu’ils soient respectés, ce qui est un travail de longue haleine.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Autre particularité, les grèves à l’internat sont toujours la veille des journées de mobilisation, ce qui perturbe un peu l’efficacité de celles-ci car s’il n’y pas cours le lendemain, les élèves n’ont pas de raisons de venir au lycée la veille, alors que le soir même si. On est souvent culpabilisés sur les grèves.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’éducation nationale étant sujette à des restrictions budgétaires, les AED sont souvent les palliatifs à cela. L’année dernière il nous a été par exemple reproché de ne pas prendre les missions de la secrétaire, poste vacant, alors que ça ne fait pas partie de nos missions et qu’aucune rémunération supplémentaire n’est prévue pour cela. J’entends parler de beaucoup de cas de ce genre, où des AED auraient dû remplir des missions de secrétariat, de CPE, d’accueil des élèves malades à la place de l’infirmerie. Chaque année des demi-postes d’AED sont supprimés, alors qu’on nous demande sans cesse de faire plus avec moins de moyens : de gérer les absences et les retards, d’appeler les parents, de circuler dans l’établissement pour éviter les « incivilités », proposer des activités au foyer, animer des débats sur base du volontariat.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous nous trouvons en première ligne de la destruction des services publics. L’école est de plus en plus gérée – comme l’hôpital – comme une entreprise. En plus des restrictions budgétaires, les directions nous parlent de « moyens financiers », de « subventions », « de réputation de l’établissement », « de management de l’équipe ». Les enfants et les adolescents étant de plus en plus en souffrance psychologique, on doit gérer cela avec les moyens du bord. Quand j’étais AED au collège, rares étaient les jours où il n’y avait pas un élève qui faisait une crise d’angoisse. On devait gérer cela même si on n’est pas formés pour. Ce qui me mène à l’absence de formation des assistant.es d’éducation. Quand j’ai pris mon poste au collège, pour un mi-temps, c’était très intense, je n’avais jamais travaillé avec des collégien.ne.s. J’ai donc été mis sous pression dès ma première semaine avec mes CPE qui m’ont menacé de rompre mon contrat (étant encore en période d’essai) car je n’étais pas assez « actif » à leur goût. Imaginez vous être lâchés comme ça, sans formation, à devoir gérer des permanences à 30 élèves et à surveiller la cour de récréation avec des risques de bagarre et de harcèlement tous les jours. Le manque de formation est criant chez les AED, comme pour les AESH qui sont tout autant précaires que nous. En plus de la gestion des élèves, il y a beaucoup de choses à savoir en très peu de temps, notamment comment utiliser Pronote, qui est le logiciel de gestion des absences, des retards et autres rapports sur les élèves. On est donc lâché dans le grand bain et formés par nos collègues AED, qui le font souvent en débordant sur leurs heures de travail.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En parlant de souffrance des élèves, le 10 juin 2025, une collègue est décédée sur son lieu de travail, devant un collège de Nogent, en Haute-Marne. Mélanie Grapinet était devant son collège à faire un contrôle des sacs, des flics étaient aussi présents pour contrôler les élèves. Elle a été poignardée par un élève de 14 ans. Cet événement s’ajoute donc aux nombreux cas de violences dans les écoles. On pourrait déjà questionner l’intérêt de faire des contrôles de flics devant un collège.  Pour la mort de Mélanie Grapinet, aucun hommage national n’a eu lieu et on n’en a pas beaucoup parlé dans les médias. Les journaux parlaient seulement d’une « surveillante » (alors que nos missions ne se résument pas à de la surveillance) et ça a été l’occasion pour la droite et l’extrême-droite d’affirmer leurs discours sécuritaires. Rien n’a été dit sur les conditions d’exercice de nos métiers qui sont de plus en plus floues et précaires. Pourquoi lui a-t-on demandé de faire un contrôle des sacs alors qu’elle n’est pas agente de sécurité ni policière ? Est-ce que nos vies valent le fait de pouvoir se faire tuer sur notre lieu de travail ? Tout ça pour un SMIC ? Après le décès de Mélanie Grapinet, le silence des directions d’établissement et de l’Education Nationale était assourdissant, il y a bien eu une minute de silence dans les bahuts mais rien de plus. On remarque le deux poids deux mesures entre la mort d’un professeur et celle d’une AED. Les deux cas sont tout autant dramatiques mais, dans notre cas, aucun hommage national n’a été fait. Même si les raisons sont différentes dans chaque drame de ce genre, elles révèlent un mal-être chez les enfants et adolescents je pense. Le fait que l’école n’est absolument pas un rempart contre la misère, l’exclusion, le mal-être. Et les AED, comme tant d’autres, se prennent cette réalité en pleine gueule.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Le collège Françoise Dolto à Nogent. Crédit C DIMEY 5252 via Wikipedia Commons&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Aujourd’hui je fais en sorte de m’extirper de ce taf, de ne plus avoir à le faire l’année prochaine car, malgré mon mi-temps, ça demande beaucoup d’énergie, ne serait-ce que pour défendre nos droits. Je reste conscient que c’est moins pire que de l’intérim ou de bosser dans la restauration, par exemple. Ça reste pour moi un travail qui a du sens, qui peut être chouette dans le rapport avec les élèves et les collègues. J’aime aussi faire de l’administratif et appeler les parents d’élèves, même si ça ne se passe pas toujours bien. Mais j’en ai tellement marre que nous soyons si peu considéré.es. Je rêve de fortes mobilisations des précaires de l’éducation nationale pour arracher de meilleurs statuts et conditions de travail mais j’y crois de moins en moins. La particularité qui me saute aux yeux est que nombre d’AED s’organisent (ou tentent de le faire) sur WhatsApp. Chaque équipe d’AED à un groupe d’organisation du service (ce qui n’est nullement une obligation) qui sert aussi à se proposer des sorties entre collègues. Il y a même des cas où il y a un groupe WhatsApp CPE/AED ce qui est la porte ouverte à toutes sortes d’abus comme le non respect du droit à la déconnexion. Concernant la tentative de s’organiser politiquement par ce biais, c’est le cas dans mon bahut et je trouve que c’est plus anxiogène qu’autre chose. Il y a sans cesse des messages et cela n’a rien de démocratique car c’est le seul espace de discussion avec toute l’équipe (se voir étant compliqué dans des équipes de plus de 10). Je suis donc assailli de messages à tout moment, des personnes restent spectatrices des conversations quand d’autres envoient plein de messages à la suite. Ce qui est vanté comme un outil pratique pour communiquer, devient une vraie charge mentale et un frein à la discussion d’égal à égal. Tout le monde n’est pas tout le temps sur son téléphone.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Voilà pour ce témoignage, je suis très amer sur ce métier et la considération qu’on nous porte. Dernièrement, face à une CPE harcelante, je me suis retrouvé en burn-out et ait pris 3 semaines d’arrêt maladie. Tout le monde ne peut pas se permettre de se mettre en arrêt car, en tant que contractuel.les, nous avons trois jours de carence. Nous disposons d’outils pour signaler les atteintes sur notre santé mentale et physique (par les fiches Santé et Sécurité au Travail) mais peu d’AED le font car cela expose à des pressions supplémentaires.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le Ministère de l’Éducation nationale a déjà annoncé de nombreuses suppressions de postes pour la rentrée prochaine (4000 pour les enseignant.es), hormis des créations de postes d’AESH. Concernant les AED, il est très parlant qu’on parle de nous en termes d’Équivalent Temps Plein (ETP), nous voyons là encore que nous sommes considéré.es comme des chiffres, des pion.nes à placer là où il y a besoin.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Merci&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Éducation</category><category>Travail</category><category>Vos frustrations</category><author>Marc S.</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item></channel></rss>