<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"><channel><title>Frustration Magazine</title><description>Frustration Magazine, média indépendant et offensif qui relate la guerre des classes.</description><link>https://frustrationmagazine.fr/</link><language>fr-fr</language><image><url>https://frustrationmagazine.fr/img/favicon_light.png</url><title>Frustration Magazine</title><link>https://frustrationmagazine.fr</link></image><item><title>Écosocialisme ou barbarie</title><link>https://frustrationmagazine.fr/andras-ecosocialisme-ou-barbarie/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/andras-ecosocialisme-ou-barbarie/</guid><description>&lt;p&gt;C’est peu dire que nous n’ignorons rien. Les données, les rapports d’experts, les scénarios prospectifs : même les brouettes et les chats sont au courant de tout ici-bas. L’heure n’est plus à l’alerte mais au tracé, net, d’une voie. Pour ça il nous faut quelques mots. Dont un, surtout, sans lequel nous vouons les Terriens, [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 01 Jul 2026 16:14:09 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C’est peu dire que nous n’ignorons rien. Les données, les rapports d’experts, les scénarios prospectifs : même les brouettes et les chats sont au courant de tout ici-bas. L’heure n’est plus à l’alerte mais au tracé, net, d’une voie. Pour ça il nous faut quelques mots. Dont un, surtout, sans lequel nous vouons les Terriens, humains ou non, à vivre sous l’empire du feu.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au mois de mai dernier, le philosophe japonais Kohei Saito, penseur désormais incontournable du camp de l’affranchissement, s’est entretenu avec &lt;a href=&quot;https://book.asahi.com/article/16563907&quot;&gt;le média &lt;em&gt;Asahi Shimbun&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;À la question de savoir que faire face au changement climatique – que nous qualifions, quant à nous, de &lt;em&gt;guerre écocidaire mondiale –, &lt;/em&gt;l’auteur répond : il faut mettre sur pied une nouvelle organisation internationale de la production et de la répartition des biens et des ressources afin de ne plus les laisser à la merci du marché. Puis il répond vraiment : « &lt;em&gt;Et le système capable de le faire n’est pas le capitalisme, mais le socialisme.&lt;/em&gt; » Voilà le mot mis sur la table. « Socialisme » (社会主義). Autrement dit l’idée, séculaire et planétaire, d’égalité. La possibilité de la vie bonne pour le nombre immense. Le rendez-vous de tous les rêves de justice. La maison commune, à la fois locale, nationale et internationale, des combats justes. Bien sûr, Saito sait que l’idée socialiste suscite volontiers un geste de recul. Au Japon, précise-t-il, son image est « &lt;em&gt;particulièrement négative&lt;/em&gt; » : le fantôme du totalitarisme rode toujours. Le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; janvier 2026, jour de l’entrée en fonction du socialiste électoraliste Zohran Mamdani à la mairie de New York, le président argentin Javier Milei, climato-négationniste illustre, a même appelé à la mise en place d’une sorte d’internationale contre &lt;a href=&quot;https://elpais.com/argentina/2026-01-02/javier-milei-impulsa-un-bloque-regional-contra-el-cancer-del-socialismo.html&quot;&gt;« &lt;em&gt;le cancer du socialisme &lt;/em&gt;»&lt;/a&gt;. Bien peu sont, pourtant, ceux qui s’aventurent de nos jours à hisser haut le mot banni. Ce peu-là est trop pour un capitaliste. Comprenons-le : il n’a pas oublié, lui, le nom de son seul ennemi historique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Kohei Saito a confié &lt;a href=&quot;https://en.ara.cat/culture/what-gives-meaning-to-our-lives-is-not-work-but-free-time_128_5561239.html&quot;&gt;à la presse catalane&lt;/a&gt; « &lt;em&gt;appart[enir] à la première génération qui a cru que le socialisme devait renaître &lt;/em&gt;». Le Japonais parle également de « communisme » : qu’importe (bonnet blanc, blanc bonnet). Il est né en 1987. Cette génération, c’est exactement la nôtre. Celle qui n’a pas connu la parenthèse totalitaire de l’État-Parti et a vécu sous le bipartisme du capitalisme néolibéral. C’est aussi celle qui a assisté, ou pris part, au renouveau des luttes disons « démocratiques » un peu partout sur la planète. C’est enfin celle qui commence tout juste à relever le vieux mot banni comme on relève un blessé tombé dans un fossé. Pour le soigner. Puis pour le ramener sur le bon chemin. Entendu que le socialisme du XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle est le socialisme démocratique, selon l’appellation aujourd’hui en vigueur au Moyen-Orient kurde, et, plus précisément encore, l’écosocialisme. « &lt;em&gt;[M]ême lorsqu’on en vient à percevoir les limites du capitalisme, on ne se dit pas immédiatement « Alors passons au socialisme ». On reste prisonnier du piège intellectuel tendu par Hayek &lt;/em&gt;», ajoutait Saito audit média japonais. Comprendre le piège libéral. Le temps nous manque toutefois pour pareilles pudeurs. En effet : tout crame.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Troisième voie : option hors service&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le mot d’ordre « Socialisme ou barbarie » est célébrissime. Nous le devons à Rosa Luxemburg, emprisonnée dans les années 1910 et affrontant, sous le nom de plume Junius, le capitalisme impérial et militaire. Chacun se souvient du visage que prend l’Histoire quand les ennemis du socialisme jettent leurs armées les unes contre les autres : quelque 20 millions de morts humains en seulement quatre ans. L’alternative luxemburgienne est indépassable. Qui en sort consent au règne des barbares – et ceux-là se reproduisent, enragés, qu’ils soient capitalistes, fascistes, théocrates ou productivistes. Simplement convient-il d’adapter quelque peu le mot d’ordre mondial à cette ère géologique nouvelle, véritable bascule de l’histoire de l’humanité : « Écosocialisme ou barbarie ». On pourrait presque réduire le langage politique à ce syntagme, le reste du vocabulaire prenant, chaque jour qui passe, de distingués airs de bibelots.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si l’origine de cette adaptation demeure plus incertaine que celle de la formule initiale, le média canadien &lt;em&gt;Climate &amp;amp; Capitalism&lt;/em&gt; l’a sans conteste propulsée à compter de l’année 2007, date de sa fondation. Son rédacteur en chef, l’essayiste Ian Angus, &lt;a href=&quot;https://roape.net/2020/03/24/ecosocialism-or-barbarism-an-interview-with-ian-angus/&quot;&gt;précise &lt;/a&gt;: « &lt;em&gt;Écosocialisme ou barbarie : il n’y a pas de troisième voie.&lt;/em&gt; » Propager le « socialisme » défiguré du siècle dernier – productiviste, bureaucratique et antidémocratique –, c’est s’agripper à un cadavre ; promouvoir l’écologie sans la fonder sur l’idée socialiste, c’est une fuite hors la raison. Deux culs-de-sac pour une inconséquence. Angus ne se lasse pas de répéter, cette fois au magazine étasunien &lt;a href=&quot;https://mronline.org/2025/03/17/why-we-need-to-stop-capitalisms-runaway-train-interview-with-ian-angus&quot;&gt;&lt;em&gt;Monthly Review&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; en 2025 : « &lt;em&gt;La question est la suivante : à quoi ressembleront nos vies si nous n’arrêtons pas ce train fou qu’est le capitalisme ? […] Le capitalisme est à l’origine de crises écologiques qui, au cours de la vie de nos enfants et de nos petits-enfants, perturberont la vie sociale et rendront nos vies, ainsi que les leurs, bien plus difficiles. &lt;/em&gt;» Les « mesures » à prendre sont connues, dans le moindre détail avec ça. On en fait des tableaux de synthèse, des camemberts colorés et des piles de livres, pour le moins utiles. Mais les énumérer nous assommerait presque autant que la dernière canicule. Car, au fond, il ne s’agit pas tant de ça. Pas plus qu’il ne s’agit d’un « programme » ni d’une élection à « gagner » dans le cadre du régime médiatique représentatif-abstentioniste, depuis longtemps obsolète.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On peut, au besoin, voter. Mais inutile de s’écharper plus d’une seconde sur ce point : bulletin dans l’urne, sujet suivant. Car la démocratie n’a pas été inventée pour finir dans un Tupperware. L’écosocialisme voit plus loin que la boîte en plexiglas parlementaire. La rupture d’avec le temps du capitalisme écocidaire requiert ainsi un changement lisible de paradigme : il s’agit de passer de l’immaturité électoraliste à l’institution démocratique du pouvoir populaire. De quitter l’infra-politique pour découvrir la politique. &lt;a href=&quot;https://jacobin.com.br/2020/07/ecossocialismo-a-partir-das-margens/&quot;&gt;Comme l’écrit&lt;/a&gt; l’économiste écosocialiste brésilienne Sabrina Fernandes en 2020, nous devons dès lors opérer, dès à présent, un « &lt;em&gt;profond changement civilisationnel&lt;/em&gt; ». Si le socialisme s’attache, ça va de soi, aux rapports de production et de propriété, le socialisme bien compris ne s’y limite en aucun cas : il constitue une réponse existentielle totale – à la fois économique, anthropologique, morale, institutionnelle, philosophique et, même, spirituelle. Il saisit les structures et les cœurs en un seul geste. Il est un changement d’ère. Un nouvel âge. Le féodalisme a été terrassé ; le capitalisme a bien trop duré ; la vie bonne se peut. L’intéressée complète : « &lt;em&gt;Les écosocialistes savent très bien que seule une voie révolutionnaire peut nous mener au-delà du système capitaliste. &lt;/em&gt;»&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Donc oui : une révolution&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Disons ça sans postillonner : la révolution, envisagée comme processus et non comme miracle, est la possibilité, pour les gens ordinaires, pour le nombre immense constitué en société, de s’auto-instituer de bas en haut et de haut en bas. De fonder enfin la démocratie politique, via, dirait le philosophe franco-brésilien Michael Löwy dans &lt;em&gt;Étincelles écosocialistes&lt;/em&gt;, la « &lt;em&gt;planification démocratique et autogestionnaire globale &lt;/em&gt;». Il est grand temps que nous prenions nos décisions nous-mêmes et que nous reprenions la Terre à ceux qui l’ont sabotée. Les casseurs ont cassé : nous bâtissons. Et puisque la Terre n’est à présent plus qu’un seul tissu aux mailles serrées, puisque ses 360 méridiens sont confondus en un même destin, puisque Pékin, Washington et New Delhi font et défont le temps qu’il fait, l’affaire est évidemment internationale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pas de quoi être pris de vertige. C’est ruminer dans dix mètres carrés qui nous angoisse bien davantage. Partout, ça cherche. Partout, on s’emploie à débouter le désespoir, le défaitisme et la résignation, qui vont rongeant tant d’âmes. Partout, l’écosocialisme se discute. Voyez, par exemple, Johannesburg en l’hiver 2023. Une centaine de personnes s’y rassemblent pour bâtir une nouvelle organisation : Zabalaza for Socialism – ZASO. L’apartheid aboli, ce fut la force capitaliste au pouvoir. Le jeune Mandela tenait le socialisme en haute estime : il se disait « &lt;em&gt;attiré par l’idée d’une société sans classes&lt;/em&gt; », tant par sa connaissance des structures précapitalistes sud-africaines que par ses lectures marxistes, et se réclamait de lui pour seul «&lt;em&gt;système social&lt;/em&gt; ». Mais il y eut comme deux Mandela&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;Le second, parvenu au sommet de l’État, a mené avec l’ANC la politique libérale qu’on sait : un mélange de hantise de la guerre civile, de crainte face à l’isolement probable d’une Afrique du Sud socialiste et de volonté d’encourager les investissements étrangers. Résultat : l’Afrique du Sud s’est vue sacrée nation la plus inégalitaire au monde en 2022. Les taux de chômage, de pauvreté et de criminalité sont sidérants ; les services publics s’écroulent et la corruption élitaire, blanche et noire, domine. « &lt;em&gt;Le pays doit être reconstruit&lt;/em&gt; », lance ZASO &lt;a href=&quot;https://internationalviewpoint.org/Zabala-for-Socialism-Building-Towards-a-Movement-for-Socialism&quot;&gt;deux ans plus tard&lt;/a&gt;. Le temps est venu d’un « &lt;em&gt;renouveau socialiste &lt;/em&gt;». Autrement dit écosocialiste. Car l’égalité, la justice et la dignité entourées de glaces polaires qui fondent et d’océans qui montent, d’espèces qui s’éteignent et d’habitats naturels qui disparaissent, de sols qui s’épuisent et de nappes phréatiques qui se détériorent, ça n’a aucun sens.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Notre socialisme est pour les papillons, les grenouilles et toutes les formes de vie menacées&lt;/em&gt; », indique-t-elle. D’aucuns sourient. On peut ; à tort. Les premiers participent à la reproduction des plantes à fleurs, les secondes à la stabilité des écosystèmes. De même que, dans les océans, algues et plancton soutiennent les grands cycles du vivant et contribuent à l’équilibre global de la biosphère. Si le socialisme du XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle ne se soucie pas de ça, à quoi bon prendre la parole ? ZASO propose à l’Afrique du Sud une feuille de route : rassembler le bas de la société dans toutes ses composantes, ouvrières ou non ; disposer, à l’issue, d’un authentique pouvoir populaire ; lier chemin faisant la démocratie directe et la discipline militante ; soutenir sans distinction les luttes féministes, antiracistes et anti-extractivistes ; se dresser contre tous les impérialismes, quels qu’ils soient ; mettre sur pied des écoles de formation idéologique et développer sous toutes ses formes le travail culturel au quotidien ; refuser l’opposition entre l’investissement à échelle locale et la structuration d’un processus révolutionnaire à plus long terme à échelle du pays. Bref, accueillir en chaque action &lt;a href=&quot;https://links.org.au/zabalaza-socialism-south-africa-precipice-rebuilding-power-and-renewing-hope-amid-crisis-and&quot;&gt;« &lt;em&gt;les personnes et la planète &lt;/em&gt;»&lt;/a&gt;. Ce que ZASO résume par le verbe « &lt;em&gt;to fuse &lt;/em&gt;» : fusionner la lutte des classes, l’écologie, l’antiracisme, le féminisme et l’exigence démocratique. Ne former plus qu’un élément fait de tous les autres. L’idée socialiste dans sa vérité nue, en somme. Lavée, délivrée, sauvée de la parenthèse totalitaire, productiviste et anthropocentrique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cet exemple-ci est tout petit, sans contredit. Les puissants ont la folie des grandeurs assassine ; à nous la prolifération organisée du soin.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;⁂&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans cette langue dont les « responsables » ont seuls le secret, l’État français&lt;a href=&quot;https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/adaptation-france-changement-climatique&quot;&gt; parle&lt;/a&gt; d’une «&lt;em&gt; démarche d’adaptation &lt;/em&gt;» à entreprendre pour faire face à la situation écologique. Or non. Nous n’avons pas à nous adapter mais à refondre l’ordre imposé sous un délai raisonnable.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’écosocialisme, comme pensée-pratique, n’est pas homogène. Le « nôtre » n’épuise pas, ça va sans dire, la totalité de ses figurations mondiales : il y a discussions, débats et désaccords – y compris parmi les auteurs mobilisés dans le présent billet. Voilà qui est heureux. Car l’essentiel demeure commun : « &lt;em&gt;la protection de toute vie sur notre planète, en affirmant que celle-ci est incompatible avec la logique expansionniste et destructrice du système capitaliste &lt;/em&gt;», ainsi &lt;a href=&quot;https://dergipark.org.tr/tr/pub/alinterisosbil/article/1324310&quot;&gt;que le résume&lt;/a&gt;, en 2023, la chercheuse féministe de nationalité turque Elif Ekinci Özyardımcı. Cette voie commune n’a d’autre choix que de devenir massivement désirable. Nous n’y sommes pas. Travaillons-y.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Écologie</category><category>Édito</category><category>International</category><author>Joseph Andras</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>MaPrimeRénov’, la prime qui ne chauffait personne</title><link>https://frustrationmagazine.fr/maprimerenov/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/maprimerenov/</guid><description>&lt;p&gt;J&amp;rsquo;ai passé quelques mois à travailler sur les dossiers de rénovation énergétique à l&amp;rsquo;Assemblée nationale. Quelques mois à observer passer les textes réglementaires, les amendements, les rapports de l&amp;rsquo;ANAH, les courriers des usagers. Et ce qui m&amp;rsquo;a frappée, ce n&amp;rsquo;est pas tant la complexité du dispositif (réelle, et volontaire, j&amp;rsquo;y reviendrai) que la constance avec [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 29 Jun 2026 19:14:45 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J’ai passé quelques mois à travailler sur les dossiers de rénovation énergétique à l’Assemblée nationale. Quelques mois à observer passer les textes réglementaires, les amendements, les rapports de l’ANAH, les courriers des usagers. Et ce qui m’a frappée, ce n’est pas tant la complexité du dispositif (réelle, et volontaire, j’y reviendrai) que la constance avec laquelle chaque réforme venait corriger la précédente, laquelle corrigeait celle d’avant, dans un mouvement perpétuel qui donnait l’impression d’une grande activité, d’un chamboulement, sans jamais rien changer à l’essentiel. MaPrimeRénov’ ressemble à ça : une aide publique qui se revendique ambitieuse, qui occupe le terrain médiatique, qui permet à n’importe quel ministre de sortir un chiffre impressionnant en conférence de presse, et qui, à y regarder de près, a surtout permis à l’État de se féliciter pendant que les logements continuaient de cramer.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Un outil de communication avec un logo gouvernemental&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;MaPrimeRénov’ est lancée en janvier 2020 par le gouvernement Macron, officiellement pour accélérer la rénovation thermique des logements français. Sur le papier, l’ambition est belle : remplacer le crédit d’impôt pour la transition énergétique (CITE), jugé trop favorable aux ménages aisés (puisqu’il fallait avoir de l’impôt à déduire pour en bénéficier), par une prime directe, versée à tous les propriétaires qui réalisent des travaux d’isolation, de chauffage ou de ventilation. L’idée, c’est de toucher aussi les ménages modestes, qui étaient jusque-là exclus du CITE faute de revenus imposables suffisants. Macron en fait l’un des étendards de sa politique écologique. Le même qui nous avait servi « Make our planet great again » en 2017. Le même dont les gouvernements successifs ont depuis subventionné le transport aérien et bétonné les normes environnementales dans l’agriculture avec la loi Duplomb : néonicotinoïdes, mégabassines, retour des pesticides interdits . La cohérence n’a jamais été le fort de la communication verte.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors, MaPrimeRénov’, c’est quoi concrètement ? C’est une subvention directe versée par l’État via l’ANAH (l’Agence nationale de l’habitat) à tout propriétaire qui engage des travaux pour améliorer la performance énergétique de son logement. Isolation des combles, remplacement d’une chaudière au fioul par une pompe à chaleur, installation d’une ventilation : autant de « gestes » qui ouvrent droit à une prime dont le montant varie selon les revenus du ménage et le type de travaux. Les ménages très modestes peuvent toucher jusqu’à 75€ par m² pour certains postes. Les ménages aux revenus « supérieurs », eux, touchent moins, voire rien selon les gestes. Le tout se fait en ligne, sur &lt;a href=&quot;http://maprimerenov.gouv.fr&quot;&gt;maprimerenov.gouv.fr&lt;/a&gt;, (ça se termine par .&lt;em&gt;gouv,&lt;/em&gt; donc oui, ça va être chiant et laborieux) avec un dossier à constituer, des devis d’artisans certifiés RGE (Reconnu Garant de l’Environnement) à fournir, et une prime versée après la fin des travaux. Sauf que, le dispositif est réservé aux propriétaires (occupants ou bailleurs)  à l’exclusion des locataires qui, eux, ne peuvent évidemment pas engager des travaux dans un logement qui ne leur appartient pas. C’est le premier problème structurel du truc :&lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/8251576&quot;&gt; en France, environ 40% des résidences principales sont occupées par des locataires.&lt;/a&gt; Ce sont aussi, en moyenne, les ménages les moins aisés, ceux qui logent dans les immeubles les moins bien isolés, ceux qui subissent de plein fouet les passoires et bouilloires thermiques, on le voit bien depuis 15 jours. La prime censée démocratiser la rénovation thermique exclut d’emblée le tiers de la population qui en aurait le plus besoin. C’est la logique même du dispositif : on aide ceux qui possèdent. Pendant ce temps, 37% des locataires déclarent être gênés par la chaleur estivale dans leur logement, contre 19% des propriétaires.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Depuis 2020, le dispositif a, selon l’ANAH (l’Agence nationale de l’habitat qui le gère), permis la rénovation de plus de 2,4 millions de logements. Ça fait beaucoup et pas beaucoup à la fois, selon comment on regarde le truc. L’objectif annoncé par le gouvernement pour 2024 était de 700 000 rénovations sur l’année. &lt;a href=&quot;https://particulier.hellio.com/blog/actualites/bilan-maprimerenov#:~:text=Du%20c%C3%B4t%C3%A9%20de%20l&apos;Anah,et%20200%20000%20chaque%20ann%C3%A9e.&quot;&gt;Résultat : 341 000&lt;/a&gt;. Soit moins de la moitié. En 2023 : 569 000 logements rénovés, déjà en baisse de 15% par rapport à l’année précédente. Les rénovations d’ampleur, les vraies, celles qui changent plusieurs gestes à la fois et qui permettent de sortir un logement de la catégorie passoire, représentaient en 2024 un peu plus de 91 000 dossiers, quand le gouvernement en visait 200 000, puis a révisé l’objectif à 140 000 &lt;em&gt;en cours d’année.&lt;/em&gt; Bref : les chiffres mis en avant pour se féliciter sont les chiffres bruts. De l’enfumage à nouveau.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La réforme permanente comme mode de gouvernance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce qui me semble proprement vertigineux avec MaPrimeRénov’, c’est son &lt;a href=&quot;https://www.anil.org/aj-prime-renov/&quot;&gt;instabilité chronique&lt;/a&gt;. Depuis 2020, le dispositif a été réformé en 2022, en 2023, début 2024, puis de nouveau en mai 2024, puis à l’automne 2025, puis au 1er janvier 2026. À chaque fois, de nouvelles conditions, de nouveaux parcours, de nouveaux critères d’éligibilité, de nouvelles exclusions. Les professionnels du bâtiment, la Fédération française du bâtiment en tête, ont à plusieurs reprises dénoncé cet « auto-sabotage » : les artisans ne peuvent pas planifier, les ménages ne comprennent pas à quoi ils ont droit, les dossiers tombent en rade dans les méandres administratifs. Ce n’est pas un effet de bord : la complexité devient purement et simplement outil de découragement. Quand le parcours pour accéder à une aide est assez opaque pour nécessiter un accompagnateur agréé par l’État, un diagnostiqueur RGE, un audit énergétique préalable et plusieurs mois de délai avant versement, on ne s’étonne pas que les ménages les moins dotés en capital de toutes sortes soient les premiers à renoncer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La réforme de début 2024 en est l’exemple le plus flagrant. En janvier, le gouvernement décide de recentrer le dispositif sur les « rénovations d’ampleur » (plusieurs gestes combinés, obligatoire pour les maisons classées F ou G). &lt;a href=&quot;https://www.batiweb.com/actualites/vie-pratique/maprimerenov-les-changements-a-compter-du-15-mai-44321&quot;&gt;Résultat : les demandes de dossiers chutent de 40% entre janvier et février 2024&lt;/a&gt; par rapport à la même période en 2023. Panique. En mars 2024, on remet mollement une pièce dans la machine : on réintègre les mono-gestes, on simplifie les conditions, çà repart un peu. Puis à l’automne 2025, rebelote : nouveau décret, nouvelles restrictions, le guichet est suspendu pendant l’été pour cause de « risque de fraude » et ne rouvre qu’en septembre. Puis en janvier 2026, un changement de plus : le plus significatif depuis des années, celui dont personne ne parle pendant la canicule, celui précisément qui mériterait qu’on s’y arrête, on y arrive doucement. Simplement j’aimerais qu’à ce stade de votre lecture nous partagions un constat : on ne se situe pas dans la mesure gouvernementale écologique au sens le plus matériel du terme. On est dans la rustine, d’une rustine, d’une rustine, d’une rustine…&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Pendant qu’on parle de climatiseurs, l’État sabordait l’isolation&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Voilà donc le twist le plus azimuté de notre feuilleton  : depuis le 1er janvier 2026, l’isolation des murs en façade ou pignon (les murs extérieurs des logements) ne fait plus partie des travaux éligibles à MaPrimeRénov’ parcours par geste. Concrètement : si vous voulez isoler les murs de votre logement pour qu’il ne se transforme pas en four à 40°C, vous ne pouvez plus le faire en un seul geste subventionné. Vous devez désormais vous inscrire dans un « parcours d’ampleur », qui implique un accompagnateur Rénov’ agréé, un audit énergétique préalable, et des travaux combinés avec au moins un autre geste d’isolation. Autrement dit : un parcours bien plus long, bien plus cher, bien plus complexe. Bref c’est un merdier pas possible.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi cette exclusion ? Parce que le gouvernement s’est appuyé sur une étude du ministère montrant un écart entre les gains énergétiques théoriques et ceux observés après travaux. L’argument est technique et a l’air raisonnable. Sauf que l’étude ne mesure que la consommation des ménages, et non leur gain en confort : après rénovation, les habitants peuvent se permettre de chauffer correctement un logement qui auparavant était impossible à chauffer. Autrement dit, on mesure l’effet pervers de l’efficacité (les gens chauffent enfin) pour conclure que les travaux ne sont pas assez efficaces. C’est une manière assez &lt;em&gt;créative&lt;/em&gt; de disqualifier un geste qui avait pourtant le mérite d’exister. Entre 20 et 25% des déperditions thermiques d’une maison non isolée passent par les murs, selon l’ADEME. Et 25% des dossiers MaPrimeRénov’ déposés au premier semestre 2025 concernaient ces travaux, c’était le troisième geste le plus demandé. C’est beaucoup de gens à qui on vient de fermer une porte. En gros si on reprend notre rustine-ception : on est au point 0, celui où notre patchwork de réformes merdiques nous permet à peine de nous retrouver au point où les logement sont “ok pour être chauffés”.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce qui est presque drôle (non), c’est le timing. Pendant une canicule historique que nous venons de traverser et où des millions de Français étouffent dans des logements inadaptés, le débat médiatique s’enflamme sur les climatiseurs. Clim ou pas clim ? Faut-il installer des climatiseurs dans les écoles ? Et les hôpitaux ? Et les HLM ? Le débat est réel, la question n’est pas sans intérêt. Mais il y a quelque chose d’un peu hallucinant à regarder ce débat exploser pendant que, silencieusement, depuis le 1er janvier, le gouvernement a retiré de son dispositif phare la seule aide qui permettait à des gens de moins dépendre d’un climatiseur. L’isolation des murs, c’est précisément ça : c’est ce qui empêche un appartement de se transformer en étuve l’été et en frigo l’hiver. Des spécialistes du secteur considèrent qu’il s’agit d’une « erreur stratégique », l’isolation des murs étant l’un des leviers les plus efficaces pour réduire les déperditions thermiques. Mais l’erreur stratégique n’en est pas une : c’est un choix des puissants (comme d’hab). Le climatiseur est une réponse individuelle, marchande, qui génère un marché estimé à 137 milliards de dollars au niveau mondial en 2025, avec une projection à 245 milliards en 2034. L’isolation des murs, elle, est une réponse structurelle qui ne rapporte rien à personne d’autre que l’occupant du logement. On voit bien ici quelle option l’État choisit. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le propriétaire rénove, le locataire transpire&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il y a un dernier angle mort de MaPrimeRénov’ dont on ne parlera jamais assez. La prime est réservée aux propriétaires, on l’a dit. Mais même parmi les propriétaires, la situation est loin d’être équitable. La prime est réservée aux propriétaires, on l’a dit. Mais même parmi eux, la situation est loin d’être équitable. Car MaPrimeRénov’ est aussi accessible aux propriétaires bailleurs : des gens qui possèdent un logement pour le louer et en tirer des revenus. Pour comprendre pourquoi ils se sont mis à l’utiliser massivement, il faut rappeler le contexte : la loi Climat et Résilience de 2021 a instauré un calendrier d’interdiction progressive de la location des passoires thermiques. Depuis le 1er janvier 2025, les logements classés G au DPE sont interdits à la location. Les F suivront en 2028, les E en 2034. Résultat mécanique : les bailleurs qui possèdent des passoires ont intérêt à rénover,v non pas parce qu’ils ont soudainement une conscience écologique, mais parce que sans travaux, leur bien ne rapporte plus rien et l’état comme à son habitude a tout un panel de solutions pour ses citoyens les plus possédants.. En 2023, déjà, le nombre de propriétaires bailleurs bénéficiaires de MaPrimeRénov’ était en hausse de 17,5%, passant d’environ 19 000 à 22 670. Les bailleurs rénovent donc, mais sous la contrainte de la loi, et avec l’aide financière de l’État pour maintenir leur patrimoine locatif sur le marché. Ce mécanisme a une logique qui se tient du point de vue de l’efficacité environnementale (mieux vaut que les passoires soient rénovées, même si c’est le bailleur qui en profite). Mais il a un angle mort de classe énorme : le locataire, lui, ne touche rien. Il subit les passoires thermiques depuis des années, il paie des loyers sur des logements non isolés, il n’a aucun levier pour obliger son bailleur à rénover avant que la loi ne l’y contraigne, et quand la rénovation a finalement lieu, c’est l’État qui paie une partie des travaux sur le patrimoine de son propriétaire. Et dans le même temps, un projet de loi logement contient la remise sur le marché de centaines de milliers de logements classés comme passoires thermiques avec, en échange, un engagement de rénovation « sous 5 ans ». Cinq ans pendant lesquels les locataires continueront à vivre dans des fours, avec la satisfaction de savoir que leur propriétaire a « pris un engagement ». C’est ce que Clément Sénéchal &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/canicule-darwinisme&quot;&gt;appelait déjà dans Frustration&lt;/a&gt; la &lt;em&gt;« privatisation de la fraîcheur et la socialisation de la chaleur »&lt;/em&gt;. MaPrimeRénov’ en est une illustration presque cynique. L’aide publique subventionne le patrimoine privé des propriétaires. Elle exclut les locataires. Elle vient d’exclure le geste le plus utile contre la surchauffe. Et elle se déploie dans un pays où, pendant ce temps, Nicolas Framont le rappelait &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/canicule-revolution&quot;&gt;ici même&lt;/a&gt;, le gouvernement vient de réduire les exigences environnementales dans le neuf, de faciliter les grandes exploitations agricoles polluantes, et d’autoriser la remise en location des passoires « sous engagement ».&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La prime rénov’ n’est pas un mauvais outil mal utilisé. C’est un outil parfaitement calibré pour faire semblant d’agir sans jamais remettre en cause qui possède quoi, et qui en supporte les conséquences. Ce qu’il faudrait, matériellement, pour que les logements français cessent de tuer leurs occupants en juin, c’est une politique publique contraignante d’isolation du bâti : des obligations de travaux pour les propriétaires bailleurs, des financements publics massifs portés non par la prime individuelle mais par des programmes collectifs de réhabilitation, une interdiction réelle et immédiate de louer des passoires thermiques, un droit d’expropriation quand le propriétaire refuse d’agir. Ce serait toucher au patrimoine. Ce serait remettre en cause la rente locative. Ce serait nommer qui possède les murs dans lesquels les autres étouffent. Alors à la place on a une rustine. Puis une rustine sur la rustine. Puis une rustine sur la rustine de la rustine, retirée au 1er janvier pour des raisons budgétaires, le tout habillé d’un logo&lt;em&gt; NextGenerationEU&lt;/em&gt; et d’un nom qui commence par « Ma » pour que ça sonne personnel, intime, comme si l’État prenait soin de vous (trop mims).&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pendant la canicule, Vincent Jeanbrun (le ministre du Logement, je vous redonne le lore parce qu’on ne comprend rien aux gouvernements de Macron) a donc sorti son air consterné et ses éléments de langage sur « l’adaptation ». C’est pourtant la question la plus simple du monde : Qu’est-ce que vous entendez par adaptation, exactement ? On connaît la réponse. L’adaptation, pour ce gouvernement, c’est vous. C’est votre &lt;em&gt;résilience&lt;/em&gt;, votre ventilateur, votre bouteille d’eau fraîche, c’est la thune pas possible que vous dépensez dans une clim pour pallier aux manque d’un gouvernement démissionnaire sur ces questions. L’adaptation de qui ? L’adaptation à quoi ? C’est l’adaptation de personnes qui doivent travailler perpétuellement plus, et dans des conditions de plus en plus absurdes, pour transférer de l’argent de leur patron à leur proprio, et qui doivent par dessus le marché se séparer d’une partie de leur reste à vivre pour rendre décentes leurs conditions matérielles d’existence.  La rustine, elle, sera remboursée partiellement à votre proprio, après constitution d’un dossier, dans un délai de plusieurs mois, si le guichet n’est pas suspendu, et surtout après l’obtention du laisser passer A38. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Désintox</category><category>Écologie</category><category>Économie</category><category>Édito</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Hannah Arendt peut-elle nous aider à penser le monde d’aujourd’hui ? Entretien avec Aurore Mréjen</title><link>https://frustrationmagazine.fr/hannah-arendt/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/hannah-arendt/</guid><description>&lt;p&gt;Impérialisme, colonialisme, fascisation en Occident, sionisme, génocides, “banalité du mal”, maltraitances et traque des immigrés, automatisation du travail, antisémitisme, mensonges politiques… C’est peu dire que les thèmes de réflexion de la philosophe Hannah Arendt (1906-1975) sont d’une tragique actualité. Pour en discuter, nous nous sommes entretenus avec Aurore Mréjen, philosophe autrice de plusieurs ouvrages sur [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 26 Jun 2026 13:34:56 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Impérialisme, colonialisme, fascisation en Occident, sionisme, génocides, “banalité du mal”, maltraitances et traque des immigrés, automatisation du travail, antisémitisme, mensonges politiques… C’est peu dire que les thèmes de réflexion de la philosophe Hannah Arendt (1906-1975) sont d’une tragique actualité. Pour en discuter, nous nous sommes entretenus avec Aurore Mréjen, philosophe autrice de plusieurs ouvrages sur Arendt dont une &lt;em&gt;Introduction à Hannah Arendt &lt;/em&gt;parue en 2025 aux Editions La Découverte. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le totalitarisme &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Dans &lt;/em&gt;Les Origines du totalitarisme,&lt;em&gt; Arendt insiste sur l’idée que le totalitarisme diffère de la dictature et de la tyrannie. Qu’est-ce qui le rend, selon elle, radicalement différent ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une dictature ou une tyrannie sonne le glas de la liberté politique, mais la vie privée et les activités non politiques ne sont pas nécessairement touchées. En outre, les crimes commis sont généralement dirigés contre les ennemis déclarés du régime au pouvoir. En revanche, les crimes des gouvernements totalitaires concernent des gens innocents même du point de vue du parti au pouvoir. Le régime totalitaire vise la domination totale des êtres humains dans une société, à la fois dans leur vie publique et dans leur vie privée. Il s’appuie sur l’expérience de la désolation comme absolue non-appartenance au monde, signifiant que les individus perdent tout contact avec leurs semblables ainsi qu’avec la réalité qui les entoure. La terreur se charge alors de rendre la réalité conforme à la prédiction idéologique et institue un contrôle généralisé de toutes les relations, même professionnelles et privées. Elle règne de façon absolue dans les camps de concentration et d’extermination, qui sont l’institution centrale du régime totalitaire.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Dans votre livre, vous montrez qu’Arendt s’attarde, dans son analyse sur les origines du totalitarisme, sur le traitement réservé dans les sociétés européennes aux réfugiés et aux apatrides. Est-ce que vous pensez que ces réflexions peuvent éclairer notre période où la répression contre les immigrés est extrêmement mobilisée par les gouvernements d’extrême droite, mais pas seulement ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Arendt met en évidence l’incapacité de l’État Nation à protéger les apatrides et les réfugiés apparus après la Première Guerre Mondiale et l’insuffisance des Déclarations des droits de l’homme proclamées deux siècles auparavant. Ils ont perdu ce qu’Arendt appelle le « droit d’avoir des droits », c’est-à-dire le droit de vivre dans une structure où l’on est jugé en fonction de ses actes et de ses opinions. Les réfugiés se retrouvent littéralement hors-la-loi et peuvent être enfermés dans des camps, soumis au règne de l’arbitraire. Malgré l’évolution du droit international, qui leur a apporté une protection moins précaire que dans la période de l’entre-deux-guerres, les violations de droits censés être « fondamentaux » et « indérogeables » se multiplient et les camps sont toujours des lieux regroupant les personnes qu’Hannah Arendt appelle les sans-droits. Une différence irréductible demeure néanmoins : les systèmes totalitaires sont fondés sur l’existence des camps, ce qui n’est pas le cas des États démocratiques, même s’ils en mettent en place.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Travail, modernité et société de travailleurs-consommateurs&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;L’intelligence artificielle marque une nouvelle étape dans l’automatisation du travail, l’étendant à des sphères toujours plus larges. Comme vous l’indiquez, Arendt s’inquiétait d’un paradoxe possiblement à venir : celui d’une « société de travailleurs sans travail ». Est-ce que pour vous cette réflexion est toujours d’actualité ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Arendt examine l’automatisation du travail et ses conséquences dans le cadre de la société moderne qui a transformé la hiérarchie des activités de la vita activa en donnant la première place au travail, devant l’œuvre et l’action. Elle montre comment cette activité est passé du rang le plus méprisé à la place d’honneur et la mieux considérée des activités humaines, en raison notamment de l’accroissement de sa productivité au XIX e siècle. L’utilisation de l’intelligence artificielle augmente effectivement la possibilité que de plus en plus de tâches soient désormais effectuées par des machines. Au-delà des conséquences économiques et de l’accroissement du chômage, cette société de travailleurs délivrée des chaînes du travail ne sait plus rien des activités « plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté », ce qui pose notamment le problème du temps libre devenu « vide », utilisé prioritairement pour la consommation et les loisirs.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Elle critique aussi l’idée que toute activité humaine doit servir à « gagner sa vie ». On peut y voir une critique assez radicale de la société capitaliste moderne où la valeur d’échange s’est immiscée dans presque toutes les activités humaines. Faut-il l’interpréter ainsi ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Arendt appréhende le terme de travail dans son acception originelle, comme l’activité correspondant au processus biologique du corps humain et indissociable de la consommation (travail et consommation constituent les deux phases du cycle vital). La première place prise par le travail a fait émerger une société de travailleurs-consommateurs dans laquelle la valeur de toutes les activités humaines est évaluée à l’aune du « gagne-pain ». Avec la révolution industrielle, l’artisanat a été remplacé par le travail, de sorte que les objets du monde moderne sont devenus des produits du travail dont le sort naturel est d’être consommés, au lieu d’être des produits de l’œuvre, destinés à servir. L’abondance des objets d’usage produits par ces techniques de travail les transforme en biens de consommation et conduit à une accumulation illimitée de richesse, de sorte que notre économie est devenue une économie de gaspillage dans laquelle les choses doivent être dévorées ou jetées presque aussi vite qu’elles apparaissent dans le monde.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La “banalité du mal”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Dans son reportage sur le procès du nazi Adolf Eichmann, Arendt est frappée par la médiocrité de l’homme. Pourquoi son texte a-t-il provoqué de vives polémiques ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Trois reproches principaux étaient adressés à Arendt – et continuent de l’être : le terme même de « banalité du mal », (mal) compris comme une façon de déresponsabiliser Eichmann, son ton ironique et sa mise en cause de certains responsables des Conseils juifs (qui étaient des organisations mises en place par les nazis afin de maintenir un semblant d’ordre dans des communautés juives persécutées et d’obtenir par exemple des listes pour les déportations). L’addition de ces trois reproches tend à présenter son analyse comme déresponsabilisant Eichmann tout en faisant porter la responsabilité sur les victimes. Or, elle insiste au contraire sur la responsabilité d’Eichmann. « Rien n’est plus éloigné de mon propos que de minimiser le plus grand malheur de notre siècle », insiste-t-elle lors d’un entretien télévisé de 1964. Elle tente de comprendre la responsabilité de ces criminels d’un type nouveau et la perversité d’un système qui a forcé les victimes à avoir rôle dans leur propre extermination, ce qui ne signifie évidemment pas qu’elles sont coupables du crime.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Arendt est souvent citée mais parfois de manière un peu superficielle. C’est notamment le cas de ce concept de “banalité du mal”. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’elle entendait par là ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La « banalité du mal » n’est pas un concept mais une expression, souvent mal comprise. Elle désigne l’incapacité d’Eichmann à penser et à juger par lui-même, sa propension à ne parler que par clichés et phrases toutes faites, à ne pas s’approprier ce qu’il dit en utilisant les règles de langage inventées par les nazis. Elle se caractérise aussi par une absence d’imagination, cette aptitude à se mettre à la place d’autrui. Le mal commis par celles et ceux qui refusent d’être des « personnes morales » endossant la responsabilité de leurs actions, peut se propager à une échelle gigantesque comme un champignon à la surface de la terre. Il n’a pas de limites et peut atteindre des extrêmes impensables parce qu’il lui manque une « radicalité » ou des racines, seules à même de donner un ancrage à la profondeur de la pensée.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La responsabilité&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Arendt rejette ce qu’elle appelle la « théorie des rouages » : l’idée qu’un individu serait innocent parce qu’il ne serait qu’un petit élément d’un système. Pourquoi cette idée est-elle si importante pour elle ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Arendt insiste sur l’importance de la responsabilité personnelle et la « grandeur » de l’institution judiciaire qui attire l’attention sur la personne individuelle. C’est la raison pour laquelle elle rejette la façon dont Eichmann a tenté de se présenter comme un rouage interchangeable dans la machine d’extermination nazie. Devant une cour de justice, on ne juge pas des systèmes ou l’Histoire, mais une personne dont on présuppose qu’elle possède une conscience et le pouvoir de juger par elle-même. C’est pourquoi le système de défense de ceux qui ont invoqué l’obéissance aux ordres et sont restés en poste en justifiant leur conduite par l’argument du devoir d’obéissance ne tient pas. Le mot d’obéissance ne peut avoir de sens qu’en matière de religion ou pour décrire la position des enfants vis-à-vis des adultes. Dans les domaines politique et moral, l’« obéissance » est un soutien et chaque personne endosse à ce titre une responsabilité juridique et morale.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Elle affirme aussi que dans le régime nazi beaucoup de gens « ordinaires » ont fait le pire. Comment interprète t elle ce fait ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Arendt explique que le pire mal est commis par des êtres humains qui ont échoué à se constituer en « quelqu’un », parce qu’ils refusent d’assumer ce qu’ils ont fait et ont démissionné de leurs facultés de penser et de juger par eux-mêmes. Ils ont ainsi volontairement renoncé à toute qualité personnelle, comme s’il n’y avait plus personne à punir ou à pardonner. À l’inverse, les non-participants au crime ont été les seuls à oser juger par eux-mêmes et ont agi d’après quelque chose qui était évident pour eux, même si cela ne l’était plus pour leur entourage. La condition préalable à cette forme de jugement n’est pas une intelligence hautement développée mais la disposition à « vivre explicitement avec soi », c’est-à-dire à être engagé dans le dialogue silencieux de la pensée par lequel l’être humainactualise sa différence spécifique et se constitue en personne. Seul cet ancrage dans la profondeur de la réflexion est susceptible d’arrêter la propagation d’un mal extrême rendu possible par la démission des facultés proprement humaines de penser et de juger par soi-même.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Vérité et politique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Dans ses textes sur le mensonge en politique, Arendt explique que la liberté d’opinion n’a de sens que si les faits sont préservés. Est-ce que cette analyse vous semble éclairer notre époque où les fake news et les « faits alternatifs » proviennent parfois du pouvoir politique et médiatique eux-mêmes ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Arendt distingue, à la suite de Leibniz, les vérités de raison (telles que deux plus deux font quatre) et les vérités de fait (par exemple le rôle de Trotski durant la révolution russe, qui n’apparaît dans aucun des livres d’histoire de la Russie soviétique). Malgré leurs différences, ces deux sortes de vérité ont pour point commun d’être coercitives. L’évidence factuelle, à partir du moment où elle est établie – par des témoignages, des archives, des documents ou même des monuments –, s’impose au même titre que la vérité de raison. Le respect de la vérité des faits constitue alors la condition de validité d’une opinion. « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux- mêmes qui font l’objet du débat. » Aujourd’hui, la multiplication des fake news ou les « vérités alternatives » à la Trump, provenant du pouvoir lui-même, fragilisent encore la notion de « fait », avec le risque de détruire l’espace commun indispensable au partage des expériences et à la vie politique.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Arendt disait qu’elle ne se considérait ni de gauche ni de droite. Selon vous, est-elle si inclassable que cela ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Arendt est soucieuse de « penser ce que nous faisons », selon une démarche intellectuelle inclassable, qui part de l’événement et entend lui rester liée. Lorsqu’on lui demande si elle est conservatrice ou libérale, elle répond qu’elle ne sait pas et que lesvéritables questions de ce siècle ne se posent pas de cette façon. De fait, elle est récupérée par les deux côtés de l’échiquier politique. Son registre d’écriture et de réflexion, ce qu’elleappelle les exercices de pensée, la rendent parfois douteuse pour les universitaires et facilement récupérable par les politiques ou les médias. Il est toujours possible d’extraire de ses textes une phrase permettant d’affirmer que c’est une républicaine, une libérale, une conservatrice. C’est l’envers ou le revers d’une grande liberté de penser. Mais cela exige de nous, lectrices et lecteurs, une attention, un sérieux, un travail, qui doivent s’affranchir des catégories tentantes pour la classer afin de ne pas étouffer l’originalité de sa réflexion et l’actualité de ses analyses.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;Entretien réalisé par Rob Grams&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Introduction à Hannah Arendt&lt;/em&gt;,  Aurore Mréjen, 11 euros, La Découverte, 2025&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>International</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Travail</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Canicule : un nouveau darwinisme social</title><link>https://frustrationmagazine.fr/canicule-darwinisme/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/canicule-darwinisme/</guid><description>&lt;p&gt;Ce jour-là, dans la matinale de France Inter, la voix fringante de Sonia Devillers, happiness animatrice en cheffe, annonçait le portrait de 9h10 en termes choisis : « Ce matin, je vous emmène sur la côte fleurie, en Normandie. Par cette chaleur, ce sera délicieux. » De ma fenêtre, j’observais un employé communal d’un âge [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 25 Jun 2026 14:54:09 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Ce jour-là, dans la &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-grande-matinale/la-grande-matinale-le-7-9-du-mardi-23-juin-2026-1854528&quot;&gt;matinale de France Inter&lt;/a&gt;, la voix fringante de Sonia Devillers, happiness animatrice en cheffe, annonçait le portrait de 9h10 en termes choisis : « Ce matin, je vous emmène sur la côte fleurie, en Normandie. Par cette chaleur, ce sera délicieux. »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De ma fenêtre, j’observais un employé communal d’un âge avancé se lancer dans la tonte d’un espace vert entièrement jauni par la sécheresse, accoutré d’une lourde tenue de protection et d’une débroussailleuse dégingandée, tandis que le thermomètre indiquait déjà 34 °C à l’ombre. Le temps du portrait normand de Sonia Devillers et d’un &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat/le-debat-de-la-grand-matinale-du-mardi-23-juin-2026-3846392&quot;&gt;débat lénifiant sur la clim&lt;/a&gt; entre une conseillère macroniste (Marine Braud) et un obscur ingénieur – la journaliste avouant découvrir à cette occasion le terme de « techno-solutionnisme » –, le bruit de la débroussailleuse avait cessé : le vieil homme était assis à l’ombre d’un arbre, visiblement sonné. À peine un dixième de la surface couverte de hautes herbes brûlées avait été coupé.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un peu plus tard dans la journée, une amie m’annonce que son oncle s’est noyé : il ne savait pas bien nager, mais n’a pu résister à l’appel de la fraîcheur. La canicule a ce génie politique : elle tue en laissant toujours à la victime une part suffisante de responsabilité pour qu’on puisse éviter de parler du système. Il n’est pas mort « du climat », dira-t-on. Il est mort parce qu’il nageait mal. Il est mort parce qu’il a pris un risque. Il est mort parce qu’il aurait dû être prudent.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La veille, Dominique Seux expliquait, lui aussi &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-eco/l-edito-eco-du-lundi-22-juin-2026-9715397&quot;&gt;sur France Inter&lt;/a&gt;, que le pays du « champion de la Terre » ne pouvait pas grand-chose au changement climatique. Il représente trop peu d’émissions mondiales, voyez-vous. Et puis il est déjà en pointe. La conclusion coulait de source : si nous sommes trop petits pour peser, autant continuer à produire comme si nous étions trop grands pour mourir. Le cynisme ramené à une règle de trois. Typique de la désinvolture avec laquelle la bourgeoisie culturelle aborde le réchauffement climatique, quand sa matérialité, à l’occasion des canicules notamment, se fait trop pressante pour l’ignorer complètement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans la journée, Agnès Pannier-Runacher, ancienne ministre de l’Écologie dont la famille a fait fortune dans l’infrastructure pétrolière, &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/politique/video-agnes-pannier-runacher-la-france-est-plutot-en-avance-sur-l-adaptation-au-changement-climatique_VN-202606230734.html&quot;&gt;expliquait à la télé&lt;/a&gt; que la France était en avance sur l’adaptation. Le soir, Karim Rissouli réservait le seul siège politique de l’émission &lt;a href=&quot;https://www.france.tv/france-5/c-ce-soir/saison-6/8551787-canicule-la-fin-du-deni-politique.html&quot;&gt;&lt;em&gt;C ce soir&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; à un député du RN, critique du Giec.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le lendemain, Yann Barthès exhibait l’essence même de l’habitus bourgeois, dans toute sa virtuosité sociologique, &lt;a href=&quot;https://x.com/Les_Repliques/status/2070034919720362296&quot;&gt;sur le plateau de &lt;em&gt;Quotidien&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; : « Comme on le disait hier, tout le monde a chaud. C’est rare d’ailleurs de vivre un événement universel. On est tous logés à la même enseigne. Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud. Un ministre, il aura chaud. Il aura aussi chaud que vous, que votre voisin du dessus ou du dessous. Que vous habitiez dans le nord, dans le sud. » sermonne-t-il. Avant d’ironiser au second degré : « Enfin non, il y a cette catégorie de personnes qui est plus concernée, que tous les autres : il y a… il y a ceux qui vivent sous les toits. Et ils le précisent. Donc ils se sentent autorisés à parler plus fort, car “j’habiiiite sous les toiiiiits” ». Avant de s’autoriser lui-même à conclure depuis son plateau climatisé : « Tout le monde s’en fout.»&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Derrière cette désinvolture, il y a une mentalité de classe : celle qui organise sciemment un nouveau darwinisme social. Non pas seulement une indifférence morale devant la souffrance des autres, mais une manière active de trier les vies selon leur capacité matérielle à encaisser le monde que les dominants rendent invivable.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Des vies dispensables&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Faut-il le rappeler, les canicules sont l’une des manifestations du réchauffement climatique, résultant des émissions de gaz à effet de serre, qui ne cessent toujours pas d’augmenter à la surface du globe. Elles désignent un épisode de chaleur anormalement intense, qui dure plusieurs jours et plusieurs nuits consécutifs, avec des températures dépassant des seuils dangereux pour la santé, donc potentiellement létales.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En France, le phénomène s’accentue : le &lt;a href=&quot;https://www.adaptation-changement-climatique.gouv.fr/dossiers-thematiques/impacts/canicule&quot;&gt;ministère de la Transition écologique comptabilisait 17 vagues de chaleur entre 1947 et 2000, contre 32 entre 2000 et 2025&lt;/a&gt;. Dans le scénario de référence français d’adaptation, &lt;a href=&quot;https://meteofrance.com/le-changement-climatique/quel-climat-futur/changement-climatique-quel-impact-sur-les-vagues-de&quot;&gt;Météo-France prévoit que le nombre de jours de vagues de chaleur serait multiplié par 5 dans une France à +2,7 °C, vers 2050&lt;/a&gt;, puis par 8 à 10 dans une France à +4 °C, vers 2100, par rapport à 1976-2005. Nous n’en sommes donc qu’à la bande-annonce.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais déjà, par dizaines ou centaines de milliers selon les périmètres retenus, les morts s’entassent.&lt;a href=&quot;https://www.who.int/europe/news/item/01-08-2024-statement--heat-claims-more-than-175-000-lives-annually-in-the-who-european-region--with-numbers-set-to-soar&quot;&gt; Selon l’OMS, la chaleur tue en moyenne plus de 175 000&lt;/a&gt; personnes par an en Europe. &lt;a href=&quot;https://www.santepubliquefrance.fr/climat/fortes-chaleurs-canicule/bulletin-national/chaleur-et-sante-bilan-de-lete-2025&quot;&gt;Santé publique France attribue chaque été, au niveau national, plusieurs milliers de décès à l’exposition à la chaleur : plus de 5 700 pour l’été 2025, dont plus de 1 900 pendant les seuls épisodes de canicule&lt;/a&gt;. Comme prévu, le réchauffement climatique, que l’insouciance bourgeoise imaginait encore cantonné aux petites îles du Pacifique dans les années 2000-2010, mord désormais violemment les pays riches. Pour autant, les élites qui gouvernent et médiatisent continuent de penser, à juste titre d’ailleurs, qu’il s’agit d’un truc de pauvres. Car évidemment, les impacts de la canicule épousent la structure de classe et se distribuent à proportion des vulnérabilités matérielles.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;N’en déplaise à Yann Barthès, il n’existe pas d’« homme générique » face à la chaleur. L’homme générique est une fiction statistique produite par ceux qui vivent assez protégés pour oublier qu’ils ont un corps socialement situé. En France, ce sont les publics fragiles qui morflent. Les étudiants précaires confinés dans des chambres irrespirables, les populations racisées parquées dans des bouilloires thermiques et des barres d’immeubles sans ascenseur, les détenus qui étouffent à petit feu dans des bâtiments insalubres et surpeuplés, les retraités désocialisés qui n’ont plus de soutien familial, les migrants condamnés à subir une chasse à l’homme permanente, les sans-abri qui endurent le surplus de chaleur rejeté dans la rue par le déploiement anarchique de la clim dans les centres-villes des nantis. À leur égard, le climatologue-lobbyiste &lt;a href=&quot;http://www.linkedin.com/posts/fran%C3%A7ois-gemenne-b4331425_climatisation-un-d%C3%A9bat-qui-doit-%C3%A9voluer-share-7475090204706447360-Tp9T/?utm_source=share&amp;amp;utm_medium=member_desktop&amp;amp;rcm=ACoAAAbhrCABIveOTQcQfr3Ns3v449tt28_ee_I&quot;&gt;François Gemenne déclare d’ailleurs sur LinkedIn&lt;/a&gt; : « Les climatiseurs rejettent-ils de la chaleur dans la rue ? Oui, c’est le principe de la climatisation. Et dans les zones très denses, cela peut réchauffer la rue jusqu’à 2 °C. Mais c’est un inconvénient local, sans impact sur le climat. Ça reste un vrai problème pour les sans-abri. Mais la majorité des gens vivent à l’intérieur, et pas dans la rue. » Entendre : la vie des SDF est un problème &lt;em&gt;secondaire&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a bien entendu les composantes les plus exposées de la classe laborieuse. Une partie du monde agricole – et l’on ne pourra pas climatiser les champs –, les ouvriers du bâtiment – et l’on ne pourra pas climatiser les rues –, les livreurs à deux roues, les manutentionnaires, les déménageurs, les agents d’entretien, en particulier ceux de la voirie, les éboueurs, les ouvriers de l’industrie chaude (aciérie, métallurgie ; fondeurs, soudeurs). Bref, cette fraction de la classe ouvrière dont les conditions d’existence ne passent jamais la barre de l’espace public bourgeois.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sans parler des métiers de service essentiels : les enseignants, dont les écoles sont beaucoup moins souvent climatisées que les grandes surfaces, et les soignants, confrontés à un afflux de patients alors que leurs moyens se dégradent chaque année à cause des coupes budgétaires. En l’occurrence, plus un employé subit de contraintes au travail, plus il est exposé aux méfaits de la chaleur. Sa survie en période de canicule est directement fonction de son degré d’autonomie – donc de son degré d’exploitation par le rapport de production capitaliste.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Toutes les données territoriales, sanitaires et résidentielles &lt;a href=&quot;https://www.santepubliquefrance.fr/inequites-sociales-et-environnementales-en-france-continentale-une-analyse-de-lexposition-a-la&quot;&gt;disponibles&lt;/a&gt; convergent vers une surmortalité et une surexposition des classes populaires, des personnes âgées pauvres, des locataires, des habitants des quartiers minéralisés et des travailleurs physiquement exposés. La canicule n’est pas seulement un phénomène météorologique ; c’est un révélateur de classe.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les impacts du réchauffement climatique se distribuent aussi le long de la structure patriarcale, puisque les violences conjugales dont sont victimes les femmes augmentent lors des vagues de chaleur, sous l’effet de la pression accrue qu’elles exercent sur les corps et les psychés. Là encore, il ne s’agit pas d’un supplément psychologique au phénomène climatique, mais de sa traduction sociale : quand la chaleur comprime les espaces, dérègle le sommeil, accroît l’irritabilité et enferme davantage les individus dans leur logement, les rapports de domination domestique deviennent plus explosifs.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les canicules ont aussi un impact majeur sur la santé mentale et entraînent une hausse du nombre de suicides. Elles agissent d’abord comme une mise en échec progressive de la thermorégulation : le corps tente de maintenir sa température autour de 37 °C par la transpiration, la dilatation des vaisseaux et l’augmentation du rythme cardiaque ; quand ces mécanismes sont débordés, apparaissent fatigue, crampes, déshydratation, hyperthermie, coup de chaleur. Par conséquent, les canicules renforcent les premiers ressorts de l’aliénation individuelle : le cerveau perd en disponibilité comme en lucidité. La chaleur ne se contente pas d’incommoder ; elle diminue. Elle attaque la continuité de la volonté, dégrade l’énergie humaine, rétracte le corps et le recroqueville hors du monde.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En ce sens, la décision de laisser filer le réchauffement climatique implique une nouvelle forme d’eugénisme : les constitutions les moins résistantes ne sont plus les bienvenues sur Terre. On peut imaginer que dans quelques années, si l’on reste dominé par le joug capitaliste, les détenteurs des moyens de production s’enquièrent des capacités de résistance à la chaleur avant toute embauche. La résistance thermique deviendra-t-elle une compétence professionnelle ? Les constitutions les plus fragiles rejoindront alors les rangs de la main-d’œuvre dispensable. Ainsi se profile une sélection thermique des corps : ne seront pleinement employables, intégrables, assurables, que ceux qui peuvent encore tenir dans l’étuve.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais ce darwinisme social qui ne dit pas son nom épouse également la structure impérialiste internationale. Les pays du « Sud global » subissent des impacts disproportionnés par rapport à leur responsabilité dans le ravage climatique. Par exemple, alors que le continent africain pèse pour une faible part des émissions mondiales (&lt;a href=&quot;https://africarenewal.un.org/en/magazine/cop26-climate-top-priorities-africa?&quot;&gt;autour de 4%&lt;/a&gt;), une part considérable de sa population subit déjà des pénuries d’eau sévères (&lt;a href=&quot;https://www.afro.who.int/health-topics/water?&quot;&gt;1 personne sur 3&lt;/a&gt;), tandis que la mortalité des pays vulnérables est très supérieure (&lt;a href=&quot;https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/chapter/summary-for-policymakers/&quot;&gt;15 fois&lt;/a&gt;) à celle des pays mieux protégés. Durant les quinze prochaines années, &lt;a href=&quot;https://openknowledge.worldbank.org/entities/publication/2c9150df-52c3-58ed-9075-d78ea56c3267&quot;&gt;on estime que plusieurs dizaines de millions de personnes seront condamnées à trouver un autre lieu où vivre sur la planète&lt;/a&gt;. Celles qui en seront incapables périront en silence, peut-être répertoriées dans les statistiques anonymes d’une ONG ou d’une administration. Et celles qui pourront partir vers l’Europe affronteront le racisme des pays occidentaux vis-à-vis des migrants&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Si la classe dirigeante était humaniste&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Si la classe dirigeante était humaniste, elle prendrait des mesures sociales évidentes pour pallier les effets actuels des canicules : l’encodage d’un droit de retrait climatique pour les travailleurs et travailleuses, couvert par la sécurité sociale, au-delà de certains seuils ; des congés rémunérés pour les parents en cas de fermeture des établissements scolaires ; une prise en charge par l’État, par exemple au motif de catastrophe naturelle, des pertes associées à la canicule, tout particulièrement dans le secteur agricole ; la climatisation généralisée dans les équipements collectifs, en priorité hôpitaux, Ehpad, écoles ; la réquisition et la gratuité des lieux de fraîcheur, notamment les points d’eau, y compris quand ils sont privés ; l’abolition des passoires thermiques et un droit d’expropriation quand le propriétaire d’un bien locatif refuse de financer les travaux nécessaires. Ce qui implique de rogner sur les intérêts et le pouvoir du capital.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Elle organiserait aussi de grands travaux de réaménagement du territoire : désimperméabilisation des sols et végétalisation des villes ; rénovation de fond en comble du cycle de l’eau – réparation des réseaux fuyards, sécurisation de l’eau potable, protection des nappes, restauration des zones humides et des rivières, réduction des prélèvements agricoles et industriels, réutilisation de certaines eaux usées traitées, adaptation des stations d’épuration aux sécheresses et aux pluies extrêmes ; développement des renouvelables pour assurer la sécurité énergétique ; protection du trait de côte et relocalisation de l’habitat condamné ; réhabilitation des services publics, qui sont les seuls refuges climatiques des personnes vulnérables. Mais cela demande un investissement budgétaire massif, donc de se libérer des marchés financiers d’une part – en retrouvant une autonomie monétaire – et d’autre part de créer de nouvelles recettes fiscales, que seuls des impôts confiscatoires en direction des riches peuvent abonder. Ce qui implique, là encore, de rogner drastiquement sur les intérêts et le pouvoir du capital.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Aussi, puisque le débat est à la mode au point d’éclipser les ressorts socio-politiques des canicules, elle nationaliserait sans tarder l’industrie de la fraîcheur et de la climatisation. Car qui a les moyens de climatiser sa vie ? En l’état, les canicules sont en train de cristalliser toute une fraction du capital &lt;em&gt;qui a intérêt aux canicules&lt;/em&gt; : qui s’enrichit énormément lorsqu’il fait chaud et fera tout son possible pour que le législateur évite de lutter contre les causes de la chaleur. On parle d’un marché essentiellement trusté par des entreprises privées, en pleine expansion : au niveau mondial, &lt;a href=&quot;https://www.fortunebusinessinsights.com/air-conditioners-market-102556?&quot;&gt;autour de 137 milliards de dollars en 2025, avec une projection à 245,6 milliards en 2034.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si elle était conséquente, la classe dirigeante régulerait aussi drastiquement les usages de la clim, notamment individuels. Car c’est l’exemple même de la « maladaptation », ou plutôt de l’adaptation capitaliste : privatisation de la fraîcheur, socialisation de la chaleur. Celui qui climatise son appartement refroidit son salon et rejette dehors l’air chaud de son confort. Il se crée une bulle respirable en aggravant l’hostilité générale. De plus, au niveau mondial, elle représente déjà une part importante de la consommation électrique et des émissions de gaz à effet de serre (&lt;a href=&quot;https://ourworldindata.org/air-conditioning-causes-around-greenhouse-gas-emissions-will-change-future?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt;7%&lt;/a&gt;). Elle est donc un remède qui aggrave le mal. Mais là encore, une approche rationnelle implique de rogner sur les intérêts du capital.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce n’est donc pas un hasard si le bloc bourgeois se focalise sur la climatisation : d’une part, elle constitue un marché juteux ouvert par le réchauffement climatique ; d’autre part, elle permet de surseoir momentanément à l’une des contradictions écologiques du capitalisme, en l’occurrence la perte de productivité liée au fait que la force de travail, en temps de canicule, n’est plus en capacité de se reconstituer lors des phases de repos. La climatisation généralisée, laissée au marché, n’est pas une politique d’adaptation collective : c’est simplement la marchandisation du refuge.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Enfin, le débat sur l’adaptation, a fortiori quand il est trusté par la clim, a l’avantage de supplanter celui sur l’atténuation, c’est-à-dire sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans quoi l’adaptation n’est d’ailleurs qu’un doux rêve. Bizarrement, en période de canicule, on ne parle pas de l’empreinte carbone de Bernard Arnault (&lt;a href=&quot;https://www.oxfamfrance.org/rapports/les-inegalites-carbone-tuent/?&quot;&gt;1 200 fois plus de CO₂ qu’un Français moyen&lt;/a&gt;) et consorts.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De fait, une politique d’atténuation un tant soit peu sérieuse aboutirait à une socialisation généralisée de l’économie. C’est ça, le sens de la planification écologique. En l’occurrence, garantir une péréquation globale entre la production et les limites physiques de la biosphère : est-ce que telle unité produite est conforme aux trajectoires de réduction de notre empreinte matérielle globale ? Est-ce qu’elle s’insère dans un schéma de production général, supervisé, articulé à des objectifs de réduction &lt;em&gt;contraignants&lt;/em&gt;. Pas des promesses pour 2050. Pas des trajectoires repeintes en vert. Des contraintes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela implique évidemment d’organiser la sortie du capitalisme au plus vite, pour mettre un terme à l’immense accumulation de marchandises (Marx) générée par « l’anarchie dans la production » qui règle les rapports de concurrence entre producteurs (Marx aussi), elle-même stimulée par la lutte perpétuelle contre la baisse tendancielle du taux de profit (Marx encore). Bref, repartir des besoins, élaborés et priorisés non par le marché – l’offre, l’innovation privée – mais par l’instance politique : la délibération citoyenne et l’autogestion. Bien entendu, on commencerait sans doute par démanteler des industries toutes désignées, celles des hydrocarbures, du luxe, de l’aviation, etc. Ce qui implique cette fois non plus de rogner sur les intérêts du capital, mais de les éliminer purement et simplement.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Mais elle est darwiniste&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Hélas, la classe capitaliste n’est ni humaniste, ni rationnelle ; elle est profondément darwiniste. Déjà dans les années 1970, lorsque la multiplication des dégradations environnementales a poussé les États à reconnaître officiellement le réchauffement climatique, la position des États-Unis, fer de lance de la mondialisation néolibérale, consistait à prioriser l’adaptation sur l’atténuation, jugée trop coûteuse en perte de compétitivité. Rappelons qu’en France, pays de l’accord de Paris, aucune contrainte climatique sérieuse n’existe pour les entreprises, c’est-à-dire pour l’appareil de production.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quant aux économistes orthodoxes qui se sont penchés sur la problématique climatique, ils ont presque tous défendu une thèse largement darwinienne : laisser filer les émissions de CO2 – donc la hausse des températures – pour ne pas entraver les gains de productivité et le volume global d’accumulation (le PIB), afin de parvenir à un niveau de développement optimal qui nous permettrait, &lt;em&gt;plus tard&lt;/em&gt;, de nous adapter aux conséquences du réchauffement climatique. William Nordhaus, prix Nobel d’économie en 2018, a ainsi pu situer dans ses modèles une trajectoire dite optimale &lt;a href=&quot;https://www.pik-potsdam.de/en/news/latest-news/an-economic-case-for-the-un-climate-targets-early-and-strong-climate-action-pays-off?&quot;&gt;autour de +3,5 °C&lt;/a&gt;. Or l’implicite de cette théorie, suivie à la lettre par toutes les élites néolibérales, c’est qu’une partie de la population peut bien périr le long du chemin, car elle est dispensable. Laisser filer les températures au nom du capital, c’est sacrifier des vies &lt;em&gt;en toute connaissance de cause&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et tandis que les classes populaires douillent, la classe capitaliste se met à l’abri. Le bunker de luxe, semi-militarisé, fait désormais partie du package de base des multimillionnaires et ne cesse de se multiplier, &lt;a href=&quot;https://www.theguardian.com/news/2022/sep/04/super-rich-prepper-bunkers-apocalypse-survival-richest-rushkoff?&quot;&gt;par exemple en Nouvelle-Zélande&lt;/a&gt;. Car ils ne sont pas dupes. Ils ne croient pas forcément à la fin du monde sous forme de film catastrophe ; ils croient, plus rationnellement, à la fin du monde commun. Ils savent que l’habitabilité deviendra un privilège. Ils se positionnent.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ainsi se déploie une sorte de survivalisme des privilégiés, qui comprend des stratégies politiques agressives. Ce n’est pas un hasard si le capital s’accapare toujours davantage de pouvoir régalien et accroît sans cesse son emprise sur l’État ; pas un hasard si toute une industrie est dédiée à la sécession fiscale ; pas un hasard si des ghettos de riches se constituent ; pas un hasard si le démantèlement de l’État s’accélère par la privatisation galopante des services publics. C’est une stratégie d’ajustement – ou d’adaptation – de la classe capitaliste à l’aléa climatique, qui passe par l’annexion grandissante des forces sociales et la fragilisation parallèle des classes populaires, qu’elle juge surnuméraires. Autrement dit, la classe capitaliste se débrouille pour que la sécurité matérielle, qui passe par la disponibilité des forces sociales, soit d’abord arrimée au capital. Ainsi pense-t-elle traverser l’apocalypse qui vient et qui porte son ADN.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette sécession n’est pas seulement matérielle. Elle est aussi mentale, sociale, politique. La classe dominante vit déjà hors du monde qu’elle administre. Elle traverse les villes sans les habiter, fustige les hôpitaux publics sans s’y soigner, les écoles sans y mettre ses enfants, les transports sans les prendre, les files d’attente sans les subir. Elle peut donc imaginer assez facilement une planète où la majorité suffoque, pourvu que ses propres circuits de reproduction restent fonctionnels. Le capitalisme avancé n’a pas besoin de nier la catastrophe ; il lui suffit de la privatiser.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La classe capitaliste y est d’autant plus disposée que l’ordre capitaliste lui-même est largement darwinien. N’est-il pas régi par la concurrence généralisée, c’est-à-dire la lutte de tous contre tous ? Dans la mentalité bourgeoise, les pauvres, ceux qui pleurent et qui meurent plus tôt, sont responsables de leur destin. &lt;a href=&quot;https://www.acrimed.org/Lea-Salame-archange-mediatique-des-grands-patrons&quot;&gt;C’est madame Arnault expliquant à la radio qu’on est SDF par « choix de vie »&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sauf que les circonstances changent un peu la donne. Bien sûr, la misère tue déjà. Elle tue par les logements insalubres, par la mauvaise alimentation, par l’accès différé aux soins, par l’usure au travail, par les accidents, par la dépression, par l’isolement, par l’humiliation. Il n’y a pas besoin d’attendre 2050 pour savoir que le capitalisme distribue inégalement les chances de vivre. Mais le changement climatique ajoute une dimension nouvelle, plus radicale, parce qu’il s’en prend au substrat même qui permet la vie sur Terre : la biosphère. Il ne se contente pas de produire des pauvres ; il produit des conditions dans lesquelles la pauvreté devient physiologiquement létale plus vite, plus souvent, plus massivement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Jusqu’à maintenant, la promesse de croissance formulée par le capitalisme permettait de relativiser les inégalités de fortunes, aux deux sens du terme : même les pauvres pouvaient attendre du capitalisme débridé une amélioration &lt;em&gt;absolue&lt;/em&gt; de leur condition sociale. La croissance a été cet opium du peuple qui laissait croire que les choses iraient mieux pour tous, malgré les privilèges pour quelques-uns. Avec la matérialisation du réchauffement climatique, ce pacte social vole en éclats. Car les plus vulnérables sont désormais promis à une dégradation continue de leurs conditions d’existence, afin notamment que celles des riches se perpétuent dans le luxe et l’opulence. Non contente d’avoir privatisé une grande partie du monde, la classe capitaliste s’arrange désormais pour que les parties communes deviennent invivables.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette nouvelle forme de darwinisme social, dont la brutalité commence à peine à apparaître sous nos yeux et dans nos chairs, appelons-la darwinisme caniculaire. Car il ne dira pas son nom ; mais adaptation, résilience, responsabilité individuelle, innovation, transition, modernisation. Il aura des PowerPoint, des chartes RSE, des ministres en chemise blanche devant des ventilateurs, des éditorialistes climatisés, des numéros verts, des applications météo, des conseils pour bien s’hydrater. Et derrière cette langue raisonnable, il y aura une question brutale : qui a le droit de rester au frais ? Ou plutôt : de vivre encore ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La réponse, pour l’instant, est celle du monde tel qu’il va : ceux qui peuvent payer. Ceux qui possèdent. Ceux qui héritent. Ceux qui commandent. Ceux qui vivent déjà dans les hauteurs matérielles de la société. Les autres devront s’adapter, c’est-à-dire encaisser. Jusqu’au jour où ils comprendront que la chaleur n’est pas seulement une température, mais une politique. Jusqu’au jour où la suffocation deviendra colère. Jusqu’au jour où l’on cessera peut-être de demander aux corps de tenir, et où l’on commencera enfin à demander des comptes aux mondains qui les brûle. Jusqu’au jour de la &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/canicule-revolution&quot;&gt;révolution&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Écologie</category><category>Médias</category><author>Clément Sénéchal</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Prêt-à-piller : les vêtements volés des pays nord-africains</title><link>https://frustrationmagazine.fr/vetements-nord-arfricains/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/vetements-nord-arfricains/</guid><description>&lt;p&gt;« I took only the colors and the good energy of Morocco. » (J’ai pris seulement les couleurs et la bonne énergie du Maroc) Simon Porte Jacquemus, 2018, expliquant sa collection « Le Souk » : des semaines à se perdre dans les souks de Marrakech, et il en ressort avec des djellabas vidées de leur ampleur, devenues des [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 24 Jun 2026 10:37:39 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;« I took only the colors and the good energy of Morocco. »&lt;/strong&gt; (&lt;em&gt;J’ai pris seulement les couleurs et la bonne énergie du Maroc&lt;/em&gt;) Simon Porte Jacquemus, 2018, expliquant sa collection « Le Souk » : des semaines à se perdre dans les souks de Marrakech, et il en ressort avec des djellabas vidées de leur ampleur, devenues des combinaisons moulantes, des caftans transparents. Seulement la couleur et l’énergie nous dit-on donc. Pas le tissu épais pensé pour la chaleur, pas les ornements jugés trop “bling bling de péons nord-africains” pas les heures de broderie, et surtout pas la main qui a cousu tout ça. Juste la « vibe ». C’est du dépeçage oui, et Jacquemus n’invente rien en la matière, il prolonge très simplement une méthode qui a un siècle.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt; Une généalogie vieille comme la colonisation elle-même&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Avant Jacquemus, avant même Yves Saint Laurent, il y a Paul Poiret. En 1910, le couturier &lt;em&gt;le plus en vue de Paris&lt;/em&gt; embarque pour une croisière touristique en Méditerranée : Italie, Tunisie, Algérie, Maroc, Espagne. Le détail qui compte, c’est l’état exact de ces pays au moment où Poiret y pose le pied avec son carnet de croquis. L’Algérie est colonie française depuis 1830, département à part entière depuis 1848, ses terres confisquées, sa population indigène soumise au Code de l’indigénat. Le Code de l’indigénat, c’est  le régime juridique appliqué par la France à ses colonisés, qui les privait de droits civils et politiques tout en les soumettant à des obligations (travail forcé, impôts spéciaux, interdiction de se déplacer sans autorisation) dont les colons européens étaient exemptés. En clair : deux catégories d’êtres humains sur le même territoire, avec deux droits distincts, organisés par la loi. La Tunisie est quant à elle protectorat français depuis 1881. Le protectorat c’est cette fois un régime colonial déguisé en « accord » par lequel la France maintenait officiellement en place le souverain local (le sultan au Maroc, le bey en Tunisie) tout en contrôlant en réalité l’armée, la diplomatie, les finances et l’administration. Le Maroc, lui, n’est pas encore officiellement tombé, mais il est en train de l’être : la France y multiplie les « interventions », l’humilie diplomatiquement crise après crise, et finira par lui imposer le traité de Fès en 1912, qui en fait à son tour un protectorat. Poiret en revient avec des turbans, des sarouels, et des khalats (le grand manteau ample que portaient traditionnellement Turcs, Persans et Mongols), et en tire en 1911 son fameux pantalon « harem » (je dois vraiment commenter?), avant d’organiser pour son cercle mondain un bal costumé qu’il baptise « La 1002e Nuit », non content d’avoir &lt;em&gt;seulement &lt;/em&gt;volé des vêtements. La même année, à quelques mois près, l’armée française fait mouvement sur Fès pour mater une révolte et préparer ce qui deviendra l’année suivante l’annexion en bonne et due forme du Maroc. Le fantasme oriental explose dans les salons parisiens au moment exact où les fusils imposent la réalité de l’occupation sur le terrain. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier, c’est la même pulsion qui s’exprime sur deux scènes différentes : posséder, dominer et transformer.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Soixante ans plus tard, Yves Saint Laurent referme la boucle avec une honnêteté presque touchante, tant elle est involontaire colonialiste. Né à Oran en 1936, il est ce qu’on appelle un pied-noir : un Européen né en Algérie française, bénéficiaire de plein droit d’un système colonial qui organisait, par la loi et par la force, la supériorité économique et politique de la population d’origine européenne sur la population algérienne (je répète pour ceux du fond : Non, vos grand pères pied noirs ne sont pas des algériens mais bien des colons). YSL découvre le Maroc en 1966, quatre ans après l’indépendance algérienne qui lui a, de fait, “retiré le pays où il est né”, et il y retournera pour puiser l’inspiration de chacune de ses collections jusqu’à la fin de sa carrière. En 1983, il livre cette phrase, aujourd’hui gravée au fronton du musée qui porte son nom à Marrakech : « Cette culture est devenue la mienne, mais je ne me suis pas contenté de l’importer, je l’ai annexée, transformée, adaptée. » Le mot est annexée. Un homme qui a grandi à l’intérieur d’un système colonial choisit, sans la moindre ironie apparente, le vocabulaire exact de ce système pour décrire son rapport au pays voisin de celui qui l’a vu naître. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais alors, concrètement, sur le mannequin, ça donne quoi ? Chez Poiret, le sarouel devient le pantalon « harem » vendu en boutique parisienne, sans qu’un seul atelier maghrébin ne touche un centime ; le burnous, ce grand manteau à capuche porté traditionnellement par les hommes nord africains pour se protéger du froid et de la pluie, se rebaptise « manteau kimono » pour brouiller la piste en un seul gloubiboulga de ce qui n’est pas blanc pour l’habitant des nords ; le turban perd sa fonction et finit accessoire de soirée porté à des bals costumés où personne ne sait, ni ne demande, d’où il vient vraiment. Chez Saint Laurent, le mécanisme est plus feutré mais strictement identique : le caftan, cette longue robe ample et souvent richement ornée portée par les femmes (et, dans certaines formes, par les hommes) au Maghreb depuis des siècles, devient « robe-caftan » et structure des collections entières dans les années 60-70 ; la saharienne, déjà elle-même un emprunt à l’uniforme colonial avant d’être reprise par YSL, un vol qui en recouvre un autre somme toute, devient une pièce iconique de la maison ; les bijoux berbères et leurs motifs géométriques se retrouvent brodés sur des robes de haute couture, sans qu’un seul nom d’artisan n’apparaisse jamais sur une étiquette. Le mot qui revient en boucle dans les dossiers de presse, c’est « inspiré de ». On comprendra “volé à”.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Épuration : méthode et limites&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;C’est là que la phrase de Jacquemus prend tout son sens, et qu’on comprend qu’elle n’est pas une maladresse de communicant mal briefé mais un mode d’emploi. Collection « Le Souk », automne-hiver 2018 : la djellaba devient tunique, le sarouel se fait « revisiter », le caftan se transforme en « robe nouée », sauf que même la presse mode, pourtant pas réputée pour son sens critique aigu, tique. &lt;a href=&quot;https://wwd.com/runway/fall-ready-to-wear-2018/paris/jacquemus/review/&quot;&gt;Le journaliste de WWD qui couvre le défilé note&lt;/a&gt; que Jacquemus a rendu les pièces transparentes, moulantes, dénudées, soit l’exact inverse de la fonction du vêtement qu’il prétend célébrer. &lt;em&gt;« No cultural appropriation here (…) » &lt;/em&gt;(“pas d’appropriation culturelle ici”) écrit-il, avec l’ironie de quelqu’un qui vient de voir la même blague textile pour la centième fois. Le pire, c’est que Jacquemus confirme lui-même la recette en interview, sans qu’on ait besoin de lui extorquer quoi que ce soit : « I took only the colors and the good energy of Morocco. » Traduction libre : j’ai pris ce qui se vend, j’ai jeté ce qui demande de comprendre quelque chose. L’épuration ne devient pas un effet de bord du processus créatif, mais le processus créatif lui-même, en tant que fin en soi. On retire la fonction (religieuse, sociale, climatique), on retire la coupe ample pensée pour un corps et un pays bien précis, et il reste une teinte sable qu’on peut vendre comme un filtre Instagram à qui n’est jamais allé plus loin que le rooftop de son riad Airbnb (sauf au souk justement, car avec les “locaux” il faut &lt;em&gt;négocier&lt;/em&gt;).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Tout le monde ne joue pas à ce niveau de franchise gênante, et je le dis pour ne pas finir avec un papier à charge à la truelle, mais bon. Prenez Dior Croisière 2020, montré en grande pompe au Palais El Badi de Marrakech : Maria Grazia Chiuri a fait travailler l’association Sumano, qui protège un savoir-faire textile de l’Anti-Atlas, sur un manteau et sur les coussins du défilé, et elle a même eu &lt;em&gt;l’élégance&lt;/em&gt; de prononcer dans la presse les mots « appropriation culturelle » et « post-colonialisme », ce qui constitue déjà, pour cette industrie, un effort notable, bein que je ne sois en aucun cas partisane du &lt;em&gt;“c’est déjà pas mal”&lt;/em&gt;. Sauf qu’à y regarder de plus près, &lt;a href=&quot;https://www.malaymail.com/news/life/2019/04/30/dior-lights-up-marrakech-with-fashion-show-and-floating-candles/1748268&quot;&gt;la majorité des tissus de la collection venaient d’Abidjan&lt;/a&gt;, pas du Maroc (&lt;em&gt;Boh pas grave c’est dans le même coin quoi)&lt;/em&gt; et que le pays servait surtout de toile de fond somptuaire : bougies flottantes, palais du XVIe siècle, concert privé de Diana Ross pour 800 invités triés sur le volet. La contribution marocaine réelle, tient en deux lignes : des coussins et du henné sur les pieds des chaises. On est passé du pillage en plein jour à l’extraction avec dossier de presse et bonne conscience incluse, ce qui n’est déjà pas rien, mais qui n’est toujours pas la même chose que payer et créditer ceux à qui on a volé.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Tout ça, c’est bien beau (non) mais qui fabrique, vraiment ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Commençons par le zellige (puisque c’est la pièce maîtresse de tous les mood boards « Maroc » de la mode et de la déco depuis vingt ans) : cette mosaïque de petits carreaux de céramique colorée et géométrique, qu’on retrouve sur les murs, les sols, les fontaines, du Maroc jusqu’en Andalousie. Derrière chaque carreau, il y a un maâlem (le maître artisan, celui qui a atteint le sommet du métier après des années d’apprentissage), capable de tailler à la main jusqu’à mille pièces de « bejmat » (le carreau brut, avant assemblage) par jour au marteau et au ciseau, avec une argile qu’on ne trouve nulle part ailleurs qu’à Fès. Un geste qui se transmet de génération en génération, qu’aucune machine ne reproduit correctement, et qu’aucun designer parisien ne sait faire. Il existe aujourd’hui des ateliers qui se vantent d’offrir « un salaire décent loin de la précarité » à leurs maâlems, la formule sonne sympathique jusqu’à ce qu’on réalise qu’elle n’a de sens que parce que la précarité est, justement, la norme du secteur. Le label « Maroc Fait Main » a été créé pour protéger ce savoir-faire et garantir son authenticité. On ne crée pas un label pour protéger ce qui l’est déjà.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Même histoire, en pire, du côté des tannerieen tête, le quartier historique où l’on transforme depuis le Moyen Âge des peaux brutes en cuir, à la main, dans des dizaines de cuves de pierre remplies de teintures naturelles. Classées à l’UNESCO, donc officiellement précieuses, elles sont surtout devenues un point de passage obligé pour tout touriste de la médina (le centre historique fortifié des villes du Maghreb), qui observe le travail depuis des terrasses aménagées pour l’occasion, brindille de menthe sous le nez pour masquer l’odeur. Les visiteurs eux-mêmes, sur les sites d’avis, décrivent des « conditions dignes de Zola », un site « transporté au Moyen Âge ». On retrouve ici exactement le mécanisme que je dénonçais dans mon papier sur le &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/cinema-v&quot;&gt;cinéma et le v***&lt;/a&gt; : la souffrance comme spectacle qu’on consomme depuis un balcon. Sauf qu’ici ce sont des personnes debout dans des bains de chaux et de fiente de pigeon, qu’on regarde en direct, qu’on photographie, et à qui on laisse un pourboire à la sortie pour le spectacle.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Et puis il y a le gros du bataillon, celui qu’aucun mood board ne montre jamais : la sous-traitance textile.&lt;a href=&quot;https://article19.ma/accueil/archives/185460&quot;&gt; Le Maroc est devenu le 8ᵉ fournisseur textile de l’Union européenne, près de 3 milliards d’euros d’exportations en 2024, &lt;/a&gt;Inditex (la maison-mère de Zara) en tête de file, plus de 200 000 emplois dont 60% occupés par des femmes. &lt;a href=&quot;https://www.equaltimes.org/le-travail-informel-ternit-l-image?lang=fr&quot;&gt;Une enquête d’Equal Times&lt;/a&gt; a documenté le cas d&apos; »Amal », ouvrière du secteur, payée 710 dirhams de salaire de base par mois (le dirham est la monnaie marocaine). Soit 67,5 euros. Avec les heures supplémentaires, elle grimpe péniblement à 230 euros, toujours en dessous du SMIG marocain légal (l’équivalent du SMIC français, le salaire minimum). Pose ce chiffre à côté d’une robe Jacquemus à 1290 euros, ou d’une à 2700 chez la même maison, et fais le calcul toi-même : il faudrait à Amal plus de cinq mois de travail intégral, heures sup comprises, pour s’offrir l’inspiration qu’on a tirée, gratuitement, de son pays. Pour vous faire une idée plus concrète des souffrances infligées à ces travailleurs de l’ombre du luxe, je vous renvoie à &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/environnement/problemes-de-sante-lies-a-l-environnement/videos-industrie-du-luxe-les-six-sequences-de-cash-investigation-qu-il-ne-fallait-pas-rater_2977717.html&quot;&gt;l’enquête de Cash Investigation&lt;/a&gt; sur les tanneries italiennes qui fournissent LVMH et Kering : ouvriers payés des clopinettes, battus à coups de barre de fer pour avoir réclamé leur dû, dans des hangars à 45 degrés, perdant souvent des doigts dans les machines non sécurisées des tanneries.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Qui a le droit de posséder son propre patrimoine ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pendant que Paris pioche tranquillement dans le vestiaire maghrébin depuis un siècle sans jamais avoir de comptes à rendre à personne, regardons &lt;a href=&quot;https://www.middleeastmonitor.com/20240521-morocco-lodges-unesco-complaint-against-algeria-over-appropriation-of-fassi-caftan/&quot;&gt;ce qui se passe entre Rabat et Alger. Mai 2024&lt;/a&gt; : le Maroc dépose une plainte officielle auprès de l’UNESCO, accusant l’Algérie d’avoir glissé la photo d’un caftan marocain (le « caftan ntaa el-fassi », originaire de Fès) dans son propre dossier de candidature au patrimoine immatériel. Décembre 2024 : pour la première fois de l’histoire de l’institution, le comité de l’UNESCO donne raison au Maroc et exige le retrait de la photo. Le Maroc enchaîne en déposant son propre dossier, « Art, tradition et savoir-faire du caftan marocain », et obtient son inscription en décembre 2025. Deux États, deux délégations, deux ambassadeurs mobilisés, des mois de bataille diplomatique pour trancher une question : à qui appartient ce vêtement ? Pendant ce temps, &lt;a href=&quot;https://www.lapresse.tn/2026/04/26/patrimoine-mondial-la-tunisie-peaufine-les-dossiers-de-la-jebba-et-du-costume-de-mahdia-pour-lunesco/&quot;&gt;la Tunisie joue sa propre partie sur le même plateau,&lt;/a&gt; plus &lt;em&gt;discrètement&lt;/em&gt; mais tout aussi laborieusement : elle travaille depuis des mois sur le dossier de la « Jebba » (le costume traditionnel tunisien, qui regroupe la chéchia, la fermla, le sarouel et la balgha), jugé si complexe dans ses déclinaisons régionales que son dépôt a déjà été repoussé plusieurs fois, et qu’en mars 2026 &lt;a href=&quot;https://fr.allafrica.com/stories/202603290047.html&quot;&gt;des acteurs du secteur écrivaient&lt;/a&gt; encore à la délégation tunisienne à Paris pour savoir où en était la procédure.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est un combat éminemment légitime, ne nous méprenons pas, la bataille pour la reconnaissance d’un patrimoine est aussi une bataille pour la dignité, pour l’histoire, pour ne plus se faire dire que ce qu’on possède n’a pas de nom. Mais regardez où elle se joue, et surtout où elle ne se joue pas. Le Maroc et l’Algérie s’écharpent pour une photo dans un dossier UNESCO, la Tunisie patiente depuis des mois pour que son propre dossier soit simplement examiné. Pendant ce temps-là, à 2000 kilomètres de Fès, une maison parisienne peut vendre une pièce « façon caftan » sans citer ni le Maroc, ni l’Algérie, ni la Tunisie, ni personne, sans verser un centime de droit, sans même que la mention « Maghreb » n’apparaisse ailleurs que dans un mood board Pinterest interne. Le statut UNESCO protège un prestige symbolique entre voisins. Il n’a strictement aucune prise sur l’industrie qui, elle, capte la vraie valeur, celle qui se compte en millions d’euros de chiffre d’affaires. La bataille pour la propriété se joue entre dominés. Jamais contre le dominant. Et c’est très exactement ce que le dominant espère : que trois pays se battent entre eux pour des miettes de reconnaissance, plutôt que de lui demander des comptes à lui.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Soixante ans plus tôt, Yves Saint Laurent avait eu l’honnêteté involontaire de poser le bon mot sur la table : « annexée ». Depuis, le vocabulaire a changé de costume : on parle de « dialogue des cultures », de « métissage », on cite « l’appropriation culturelle » en interview pour se donner l’air d’y avoir déjà réfléchi, mais l’opération qu’il décrit, elle, n’a pas bougé d’un centimètre. Une valeur économique et symbolique extraite d’un savoir-faire qu’on ne paie ni ne crédite, qui repart habiller un podium devant 800 invités triés sur le volet et un dîner aux chandelles, pendant que la main qui l’a façonnée touche 230 euros par mois, quand elle a la chance d’être déclarée. Jacquemus n’a pris que &lt;em&gt;les couleurs et la bonne énergie du Maroc&lt;/em&gt;. Il a raison sur un point : il n’a effectivement rien pris d’autre. &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Économie</category><category>International</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Canicule : la révolution ou la mort</title><link>https://frustrationmagazine.fr/canicule-revolution/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/canicule-revolution/</guid><description>&lt;p&gt;Ce titre peut paraître outrancier et excessif alors que c’est l’apathie dépolitisante actuelle &amp;#8211; celle des journalistes en quête de solutions innovantes pour isoler ses vitres, celle des politiques qui enchaînent les platitudes infantilisantes et celle des scientifiques qui montrent la catastrophe mais ne nomment jamais les responsables &amp;#8211; c’est cette apathie coupable qui est [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 23 Jun 2026 11:01:02 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce titre peut paraître outrancier et excessif alors que c’est l’apathie dépolitisante actuelle – celle des journalistes en quête de solutions innovantes pour isoler ses vitres, celle des politiques qui enchaînent les platitudes infantilisantes et celle des scientifiques qui montrent la catastrophe mais ne nomment jamais les responsables – c’est cette apathie coupable qui est outrancière est excessive. La survie de l’humanité et la viabilité des écosystèmes de régions entières sont mises en danger par des décennies de fuite en avant capitaliste. Longtemps rangé dans la catégorie des risques lointains – dans le temps et dans l’espace – le réchauffement climatique envahit nos appartements et il est en train de laminer notre système agricole. La vérité désormais c’est que sans changement rapide voire brutal de notre modèle économique, le réchauffement climatique ne sera jamais stoppé ou infléchi et l’adaptation – la fameuse, dont on entend beaucoup parler ces jours-ci – n’aura jamais lieu, comme l’état actuel des logements, des hôpitaux ou des écoles le montre. Ce dont nous avons besoin c’est d’une rupture franche et nette avec le capitalisme et sa classe parasite, sinon nous sommes tous condamnés à mort : en tant qu’individus – c’est déjà le cas pour une partie d’entre nous dans les mois et années à venir – et en tant qu’espèce, entraînant toutes les autres dans notre chute. L’objectif révolutionnaire – celui d’un bouleversement rapide de la société, ici comme ailleurs – est devenu le seul viable. Voici pourquoi et comment.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;L’objectif de limitation de nos émissions carbone a été abandonné par les macronistes&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;« Des choses ont été faites pour réduire les émissions dans l’industrie, les mobilités. Mais sur la question de l’adaptation, on n’a pas été assez loin assez vite », &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=3rN5CFsdWSY&quot;&gt;a dit Gabriel Attal&lt;/a&gt;, ex-Premier ministre et occupant de divers postes de la macronie depuis 2017. Pour le &lt;em&gt;Huffington Post &lt;/em&gt;(qui appartient à Xavier Niel et Matthieu Pigasse), &lt;a href=&quot;https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/la-canicule-oblige-les-macronistes-a-un-rare-mea-culpa-on-n-a-pas-ete-assez-loin-et-assez-vite_272780.html&quot;&gt;“la canicule oblige les macronistes a un rare mea culpa”.&lt;/a&gt; On croît rêver en lisant cela puisque l’un des bilans les plus frappants de 9 ans de macronisme c’est l’enterrement de toute volonté politique de limiter ou stopper le changement climatique et de nous adapter au changement existant. Non, “des choses” n’ont pas été faites “pour réduire les émissions dans l’industrie, les mobilités”. Rien que sur le premier quinquennat de Macron, le bilan était calamiteux. Comme le rappelait Greenpeace dans son étude des mesures prises, la plupart des projets de décarbonation ont été abandonnés, avec pour conséquence une stagnation des émissions de l’industrie et des transports (aucun journaliste n’a cependant contredit Attal). Au contraire, les gouvernements successifs ont massivement subventionné des secteurs polluants comme le transport aérien ou l’agro-industrie. Les affichages médiatiques de Macron (“&lt;em&gt;make our planet great again&lt;/em&gt;”) n’ont été suivi d’aucun effet puisque même les mesures les plus timides – comme la fin des vols commerciaux intérieurs – ont été abandonnées. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pire : Macron et ses sbires nous entraînent plus vite dans la catastrophe. Ainsi, le modèle agricole français, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/chaleur-humaine/article/2024/02/20/pourquoi-l-agriculture-emet-elle-autant-de-gaz-a-effet-de-serre_6217477_6125299.html&quot;&gt;qui est responsable de 20%&lt;/a&gt; de nos émissions de CO2, se radicalise dans ses défauts, alors même qu’il porte préjudices aux paysans les plus modestes. Le gouvernement a facilité les élevages de grande taille via la loi Duplomb l’année dernière, il a réprimé violemment les mouvements écologistes pour permettre l’installation d’immenses réservoirs d’eau, les fameuses méga-bassines, et une nouvelle loi est en discussion au Parlement : &lt;a href=&quot;https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/retour-de-lacetamipride-par-derogation-stockage-de-leau-loup-le-senat-modifie-largement-le-texte-durgence-agricole-en-commission&quot;&gt;la loi d’urgence agricole,&lt;/a&gt; qui passe inaperçue mais qui va encore faciliter l’augmentation de la taille des élevages et réduire les obligations réglementaires en la matière, faciliter le stockage et la monopolisation de l’eau par certaines exploitations et réintroduire les pesticides néonicotinoïdes, notoirement cancérigènes et qu’une pétition de plus de 2 millions de personnes avait combattus l’année dernière. Elle sera vraisemblablement adoptée début juillet et elle radicalise un modèle agricole polluant, appauvrissant et pathogène pour les paysans comme pour les habitants des campagnes. Côté BTP, secteur également ultrapolluant, le gouvernement &lt;a href=&quot;https://www.linfodurable.fr/politique/batiment-assouplissement-des-normes-environnementales-dans-le-neuf-55636&quot;&gt;vient de réduire les exigences environnementales&lt;/a&gt; en matière de construction neuve. Cela va s’appliquer… dès juillet.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ainsi, non seulement la France ne cherche pas à limiter ses émissions carbone, mais elle augmente d’une façon générale les atteintes à l’environnement susceptibles de porter atteinte à nos conditions de vie et à l’intégrité de notre écosystème. Ce qui est encore plus inquiétant c’est que dans la période caniculaire actuelle, si “le réchauffement climatique” est invoqué comme une cause, la possibilité de le stopper ou de le freiner n’est quasiment pas évoquée. Et c’est gravissime puisque si les émissions continuent d’augmenter selon la tendance actuelle, notre pays comme tant d’autres deviendra tout simplement invivable dans les décennies à venir. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais pour stopper le réchauffement climatique, il faut s’en prendre directement à la classe capitaliste, et mettre fin à ce système d’accumulation infini de profit. Non, il n’en va pas de notre “responsabilité collective” comme on peut le dire sous la plume de certains météorologues catastrophés. Ce n’est pas “l’Homme” qui a fait ça. C’est la grande bourgeoisie occidentale. Après des décennies de culpabilisation individuelle, d’appel aux petits gestes du quotidien, on le sait désormais : ce sont les gens qui ont un patrimoine financier qui sont les vrais responsables et dont le mode de vie mais surtout les décisions pèsent sur le réchauffement climatique. “Pour rester sous la barre des +1,5°C, les 1% les plus riches devraient ainsi réduire leurs émissions de 97% d’ici à 2030” &lt;a href=&quot;https://vert.eco/climat/les-1-les-plus-riches-ont-deja-consomme-leur-budget-carbone-pour-lannee-2026/#:~:text=Oxfam%2C%20qui%20s&apos;est%20appuy%C3%A9,par%20personne%20et%20par%20jour.&quot;&gt;selon l’ONG Oxfam.&lt;/a&gt; La confrontation est donc inévitable. Et toute personne qui évoque “la lutte contre le réchauffement climatique” sans parler de l’indispensable lutte des classes qu’elle comporte – la lutte de la majorité des gens contre une minorité bourgeoise dont les habitudes de vie et surtout les choix économiques sont en train de nous tuer à petit feu – contribue à nous entraîner dans l’abîme. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;L’adaptation au réchauffement climatique ne se fait pas pour protéger les patrons et les propriétaires&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quant à la question de l’adaptation, celle dont on parle davantage, effaçant souvent celle de la réduction des émissions de CO2, la lutte des classes est flagrante. D’abord parce que l’affaiblissement des services publics – qui conduit le personnel hospitalier à recourir à des bricolages pour accueillir un tant soit peu dignement les personnes qui affluent ces jours-ci dans des établissements non climatisés – est la conséquence directe de la réduction de la fiscalité des plus riches, des entreprises privées et des immenses aides déployées pour elles et leurs actionnaires depuis le quinquennat de François Hollande. Les 270 milliards d’exonérations de cotisations, de réduction d’impôts et de subventions que touche le patronat représentent le premier poste de dépense de l’Etat. C’est autant d’argent que n’ont pas eu les écoles et les hôpitaux pour s’équiper. A l’hôpital de Saintes, une des villes les plus chaudes du pays ces jours-ci, il fait 35 degrés dans les salles de consultation. Les bureaux de la direction, eux, sont climatisés. Sur la porte qui y mène il est écrit « merci de laisser cette porte fermée pour que nous conservions la fraîcheur ». Le féodalisme managérial se porte bien, merci, à l’image de la répartition des ressources dans ce pays. Car c’est pour que les actionnaires se gavent que vos enfants transpirent et vos anciens meurent. C’est un fait, et on l’entend trop peu.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ensuite, l’adaptation des logements n’a tout simplement pas eu lieu. Dans une France en surchauffe, dont les températures sont comparables cette semaine à celles du Sahara, rien n’a été fait pour que nos immeubles soient équipés… de volets. Le constat ne date pas d’hier : déjà en juillet dernier &lt;em&gt;Le Monde &lt;/em&gt;rappelait que 40% des logements français &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/07/01/canicule-l-installation-massive-de-volets-s-impose-dans-le-debat-public_6617273_3224.html&quot;&gt;n’avaient pas de protection solaire suffisante.&lt;/a&gt; En termes d’isolation, c’est la catastrophe : &lt;a href=&quot;https://www.huffingtonpost.fr/environnement/article/avec-la-canicule-un-logement-sur-deux-devient-une-bouilloire-alerte-ce-rapport-qui-donne-des-pistes-de-survie_270701.html&quot;&gt;un logement sur deux&lt;/a&gt; serait une “bouilloire thermique”, c’est-à-dire perméable aux fortes chaleur. Des millions de gens vivent actuellement sous des températures nocives pour la santé, que le recours précipité à des climatisations souvent mobiles ne corrige que partiellement et qui ne constituent pas une adaptation viable à long terme. Pour autant, la climatisation a pris toute la place dans le débat médiatique et on ne parle pas du fait que le gouvernement &lt;a href=&quot;https://www.quechoisir.org/actualite-renovation-energetique-pourquoi-l-isolation-des-murs-ne-donne-plus-droit-a-maprimerenov-n174314/&quot;&gt;a retiré l’isolation des murs &lt;/a&gt;de sa fameuse “Prime Rénov’” totalement rabotée ces dernières années. Mais surtout, accrochez-vous, qu’un projet de loi sur le logement va être discuté cet été et qu’il contient &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/immobilier/agir-vite-et-fort-sans-attendre-la-prochaine-election-presidentielle-le-projet-de-loi-sur-le-logement-sera-presente-le-24-juin-en-conseil-des-ministres_AD-202606040826.html&quot;&gt;la remise sur le marché de centaines de milliers de logements classés comme passoires thermiques&lt;/a&gt; avec, en échange, un engagement de rénovation “sous 5 ans”.  &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Et que dire de l’adaptation du travail ? La lutte des classes est une lutte des corps, et on ne le ressent jamais autant que lors des périodes caniculaires. Car pendant que les bourgeois évoluent dans des espaces intégralement climatisés (de leurs logements à leurs bureaux en passant par les véhicules qu’ils utilisent) et qu’ils se permettent de cracher sur les travailleurs, comme l’a fait l’avocat médiatique Charles Consigny &lt;a href=&quot;https://x.com/vakitamedia/status/2069069445876650019&quot;&gt;qui parle sur RMC &lt;/a&gt;d’une “époque de fragiles et de victimes”, des millions de personnes subissent les températures extrêmes pour continuer de percevoir un salaire. C’est le cas des ouvriers du BTP, dont les horaires ont été parfois adaptés mais en vain : il fait 35 degrés le matin, ces jours-ci, en Nouvelle-Aquitaine. Aucune politique nationale d’interdiction du travail en extérieur n’a été prise, et ce n’est &lt;a href=&quot;https://actu.fr/occitanie/toulouse_31555/alerte-rouge-canicule-le-prefet-interdit-les-chantiers-en-exterieur-des-midi-dans-73-communes-de-l-agglo-de-toulouse_64434303.html&quot;&gt;que dans l’agglomération de Toulouse&lt;/a&gt; que la préfecture a stoppé les chantiers. Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi pas dans les régions encore plus touchées par la canicule comme les Pays de Loire ou l’ex-région Poitou-Charente ? Le code du travail ne prévoit aucune température maximale pour travailler. Des “mesures” sont réclamés en cas de canicule, mais laissées à l’appréciation de l’employeur. Les premiers témoignages qui nous remontent évoquent des aménagements minimes de temps de travail. A la RATP dans le sud de Paris, les conductrices et conducteurs de bus se sont vu offrir… des glaces, par leur direction. Mais attention “pensez aux collègues en vous servant pour qu’il y en ait pour tous”, précise l’affiche. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Affiche diffusée par la direction de la RATP dans des locaux des lignes du sud &lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;À Saintes en Charente-maritime, ville où les températures sont supérieures à 40 degrés depuis dimanche 21 juin, les chantiers de BTP sont maintenus. Mercredi 24, 43°C sont annoncés. Aucune interdiction en vue. Des patrons préfèrent exposer leurs salariés à des températures létales plutôt que de prendre du retard sur leurs chantiers. Jusqu’à quand ? Jusqu’à combien de morts ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les élèves de l’Education nationale et son personnel sont mis à rude épreuve, avec d’immenses inégalités entre établissements et une incapacité totale du gouvernement à mettre en place un processus clair. Le ministre défend une adaptation &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/20/canicule-le-grand-bricolage-de-l-education-nationale-symbole-de-l-inadaptation-de-la-france-au-rechauffement-climatique_6705256_3224.html&quot;&gt;dont “l’appréciation ne peut être que locale”. &lt;/a&gt;Partout des enseignants et des parents d’élèves se plaignent d’établissements qui n’ont jamais été rénovés pour faire face à des canicules – celle-ci n’étant de loin pas la première. Déjà en 2022, les mois de mai et juin mettaient les écoles, collèges et lycée, en difficulté, et rien n’a été fait. Cette semaine, les parents peuvent récupérer leurs enfants pour leur éviter de souffrir de la chaleur excessive. Mais cette mesure n’en est pas une, elle ne résout rien à la source et crée une énorme inégalité entre les jeunes dont les parents peuvent assurer un accueil digne, chez eux ou ailleurs, et ceux qui sont forcés de travailler et vivent dans des bouilloires thermiques. Une partie des jeunes doivent donc rester dans des bâtiments sans climatisation, parfois sans ventilateur ni rideau, avec des espaces extérieurs encore bitumés, comme le soulignait une camarade enseignante qui, avec ses collègues, a déjà proposé de nombreux aménagements pour rendre leur établissement plus adapté à la nouvelle donne climatique. En vain : l’Éducation nationale souffre d’un manque d’autogestion, avec des élèves qu’on écoute jamais, des parents d’élèves qui font plein de choses mais qui sont tout autant snobés (dans des dizaines d’école à Paris ce sont eux qui ont acheté et installé des couvertures de survie sur des fenêtres dépourvues de rideaux) des enseignants qu’on fait semblant d’écouter et une hiérarchie suspendue aux directives d’un ministre qui renonce de fait à exercer son mandat, en renvoyant tout à l’échelon local. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme lors de la pandémie de Covid, le piège de ce genre de période c’est de nous affronter les uns les autres, de nous culpabiliser (le débat “clim ou pas clim” tend vers ça) et de nous laisser manipuler par un gouvernement et une classe dirigeante et médiatique qui a intérêt à laisser le débat sur l’adaptation au réchauffement climatique devenir technique (“clim ou pas clim” encore une fois) ou métaphysique (“l’Homme court vers sa propre destruction”, “que faire de son éco-anxiété”, etc.). Seule la lutte nous permettra de sortir par le haut de ce qui est en train de devenir un enfer climatique. Plutôt que d’attendre que des dirigeants trouvent des solutions technologiques ou autres, ce qu’ils ne feront que dans la mesure où elles n’impacteront pas les revenus des patrons, des actionnaires ou des multipropriétaires – ce qui est donc impossible  – il faut agir par nous-mêmes. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Que faire ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;On peut lutter au travail pour s’arrêter pendant les fortes chaleurs : n’importe quel salarié peut exercer son droit d’alerte, appelé aussi droit de retrait, de façon individuelle ou collective. Lorsqu’un salarié pense que sa situation de travail présente un danger grave et imminent pour sa santé ou sa sécurité, il peut alerter immédiatement son employeur et décider de quitter son poste de travail ou refuser de s’y installer. &lt;a href=&quot;https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1136#:~:text=Quand%20le%20salari%C3%A9%20pense%20avoir,peut%20%C3%AAtre%20individuel%20ou%20collectif.&quot;&gt;Voici la réglementation résumée ici.&lt;/a&gt; Sachez que l’employeur ne peut pas vous licencier ou cesser de vous payer sur ce motif. &lt;a href=&quot;https://www.inrs.fr/risques/chaleur/ce-qu-il-faut-retenir.html&quot;&gt;L’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) estime par exemple que 30 degrés &lt;/a&gt;est le seuil à partir duquel la santé des salariés est menacée. Il faut démontrer le danger, en s’appuyant par exemple sur des manquements à des mesures de protection. Un ami charpentier me racontait par exemple que sur le chantier où il était en contrat jusqu’à vendredi dernier, il n’y avait pas le moindre point d’eau… Il n’a pas renouvelé son contrat et se retrouve à nouveau sans travail. Il est possible et nécessaire de multiplier les droits de retrait, en s’appuyant sur la violence de la vague de chaleur. Dans le cas d’une bonne entente avec ses collègues et dans le but d’obtenir une vraie politique d’entreprise en période de canicule, puisque le code du travail ne dit quasiment rien, on peut aussi exercer son droit de grève. Voici la réglementation &lt;a href=&quot;https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F499&quot;&gt;dans le secteur public &lt;/a&gt;et &lt;a href=&quot;https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F117&quot;&gt;celle du secteur privé. &lt;/a&gt;Notez qu’il faut être au minimum deux et qu’il n’est pas nécessaire d’être syndicaliste ou représentant du personnel pour lancer une grève. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;a href=&quot;https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1136#:~:text=Quand%20le%20salari%C3%A9%20pense%20avoir,peut%20%C3%AAtre%20individuel%20ou%20collectif.&quot;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Côté logement, la lutte est la seule solution tant qu’une législation contraignant les propriétaires n’est pas mise en place. Et souvent, en matière de logement, ce sont les luttes collectives qui finissent par faire des lois. En France, nous nous laissons marcher dessus par nos multipropriétaires depuis trop longtemps, ne serait-ce qu’en termes de niveau des loyers. Pour des logements qui sont pour moitié des bouilloires thermiques ! N’est-ce pas la goutte d’eau ? On peut commencer à l’échelle des immeubles : parler à ses voisins du manque d’équipement, par exemple des volets, dont nous sommes très nombreux à être privés. Des locataires lyonnais se sont ainsi unis et ont obtenu de leur bailleur &lt;a href=&quot;https://www.leprogres.fr/economie/2026/06/22/la-nuit-c-est-comme-si-vous-aviez-un-radiateur-dans-cette-barre-de-la-rue-du-lac-a-la-part-dieu-les-locataires-en-surchauffent?at_content=photo&amp;amp;at_term=leprogres&amp;amp;at_campaign=Facebook&amp;amp;at_medium=Social&amp;amp;at_source=nonli&quot;&gt;un engagement à installer des stores&lt;/a&gt; : c’est un début. C’est un peu fatiguant de s’imaginer faire du porte à porte avec cette chaleur, mais cela pourrait être la première étape vers la création de syndicats de locataires, pour obtenir bien plus que des volets. On pourrait imaginer aller plus loin dans le rapport de force : et si tous les locataires d’un même propriétaire menacent de ne pas payer leur loyer début juillet, vu l’enfer que sont devenus leurs logements (quand on n’est pas obligé de les quitter pour aller dormir ailleurs) ? Quid d’une menace de grève nationale pour forcer la mise en place de mesures rapides pour adapter nos logements au réchauffement climatique ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est bien d’une révolution dont nous avons besoin : à la fois pour limiter voire stopper le réchauffement climatique et aussi pour survivre à la donne climatique actuelle. Une révolution, c’est un changement matériel rapide, qui passe par un abandon de notre mode de production capitaliste pour aller vers autre chose. Cet autre chose, on peut l’appeler éco-socialisme : une organisation économique et sociale plus juste, égalitaire, qui abolit le rapport d’exploitation entre le capital et le travail et qui subordonne la production de biens et de services à nos besoins réels, dans la limite des ressources disponibles. Pour nous, cela passe par un niveau élevé d’autogestion dans les entreprises conjugué à une planification de la production au niveau national ou international. La géographe Magali Reghezza-Zitt rappelle, &lt;a href=&quot;https://www.blast-info.fr/emissions/2026/canicule-historique-a-quoi-ressembleront-nos-vies-en-2050-8AohsGzGRN-FkRHA6WoNVg&quot;&gt;dans Blast,&lt;/a&gt; qu’il est possible de s’en sortir, de limiter le réchauffement climatique et de sauver l’humanité et les écosystèmes qui l’entourent. Tout n’est pas foutu, comme on peut de plus en plus l’entendre. Mais on y arrivera jamais sans un affrontement direct et rapide avec la classe capitaliste. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour y parvenir, l’idée que c’est par de petits progrès, de petites indignations et des actions ultra locales a fait son temps. Nous savons désormais qu’à l’agressivité carbone de notre classe capitaliste, il faut répondre par de la radicalité et du rapport de force. Cela passe par la fin de notre crédulité et de notre attente qu’un gouvernement qui a travaillé neuf ans pour les intérêts des plus riches puisse, face au spectacle de nos corps épuisés par la catastrophe actuelle, faire autre chose que ce qu’il a fait jusqu’ici. Si nous ne pouvons pas dormir, pourquoi nous ne manifestons pas la nuit, et dans les beaux quartiers climatisés où vivent nos ministres, nos patrons et nos proprios ? Cessons de quémander poliment, brûlons plutôt de colère.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Écologie</category><category>Éducation</category><category>Santé &amp; Psycho</category><category>Travail</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Podcast) Rob Grams, Bourgeois Gaze – Précédemment ! – La Nuit du Dimanche</title><link>https://frustrationmagazine.fr/rob-grams-bourgeois-gaze-nuit-du-dimanche-podcast/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/rob-grams-bourgeois-gaze-nuit-du-dimanche-podcast/</guid><description>&lt;p&gt;Description La Nuit du Dimanche : « Cette semaine, Kiiwuii et Chris reçoivent Rob Grams ✨ Auteur de l&amp;rsquo;essai Bourgeois Gaze aux éditions Les liens qui libèrent et corédacteur en chef de Frustration Magazine, il vient nous parler de son livre et de son approche critique. Une émission pour décrypter notre société, la lutte des classes [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 22 Jun 2026 11:46:35 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description La Nuit du Dimanche : « Cette semaine, Kiiwuii et Chris reçoivent Rob Grams ✨ Auteur de l’essai Bourgeois Gaze aux éditions Les liens qui libèrent et corédacteur en chef de Frustration Magazine, il vient nous parler de son livre et de son approche critique. Une émission pour décrypter notre société, la lutte des classes et le regard dominant avec un ton toujours léger, mais très sérieux sur le fond ! »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Vidéo</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Le groupe Bernard Hayot : aux origines coloniales de la vie chère</title><link>https://frustrationmagazine.fr/le-groupe-bernard-hayot-aux-origines-coloniales-de-la-vie-chere/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/le-groupe-bernard-hayot-aux-origines-coloniales-de-la-vie-chere/</guid><description>&lt;p&gt;Les années&amp;nbsp;2024-2025 ont marqué un tournant dans la mobilisation des militants caribéens contre la vie chère. Au cours des manifestations, une entreprise martiniquaise familiale a été désignée responsable de la vie chère&amp;nbsp;: le Groupe Bernard Hayot (GBH). Pendant six ans, le groupe a imposé le mystère sur ses chiffres d’affaires et ses bénéfices, ne les [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 18 Jun 2026 13:05:53 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les années 2024-2025 ont marqué un tournant dans la mobilisation des militants caribéens contre la vie chère. Au cours des manifestations, une entreprise martiniquaise familiale a été désignée responsable de la vie chère : le Groupe Bernard Hayot (GBH). Pendant six ans, le groupe a imposé le mystère sur ses chiffres d’affaires et ses bénéfices, ne les révélant qu’au cours de l’année 2025. Enquête sur une entreprise influente dans l’économie antillaise et ultramarine. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« Escroquerie en bande organisée », « abus de position dominante » et « entente ». Des accusations lancées par le Parquet Financier Nationale (PNF) à l’encontre du groupe Bernard Hayot, en décembre 2025. Le géant de la grande distribution aurait réalisé des marges « &lt;em&gt;jusqu’à trois ou quatre fois supérieures &lt;/em&gt;» à celles pratiquées en France hexagonale, selon &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;. Les soupçons d’escroqueries en bande organisée portent sur les marges que le géant du commerce aurait dissimulées auprès de ses fabricants automobiles. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour autant, le groupe Bernard Hayot use de différents éléments de langages pour se déresponsabiliser de ces écarts de prix entre la France Hexagonale et les outre mers.  Christophe Bermont, directeur du géant de la grande distribution, accuse la distance géographique d’être responsable de ces écarts de prix, lors d’un entretien pour le média local Antilla : « &lt;em&gt;l’éloignement des territoires ultramarins entraîne mécaniquement des surcoûts logistiques qui se répercutent sur les prix&lt;/em&gt; ». De son côté, le PDG Stéphane Hayot parle d’un « &lt;em&gt;handicap structurel »,&lt;/em&gt; lors &lt;a href=&quot;https://www.gbh.fr/sites/default/files/fichiers-telechargement/2026-02/LSA%20-%20Informations%20points%20cl%C3%A9s%2009022026_0.pdf&quot;&gt;d’une interview pour le média LSA&lt;/a&gt;, causant un écart de 25 % à 40 %, dû au coût de l’éloignement. Il conclut que la vie chère est un problème de « &lt;em&gt;pouvoir d’achat ».&lt;/em&gt; Un élément que Déborah, membre du collectif écologique Observatoire Terre Monde (OTM), réfute : « &lt;em&gt;Effectivement, l’enjeu du pouvoir d’achat est central dans la vie chère. Mais si l’on observe les autres secteurs, il y a aussi une question de monopole. S’il n’y a pas de concurrence, il y aura des prix supérieurs à la moyenne contrairement à un marché régulé.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Près de la moitié du chiffre d’affaires du groupe vient du secteur de l’automobile. Comme nous le rappelle Jean-Michel Hauteville, correspondant à Fort-de-France (Martinique) pour &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; : « &lt;em&gt;GBH est le principal distributeur de Renault. Avec leur filiale Martinique Automobiles, il a Renault, Nissan puis Dacia&lt;/em&gt; ». Un grand impact dans le circuit économique et commercial antillais. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;GBH : une multinationale tentaculaire dans le sud global&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 2022, GBH représentait 45 % des dépenses des consommations courantes des ménages réunionnais. Un chiffre qu’avait estimé Christophe Girardier pour &lt;a href=&quot;https://www.gbh.fr/sites/default/files/fichier-le-vrai-du-faux/FAQ_GBH_2.pdf&quot;&gt;une étude qu’il avait réalisée pour le cabinet Bolonyocte Consulting&lt;/a&gt;. Il a fallu plusieurs décennies d’expansion progressive dans divers secteurs et régions du sud, pour que le groupe devienne le conglomérat qu’il est devenu aujourd’hui. Créé en 1960 par Bernard Hayot, père de Stéphane Hayot qui est l’actuel PDG de l’entreprise, il se lance dans l’élevage de poulets avec une entreprise du nom de Bamy. Par la suite, il investit dans plusieurs secteurs, dont le BTP et la photographie, au cours des années 1970 et 1980.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;En 2019, le groupe n’avait pas caché son intention de racheter l’entreprise Vindémia, une grande enseigne d’hypermarché, filiale du groupe Casino connue à l’île de la Réunion. La volonté du groupe de répandre son marché n’est pas récente : en plus d’être influente dans divers secteurs et marchés, l’entreprise a su affirmer au fil des décennies sa présence dans différentes régions du sud. C’est à partir de 1984, que le groupe a commencé à accroître ses activités en Guyane, en 1988 pour l’Île de la Réunion, ainsi qu’en 2004 pour la Nouvelle-Calédonie. Puis dans les années 2000 et 2010, le géant de la grande distribution se répand à l’international, que ce soit en République Dominicaine, au Maroc et bien plus tard au Costa Rica.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une omniprésence qui a permis au géant de la grande distribution d’établir une position dominante et quasi-exclusive. Comme nous l’explique Firmin, membre du collectif de déserteurs et pour la lutte écologique, Vous n’êtes pas seules (VNPS) : &lt;em&gt;«&lt;/em&gt;&lt;em&gt; Le groupe d&lt;/em&gt;&lt;em&gt;étient plus de 40 %, voire 50 % de part de march&lt;/em&gt;&lt;em&gt;é dans la grande distribution g&lt;/em&gt;&lt;em&gt;én&lt;/em&gt;&lt;em&gt;éraliste, selon les estimations en Martinique et &lt;/em&gt;&lt;em&gt;à la R&lt;/em&gt;&lt;em&gt;éunion&lt;/em&gt; ». &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2025, l’Observatoire Terre monde (OTM) et VNPS ont publié une enquête intitulée &lt;em&gt;Désarmer GBH – enquête sur le plus puissant empire békés&lt;/em&gt; pour exposer les logiques oligopolistiques de la multinationale et de ses alliés. Ils y retracent notamment les origines multifactorielles, que ce soit les liens de proximité avec d’autres familles békés aussi bien que l’origine de leur abondance économique. Une prospérité aux diverses origines, que GBH doit à ses marges économiques, aussi bien aux différents secteurs de la distribution et ses relations avec d’autres békés.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;GBH : une entreprise opulente qui révolte la population locale&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans la mémoire antillaise, septembre et novembre 2024 représentent le point de bascule dans les luttes contre la vie chère, ou la &lt;em&gt;Pwofitasyon&lt;/em&gt;. À Fort-de-France ou en Martinique, le collectif de la Protection des peuples et des ressources afro-caribéennes (RPPRAC) réclamait un réalignement des prix sur les produits agroalimentaires sur ceux de la France hexagonale. Le mouvement avait mobilisé les citoyens martiniquais au boycott de nombreux géants de la distribution, dont le Groupe Bernard Hayot.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces actions coup de poing ont fait émerger une convergence des luttes dans les cercles militants, qui ont assigné en justice l’entreprise, pour les mêmes motifs : «&lt;em&gt; Ces plaintes s&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’inscrivent dans une action de long terme, elle est en compl&lt;/em&gt;&lt;em&gt;émentarit&lt;/em&gt;&lt;em&gt;é avec d&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’autres luttes qui sont en train de fragiliser GBH&lt;/em&gt; » nous relate Déborah. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est en novembre 2024 que VNPS assigne GBH en justice dans l’obligation qu’il puisse publier ses comptes. Mais cette action n’aura qu’un impact partiel. L’entreprise avait publié des documents présentant ses comptes, qui étaient à peine lisibles : « &lt;em&gt;Nous trouvons surprenant que les documents [les comptes consolid&lt;/em&gt;&lt;em&gt;és] soient pixelis&lt;/em&gt;&lt;em&gt;és, alors que c&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’étaient des chiffres in&lt;/em&gt;&lt;em&gt;édits&lt;/em&gt; », explique Firmin (VNPS). C’est à partir de janvier 2025 aux côtés d’OTM, que le collectif fait bouger les lignes. Ils déposent une plainte citoyenne contre X, pour « &lt;em&gt;abus dominant&lt;/em&gt;&lt;em&gt; &lt;/em&gt;&lt;em&gt;»&lt;/em&gt; et «&lt;em&gt; double entente&lt;/em&gt; », ce qui pousse GBH a enfin révélé ses chiffres d’affaires entre de l’année 2018 à 2024. Au total, 3 milliards d’euros en 2018, contre 5 milliards en 2024, pour 202 millions d’euros de bénéfices nets, &lt;a href=&quot;https://www.gbh.fr/sites/default/files/fichiers-telechargement/2025-06/Les%20Echos%20-%20ITW%20Stephane%20Hayot%2025%2006%202025%20-%20Page%2016.pdf&quot;&gt;ce que révélait &lt;em&gt;Les Échos&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Outre le mystère sur leurs chiffres, l’entreprise familiale jouit des écarts de prix à la consommation entre les outre-mers et la France métropolitaine. Comme le démontre &lt;a href=&quot;https://vous-netes-pas-seuls.org/2025/09/18/desarmer-gbh-enquete-sur-le-plus-puissant-empire-beke/&quot;&gt;le rapport d’enquête des deux collectifs&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;, &lt;/strong&gt;la Martinique et la Guadeloupe se retrouvent avec plus de 40 % et 42 % d’écart de prix. Par ailleurs, GBH reconnaissait dans un communiqué de presse de février 2025 que la marge brute globale du groupe était de 34 %. Soit 1,7 milliard d’euros dans la même période. Ce qui n’empêche pas Stéphane Hayot de &lt;a href=&quot;http://lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/distribution-la-vie-chere-en-martinique-ce-nest-pas-un-probleme-de-marge-ou-de-concurrence-2172681&quot;&gt;nier cette réalité&lt;/a&gt;  : &lt;em&gt;« La vie chère en Martinique, ce n’est pas un problème de marge ou de concurrence&lt;/em&gt; ». Alors que Manuel Valls reconnaît de son côté l’existence d’un groupe « &lt;em&gt;qui joue souvent un rôle d’étouffement&lt;/em&gt; », dans l’hémicycle en janvier 2025, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/10/hayot-leader-martiniquais-de-la-grande-distribution-devenu-le-nom-de-la-vie-chere-en-outre-mer_6666207_823448.html&quot;&gt;selon le quotidien &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour autant, cette contestation contre la multinationale n’est pas si récente. En 2009, le Mouvement contre l’exploitation outrancière, en créole Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) voit le jour en Guadeloupe et regroupe diverses organisations syndicales. Eli Domota qui était en tête de file du mouvement accusait déjà GBH de faire « flamber les prix » dans ses hypermarchés. Un constat assez unanime, puisque le média mensuel &lt;em&gt;Le Monde diplomatique&lt;/em&gt; révélait une augmentation des prix sur les produits de première nécessité entre 2007 et 2008 : une augmentation de plus de 48 % pour le lait et de plus de 87 % pour les pâtes. En plus de la vie chère, le groupe était aussi accusé de refuser toute revalorisation salariale : « &lt;em&gt;Ceux qui profitent de leur monopole pour faire flamber les prix sont les mêmes qui refusent catégoriquement d’augmenter les salaires au-delà de 2 %&lt;/em&gt; » s’indignait Roger Lannoy, qui était secrétaire général du syndicat martiniquais, CDTM. Un problème structurel dont l’entreprise familiale a su tirer profit : en 2008, le magazine &lt;em&gt;Challenge&lt;/em&gt; classait la famille au 119e rang des plus grandes fortunes de France. La famille a vu sa fortune passer de 300 millions d’euros à 350 millions d’euros, entre l’année 2007 et 2008.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;GBH une entreprise perpétuant les violences coloniales&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Outre les marges réalisées par la multinationale, c’est aussi l’octroi de mer qui pèse sur ces surcoûts. Existant depuis 1670, cette taxe propre aux outre-mers et qui s’applique aux marchandises importées d’Europe, asphyxie le pouvoir d’achat des Antillais. À l’image de GBH et de ses marges exorbitantes, l’octroi de mer est un système structurel profondément ancré dans une histoire coloniale. « &lt;em&gt;L’Autorité de la concurrence met en lumière deux facteurs principaux qui expliquent en grande partie ces écarts de prix : les frais d’approche pour les produits importés, liés à l’éloignement géographique. L’octroi de mer constitue en moyenne le premier poste de coût dans les frais d’approche&lt;/em&gt; » déclare Stéphane Hayot dans une FAQ du &lt;a href=&quot;https://www.gbh.fr/sites/default/files/fichier-le-vrai-du-faux/FAQ_GBH.pdf&quot;&gt;site officiel de GBH&lt;/a&gt;. Bien qu’il ait raison, cette rhétorique, ciblant cette taxe comme responsable de la vie chère, lui permet de se racheter une virginité. « &lt;em&gt;Ces dysfonctionnements conduisent à pénaliser le consommateur lorsque celui-ci est obligé, en l’absence de production locale, d’acheter un produit importé taxé au titre de l’octroi de mer&lt;/em&gt; », rappelle l’ancien député, Johnny Hajjar, dans &lt;a href=&quot;https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/cecvom/l16b1549_rapport-enquete#_Toc256000110&quot;&gt;son rapport d’enquête pour l’Assemblée nationale&lt;/a&gt;, le 20 juillet 2023.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Par ailleurs, l’ancien député affirmait &lt;a href=&quot;https://www.huffingtonpost.fr/france/video/gbh-accuse-de-faire-monter-les-prix-aux-antilles-quel-est-ce-groupe-assigne-au-tribunal_245194.html&quot;&gt;chez &lt;em&gt;Huffington post&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; que GBH diluait ses marges par des « myriades de petites entreprises ». Le but était de donner l’impression d’imposer des « &lt;em&gt;marges raisonnables&lt;/em&gt; ». « &lt;em&gt;Bernard Hayot [père fondateur du groupe] a quatre enfants : Stéphane et Rodolphe, mais aussi Dorothée et Delphine. Chacun est, à titre individuel, à la tête d’une holding&lt;/em&gt; » examine  VNPS dans leur rapport d’enquête. Les Holdings permettent de dissocier l’activité productive de la propriété du capital, par des petites entreprises spécifiques et discrètes sur le plan juridique : « &lt;em&gt;on n’a pas encore les éléments pour s’appuyer dessus, mais on s’appuie sur d’autres ressources basées sur les constellations commerciales. Le rôle des holdings est de faire remonter les flux financiers, c’est-à-dire les résultats nets, ce qui peut leur permettre d’échapper à l’impôt quand elles sont situées à l’étranger. Ce n’est toutefois pas le cas de GBH sur la base des informations que nous avons, car sa société holding centrale, GBH est française&lt;/em&gt; » explique de façon très nuancée, l’un des membres du collectif VNPS, Antoine. Comme il le souligne toutefois, avec l’exemple d’un graphique, &lt;a href=&quot;https://ouestware.gitlab.io/retina/1.0.0-beta.6/#/graph/?url=https%3A%2F%2Fgist.githubusercontent.com%2Fdecolonizer%2Fd0205e4b92a60ea2e22c84ff17b80c3a%2Fraw%2Fdesarmer-gbh.gexf&amp;amp;r=x&amp;amp;s=rs&amp;amp;sa%5B%5D=rs&amp;amp;sa%5B%5D=nb-n&amp;amp;sa%5B%5D=d-n&amp;amp;sa%5B%5D=c&amp;amp;fa%5B%5D=tac-n&amp;amp;fa%5B%5D=tai-n&amp;amp;fa%5B%5D=te&amp;amp;fa%5B%5D=l&amp;amp;fa%5B%5D=c_-s&amp;amp;fa%5B%5D=rs_-s&amp;amp;fa%5B%5D=s&amp;amp;fa%5B%5D=d_-s&amp;amp;st=i&quot;&gt;réalisé pour leur enquête&lt;/a&gt;, une fois ramenés aux chiffres d’affaires nets, GBH et Bamy automobile deviennent plus importants. Ce qui « &lt;em&gt;signifie que l’argent remonte&lt;/em&gt; » explique-t-il.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Graphique sur l’entreprise GBH et sa constellation&lt;br /&gt;© Vous n’êtes pas seuls 2025 &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Au total, 52 entreprises appartiennent à Bernard Hayot ou bien à ses 4 enfants. Sur 109 entreprises en activité, 79 % sont dans le secteur immobilier, dont 75 % à la Martinique. Plusieurs filiales dans le secteur agricole et de la monoculture, façonnent et s’inscrivent dans la constellation familiale. Le frère de Bernard Hayot, Jean-Michel Hayot, PDG d’une société créée en 1963 du nom de Le Lareinty, dirige une dizaine d’entreprises similaires, dont l’Habitation Bochet. À l’instar de GBH, les différentes entreprises laissent planer le mystère autour de leur chiffre, à l’exception de Le Lareinty qui a 6,2 millions d’euros de chiffre d’affaires pour l’exercice de 2024. GBH détient aussi un taux de contrôle de 20,86 % sur chacune de ces sociétés. Leur point commun ? Le Lareinty et l’Habitation Bochet sont tous deux spécialisés dans l’agroalimentaire, plus particulièrement dans la culture intensive de canne à sucre et de bananeraie. D’une certaine manière, ce fonctionnement économique est la résultante d’une longue histoire coloniale. Pour Déborah, il y a « &lt;em&gt;une continuit&lt;/em&gt;&lt;em&gt;é flagrante entre le syst&lt;/em&gt;&lt;em&gt;ème esclavagiste &lt;/em&gt;&lt;em&gt;à aujourd&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’hui&lt;/em&gt; ». Alors que la banane et la canne à sucre sont des monocultures assez récentes, elles sont souvent associées à l’esclavage. « &lt;em&gt;C&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’est une histoire structurante pour eux : ils essaient de redéfinir les habitations békés&lt;/em&gt; », conclut-elle. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À l’image de la caste que représentent les békés, la famille Hayot possède une bonne partie des terres martiniquaises. Des terres que leurs ancêtres se sont accaparées, et que la France n’a jamais distribuées lors de l’abolition de l’esclavage. Ce qui explique l’omniprésence de cette famille et de leurs pairs dans ce secteur. La famille Hayot a su élargir son influence par ses liens avec de nombreux békés : « &lt;em&gt;Que ce soit la taille de la communaut&lt;/em&gt;&lt;em&gt;é et le long historique d&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’endogamie, il a &lt;/em&gt;&lt;em&gt;ét&lt;/em&gt;&lt;em&gt;é mis en &lt;/em&gt;&lt;em&gt;évidence que m&lt;/em&gt;&lt;em&gt;ême ces familles concurrentes peuvent s&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’allier lorsqu&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’il le faut&lt;/em&gt; », affirme Jean-Michel Hauteville. « &lt;em&gt;Par exemple, la soci&lt;/em&gt;&lt;em&gt;ét&lt;/em&gt;&lt;em&gt;é frigorifique guadeloup&lt;/em&gt;&lt;em&gt;éenne Sofroi est d&lt;/em&gt;&lt;em&gt;étenue &lt;/em&gt;&lt;em&gt;à 37&lt;/em&gt;&lt;em&gt; % par GBH, mais aussi &lt;/em&gt;&lt;em&gt;à 63&lt;/em&gt;&lt;em&gt; % par la Famille Huyghes-Despointes, propri&lt;/em&gt;&lt;em&gt;étaire de l&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’entreprise. La d&lt;/em&gt;&lt;em&gt;émarche semble claire&lt;/em&gt;&lt;em&gt; : entre b&lt;/em&gt;&lt;em&gt;ék&lt;/em&gt;&lt;em&gt;és, on peut s&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’associer&lt;/em&gt;&lt;em&gt; &lt;/em&gt;&lt;em&gt;»,&lt;/em&gt; peut-on lire dans l’enquête Désarmer GBH. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette endogamie, dont la famille Hayot et leur confrère font preuve, a un passif historique. Avec les premières hiérarchisations raciales qu’a imposées l’administration coloniale, de nouvelles catégories ethniques se dessinent, donnant naissance aux « couleurs-statuts ». Des blancs libres, aux libres de couleurs et esclaves, l’objectif de ce système est d’exclure une partie de la population antillaise : la population esclavagisée, celle qui n’a pas traversé cette ligne de couleur. Un système assez contradictoire, sachant qu’une partie de la population blanche est tout aussi métissée, avec une lignée maternelle noire, indienne ou native américaine ainsi qu’une lignée paternelle européenne. La frontière entre la blanchité et la non blanchité s’opérait par les premiers critères d’assignations raciales. C’est toute une lignée de la famille Hayot qui a évolué dans ce contexte colonial, à partir de leur arrivée en Martinique et en Guadeloupe, au XVIIe siècle. Ce qui explique en partie les discours conservateurs de leurs semblables, comme ceux de Huyghues Despointes, pour &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=4uTTFSvUfeI&quot;&gt;un reportage de Canal +.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La monoculture de banane : un exemple qui confirme le monopole des Hayot&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; ?&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce contexte historique a permis aux Hayot d’imposer un lobbying intense autour de la production de bananes. Yves Hayot, frère de Bernard Hayot, est l’un des acteurs principaux dans le développement de la culture bananière en Martinique au XXe siècle. Planteur et directeur de l’entreprise phytosanitaire Laurent Lagarrigue, il sollicite en 1981 le ministère de l’Agriculture, afin d’obtenir l’homologation du Curlone, un produit composé à 5 % de chlordécone. Issu de la famille des organochlorées, il a été utilisé de 1972 à 1993 pour lutter contre un ravageur du nom de charançon bananier. Alors que les États-Unis reconnaissaient en 1976 la dangerosité de l’insecticide, Yves Hayot et d’autres békés n’en démordaient pas : leur but était de produire massivement des denrées alimentaires pour la France hexagonale. Du côté des instances politiques et scientifiques françaises, le comité d’étude des produits antiparasitaires à usage agricole, une instance du ministère de l’Agriculture, repérait déjà en 1968 la toxicité de l’organochloré. Ce qui ne l’empêchait pas d’autoriser de manière dérogatoire le Kepone, l’ancien nom donné au Curlone, pour une période d’un an. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Toute cette chronologie autour de la commercialisation du chlordécone nous rappelle une chose : les instances politiques et les békés ont occulté sa dangerosité, pour leurs propres intérêts économiques. Une production de l’ignorance, qui prive des populations caribéennes de ce savoir scientifique et d’une mainmise sur leur environnement. Ce que Malcom Ferdinand, auteur du livre &lt;em&gt;S’aimer la terre &lt;/em&gt;publié en 2024, nomme le capitalisme colonial : un capitalisme qui assigne les Antilles du statut de « terres autres », que seuls les békés peuvent exploiter, pour y instaurer des monocultures de bananes, tout en légitimant l’usage abusif des pesticides. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cet ostracisme s’insère jusqu’aux sphères juridiques, devenant un bouclier d’impunité pour les békés. Le 22 octobre 2024, la Cour d’appel de cassation étudiait deux questions prioritaires de constitutionnalité (QPC), sur le crime d’empoisonnement par le chlordécone et la responsabilité de l’État dans cette affaire. Ce procès s’était tenu à huis clos, alors que le collectif des Ouvriers agricoles (COAADEP), Karayib rassemblement et d’autres syndicats s’étaient mobilisés, pour contester un « non-lieu », prononcé un an auparavant. Un état de fait que déplore également Malcom Ferdinand, &lt;a href=&quot;https://la1ere.franceinfo.fr/vous-avez-ete-empoisonnes-legalement-le-scandale-du-chlordecone-revient-devant-la-justice-1530589.html&quot;&gt;chez &lt;em&gt;Outre-mer la 1ère&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; : « &lt;em&gt;Je trouve que c&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’est inadmissible. On est dans une forme d&lt;/em&gt;&lt;em&gt;’expertocratie face &lt;/em&gt;&lt;em&gt;à une demande de justice qui est citoyenne, qui est populaire. On dit aux peuples martiniquais et guadeloup&lt;/em&gt;&lt;em&gt;éens, les d&lt;/em&gt;&lt;em&gt;écisions concernant vos demandes de justice vous sont interdites&lt;/em&gt; ». Le 6 février 2025, la situation reste la même : la Cour de cassation écarte les deux QPC. Les liens étroits que les Hayot et consorts entretiennent avec l’État français, conjugués à leurs pouvoirs économiques sur la filière bananière, attestent de leur pouvoir oligo-monopolistique aux Antilles françaises.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Contre-portraits</category><category>Économie</category><author>Clarisse Dooh</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Qui est vraiment Matthieu Pigasse ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/pigasse/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/pigasse/</guid><description>&lt;p&gt;A mesure que l’emprise de Vincent Bolloré sur les médias, l’édition et même les manuels scolaires est mise à jour par de nombreux militants et intellectuels, Matthieu Pigasse, banquier d&amp;rsquo;affaires et multimillionnaire, apparaît comme son antithèse, voire son antidote. Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du personnage, Pigasse est propriétaire d’une holding [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 16 Jun 2026 18:28:22 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A mesure que l’emprise de Vincent Bolloré sur les médias, l’édition et même les manuels scolaires est mise à jour par de nombreux militants et intellectuels, Matthieu Pigasse, banquier d’affaires et multimillionnaire, apparaît comme son antithèse, voire son antidote. Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du personnage, Pigasse est propriétaire d’une holding médiatique du nom de Combat Média, qui possède &lt;em&gt;Radio Nova, Les Inrocks&lt;/em&gt;, le festival Rock en Seine, et des participations dans le &lt;em&gt;Huffington Post,Télérama&lt;/em&gt; et le &lt;em&gt;Nouvel Obs&lt;/em&gt;, ainsi que des dizaines de sociétés de production, particulièrement influentes à France Télévision. En raison de ses sorties contre l’extrême droite, du succès de l’excellente émission de gauche décomplexée “la Dernière” sur Radio Nova, Pigasse apparaît comme un grand bourgeois fréquentable, qui pourrait nous sauver la mise face à la fascisation du pays. La presse insiste sur son amour du punk (il serait “fan des Clash” &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/06/02/l-etrange-jeu-de-seduction-entre-le-banquier-d-affaires-matthieu-pigasse-et-les-leaders-des-gauches_6696293_823448.html&quot;&gt;&lt;strong&gt;nous apprend &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;), des jeans t-shirts, bref, de son côté “atypique”, alors qu’il s’agit d’un énarque haut fonctionnaire devenu banquier d’affaires… comme Macron. Il nourrit désormais des ambitions présidentielles, et rencontre les leaders de la gauche “non-mélenchoniste”. Prêt à concurrencer la France Insoumise, &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.humanite.fr/politique/election-presidentielle/presidentielle-2027-smic-a-1-773-euros-police-de-proximite-defense-du-nucleaire-matthieu-pigasse-se-dit-pret-a-incarner-une-gauche-radic&quot;&gt;&lt;strong&gt;il a annoncé la semaine dernière vouloir incarner « une gauche radicale de gouvernement ».&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; Son ascension politico-médiatique, bien décrite &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.acrimed.org/Matthieu-Pigasse-un-Bollore-de-gauche&quot;&gt;&lt;strong&gt;par nos confrères d’Acrimed&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;, n’empêche pas que, les yeux effrayés rivés sur Bolloré, toute une partie de la gauche militante ignore la menace que représente Matthieu Pigasse. Et semble ignorer le parcours et les dégâts commis par l’un des piliers du capitalisme français. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Un parcours classique de grand bourgeois français&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La presse mainstream aime insister sur les petites exceptions biographiques des personnages bourgeois qu’elle décrit. On se souvient tous, il y a dix ans, des hagiographies (une hagiographie est une biographie avantageuse) d’Emmanuel Macron, énarque banquier d’affaire millionnaire qui était présenté comme un “assistant du philosophe Paul Ricoeur”, un “outsider” de la vie politique française qui apporterait, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/emmanuel-macron-contre-portrait/&quot;&gt;nous disait &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt; en septembre 2016&lt;/a&gt;, un « zéphyr de nouveauté sur la vie politique ». Tout cela était faux : Macron était un pur produit de la bourgeoisie française, avec un parcours absolument conforme et semblable à ses pairs : haute fonction publique pour se constituer un carnet d’adresses puis passage dans le secteur privé pour capitaliser sur le dos du contribuable. Mais puisque cette classe règne sans partage sur nos vies depuis près de deux siècles, elle a besoin d’inventer une illusion de renouvellement et d’introduire de nouveaux personnages dans une série qui tourne en rond. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Matthieu Pigasse est ce genre de “nouveau” personnage. Son parcours est on ne peut plus classique : enfance à Paris dans une famille aisée – une famille de journalistes et de patrons de presse – Science Po Paris, l’ENA, et début de carrière dans la haute administration, à la direction du Trésor, avant de devenir conseiller de Dominique Strauss-Kahn au ministère de l’Economie en 1998. Recommandé par Alain Minc, influent homme d’affaires, il intègre la banque d’affaires Lazard au moment de la victoire de la droite en 2002, et quitte donc la haute fonction publique. C’est ce que l’on appelle le “pantouflage” : quand un haut fonctionnaire part rejoindre le secteur privé, fort des ressources accumulées durant son temps au service de l’État. C’est donc très tranquillement qu’il rejoint la banque d’affaires. Cette histoire vous évoque quelque chose ? C’est normal puisque c’est à peu de choses près le parcours d’Emmanuel Macron, passé du ministère des Finances à la Banque Rothschild. Les banques d’affaires ne sont pas des banques au sens courant du terme mais des entreprises de conseil stratégique, le plus souvent spécialisées dans les fusions-acquisitions. Les banquiers d’affaires mettent en relation les différentes parties d’un rachat et coordonnent le montage financier et organisationnel qui permet d’y parvenir en maximisant les profits des actionnaires. Une banque d’affaires est donc un point central dans les réseaux du capitalisme. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Des particularités biographiques qui n’en sont pas&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Matthieu Pigasse n’est pas un “simple” bourgeois : c’est le bourgeois originel, celui qui se trouve au cœur du processus de décision capitaliste. Et pourtant, la presse ne cesse de lui tisser des louanges et surtout de célébrer ses petites particularités : “banquier punk”, &lt;a href=&quot;https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/a-laffut-des-bonnes-affaires&quot;&gt;se fait-il appeler dans les médias&lt;/a&gt;, parce qu’il possède des festivals comme &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2017/03/30/matthieu-pigasse-rachete-le-festival-rock-en-seine_5103079_3236.html&quot;&gt;Rock en Seine&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.challenges.fr/entreprise/media/matthieu-pigasse-prend-la-presidence-des-eurockeennes-de-belfort_76265&quot;&gt;les Eurockéennes de Belfort&lt;/a&gt; et désormais &lt;a href=&quot;https://fr.billboard.com/matthieu-pigasse-jai-fait-de-la-finance-et-je-lai-utilisee-pour-revenir-a-la-musique/&quot;&gt;We Love Green&lt;/a&gt;, et parce qu’il apparaît souvent sans porter de cravate. Les journalistes français sont décidément restés bloqués dans les années 1970, à l’époque où le sociologue Pierre Bourdieu expliquait que la bourgeoisie écoutait de l’Opéra et les prolétaires du rock, et feignent d’ignorer que la bourgeoisie contemporaine est éclectique, qu’elle sait sautiller d’une référence à l’autre et qu’il n’y a rien de surprenant à ce qu’un bourgeois célèbre la musique punk – après l’avoir vidée de sa substance contestataire comme ils savent tous bien le faire. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Un punk on vous dit&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La vie professionnelle de Matthieu Pigasse, elle, n’est pas très punk. Il suffit de voir son bilan, relativement calamiteux pour les travailleuses et travailleurs de France comme d’ailleurs. Car comme banquier d’affaires, job qui l’enrichit considérablement puisqu’il est désormais multimillionnaire, les banquiers d’affaires étant actionnaires principaux de la banque, il a pris part à des épisodes clefs de notre vie économique récente.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Un bilan de banquier d’affaires positif pour lui et les actionnaires, négatif pour les travailleurs et les peuples&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 2007, &lt;a href=&quot;https://capitalfinance.lesechos.fr/deals/ipo/gdf-suez-naissance-dun-titan-capitalise-90-mdeuros-121382&quot;&gt;Il participe à la fusion&lt;/a&gt; entre les groupes Suez et GDF (Gaz de France), qui aboutit concrètement à la privatisation de GDF, entreprise publique historique de la Libération. Les banquiers d’affaires, parmi lesquels Pigasse et ses associés, se gavent sur la fusion, &lt;a href=&quot;https://www.lalettre.fr/fr/consultants--conseils/2007/09/07/banquiers-au-festin-de-gdf-suez,33114124-art&quot;&gt;à hauteur de 200 millions d’euros. &lt;/a&gt;Le groupe, qui a été engendré par la fusion Engie, &lt;a href=&quot;https://www.cgt.fr/actualites/afrique-europe/industrie/engie-supprime-1900-emplois-en-france-et-delocalise-certains-pans-dactivites&quot;&gt;a depuis supprimé des milliers d’emploi et a délocalisé une partie de ses activités&lt;/a&gt;, comme le redoutaient les syndicats au moment de la fusion. Il est aussi à la manœuvre &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/economie/la-banque-populaire-et-la-caisse-d-epargne-fusionnent_1667773.html&quot;&gt;lors de la fusion entre la Banque populaire et la Caisse d’épargne&lt;/a&gt; en 2011, visant notamment à sauver la filiale Natixis, complètement ébranlée par la crise financière que ses traders avaient largement contribué à créer, puis il participe au rachat de Darty par la Fnac, en 2016, &lt;a href=&quot;https://www.humanite.fr/social-et-economie/darty/rachat-la-fnac-sempare-de-darty-les-syndicats-sont-ecoeures&quot;&gt;un processus catastrophique selon les syndicats de Darty.&lt;/a&gt; Lors de ces opérations, la Banque Lazard s’est copieusement servie, sur le dos des contribuables ou des salariés, et Matthieu Pigasse s’est généreusement rémunéré &lt;a href=&quot;https://www.challenges.fr/entreprise/quand-lazard-france-caracole-en-tete-des-banques-d-affaires_30521&quot;&gt;à mesure que sa banque prenait de l’ampleur.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais ce sont les crises de dette publique qui ont contribué à faire de Matthieu Pigasse l’homme incontournable qu’il est devenu. En particulier la crise de la dette grecque, en 2015. A cette époque, le parti de gauche radicale parvient au pouvoir, et Alexis Tsipras Premier ministre. Toute la “troïka”, c’est-à-dire la Banque centrale européenne, le Fond monétaire international et la Commission européenne, chargés d’auditer les finances publiques grecques pour les remettre dans le “droit chemin”, lui tombe dessus. Le charismatique ministre des Finances grecs de l’époque, Yanis Varoufakis, fait alors un choix étrange, qui permet, a posteriori, d’expliquer les reculs que le gouvernement Syriza a fait en quelques semaines. Il fait appel à la banque Lazard et à Matthieu Pigasse pour le conseiller. Pourtant, dans un livre publié un an plus tôt (&lt;em&gt;Eloge de l’anormalité, &lt;/em&gt;édité chez Flammarion), Pigasse, déjà très prolixe quand il s’agissait de commenter les affaires du monde, &lt;a href=&quot;https://www.challenges.fr/economie/matthieu-pigasse-obtient-pour-lazard-france-le-contrat-de-mission-de-conseil-avec-syriza_30520&quot;&gt;écrivait&lt;/a&gt; : &lt;em&gt;“Dans un grand élan de démagogie, Syriza propose tout simplement de raser gratis: hausse des salaires, baisse de la TVA sur les produits… Son discours présente des points d’intersection avec l’extrême droite, notamment l’anticapitalisme, le rejet de l’Europe et le populisme ». &lt;/em&gt;Mais au magazine patronal &lt;em&gt;Challenges&lt;/em&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.challenges.fr/economie/matthieu-pigasse-obtient-pour-lazard-france-le-contrat-de-mission-de-conseil-avec-syriza_30520&quot;&gt;il confiait, un mois avant son élection&lt;/a&gt;, qu’Alexis Tsipras était un homme « plus raisonnable qu’on ne voulait bien le décrire ». Est-ce Pigasse qui a conseillé à Syriza de se coucher devant les institutions européennes et de renoncer à sortir de l’Euro ? Le renoncement total de Tsipras, après pourtant un référendum victorieux, à l’été 2015, où le peuple grec lui demandait de désobéir à la Troïka, n’est sans doute pas étranger à cette ambiance “raisonnable” que Pigasse vantait tant. Une chose est sûre : la banque Lazard s’est largement enrichie dans l’opération : rien qu’en 2012, son premier mandat de restructuration de dette  au service du précédent gouvernement, &lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/ces-banquiers-qui-murmurent-a-loreille-des-gouvernements-1018040&quot;&gt;elle avait empoché 20 millions d’euros d’honoraires.&lt;/a&gt; Et les grecs dans tout ça ? &lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/monde/europe/niveau-de-vie-les-grecs-tout-en-bas-de-lechelle-europeenne-2086506&quot;&gt;Ils ont désormais l’un des niveaux de vie le plus bas de l’Union européenne.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Du Congo au conseil d’administration de Derichebourg, Pigasse fait prospérer le capitalisme&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les restructurations de dettes sont devenues la spécialité de Pigasse, qui intervient en Argentine, en Ukraine, en Equateur… Des pays perdants du système d’endettement public sur des marchés financiers, mode de fonctionnement qui fait les choux gras des banques d’affaires comme Lazard, qui viennent trouver les créanciers pour le compte des Etats, et sur le dos des contribuables. Matthieu Pigasse, qu’une presse à sa botte (on va y revenir) fait passer pour un grand humaniste, n’est pas regardant sur les gouvernements qu’il conseille, ni sur la logique coloniale de tout ça, puisque ce sont bien des créanciers du Nord qu’il vient chercher pour financer les dettes du Sud et se faire de l’argent sur le dos d’Etats étranglés. En 2019, Pigasse se met au service de Denis Sassou-Nguesso, président de la République du Congo depuis 1979. Il y retrouve Dominique Strauss-Kahn, désormais consultant : &lt;em&gt;“Les deux hommes, qui jadis ont travaillé ensemble à Bercy, respectivement comme conseiller technique et ministre, œuvrent désormais pour l’assainissement des finances du pays de Sassou-Nguesso. En toute confiance et presque en famille puisque Jean-Paul Pigasse, oncle de Matthieu, contrôle les principaux médias du Congo”&lt;/em&gt; nous informe &lt;a href=&quot;https://www.challenges.fr/politique/dsk-et-matthieu-pigasse-se-retrouvent-au-congo_650701&quot;&gt;&lt;em&gt;Challenges&lt;/em&gt;.&lt;/a&gt; Rien que ça.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Le groupe Derichebourg, dont Elior Derichebourg est une filiale, compte parmi ses administrateurs Matthieu Pigasse, qui pourrait donc mettre en œuvre ses propositions présidentielles « radicales » pour les milliers de salariés français du groupe&lt;/em&gt;.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce genre de fréquentation ne devrait-il pas entacher un peu la bonne image de Pigasse dans le petit monde de la gauche bourgeoise française ? Apparemment pas plus que sa présence aux conseils d’administration de plusieurs groupes qui ne brillent pas par leur respect des travailleurs. Il siège ainsi au CA du groupe Derichebourg qui possède des entreprises de ramassage d’ordures mais aussi de nettoyage dans les Ehpad, &lt;a href=&quot;https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-7h30-ici-isere/grenoble-des-femmes-de-menage-employees-dans-trois-ehpad-font-greve-et-denoncent-les-methodes-d-elior-derichebourg-5236056&quot;&gt;où les salariés sont largement maltraités, ainsi que les résidents.&lt;/a&gt; En 2020, c’est une autre filiale de Derichebourg &lt;a href=&quot;https://miroirsocial.com/participatif/accord-de-performance-collective-signe-chez-derichebourg-aeronautics-services&quot;&gt;qui impose un “accord de performance collective” &lt;/a&gt;à ses salariés pour leur faire payer le prix de la crise Covid. Et tout récemment, Derichebourg &lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/france/200426/le-groupe-francais-elior-derichebourg-licencie-subitement-des-salariees-portant-le-voile#:~:text=Discriminations%20%E2%80%94%20Enqu%C3%AAte-,Le%20groupe%20fran%C3%A7ais%20Elior%2DDerichebourg%20licencie%20subitement%20des%20salari%C3%A9es%20portant,%C3%AAtre%20licenci%C3%A9es%20pour%20faute%20grave.&quot;&gt;a licencié des salariées parce qu’elles portaient le voile.&lt;/a&gt; Est-ce que Matthieu Pigasse,&lt;a href=&quot;https://www.ideal-investisseur.fr/actions-b/derichebourg-approuve-ses-comptes-et-renouvelle-ses-mandats/13535.html&quot;&gt;qui vient d’être renouvelé pour 3 ans comme administrateur du groupe,&lt;/a&gt; a protesté, lui qui prône des mesures de gauche en vue de sa potentielle candidature à la présidentielle ? Lui qui nous promet tant, pourquoi ne pas déjà agir dans les nombreuses entreprises où il le peut ?&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Un patron de média et un pillier du capitalisme culturel franças&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour qu’il soit poussé à le faire, encore faudrait-il que ces informations existent en dehors de la presse patronale où elles sont des entrefilets. Mais  Matthieu Pigasse, à mesure qu’il s’enrichissait dans la banque d’affaires, s’est constitué un véritable empire médiatique qui, en termes d’influence, n’a finalement rien à envier à celui de Vincent Bolloré. Dès 2010, il prend le contrôle, avec Xavier Niel et Pierre Bergé, du groupe &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; (qu’il revend au milliardaire tchèque Daniel Kretinzky en 2018, ne gardant que des parts minimes du groupe). Puis, c’est le Nouvel Obs dont il prend le contrôle en 2014. Dès 2009, il avait racheté les &lt;em&gt;Inrocks&lt;/em&gt;, magazine culturel, &lt;a href=&quot;https://www.lalettre.fr/fr/medias_presse-ecrite/2021/03/23/les-inrocks--la-redaction-reduite-comme-peau-de-chagrin,109652345-art&quot;&gt;dont il sabre largement les effectifs.&lt;/a&gt; En 2016, il fait l’acquisition de la Radio Nova. C’est la réussite récente de cette chaîne, avec l’arrivée de Guillaume Meurice, Pierre-Emmanuel Barré et la légendaire bande de l’émission La Dernière qui lui octroie une grande popularité à gauche, faisant de lui un “anti-Bolloré”. Mais comme Bolloré, c’est bien son omniprésence dans le paysage médiatique qui rend puissant et lui donne le droit d’émettre des discours politiques, via son groupe Combat, qui regroupe &lt;em&gt;Nova&lt;/em&gt;, l&lt;em&gt;es Inrocks&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Cheek magazine&lt;/em&gt;, qui a des participations dans &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;le Nouvel Obs, le Huff Post, Vice &lt;/em&gt;ou encore la plateforme Deezer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme Bolloré, il ne se contente pas des médias traditionnels : il a investi aussi dans l’audiovisuel après avoir fondé le groupe Mediawan, qui compte une vingtaine de sociétés de production, mais aussi des chaînes télévisées documentaires, des distributeurs etc. Mediawan &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/04/02/cirque-demarche-politique-l-audition-electrique-de-xavier-niel-et-matthieu-pigasse-devant-la-commission-d-enquete-sur-l-audiovisuel-public_6676190_3234.html&quot;&gt;est le premier fournisseur de programmes du groupe France Télévision&lt;/a&gt;, avec des émissions comme C à vous ou C dans l’air… Et c’est encore Mediawan &lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/neuf-films-presentes-a-cannes-comment-mediawan-se-place-sur-la-carte-mondiale-des-contenus-2231308&quot;&gt;qui présente 9 films au festival de Cannes&lt;/a&gt; cette année, un record. Pigasse reste à ce jour l’un des principaux actionnaires du groupe. Il a également des participations dans le médias &lt;a href=&quot;https://www.challenges.fr/entreprise/media/comment-le-site-payant-les-jours-veut-devenir-rentable_596934&quot;&gt;&lt;em&gt;Les Jours&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;,&lt;/em&gt; et il a financé Rue89 ou encore Vice France. On comprend donc que pas grand monde, dans le milieu de la gauche culturelle et médiatique, n’ait envie de le fâcher en déballant de désagréables vérités.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Liens avec Trump et banquier de la dette vénézuelienne&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Depuis quelques années, les activités de Matthieu Pigasse sont encore plus limpides : il a quitté la banque Lazard pour prendre la tête de la filiale France de la banque d’affaires états-unienne Centerview, pour laquelle il vient de décrocher un juteux contrat : la restructuration de la dette du Venezuela, qui lui a été confiée par Delcy Rodriguez, cheffe d’Etat qui a succédé à Nicolás Maduro après son enlèvement par les Etats-Unis de Trump début janvier dernier. Il est accusé par ses concurrents d’avoir obtenu ce contrat par l’entremise d’un proche de Donald Trump, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/05/27/matthieu-pigasse-decroche-un-contrat-exceptionnel-et-polemique-pour-restructurer-la-dette-venezuelienne_6694231_3234.html&quot;&gt;et &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; (qu’il ne possède plus depuis 2018, souvenez-vous) nous raconte qu’ &lt;em&gt;“il a été aperçu à la projection privée organisée fin janvier à la Maison Blanche du documentaire Melania, à la gloire de la première dame des Etats-Unis, en compagnie de Donald Trump, du boxeur Mike Tyson et du patron d’Apple, Tim Cook. Ni les récentes polémiques visant les humoristes de Radio Nova, qu’il possède à travers le groupe de média Combat, ni ses prises de position à gauche ne semblent ternir son image à Washington.”  &lt;/em&gt;Attaqué par Marine Le Pen sur cette participation active à une opération impérialiste, Matthieu Pigasse a été défendu, dans un tweet, &lt;a href=&quot;https://x.com/JLMelenchon/status/2059931626218426375&quot;&gt;par… Jean-Luc Mélenchon, le 28 mai dernier. &lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On ne comprend décidément pas comment un multimillionnaire qui sympathise avec Trump, qui possède des dizaines de sociétés de productions, des médias, des chaînes de TV et de radio, mais qui est aussi l’un des banquiers d’affaires les plus influent du capitalisme contemporain, se nourrissant de l’endettement des pays du Sud avec la bénédiction de Washington et du FMI, peut être invité, l’été dernier, &lt;a href=&quot;https://www.humanite.fr/medias/concentration-des-medias/face-a-la-bollorisation-des-medias-que-faire-a-gauche-debat-entre-fabien-gay-et-matthieu-pigasse&quot;&gt;à la fête de l’Huma pour débattre sur le thème “face à la bollorisation des médias, que faire à gauche ?” &lt;/a&gt;avec le sénateur communiste Fabien Gay. A quel moment ont-ils débattu de la Pigassisation des médias de centre et de gauche, qui ne semble faire aucun débat ?&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Le méchant patron porte un costume-cravate, le gentil patron est en sweat zippé, ou le marxisme revisité de &lt;em&gt;l’Humanité&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;Se passer des patrons de presse, des banquiers d’affaires et des faux hommes de gauche : est-ce trop demander ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Nous le disons souvent à &lt;em&gt;Frustration magazine&lt;/em&gt; : la droitisation du pays, l’ouverture de la fenêtre d’Overton à l’extrême droite, repose certes sur celles et ceux qui la tirent de ce côté-là. Les Bolloré, Stérin et autres Zemmour, Ciotti etc., font ce job. Mais elles passent aussi par celles et ceux qui ferment la fenêtre à gauche, en mettant leur esprit critique au placard quand leur portefeuille est en jeu. Le fait que la gauche française se laisse charmer par quelqu’un qui incarne autant tout ce que nous combattons et tout ce qui nous fait du mal, le fait que ne soit pas relevé à longueur d’antennes l’immense conflit d’intérêt qui consiste à être banquier d’affaires, avec un rôle politique immense sur les gestions de dettes souveraines, posséder des médias et des entreprises de production et tenir un discours politique, surtout de gauche, devrait nous laisser pantois. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Elle devrait légitimement nous questionner : qui a tant intérêt à laisser Matthieu Pigasse jouer un rôle aussi prépondérant ? Quel rôle veut-on lui laisser jouer en 2027 ? Carte de rechange avec l’échec annoncé du charismatique Glucksmann ? Point de ralliement des échoués de la “primaire de gauche” ? Nouveau Benoît Hamon avec ses petits grelots “radicaux” ? Ou bien nouveau Macron, nouveau “Mozart de la finance” chargé de nous mettre pour de bon au pas, tout en faisant croire, comme il a fait croire aux Grecs, qu’il encourageait le punk et la colère ?&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Médias</category><category>Politique politicienne</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) FOCUS : Pourquoi le travail nous met si cher ? (Nicolas Framont)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/accidents-travail-video/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/accidents-travail-video/</guid><description>&lt;p&gt;En France, depuis 2020, 420 apprentis, stagiaires et salariés de moins de 25 ans sont morts au travail. Un adolescent de 15 ans mis au volant d&amp;rsquo;un chariot élévateur. Un jeune de 22 ans tué dans une usine Lustucru. Un apprenti de 16 ans gravement blessé par une poutre en béton. Ce n&amp;rsquo;est pas seulement [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 16 Jun 2026 07:34:52 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;En France, depuis 2020, 420 apprentis, stagiaires et salariés de moins de 25 ans sont morts au travail. Un adolescent de 15 ans mis au volant d’un chariot élévateur. Un jeune de 22 ans tué dans une usine Lustucru. Un apprenti de 16 ans gravement blessé par une poutre en béton. Ce n’est pas seulement une série d’accidents mais le résultat d’une politique : celle qui a fait de la jeunesse populaire une main-d’œuvre bon marché, corvéable et jetable. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;📖 Nouvel épisode de notre nouveau format Focus, présenté par Nicolas Framont !&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Santé &amp; Psycho</category><category>Travail</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Réprimer la joie, une obsession policière</title><link>https://frustrationmagazine.fr/reprimer-la-joie-une-obsession-policiere/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/reprimer-la-joie-une-obsession-policiere/</guid><description>&lt;p&gt;Le maintien de l&amp;rsquo;ordre à la française ne fait pas de jaloux : il réprime les moments de colère et de contestation, comme les moments de joie. Après la victoire du PSG en finale de ligue des champions le samedi 30 mai, les supporters parisiens sont sortis dans la capitale pour célébrer leur club. Et [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 12 Jun 2026 15:28:27 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le maintien de l’ordre à la française ne fait pas de jaloux : il réprime les moments de colère et de contestation, comme les moments de joie. Après la victoire du PSG en finale de ligue des champions le samedi 30 mai, les supporters parisiens sont sortis dans la capitale pour célébrer leur club. &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://contre-attaque.net/2026/06/01/psg-arsenal-le-pouvoir-veut-un-paris-sans-son-peuple-lextreme-droite-fait-son-beurre-sur-la-joie-populaire/&quot;&gt;&lt;strong&gt;Et comme l’année dernière, le dispositif était prévu pour réprimer et créer les conditions d’une répression : 8000 policiers déployés pour 780 interpellations.&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; Les scènes étaient particulièrement violentes : la lacrymo inondait les métros, les contrôles arbitraires bloquaient les axes permettant de rejoindre l’avenue des Champs-Elysées et enfin, une fois sur place, c’est une gigantesque nasse qui vous attend et des charges policières régulières et violentes. &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://contre-attaque.net/2026/06/09/la-police-a-mutile-au-moins-trois-mineurs-en-24h-apres-la-victoire-du-psg/&quot;&gt;&lt;strong&gt;Au moins trois mineurs ont été mutilés en 24h par la police.&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette violence, on la connaît. C’est ainsi que la France gère les mobilisations populaires de masse comme le mouvement des Gilets Jaunes, Bloquons Tout ou encore les soulèvements de quartiers suite au meurtre du jeune Nahel par un policier. Mais, c’est désormais quelque chose qu’on retrouve aussi dans les moments de joie : les jeunes qui se baignent dans le canal Saint Martin à Paris, en pleine canicule, sont réprimés ou encore les free partys et les raves où pleuvent les amendes et les interventions excessivement brutales. Et le foot est un laboratoire intéressant pour comprendre la politique du tout-répressif en France.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le stade, terrain d’expérimentation&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour saisir pourquoi la célébration d’une victoire sportive finit dans les gaz lacrymogènes, il faut remonter à ce qui s’est passé dans les stades eux-mêmes. Depuis le « Plan Leproux » de 2010, le PSG a été le terrain d’une opération méthodique visant à vider les tribunes populaires pour les remplacer par des « clients » solvables. Les supporters du Virage Auteuil (majoritairement issus des quartiers et/ou des classes populaires) ont été dissous administrativement, remplacés par 4 500 places VIP dès 2016. Les tarifs ont explosé de 70 % en première année de l’ère qatarie. Le stade est donc devenu un espace réservé à ceux qui peuvent se le payer, et la police s’est chargée du reste.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui se passe au stade préfigure toujours ce qui arrive dans la rue, c’était déjà le cas au Maghreb lors du printemps arabe ou les stades &lt;a href=&quot;https://youtube.com/shorts/5wZOvCzkN6A?si=ZVR2ClV0ZrzPocf2&quot;&gt;tunisiens&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://youtu.be/lj-unztOgzQ?si=4Xv2EmjdCJHNNuh1&quot;&gt;algériens&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://youtu.be/WRofQnvL5Ng?si=j-mFX7MOKqgnuQ5W&quot;&gt;marocains&lt;/a&gt; étaient les rares espaces où la critique du régime autoritaire était tolérée, car elle était très dure à contenir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En France, l’interdiction administrative de stade est créée en 2006. Elle permet au préfet d’interdire à quelqu’un d’assister à un match sans qu’aucun juge n’ait eu à se prononcer. En janvier 2019, Édouard Philippe disait lui-même explicitement que ce modèle lui a servi &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/sports/foot/hooligans/c-est-l-inverse-de-la-justice-la-loi-dont-edouardphilippe-veut-s-inspirer-contre-les-casseurs-est-critiquee-par-les-supporters_3135047.html&quot;&gt;d’inspiration&lt;/a&gt; pour la loi « anti-casseurs » et ses interdictions administratives de manifester.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une violence qui a une histoire&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La brutalité policière qui s’abat sur les supporters, les manifestants ou les jeunes du canal s’inscrit dans une continuité de la logique française du maintien de l’ordre. Les historiens qui ont travaillé sur la police française &lt;a href=&quot;https://orientxxi.info/des-violences-policieres-inscrites-dans-l-histoire&quot;&gt;montrent&lt;/a&gt; que ses unités les plus violentes (les BAC, les BRAV-M) héritent directement des Brigades Nord-Africaines de l’entre-deux-guerres, créées pour surveiller et contrôler les travailleurs coloniaux à Paris. Les méthodes de « chasse » développées dans les colonies ont été importées en métropole pour gérer ce que l’État désigne comme un «&lt;a href=&quot;https://journals.openedition.org/rha/7014&quot;&gt; ennemi intérieur&lt;/a&gt; » : les classes populaires racisées des quartiers, les fêtards des free-party ou encore les groupes ultras dans les stades.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La France est &lt;a href=&quot;https://esprit.presse.fr/actualites/sebastian-roche/les-violences-policieres-en-france-42562&quot;&gt;l’un des seuls pays d’Europe occidentale&lt;/a&gt; à utiliser massivement le LBD-40 et des grenades explosives contre ses propres manifestants. Le bilan des Gilets Jaunes en est la preuve la plus documentée : plus de 2500 blessés civils, au moins 29 éborgnés, 5 mains arrachées. Et chaque fois, le même refus institutionnel d’employer les mots qui correspondent : « violences policières » reste un terme que le gouvernement refuse d’utiliser, au motif que dans un État de droit, la force de l’État est par définition légitime.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce déni a une fonction. Il signale que certains corps peuvent être blessés sans que cela ne constitue un problème politique. Que la joie collective, quand elle déborde des cadres prévus, qu’elle occupe la rue sans autorisation, qu’elle ressemble à une communauté plutôt qu’à une file d’attente, est une menace à neutraliser. La joie est tout aussi réprimée quand elle s’inscrit dans le cadre de la fête libre : les raves et free parties sont  devenues la cible récurrente de politiques de répression, des descentes policières souvent violentes et des amendes énormes. En mai 2026, le Sénat vote les premières mesures du projet de loi « Ripost », incluant une possible peine de prison pour les participants aux free-parties.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le mouvement de la fête libre, né dans les années 80 lors de la restriction de la vie nocturne anglaise instituée par Margaret Thatcher, vient (pas que) en réponse aux discriminations inhérentes aux lieux de fêtes classiques : la discrimination économique en premier lieu, avec les prix des entrées en boîte de nuit ou aux concerts ainsi que les prix des consommations dans les bars dansants mais aussi la discrimination sociale incarnée par les inégalités vestimentaires mais aussi les biais raciaux. Un noir ou un arabe a beaucoup moins de chances d’entrer en boite qu’un blanc. Et un blanc, qui s’habille comme un jeune de quartier, a beaucoup moins de chances d’entrer en boite qu’un autre blanc habillé en Prada. La fête libre est donc une réponse par l’occupation urbaine de lieux vastes avec comme idée centrale et structurante, l’inclusion. Et de facto, elle pose tout autant problème au pouvoir que les célébrations sur les champs, car cela sort du cadre que veut nous imposer la bourgeoisie et le capitalisme.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Comparer pour comprendre&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quand la France gagne la Coupe du Monde, des centaines de milliers de personnes envahissent les Champs-Élysées. Revenons en 1998 : la France black-blanc-beurre est célébrée aprés sa victoire en coupe du monde. Le traitement médiatique actuel donne l’impression que la France a changé et les célébrations des supporters du PSG étaient particulièrement violentes. Les célébrations de la victoire de la France à la Coupe du monde le 12 juillet 1998 ont été aussi endeuillées par plusieurs drames. Le soir de la finale, au moins un décès et plus de 60 blessés ont été recensés lors d’incidents, notamment sur les Champs-Élysées à Paris, où une voiture a percuté la foule. La charge des CRS sur les champs élysées, déja à l’époque, avait installé un climat de tension et des mouvements de foule difficilement contrôlables. En 2018, la France gagne de nouveau la Coupe du Monde et les célébrations font encore l’objet d’un climat de répression : 110.000 policiers et gendarmes avaient été mobilisés durant ce weekend et 292 personnes ont été placées en garde à vue dans toute la France, dont 90 à Paris. Une spécificité française ? En Italie ou au Royaume-Uni, les grandes célébrations sportives sont régulières mais avec des bilans bien plus légers car la police à adopté une logique de désescalade et de médiation en amont avec les groupes de supporters, sans un dispositif policier massif. Pour leur premier titre de championnat en 22 ans, des centaines de milliers de supporters descendent dans les rues du nord de Londres. La Met Police déploie plus de 500 officiers et procède à 16 arrestations pour des infractions diverses, comportement en état d’ivresse, infractions aux stups, agression sexuelle et violences sur agents. Soit 16 interpellations pour une foule estimée à.. un million de personnes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les supporters du PSG seraient-il plus dangereux ? Non, c’est d’abord que car c’est une population issue des quartiers populaires, racisée pour une large part, appartenant aux classes les plus précaires, ceux-là, leur présence massive dans l’espace public est traitée comme un problème d’ordre public par la police française avant même qu’ils n’aient fait quoi que ce soit. La variable qui déclenche le dispositif répressif n’est pas le comportement mais la sociologie du groupe qui occupe l’espace publique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La même logique vaut pour les fêtes. Une rave party ou une free party techno est systématiquement traitée comme une nuisance à dissoudre avec des amendes massives et des interventions brutales. Le motif officiel est toujours le bruit et les nuisances pour le voisinage ou le manque d’autorisation. Mais les terrasses parisiennes qui crachent de la musique jusqu’à deux heures du matin ou les boîtes de nuit qui font trembler les murs de leurs riverains eux n’ont jamais vu de BRAV-M débarquer pour disperser les fêtards au gaz lacrymo. Parce que ces fêtes-là sont rentables et insérées dans une économie acceptée, fréquentées par les bonnes personnes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que l’État réprime, ce n’est pas le désordre. L’État réprime pour configurer l’espace public qu’il souhaite : celui dédié à une population blanche et aisée. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Reprendre nos fêtes&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce que révèle la répression des célébrations du PSG, c’est un projet : un Paris vidé de son peuple, réduit à un espace de consommation réservé à ceux qui en ont les moyens. La même logique qui a chassé les supporters des tribunes populaires, qui expulse les commerces de quartier pour faire de la place aux promoteurs immobiliers, qui verbalise des gamins qui se baignent dans un canal.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le capitalisme déteste ce qui lui échappe : l’espace public doit être mis au pas pour servir uniquement aux logiques économiques et commerciales. Il faut construire des bars, des terrasses, des boîtes, des boutiques, des agences, des bureaux, des tours afin de monnayer chaque activité possible. Les lieux et les espaces pouvant créer du bonheur collectif doivent disparaître car ils deviennent une alternative. Le point commun entre les manifestations, les fêtes libres et les célébrations de supporters, c’est la transgression d’une assignation spécifique : des jeunes de banlieues qui inondent l’avenue la plus riche de France et des jeunes fêtards qui investissent un lieu avec une sono louée et s’auto-organisent pour accueillir des milliers de personne. L’historien Mikhail Bakhtine avait théorisé ça en étudiant les fêtes médiévales et la culture carnavalesque. Pour lui, ce sont des moments où les hiérarchies sociales sont suspendues, où le corps collectif des classes populaires occupe l’espace au lieu de le traverser en silence. Le carnaval était un renversement temporaire et encadré de l’ordre social : les pauvres occupent l’espace et les riches restent chez eux. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui se joue, c’est la question de qui a le droit d’occuper l’espace public, de se retrouver en nombre, de faire la fête sans qu’on vienne leur demander des comptes. Le bonheur organisé produit un résultat positif pour notre camp politique car ces actes sont éminents politiques : ils organisent, chacun à leur façon, une occupation par les plus précaires et les plus discriminés de l’espace public. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;photo de couverture :  &lt;a href=&quot;https://unsplash.com/fr/@ledainelliott?utm_source=unsplash&amp;amp;utm_medium=referral&amp;amp;utm_content=creditCopyText&quot;&gt;Elliott Ledain&lt;/a&gt; sur &lt;a href=&quot;https://unsplash.com/fr/photos/un-groupe-de-policiers-marchant-dans-une-rue-9a1892GOjA0?utm_source=unsplash&amp;amp;utm_medium=referral&amp;amp;utm_content=creditCopyText&quot;&gt;Unsplash&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Antiracisme</category><author>Amine Snoussi</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>En Espagne, la régularisation massive dessine un nouvel horizon</title><link>https://frustrationmagazine.fr/regularisation-espagne/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/regularisation-espagne/</guid><description>&lt;p&gt;La lutte contre l’immigration s’est imposée à l’agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l’extrême droite est en train de gagner, c’est celle-ci : l’idée que l’immigration est un problème que l’on doit traiter, [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 11 Jun 2026 16:43:43 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La lutte contre l’immigration s’est imposée à l’agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l’extrême droite est en train de gagner, c’est celle-ci : l’idée que l’immigration est un problème que l’on doit traiter, plus ou moins humainement selon sa tendance politique. Or, il nous semble essentiel d’affirmer que l’immigration est un fait positif, que nous sommes en capacité d’accueillir plus de monde et que nous devons le faire. Ce qu’il se passe en Espagne actuellement montre que ce projet est possible et qu’il est porté par toute une partie de la société civile. Ce reportage de notre chroniqueur Pablo Castaño, qui vit à Barcelone, met des visages sur ce qui est trop souvent traité à distance et illustre l’enthousiasmant processus de régularisation, largement issu d’une mobilisation populaire et porté par une bonne partie de la population.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Walter vit depuis cinq ans en Espagne, sans titre de séjour ni travail. Il est colombien, l’une des trois principales nationalités de migrants dans le pays avec les personnes originaires du Maroc ou de Roumanie. Walter fait la queue devant le Teatre Lliure de Barcelone, mais pas pour assister à une pièce : il vient chercher l’attestation de vulnérabilité, nécessaire à la procédure de régularisation exceptionnelle lancée le 16 avril par un décret du gouvernement de Pedro Sánchez. Le café du théâtre est géré par Mescladís, l’une des associations habilitées à délivrer cette attestation. Ce qui amène des centaines de personnes à faire la queue dans ce quartier calme et verdoyant de Montjuïc, où cohabitent habituellement les visiteurs des musées et auditoriums, les touristes qui visitent le château où les troupes franquistes ont fusillé le président de la Catalogne en 1940 et, cachés sous les arbres de la colline, des campements de bidonvilles où survivent difficilement des dizaines de personnes, pour beaucoup de jeunes migrants.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La situation de Walter est différente : il a réussi à gagner sa vie en enchaînant pendant des années des missions de nettoyage, de livraison de colis et dans le bâtiment. Mais dans des conditions inférieures aux minima légaux et, dans certains cas, sans être payé : « Je suis tombé sur différentes personnes mal intentionnées qui profitent de cette situation : voyant qu’il y a des gens sans papiers, elles les font travailler et après, elles ne veulent plus payer le salaire », raconte-t-il, avec une expression plus résignée qu’en colère. Il a déjà tenté de régulariser sa situation par la voie ordinaire, mais n’y est pas parvenu car « sans papiers, on ne vous donne pas de contrat, et sans contrat, on ne vous donne pas de papiers ». Le règlement espagnol sur l’immigration exige un précontrat de 30 heures hebdomadaires sur une durée minimale d’un an pour obtenir un titre de séjour et de travail pour ancrage social. Une condition qui exclut des centaines de milliers de personnes, condamnées à des travaux à temps partiel avec des salaires misérables.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La fondation Funcas estime qu’en 2025, &lt;a href=&quot;https://www.funcas.es/prensa/el-numero-de-inmigrantes-en-situacion-irregular-en-espana-aumenta-de-107-000-en-2017-a-840-000-en-2025-2/&quot;&gt;840 000 personnes&lt;/a&gt; vivaient en Espagne en situation administrative irrégulière, dont 9 sur 10 originaires de pays américains. Le gouvernement estime qu’environ 500 000 bénéficieront de la procédure de régularisation exceptionnelle, bien que personne n’ose avancer de chiffre exact. Seule certitude : auront droit à un titre de séjour et un permis de travail toutes les personnes qui vivaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qui peuvent justifier d’au moins cinq mois de séjour continu dans le pays. En tout, autour de 10 millions de personnes nées à l’étranger résident en Espagne, soit 20% de la population totale.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Une victoire de la mobilisation populaire&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La procédure actuelle de régularisation a attiré l’attention internationale dans une Europe qui va dans la direction opposée, celle de mettre des bâtons dans les roues des travailleurs migrants, quitte à gonfler la masse de travailleurs sans droits. Mais le décret adopté le 14 avril dernier par le gouvernement de coalition du Parti socialiste (PSOE) et Sumar ne sort pas de nulle part : il est la conséquence d’un long processus de mobilisation sociale lancé en 2021 par &lt;a href=&quot;https://regularizacionya.com/&quot;&gt;Regularización Ya&lt;/a&gt;, une coalition de collectifs antiracistes et de migrants à laquelle se sont joints jusqu’à 900 mouvements et associations de toutes sortes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« Pendant le confinement de 2020, on a vu clairement que les personnes en situation administrative irrégulière étaient totalement exclues du parapluie social tant vanté par le gouvernement », raconte Redwan Baddouh, l’un des porte-parole de Regularización Ya, en référence à des mesures comme les mécanismes de réduction temporaire d’emploi pour les entreprises touchées par les confinements, qui ont sauvé du chômage des milliers de travailleurs. « Dans ce contexte de pandémie, on a envoyé une lettre au président du gouvernement demandant l’approbation d’une régularisation exceptionnelle. La lettre n’a jamais reçu de réponse. » C’est ainsi qu’a débuté un long périple de lutte dans les rues et dans les couloirs du parlement, qui allait durer cinq ans. Face à l’absence de réponse de Sánchez, la coalition a présenté, avec le soutien des partis à gauche du PSOE, une proposition de loi en faveur de la régularisation, mais celle-ci a été rejetée par le Parti populaire, Vox et le PSOE lui-même. L’Espagne vivait alors une véritable crise sociale à la suite de la pandémie, avec un taux de pauvreté qui a atteint &lt;a&gt;65 % en 2021&lt;/a&gt; parmi la population migrante originaire de l’extérieur de l’Union européenne.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Après ces premiers revers, l’idée d’une initiative législative populaire (ILP) a émergé parmi les mouvements de migrants. Il s’agit d’un mécanisme de participation directe prévu par la Constitution espagnole de 1978, mais qui a rarement abouti en raison du grand nombre de signatures nécessaires et du fait que les groupes parlementaires peuvent simplement rejeter l’initiative par un vote. Regularización Ya devait relever un défi supplémentaire : « recueillir un demi-million de signatures de citoyens espagnols, c’est-à-dire que les étrangers titulaires d’une autorisation de séjour n’étaient pas autorisés à signer, seuls les citoyens espagnols l’étaient. Nous ne pouvions pas rester dans nos communautés, il fallait aller chercher les signatures des Blancs », raconte Baddouh. Mais, à une époque de montée de l’extrême droite et de xénophobie croissante en Europe, parviendrait-on à faire signer un demi-million d’Espagnols pour régulariser des migrants ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le 19 février 2022, la collecte de signatures est lancée publiquement et, en décembre de la même année, Regularización Ya présente au Congrès des députés plus de 700 000 signatures, devenant ainsi l’une des ILP ayant reçu &lt;a href=&quot;https://www.cvongd.org/es/noticias/noticias-de-la-cooperacion/una-cadena-humana-lleva-700-000-firmas-por-la-regularizacion-de-personas-migrantes-al-congreso/&quot;&gt;le plus de soutien&lt;/a&gt; en presque cinq décennies de démocratie. « Il y avait des moments où l’on se disait qu’on n’y arriverait pas. Mais on y est arrivé, et on a même dépassé l’objectif, c’était impressionnant, se souvient Baddouh. Ce sont les collectifs de migrants qui ont arpenté les rues pour demander des signatures. À Madrid, par exemple, les travailleuses domestiques se sont beaucoup investies. À Barcelone, Top Manta » (un collectif de vendeurs à la sauvette), souligne l’activiste, qui salue également les centaines d’organisations qui ont soutenu l’initiative ainsi que l’Église catholique : « Il faut le dire, ils se sont impliqués, tant dans la collecte de signatures que dans les négociations avec les groupes parlementaires. »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Fernando Redondo, directeur du département des migrations de la Conférence épiscopale espagnole, affirme que « l’Église s’y est jointe à partir des valeurs de l’Évangile, du principe du bien commun et de la dignité des personnes. Pendant la pandémie, beaucoup de ceux qui continuaient à cultiver les champs et à s’occuper des personnes âgées étaient des migrants ». Le porte-parole catholique confirme que « l’Église a poussé le PP à accepter que cette initiative entre au Parlement ». En avril 2024, tous les groupes parlementaires sauf Vox ont voté en faveur de la prise en considération de l’initiative, preuve de la force sociale acquise par le mouvement. L’année précédente, le parti d’extrême droite avait obtenu 12 % des voix aux élections générales, devenant le troisième groupe parlementaire du Congrès, et la xénophobie était entrée de plain-pied dans le débat politique espagnol.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais, avec la prise en considération, un autre calvaire parlementaire a commencé. Le manque de consensus dans un parlement fragmenté a bloqué l’initiative pendant plus d’un an. « Le PSOE n’a jamais soutenu l’ILP », précise Baddouh. « Ils disaient que le Pacte européen sur la migration et l’asile ne permettait pas une régularisation exceptionnelle, mais c’était une excuse bon marché ; nous avons interrogé la Commissaire aux affaires intérieures, elle nous a répondu que c’était de la compétence de chaque État membre. » De leur côté, le PP et Junts (parti catalan de centre-droit) avaient voté pour la prise en considération mais refusaient de transformer l’initiative en loi, malgré le soutien à la régularisation de l’Église et du patronat. Finalement, en janvier 2026, Podemos a annoncé un accord avec le gouvernement pour approuver la régularisation par décret. « Un but marqué du milieu du terrain », selon les mots de &lt;a href=&quot;https://www.elsaltodiario.com/migracion/de-700-000-firmas-seis-anos-lucha-un-cambio-estrategia-conseguir-regulacion-migrantes&quot;&gt;Vicky Canalla&lt;/a&gt;, une autre porte-parole de Regularización Ya.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et un espoir pour des travailleurs comme Arturo, qui est également en train d’effectuer les démarches pour la régularisation. Péruvien, il travaillait pour un concessionnaire automobile dans son pays, mais à Barcelone, il a travaillé comme livreur avec une camionnette. « Les journées de travail étaient de douze, quinze heures… Vendredi, on m’a dit qu’il n’y avait plus de travail et je me suis retrouvé sans emploi », regrette-t-il. De la régularisation, il espère « un soutien pour vivre tranquille, avoir un travail et ne pas penser qu’un jour on me dise “non”… Avoir des droits. »&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Une procédure administrative et citoyenne&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Arturo, qui a migré seul à Barcelone et a subi un vol durant ses premiers mois dans la ville, s’est rendu dans l’un des bureaux de la mairie pour obtenir l’attestation de vulnérabilité. En ce jour ensoleillé de mai, personne ne fait la queue devant la Fira, un pavillon qui accueille habituellement des salons commerciaux et qui abrite aujourd’hui les fonctionnaires municipaux chargés de traiter les attestations. Rien à voir avec les premières semaines de la procédure, où de très longues files d’attente s’étaient formées autour des points de traitement des demandes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La mairie de Barcelone a accueilli plus de 27 000 personnes au cours du premier mois, selon les données fournies par la directrice chargée des Droits sociaux, Marta Clari, qui souligne que la municipalité a créé en janvier « un groupe technique pour préparer le dispositif ». Face à la diversité d’origine des demandeurs – un quart des personnes résidant à Barcelone est d’origine étrangère, plus de 180 nationalités cohabitent dans la ville –, la mairie a fourni des fiches d’information en 6 langues différentes, mais la barrière de la langue reste bien visible dans la queue du bureau municipale de Sant Miquel, dans le centre ville, où certains demandeurs ne parlent ni espagnol ni catalan. Les demandeurs, dont certains attendent depuis trois heures, regardent avec peu d’intérêt les journalistes étrangers qui captent des images et des témoignages d’un processus qui a attiré l’attention de l’Europe.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Malgré les efforts décrits par la fonctionnaire de la mairie, Xavier (nom fictif), travailleur du service municipal d’accueil des immigrés, dénonce lenteur, improvisation et mauvaise gestion au niveau municipal. « Les critères changent toutes les deux minutes, les services ont été submergés, vous allez sur le site web et il est impossible de trouver l’information », dénonce-t-il, furieux contre le manque de préparation et la mauvaise planification qu’il attribue à la mairie. La directrice reconnaît que les premiers jours, « il y a eu beaucoup d’attroupements de personnes » devant les bureaux municipaux et « certaines personnes passaient la nuit sur place ». L’image de centaines de personnes dormant autour des bureaux de l’administration s’est répétée partout en Espagne durant les premiers jours suivant l’adoption du décret, qui fixe un délai de seulement deux mois et demi pour déposer les documents. « Les premières semaines ont été un débordement total », confirme Redwan Baddouh, de Regularización Ya, « les gens ne savaient pas où obtenir l’attestation de vulnérabilité, les associations et les mairies devaient se coordonner ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La décision du gouvernement espagnol d’exiger au dernier moment un certificat de casier judiciaire n’a pas aidé : son obtention dépend de la diligence des gouvernements des pays d’origine des migrants et des consulats espagnols à l’étranger. Les Algériens comptent parmi ceux qui ont rencontré le plus de difficultés, comme le raconte Miriam, alors qu’elle fait la queue devant le bureau municipal de Sant Miquel. « Cela fait trois ans que je vis à Barcelone. Nous, Algériens, avons beaucoup de problèmes pour le casier judiciaire : il faut aller au tribunal, puis au ministère des Affaires étrangères, puis au consulat d’Espagne en Algérie », raconte-t-elle. Comme elle ne peut pas quitter l’Espagne, elle a dû faire une procuration à un parent. À cela s’ajoute la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans les consulats espagnols dans le pays maghrébin, un exemple du parcours du combattant que vivent de nombreuses personnes pour obtenir le tant convoité titre de séjour et de travail. Les vies de Walter, Arturo et Miriam sont très différentes, mais tous affirment avoir eu peur d’être arrêtés par la police, une peur qu’ils espèrent laisser derrière eux d’ici très peu.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La régularisation n’a pas été qu’une procédure administrative, elle est devenue un événement citoyen. Des milliers de bénévoles ont collaboré avec différentes associations – 51 rien qu’à Barcelone – habilitées par l’administration à délivrer les attestations de vulnérabilité. L’une d’elles est Tere, qui collabore avec Mescladís sur la terrasse du Teatre Lliure de Montjuïc, pendant que dans le café attenant un groupe de jeunes migrants reçoit une formation en hôtellerie-restauration. « Je l’ai su par Instagram et je suis venue à une réunion. Je pense que la meilleure façon d’utiliser mon temps est d’aider les gens ; il ne me semblait pas humain qu’on ait inventé un papier à la dernière minute et que cela retarde la procédure et cause de l’angoisse à des gens qui veulent simplement travailler et vivre leur vie », raconte-t-elle pendant une pause de son service de quatre heures, au cours duquel elle recueille les données de dizaines de demandeurs et leur délivre leur attestation, tamponnée par l’association.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’un d’eux est Walter, qui, après avoir fait la queue devant le bureau municipal installé près de l’ancienne arène Monumental, a vu sa demande refusée parce qu’il n’était pas inscrit au registre municipal à Barcelone. Il a appris par un ami que Mescladís les délivrait aussi, a pris rendez-vous et en quelques minutes est sorti avec le dernier papier qui lui manquait pour faire sa demande. « À Bogota, ma famille avait un atelier de couture ; maintenant, j’aimerais suivre un cours d’électricité », raconte Walter qui, comme beaucoup d’autres demandeurs, a décidé de payer un avocat « pour que ce soit sûr », bien que seule une taxe de 38 euros soit obligatoire pour faire la demande.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Autre barrière rencontrée par les immigrés en situation irrégulière : ils et elles ne disposent pas du certificat électronique nécessaire pour effectuer la démarche en ligne, c’est pourquoi des bénévoles prennent également rendez-vous en leur nom. Les 700 000 signatures recueillies en moins d’un an et l’implication de nombreux citoyens espagnols pour faciliter la régularisation du plus grand nombre possible de travailleurs migrants contrastent avec la présence croissante de la xénophobie dans le débat public. Depuis la fin des années 1980, et surtout pendant le boom immobilier du début des années 2000, sept régularisations exceptionnelles ont été approuvées en Espagne, certaines sous des gouvernements conservateurs. Mais c’était à une époque où l’immigration était peu politisée, alors qu’aujourd’hui les sondages attribuent 17 % des intentions de vote à Vox, qui a fait du racisme son principal axe discursif.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Les impacts politiques et économiques d’une régularisation exceptionnelle&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;« L’extrême droite se positionne frontalement contre la régularisation, en la liant au concept de priorité nationale, importé de France », explique Guillermo Fernández, professeur à l’université Carlos III spécialisé dans l’extrême droite. « Vox a voulu faire de la régularisation un axe de confrontation après quelques mois où il était en grande difficulté à cause de son lien avec Donald Trump », un personnage considéré comme une menace pour la paix mondiale par 80 % des Espagnols, selon un récent &lt;a href=&quot;https://elpais.com/espana/2026-04-06/los-espanoles-ven-a-trump-como-la-mayor-amenaza-por-delante-de-putin.html&quot;&gt;sondage&lt;/a&gt;. L’extrême droite a lancé deux rumeurs, selon le chercheur : « l’idée que les personnes régularisées obtiendront automatiquement la nationalité et que la gauche veut remplacer la population espagnole et constituer un nouvel électorat », explique-t-il, alors que les personnes récemment régularisées ne pourront pas voter aux élections générales ni régionales et que le processus d’obtention de la nationalité est beaucoup plus long et complexe.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais la régularisation a aussi servi à Pedro Sánchez « à générer un débat international et continuer à se positionner comme le modèle de la gauche européenne », considère Fernández. Un bénéfice politique qui contraste avec le rôle qu’a joué son parti, selon Regularización Ya. « Si cela n’avait tenu qu’au Parti socialiste, cette régularisation n’aurait pas lieu », tranche son porte-parole, Redwan Baddouh, qui critique également le fait que « les syndicats majoritaires ne se sont pas impliqués dans cette ILP ; ni dans la collecte de signatures, ni dans l’exigence de son adoption quand elle était au Congrès. Elle a été approuvée grâce au travail d’influence politique que nous avons mené depuis les mouvements sociaux ». L’activiste fait un parallèle avec le féminisme pour argumenter l’impact politique que peut avoir la régularisation, dans un contexte de croissance de l’extrême droite : « Il n’y a aucune logique à dire qu’il ne faut pas donner de droits aux femmes parce que cela nourrirait l’extrême droite. Les personnes migrantes sont totalement exposées ; plus nous aurons de droits, plus l’extrême droite devra se mordre la langue. »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est clair, c’est l’impact économique et social considérable qu’aura le fait que plus d’un demi-million de personnes, qui travaillent souvent illégalement, obtiennent un permis de travail. Liliana Reyes, secrétaire aux migrations du syndicat Commissions ouvrières de Catalogne, défend qu’« il faut permettre et garantir l’accès au travail formel et aux droits. Nous constatons toutes sortes d’abus lorsqu’ils n’ont pas de papiers, dans des secteurs comme le nettoyage, l’agriculture, le bâtiment, le travail domestique et les soins ». Elle exige également « d’accélérer l’homologation des diplômes étrangers », un obstacle auquel sont confrontés de nombreux travailleurs migrants qualifiés. C’est le cas de Miriam, architecte algérienne, qui, après avoir obtenu son permis de travail, devra entamer le long parcours pour faire homologuer son diplôme par l’administration espagnole. La syndicaliste réclame également d’accélérer les procédures ordinaires de régularisation, « qu’elles soient effectuées dans les délais prévus par le règlement et que les ressources soient suffisantes », et juge « discutable » l’exigence de deux ans de résidence avant d’obtenir le permis de séjour et de travail pour ancrage social. Une grève convoquée par le syndicat aux services d’attention à étranger au début de processus de régularisation a provoqué des critiques féroces de la part de Regularización Ya : « Ils ont mis des bâtons dans les roues », dénonce Baddouh.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Même le patronat voit d’un bon œil la régularisation exceptionnelle. Yessika Aguilar, directrice des Relations de travail du patronat catalan Foment del Treball, affirme que « les entreprises ont besoin de la migration comme de l’eau que nous buvons pour maintenir notre économie » et lie « le phénomène migratoire au défi démographique » que représente le vieillissement de la population espagnole. Aguilar espère que la régularisation atténuera « la difficulté que nous avons à couvrir certains profils professionnels ». Selon le Service public de l’emploi, parmi les secteurs où les employeurs ont le plus de mal à trouver des travailleurs figurent le bâtiment et l’hôtellerie-restauration. Alors que dans le bâtiment, les salaires sont &lt;a href=&quot;https://www.infobae.com/espana/2026/04/07/cada-vez-hay-mas-puestos-de-trabajo-en-la-construccion-y-los-salarios-estan-por-encima-de-la-media-en-espana/&quot;&gt;plus élevés&lt;/a&gt; que la moyenne, l’hôtellerie-restauration est l’un des secteurs les plus précarisés de l’économie espagnole, avec des salaires bas et des &lt;a href=&quot;https://caternewsdigital.com/actualidad/precariedad-el-trabajador-de-la-hosteleria-firma-varios-contratos-en-un-ano-segun-randstad/&quot;&gt;contrats&lt;/a&gt; qui ne dépassent généralement pas un an.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La Banque centrale européenne attribue &lt;a href=&quot;https://www.ces.es/inmigracion-clave-recuperacion/&quot;&gt;80 % de la croissance&lt;/a&gt; du PIB espagnol entre 2019 et 2024 à l’immigration, ce qui explique le soutien généralisé du patronat et des syndicats à la régularisation. Cela ne nuit qu’« aux exploiteurs », conclut la porte-parole des Commissions ouvrières, qui demande qu’à l’issue de la procédure, « les entreprises embauchent dans les conditions prévues par la convention collective de chaque secteur ». Rien ne garantit que tous les travailleurs actuellement contraints de travailler sans contrat et dans des conditions dégradées obtiennent un contrat légal après leur régularisation administrative, car l’Espagne a &lt;a href=&quot;https://www.eleconomista.es/economia/noticias/13292192/03/25/espana-es-el-tercer-pais-europeo-con-mas-peso-de-economia-sumergida-el-24-del-pib.html&quot;&gt;une économie souterraine de 24 %&lt;/a&gt;, le troisième taux le plus élevé de l’Union européenne. Mais, au moins, dans quelques mois, des centaines de milliers de personnes cesseront d’avoir peur d’être arrêtées et expulsées, auront le droit d’entrer et sortir librement du pays et pourront défendre leurs droits depuis la même position légale que le reste des travailleurs, non pas deux marches en dessous.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>International</category><author>Pablo Castaño</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>“Self Care” : l’enfer c’est les autres</title><link>https://frustrationmagazine.fr/self-care/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/self-care/</guid><description>&lt;p&gt;Dimanche soir, 23h, tu scrolles Instagram. Un reel te dit que “les gens qui te drainent l&amp;rsquo;énergie ne méritent pas ta présence”. Qu&amp;rsquo;il faut “virer les toxiques de ta vie”. “protéger ta paix”. Ce discours arrive toujours au bon moment, quand les gens sont épuisés, précaires, à bout. Et les gens le sont pour de [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 10 Jun 2026 17:32:40 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dimanche soir, 23h, tu scrolles Instagram. Un reel te dit que “les gens qui te drainent l’énergie ne méritent pas ta présence”. Qu’il faut “virer les toxiques de ta vie”. “protéger ta paix”. Ce discours arrive toujours au bon moment, quand les gens sont épuisés, précaires, à bout. Et les gens le sont pour de vraies raisons. Sauf que la solution proposée n’est pas de changer les conditions qui les épuisent, mais de changer leurs fréquentations.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Conditions matérielles, réponses personnelles&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le monde qui est imparfait, mais dans lequel nous vivons, est épuisant d’une façon qui n’a rien d’accidentelle. Les cadences s’accélèrent, les contrats se précarisent, les heures supplémentaires ne se comptent plus, les objectifs se redéfinissent chaque trimestre à la hausse, inatteignables. Et ça c’est pour les personnes qui auraient “le luxe” de pouvoir travailler. À côté de ça, les discriminations systémiques continuent leur travail souterrain et silencieux : le racisme ordinaire qui fatigue à force de répétition et d’accumulation, les “phobies” des personnes gay, lesbiennes, trans, qui contraignent et qui isolent, la charge mentale domestique qui s’accumule sans jamais être comptabilisée nulle part ni par personne. Les gens arrivent chez eux le soir vidés, et ce n’est pas une question de tempérament ou de fragilité individuelle, mais bien la résultante directe de nos conditions matérielles d’existence. &lt;br /&gt;C’est dans ce terreau-là que fleurissent ces comptes Instagram et TikTok au visuel soigné : coucher de soleil, tasse de matcha, lumière dorée, qui délivrent en une phrase ce que personne ne t’a jamais dit aussi clairement :&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;“&lt;em&gt;j’ai évolué le jour où j’ai bloqué les gens qui vampirisaient mon énergie”&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;“&lt;em&gt;protège ta paix”&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;“&lt;em&gt;tu ne dois rien personne”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces contenus ont capté quelque chose de réel avec une précision redoutable, et c’est précisément ce qui explique leur succès massif : ils parlent à des gens qui souffrent vraiment dans un monde qui les épuise méthodiquement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sauf que la réponse qu’il apporte à cette souffrance réelle est d’une cohérence idéologique assez horripilante. Ce qu’on propose concrètement : identifier dans ton entourage les sources de ta fatigue, les nommer « personnes toxiques » ou « vampires d’énergie », et les éliminer. Protège ton énergie comme un capital. Investis en toi comme on investit dans une entreprise prometteuse. Le vocabulaire est celui du management, et ce n’est pas un hasard, parce que la logique est exactement la même. L’épuisement, qui est le produit de structures collectives, de rapports de domination, de conditions matérielles dégradées, se voit soudainement requalifié en problème de gestion personnelle. Ta famille qui te pèse, tes collègues qui t’épuisent : autant de coûts à rationaliser, autant de postes déficitaires dans le budget de ta vie intérieure. La solidarité, dans cette logique, n’est plus une valeur politique ou une pratique collective, c’est une dépense qu’on peut se permettre ou non selon ses ressources propres. Et si tu n’arrives pas à t’en sortir malgré tous ces conseils, la conclusion est toute trouvée : t’as pas assez travaillé sur toi et surtout, tu n’as pas correctement identifié les personnes “faibles” autours de toi qui te tirent vers le bas.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Bienvenue dans le trou de lapin du darwinisme social&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le développement personnel est une industrie lucrative. Les coachs de vie, les influenceurs bien-être, les auteurs de livres, les organisateurs de retraites de pleine conscience à 800 balles le week-end : tous vivent de la même conviction qu’ils vendent et entretiennent soigneusement, à savoir que les outils pour aller mieux existent, qu’ils sont accessibles, et qu’ils ne dépendent que de toi. C’est un marché qui se présente volontiers comme bienveillant, voire subversif, prendre soin de soi dans un monde qui t’exploite, c’est presque un acte de résistance, nous dit-on. Et la forme que prend ce discours sur les réseaux sociaux renforce encore cette illusion : le reel qui t’explique comment poser des limites saines ne te coûte rien, il se consomme en trente secondes entre deux stories, il ressemble à un conseil d’ami “franc du collier”  plutôt qu’à une transaction commerciale. Mais cette gratuité apparente est précisément ce qui le rend si efficace comme outil de prescription, il crée le besoin et normalise le vocabulaire. S’il ne le crée pas, il alimente un imaginaire : celui d’un monde qui pourrait t’être bien plus profitable si tu commençais à penser un peu plus à ta gueule et à virer les éléments perturbateurs du mythe de l’individu augmenté.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce que ces contenus prescrivent concrètement, une fois qu’on dépasse le vernis de la “bienveillance” apparente, c’est une vision du monde dans laquelle chaque relation humaine se juge à l’aune de ce qu’elle t’apporte. L’autre n’est plus une personne avec une histoire, des conditions matérielles, des difficultés qui lui appartiennent, il est une variable dans l’équation de ton épanouissement personnel. S’il contribue positivement à ta « croissance », il reste. S’il te « draine », il part. C’est une logique d’optimisation appliquée au lien social (vaste programme) et elle repose sur un mot qui mérite qu’on s’y arrête : toxique. Le terme est partout, il a colonisé le vocabulaire du quotidien au point de ne plus rien désigner de précis. Or la distinction est pourtant fondamentale : une personne toxique, au sens clinique et sérieux du terme, c’est quelqu’un qui manipule, qui ment, qui cherche délibérément à nuire, qui exerce une emprise. Ça existe, et s’en éloigner peut effectivement être nécessaire. Mais dans l’usage qu’en font ces contenus, « toxique » est devenu un fourre-tout commode qui englobe aussi (et surtout) les gens qui vont mal. La personne déprimée qui n’a plus d’énergie pour être drôle en soirée. L’ami anxieux qui rappelle deux fois, écrit des pavés, bref te sollicite beaucoup. Le proche précaire dont les problèmes sont pesants parce qu’ils sont réels et insolubles. Ces gens-là ne sont pas toxiques : ils sont en difficulté, et leur difficulté est précisément le produit des mêmes conditions matérielles dont on parlait plus tôt. Les virer de ta vie au nom de ta santé mentale, ce n’est pas de l’hygiène psychique contrairement à ce que tous ces contenus tentent de te faire gober, c’est du darwinisme social grimé en développement personnel. C’est le renoncement organisé à la solidarité envers ceux qui ont moins de chances que toi, moins de ressources, moins de capital social et économique pour traverser les coups durs.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le marché du bien-être et le démantèlement de tout le reste&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce marché ne s’est pas développé dans un vide historique. Il a explosé précisément au moment où les structures collectives qui permettaient autrefois d’absorber une partie de la souffrance sociale ont été démontées. C’est une séquence qu’il faut comprendre dans sa logique matérielle : depuis les années 1980, sous l’impulsion des politiques néolibérales successives, les États occidentaux ont progressivement transféré sur les individus la responsabilité de leur propre reproduction sociale. Le suivi psychologique remboursé reste une chimère pour l’immense majorité, les délais d’attente de certains CMP se comptent en mois, les dépassements d’honoraires en centaines d’euros, et les médecins généralistes débordés n’ont pas le temps de faire autre chose que prescrire des anxiolytiques. Les services publics de proximité ferment. Le tissu associatif se délite faute de financement. Ce n’est donc pas un hasard si le podcast de croissance personnelle a rempli exactement le vide laissé par toutes ces structures qui auraient pu, collectivement, prendre en charge une partie de cet épuisement. L’industrie du self care n’est pas apparue malgré le démantèlement de l’État social je dirais plus qu’elle en est le produit direct, et elle en est aussi l’un des meilleurs alibis. Un État qui se désengage de la santé mentale, du logement, du temps libre n’a pas besoin de se justifier tant qu’il existe une industrie entière prête à te convaincre que la solution a toujours été en toi.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Ce discours, même s’il prétend s’adresser à tout le monde, a une cible. Il s’adresse à des personnes qui ont déjà un socle suffisant pour envisager de « travailler sur soi » comme un projet de vie : du temps disponible, une stabilité minimale, la possibilité concrète de choisir avec qui passer ses journées. Autrement dit, il s’adresse prioritairement à ceux dont les conditions matérielles d’existence permettent déjà une certaine marge de manœuvre. Pour les autres, la prescription ne tient tout simplement pas la route au contact du réel.  Ce qui est révélateur dans ces contenus, c’est ce qu’ils ne disent jamais. Jamais un reel « protège ta paix » ne te recommande d’aller voir un professionnel. Jamais une coach Instagram ne pointe vers une structure, un dispositif, un filet collectif. Ce silence est constitutif de la doctrine. Orienter vers un thérapeute, ce serait reconnaître que le problème a une dimension qui dépasse la mauvaise gestion de son entourage. Ce serait introduire de la systémicité là où le discours a précisément besoin d’un coupable humain, concret, bloquable. Le problème ne peut pas être les conditions matérielles d’existence, il doit être cette personne spécifique dans ta vie qui sont « bad vibes ».&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Qui veut la peau du collectif ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Et qui produit ce discours ? Une majorité de femmes blanches, bourgeoises, dont les conditions matérielles d’existence sont déjà suffisamment confortables pour que leurs problèmes relationnels soient effectivement leur principal souci. Des personnes qui ont les moyens de se payer une vraie thérapie, une vraie nounou, un vrai appartement à soi, et qui, depuis cette position, dispensent des conseils de gestion de l’entourage à des gens qui n’ont pas les mêmes marges de manœuvre. Ce n’est pas un détail : c’est la condition de possibilité de tout le discours. On ne peut prescrire le détachement qu’à partir d’une position où le détachement est une option. Pour quelqu’un dont le réseau familial et communautaire est le seul filet de sécurité réel, faute de services publics, faute de revenus suffisants, faute de papiers, couper les liens « négatifs », c’est potentiellement se retrouver sans rien. Mais ça, la coach en croissance personnelle depuis son loft bien éclairé n’en parle pas. Parce que sa classe lui a épargné d’avoir à y penser et que c’est autrement plus fun d’être une &lt;em&gt;girlboss&lt;/em&gt; plutôt qu’un agent du capital.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qu’on perd, c’est une pratique politique qui a fait ses preuves. Les pratiques d’entraide collective (dans les quartiers, dans les communautés issues de l’immigration, dans les milieux ouvriers) n’ont jamais été de la philanthropie. Elles étaient une réponse matérielle à une situation matérielle : quand l’État ne prend pas en charge, quand les salaires ne suffisent pas, quand les administrations sont hostiles, on s’organise entre soi. On garde les enfants des uns, on avance de l’argent aux autres, on partage les informations sur les droits, on se couvre mutuellement. Ce tissu-là n’était pas chaleureux par nature, il est souvent tendu, hiérarchique, pesant mais il créait quelque chose de bien plus dangereux pour le système que n’importe quel discours politique : une dépendance mutuelle consciente, une expérience vécue du fait que mon sort est lié au tien.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est précisément cette expérience que le discours du self care dissout. En faisant de chaque lien épuisant un problème individuel à résoudre par du tri, il atomise ce qui pourrait se constituer en solidarité. Il transforme la conscience de classe en burn-out personnel, la domination collective en mauvaise gestion de son énergie. Et cette destruction-là arrive à l’exact moment où les conditions pour reconstruire du collectif seraient pourtant réunies. Des gens qui ont objectivement les mêmes intérêts, les mêmes conditions matérielles, la même colère et qu’on convainc un par un de se concentrer sur leur propre optimisation plutôt que de regarder à côté. Hannah Arendt notait que ce qui prépare les sociétés à la domination totalitaire, ce n’est pas la violence mais la solitude devenue expérience ordinaire. Des individus isolés, coupés les uns des autres, sans structure collective pour nommer ce qui leur arrive, sont des individus qui ne se défendent pas. Ils votent mal, ils consomment bien, ils gèrent leur énergie. Le « prends soin de toi d’abord » est un programme politique qui a l’avantage de ne pas se présenter comme tel.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le self care n’est pas le problème. Se reposer, prendre soin de soi, reconnaître ses limites réelles : tout ça est non seulement légitime mais nécessaire dans un monde qui nous broie. Le problème, c’est la substitution, le moment où une pratique individuelle de survie devient une idéologie collective de résignation, où « prendre soin de soi » cesse d’être un geste privé pour devenir une prescription politique déguisée en bon sens. L’entraide n’a jamais été confortable. Elle est lente, contradictoire, parfois épuisante, souvent ingrate. Elle demande de tolérer la friction, la dépendance, l’imperfection des autres. Mais c’est précisément dans cette friction-là que quelque chose se construit qui résiste : une conscience partagée, une structure, une capacité collective à nommer ce qui nous arrive et à y répondre autrement qu’en optimisant notre gestion des contacts. Le capitalisme le sait mieux que nous. C’est pour ça qu’il a inventé un marché pour nous en dégoûter.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Santé &amp; Psycho</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>En finir avec la sensibilisation</title><link>https://frustrationmagazine.fr/finir-sensibilisation/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/finir-sensibilisation/</guid><description>&lt;p&gt;Omniprésent au sein du progressisme d’ambiance, le théorème de la sensibilisation mène toujours à la dépolitisation des causes. Or le problème principal n&amp;rsquo;est pas que les gens ignorent les enjeux propres à notre époque, par exemple écologiques ; c&amp;rsquo;est que les rapports de pouvoir existants empêchent leur résolution. Par conséquent, une stratégie uniquement fondée sur [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 09 Jun 2026 16:53:16 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Omniprésent au sein du progressisme d’ambiance, le théorème de la sensibilisation mène toujours à la dépolitisation des causes. Or le problème principal n’est pas que les gens ignorent les enjeux propres à notre époque, par exemple écologiques ; c’est que les rapports de pouvoir existants empêchent leur résolution. Par conséquent, une stratégie uniquement fondée sur la sensibilisation et la mise à l’agenda, par l’euphémisation et l’autolimitation qu’elle suppose, est structurellement vouée à l’impuissance.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;br /&gt;À la fin des années 2010, je participais à un camp climat de portée nationale, en Alsace, dont Cyril Dion était l’invité d’honneur. Du haut d’une scène imposante, il déversait sa vision stratégique sur un parterre de militants et de cadres de ce qu’on appelait alors le « mouvement climat ». À la question de savoir pourquoi Emmanuel Macron rechignait à engager la transition écologique, le documentariste et poète formulât cette réponse : « Par manque d’imagination. » Il aurait pu évoquer les contradictions du capitalisme, la base sociale du jeune banquier-président, les nécessités disciplinaires du pouvoir (voire les insuffisances de l’écologie officielle). Mais non : simple question d’imagination. Dès lors, le programme de l’écologie paraissait aisé : fournir au président des récits « inspirants » pour réformer son imaginaire archaïque. Ah, les imaginaires et les récits…&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Plus récemment, dans &lt;a href=&quot;https://www.france.tv/france-5/c-ce-soir/saison-6/8467110-canicule-sommes-nous-prets-pour-2050.html#about-section&quot;&gt;l’émission de C ce soir consacrée à la canicule anormale du printemps&lt;/a&gt;, la climatologue Magali Reghezza-Zitt s’exclame : « mais quand on nous dit que ce n’était pas prévisible… Mais ça fait 30 ans qu’on le dit ! Si on devait monter des murs avec tous les bouquins qui ont été écrits, toutes les manières d’alerter… On se dit : “Mais qu’est-ce qu’il faut qu’on dise !? Qu’est-ce que nous, scientifiques, on n’a pas dit ?” »  Ironiquement, une autre experte répond sans le vouloir à cette question, un peu plus tard dans l’émission : « Il faut sortir de l’inaction. Avoir des solutions qui sont compréhensibles, qui ne sont pas juste des gros mots comme “la fin du capitalisme ”. Parce que ça, personne ne sait ce que ça veut dire, en fait, c’est trop compliqué. […] Par contre, oui, ouvrir une église, ça on a tous compris”. » De fait, il ne sera jamais fait référence au mode de production et aux forces politiques et sociales qui en découlent, auxquelles les gens (manifestement décérébrés) pourraient se raccrocher, au cours de l’émission (qui ressemble davantage à un concours de contrition sur la résistance du réel aux alertes pourtant pédagogiques des experts).&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le théorème sensibiliste&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce type de réponse est emblématique du mal qui ronge la majeure partie du camp progressiste constituée en « société civile organisée » : le paradigme de la sensibilisation. C’est le point commun qui relie par exemple ces journalistes en vue qui considèrent que tout n’est qu’affaire d’information, ces organisations qui versent dans le happening récréatif, ces huiles issues des Verts qui vont parfumer de leur sensibilité sincère des gouvernements néolibéraux, ce personnel d’ONG transféré en macronie pour infiltrer la bonne parole, ces chargés de plaidoyer qui enquillent les rendez-vous ministériels avec le bloc bourgeois et multiplient les CP depuis Paris, ces personnalités qui interpellent les membres du gouvernement sur tel ou tel sujet en espérant les couvrir de honte et de repentir, ces experts qui alertent et pédagogisent tout en nouant des &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/debout-la-terre/debout-la-terre-du-lundi-29-septembre-2025-6873789&quot;&gt;partenariats avec le monde des affaires&lt;/a&gt;, ces scientifiques abasourdis qui « &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/02/25/les-chercheurs-abasourdis-par-le-deni-sur-l-effondrement-de-la-biodiversite-c-est-nous-qui-avons-raison-et-non-les-lobbies_6562626_3244.html&quot;&gt;disent leur stupéfaction devant les reculs qui affectent la protection de la nature&lt;/a&gt; » alors qu’ils ont raison, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/23/la-fresque-du-climat-invisibilise-les-racines-politiques-et-ideologiques-du-rechauffement_6170675_3232.html&quot;&gt;ces fresqueurs qui vendent leurs prestations aux entreprises&lt;/a&gt; pour toucher l’âme des managers, cette dirigeante politique qui érige un accessoire coloré en vecteur d’identification politique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Derrière cette revendication-valise omniprésente dans le champ environnemental mais que l’on retrouve dans de nombreux secteurs d’engagement, il y a l’idée implicite qu’il suffirait de rendre une cause visible pour rendre la lutte effective et le changement concret. Comme si la multiplication des images et des énoncés à teneur émotionnelle (scandale ou &lt;em&gt;feel good&lt;/em&gt;, peu importe) dans le ciel azuré de l’espace public pouvait retomber comme une pluie divine sur la société et fertiliser le comportement des individus. Par exemple, il suffirait de dire la vérité du changement climatique, ou d’amuser suffisamment les sens du public pour que l’écologie advienne comme par enchantement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourtant, le réchauffement climatique est reconnu par la communauté internationale depuis au moins un demi-siècle, les COP ont débuté voilà plus de 30 ans et l’accord de Paris a été signé il y a plus de 10 ans… et les émissions globale de gaz à effet de serre, source physique du réchauffement climatique, continuent d’augmenter. De même que la consommation d’hydrocarbures (et les projections des acteurs du secteur ne montrent aucune inflexion). Nous en sommes au 6&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; rapport du GIEC, soit des milliers et des milliers de pages de science disponibles, et l’écologie reste à la ramasse.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En France, la grande majorité de la population n’est pas climato-sceptique (&lt;a href=&quot;https://infos.ademe.fr/lettre-strategie-fevrier-2025/des-francais-moins-mobilises-mais-en-attente-de-politiques-publiques-plus-ambitieuses/?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt;d’après l’Ademe&lt;/a&gt;, seulement 2% de la population nient l’existence des changements climatiques et 30% doutent de son origine strictement humaine – donc une minorité) et pourtant, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/07/03/la-france-a-pris-des-retards-importants-pour-tenir-l-objectif-de-neutralite-carbone-en-2050_6617513_3244.html&quot;&gt;les politiques publiques continuent de passer à côté des objectifs – forts modestes – fixés par le gouvernement&lt;/a&gt;. Résultat : des canicules de plus en plus violentes (dont les femmes – qui subissent une hausse des violences conjugales -, les personnes isolées et la classe ouvrière sont les premières victimes) et &lt;a href=&quot;https://journal.liberation.fr/&quot;&gt;&lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt; qui fustige les climatosceptiques de &lt;em&gt;CNews&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;. Et des écolos qui, comme toujours, alertent.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Réflexe consensuel et négation des antagonismes&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Et si le paradigme sensibliste était l’une des causes de l’impuissance organisée dans le camp progressiste, au sein de l’écologie mainstream tout particulièrement ? Les défaillances politiques procèdent-elles réellement d’un manque de sensibilisation – ou de sensibilité ? Ou bien l’excès de sensibilisation conduirait-il finalement à une dépolitisation des problèmes ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En effet, même si cela peut paraître contre-intuitif, loin de la favoriser, le culte de la sensibilisation (qui n’est d’ailleurs ni l’éducation, ni la conscientisation) finit par s’opposer bien souvent à l’impératif de politisation. Pourquoi ? Parce que les gens qui font profession de sensibiliser visent en général une visibilité maximale : il faut toucher un maximum de monde pour sensibiliser (donc aussi bien le grand public que les dirigeants du CAC 40, Emmanuel Macron et des pontes du RN). Dès lors, la médiatisation (par la presse, la pub, les plateformes ou l’entregent), plutôt que de constituer un moyen parmi d’autres, finit par devenir une fin en soi. C’est ce que j’appelle &lt;a href=&quot;https://www.editionspoints.com/ouvrage/pourquoi-l-ecologie-perd-toujours-clement-senechal/9791041421763&quot;&gt;l’écologie du spectacle&lt;/a&gt; : une écologie du symbolique, où ce qui compte n’est pas tellement le débouché politique, ou le résultat empirique, que la visibilité publique. Dès lors, tout devient communication – et exclusivement communication.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Or, dès que l’on s’engage dans cette voie, c’est le réflexe de la consensualité maximale qui prend mécaniquement le dessus. Dès lors, les éléments de clivage vont être purgés du discours de manière aussi discrète qu’inexorable. C’est la dircom de Greenpeace France qui me reproche d’avoir dit « ces gens-là » &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-lundi-29-aout-2022-4733835&quot;&gt;à la radio à propos des milliardaires&lt;/a&gt;. Ou la présidente du &lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/280526/le-wwf-vire-sa-presidente-pour-son-engagement-antiraciste&quot;&gt;WWF qui se fait débarquer par le CA pour avoir participé à une marche antiraciste à l’appel de Bally Bagayoko&lt;/a&gt;. Trop clivant, vous comprenez.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une fois pris, ce pli engage sur la mauvaise pente : celle des professionnels de l’euphémisation et de l’autocensure (nuance, retenue, complexité, diront-ils). Car tout naturellement, avec l’effacement du clivage arrive la dissimulation des antagonismes sociaux à l’œuvre dans le monde capitaliste (la lutte des classes), suivi mécaniquement d’une déréalisation du mode de production qui domine la société (le capitalisme), donc de notre rapport social et politique à la biosphère. Et, en fin de compte, une invisibilisation des racines et des structures fondamentales du fait écocidaire. Si bien qu’à trop vouloir sensibiliser, on finit par déboussoler.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Progressisme d’ambiance et impuissance politique&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;D’où résulte une incapacité des acteurs de la sensibilisation à assimiler les rapports de force où se nouent pouvoir et contre-pouvoirs – et à s’y engager. Résultat : l’édification d’une cause sans adversaire ni doctrine, qui ne cesse de nous faire perdre du temps. Visibles, mais inoffensifs. Dans la salle plénière du cossu siège de Greenpeace, dans le 10&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; arrondissement de Paris, un énoncé a été peint en grandes lettres vertes, histoire de canaliser les volontés : « Changer le monde sans prendre le pouvoir. » Vaste programme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les effets réels du théorème de la sensibilisation sont visibles dans la pratique politique de la secrétaire nationale des Écologistes, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/marine-tondelier&quot;&gt;dont la vacuité idéologique – et tactique – ne sont plus à démontrer&lt;/a&gt;. C’est au nom de ce théorème, et de l’habitus politique qu’il inculque inévitablement, qu’elle ne sait pas quoi mettre « à la place du capitalisme » &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=Pvh4gDyO1Js&quot;&gt;lorsqu’un journaliste de l’&lt;em&gt;Huma&lt;/em&gt; lui pose la question&lt;/a&gt;. Ou bien qu’elle refuse de qualifier l’écologie qu’elle défend (« l’écologie, c’est l’écologie »), renvoyant l’écologie à un signifiant vide et la parole politique à une langue morte.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Aussi pour cette raison que les Écologistes ont entretenu ces dernières années une stratégie d’alliances à géométrie variable, complètement illisible, qui s’est traduite par des revers électoraux successifs. Pour cette raison également que l’écologie mainstream des ONG ou du « mouvement climat » a disparu des radars depuis la réélection d’Emmanuel Macron pour un dernier mandat, dans un contexte où il n’est donc plus tenu de donner le change (inutile, désormais, tout le folklore des Conventions citoyennes, Conseils de défense écologique ou autres États généraux de l’alimentation). En définitive, la sensibilisation concourt à coder les causes dont elle s’empare de manière complètement hors-sol : en dehors ou en surplomb des rapports de force réels.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Devenir absorbables&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pire, c’est même leur dégradation permanente qu’elle provoque. Car dépolitiser pour sensibiliser, c’est rendre la cause récupérable. À force de « sensibilisation », la classe dominante s’est en effet approprié l’impératif écologique pour mieux le désarmer. D’abord en absorbant tout un personnel professionnalisé, soucieux de prestiges et d’accès, dans sa matrice sociologique : c’est le fameux dialogue social, ou dialogue environnemental, soit l’institutionnalisation d’une dépendance vis-à-vis du pouvoir. En l’occurrence, pour ne pas être exclu·e de ses dispositifs de promotion, il faut surtout ne jamais laisser traîner la moindre trace de proximité possible avec la principale force de gauche : LFI.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ensuite, inspirée par tant de sensible activisme, elle a fini par faire sien le paradigme même de la sensibilisation. Sur l’écologie, plutôt que d’utiliser la contrainte, l’État bourgeois n’a-t-il jamais fait autre chose que de mobiliser incitation et… sensibilisation ? Du consommateur, de l’usager, du chef d’entreprise ? En rendant, ce faisant, la transformation écologique optionnelle et hasardeuse – dans tous les cas réservée aux élites ? Qui a par exemple oublié les clips gouvernementaux « &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=MWzSCnun9Tg&quot;&gt;Je baisse j’éteins je décale&lt;/a&gt; », inspirés des meilleurs réels Instagram, pour promouvoir la sobriété individuelle ? Ou bien la mention sonore, à la fin des publicités audiovisuelles : « L’énergie est notre avenir, économisons-la » ? La sensibilisation ne coûte rien au bloc bourgeois, bien au contraire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Enfin, en polissant leurs sujets au lieu de les politiser, les sensibilisateurs bien tempérés non seulement abandonnent la bataille culturelle pour l’hégémonie (laquelle implique une approche systémique et, à la fin des fins, révolutionnaire), mais ils contribuent à la viscosité idéologique du système en place, en l’occurrence du capitalisme. Rappelons par exemple que l’empreinte carbone individuelle, qui incite aux écogestes sur lesquels s’est fondée l’écocitoyenneté morale défendue par tant d’écologistes bien intentionnés, a été popularisée par la British Petroleum dans les années 2000. Et qu’un grand nombre d’associations environnementales sont financées directement ou indirectement par le capital – comme le WWF, qui rappelait récemment que &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/28/la-presidente-du-wwf-demissionne-apres-sa-mise-en-cause-pour-avoir-rendu-publique-sa-participation-a-un-rassemblement-antiraciste-a-saint-denis_6694498_3244.html&quot;&gt;« son objet social n’inclut pas la lutte contre le racisme »&lt;/a&gt;. Soit dit en passant, la multiplication de petits contenus accessibles et divertissants sur les réseaux sociaux créent rarement de doctrine politique durable – donc opposable.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Par conséquent, la radicalité par la sensibilisation demeure facilement absorbable par les institutions médiatiques, économiques et politiques en place. Elle peut être intégrée dans un capitalisme de la transition, du récit, de la responsabilité sociétale. Bref, elle est une forme d’innocuité culturelle. Car l’ordre dominant sait relativement bien gérer une contestation symbolique, surtout lorsqu’elle reste centrée sur l’urgence morale ou la cohérence individuelle. Elle n’est pas réellement corrosive pour les équilibres existants et dérange finalement peu l’architecture sociale et culturelle du bloc dominant. Essentiellement performative, elle finit par devenir un moyen de substitution à l’action politique.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Se donner bonne conscience sans organiser la lutte&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En réalité, souscrire à la sensibilisation permet surtout de se donner bonne conscience sans organiser la lutte – voire en l’empêchant. C’est même, en quelque sorte, refuser l’approche du changement social et politique par la lutte pour privilégier le divertissement et la version mondaine du monde. Les protagonistes qui s’y livrent y trouvent évidemment un intérêt objectif : celui de baisser le coût social et politique de l’engagement, réduire le niveau de conflictualité et modérer son exposition au risque (physique, économique, réputationnel) dans la mesure où cela non seulement permet mais &lt;em&gt;justifie&lt;/em&gt; de ne pas prendre parti, même quand l’extrême droite se trouve aux portes du pouvoir. L’exhibition des convictions – ou plutôt des préoccupations – devient alors pure affaire de posture et de distinction symbolique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et dans bien des cas, cela permet aussi de monnayer – pour ne pas dire monétiser – plus facilement sa visibilité (par des partenariats divers et variés). Car la sensibilisation conforte la vision du monde d’une classe sociale particulière : la bourgeoisie culturelle, celle que le think tank Destin Commun, qui fournit des analyses stratégiques aux ONG comme à Raphaël Glucksmann, nomme les « stabilisateurs ». Entendre : les agents coagulant de l’ordre établi. En l’espèce, des agents sociaux solvables, ayant des convictions de gauche mais des intérêts de droite.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais c’est aussi s’exonérer du résultat, du débouché, de l’impact – se dégager des conséquences. En somme, de l’efficacité concrète. S’arrêter avant d’être utile. Comme si c’était aux autres, aux « sensibilisés », de faire le taf derrière : de fournir l’effort et de prendre des risques. C’est penser qu’on fait son travail quand on perd toujours. C’est pourquoi la vitrine de la sociale-démocratie est à la fois pleine de bonnes intentions et parfaitement impotente.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ainsi, quand une canicule frappe, on se retrouve à dénoncer les climatosceptiques plutôt que de confronter le bloc bourgeois, de soutenir la FI dans le champ électoral, d’essaimer des ZAD, de nourrir le mouvement social et antiraciste, de collaborer à un projet collectiviste en prenant des positions de rupture claires (avec des représentations économiques et sociales &lt;em&gt;aussi bien qu’avec les gens qui les incarnent et les portent&lt;/em&gt;). Bref : à sensibiliser au lieu de politiser.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Car la lutte est aussi, et sans doute &lt;em&gt;d’abord&lt;/em&gt;, affaire d’organisation, de tension, de confrontation. Elle n’a jamais rien d’entièrement pacifique, profitable ou négociable. Elle n’est pas une simple image sur un écran. D’où l’impératif de se débarrasser du sensibilisme et de neutraliser la gauche bourgeoise, afin de revenir à une version combattante de la lutte politique. Sans quoi les alertes ne seront jamais que des comptines.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Écologie</category><category>Politique politicienne</category><author>Clément Sénéchal</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Bourgeoisie, patriarcat et littérature : Nicolas Framont rencontre Adeline Dieudonné</title><link>https://frustrationmagazine.fr/adeline-dieudonne/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/adeline-dieudonne/</guid><description>&lt;p&gt;Rencontre | Adeline Dieudonné, « Dans la Jungle » | Frustration Magazine Adeline Dieudonné, autrice belge révélée par « La Vraie Vie » (2018), est de retour avec un nouveau roman : « Dans la Jungle » (éditions Iconoclaste). Un livre relatant un drame au sein d&amp;rsquo;une famille de la grande bourgeoisie du Brabant wallon, milieu dont elle est issue et [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 05 Jun 2026 10:57:50 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Rencontre | Adeline Dieudonné, « Dans la Jungle » | Frustration Magazine Adeline Dieudonné, autrice belge révélée par « La Vraie Vie » (2018), est de retour avec un nouveau roman : « Dans la Jungle » (éditions Iconoclaste). Un livre relatant un drame au sein d’une famille de la grande bourgeoisie du Brabant wallon, milieu dont elle est issue et qu’elle dissèque avec précision. Pourquoi situer cette histoire dans la bourgeoisie ? Comment la contrainte économique (ou son absence) change-t-elle la nature du contrôle coercitif ? Qu’est-ce que la jalousie dit de la propriété, et la propriété du féminicide ? Et pourquoi les infanticides restent-ils, encore aujourd’hui, traités comme des faits divers plutôt que comme des faits systémiques &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Féminisme</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Echec de Duralex : l’autogestion n’y est pour rien</title><link>https://frustrationmagazine.fr/echec-de-duralex-lautogestion-ny-est-pour-rien/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/echec-de-duralex-lautogestion-ny-est-pour-rien/</guid><description>&lt;p&gt;Moins de deux ans après sa reprise par ses salariés sous forme de société coopérative et participative (Scop), la verrerie Duralex a été placée en redressement judiciaire le 1er juin dernier. Cette procédure vise à protéger une entreprise en cessation de paiements en gelant temporairement une partie de ses dettes et en lui donnant du [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 05 Jun 2026 10:41:28 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Moins de deux ans après sa reprise par ses salariés sous forme de société coopérative et participative (Scop), la verrerie Duralex a été placée en redressement judiciaire le 1er juin dernier. Cette procédure vise à protéger une entreprise en cessation de paiements en gelant temporairement une partie de ses dettes et en lui donnant du temps pour tenter de rétablir sa situation financière sous le contrôle du tribunal de commerce. Pour beaucoup, cette situation constituerait une énième démonstration de l’impossibilité de l’autogestion : ses 243 salariés auraient voulu se passer des actionnaires et des patrons, prendre eux-mêmes les commandes de l’entreprise, et auraient finalement échoué. Pourtant, lorsqu’on regarde les faits d’un peu plus près, les raisons de l’échec sont ailleurs : cette coopérative n’a jamais disposé des moyens matériels et démocratiques qui lui auraient permis d’être viable et de fonctionner réellement comme une entreprise autogérée.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2024, les salariés de Duralex, la verrerie basée à La Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans, la reprennent en Scop : &lt;a href=&quot;https://www.duralex.com/pages/page-la-scop?srsltid=AfmBOop6c5rYtCzNLGqfNZgz6l_g3ZGfeTPzEO2_F4z8-6NS-8P0Emfg&quot;&gt;60% d’entre-eux en deviennent associés majoritaire au capital&lt;/a&gt;. Une Scop (Société coopérative et participative) est &lt;a href=&quot;https://www.les-scop.coop/les-scop&quot;&gt;une société coopérative&lt;/a&gt; dont les salariés sont les associés majoritaires. Ils détiennent au moins 51 % du capital social et 65 % des droits de vote. Chaque salarié associé dispose d’une voix, quel que soit son statut, son ancienneté et le montant du capital investi. Les salariés votent pour nommer les dirigeants, répartir le bénéfice, décider des grandes orientations stratégiques au moins une fois par an, etc. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;A l’époque, ils  ne reprennent pas une entreprise prospère, loin de là. Bien avant la création de la Scop, l’entreprise a connu&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/04/24/duralex-affaibli-par-la-crise-de-l-energie-et-l-inflation-a-ete-place-en-redressement-judiciaire_6229724_3234.html&quot;&gt; plusieurs procédures collectives&lt;/a&gt; (dépôts de bilan et redressements judiciaires) ainsi qu’une succession de propriétaires et de plans de restructuration sans parvenir à retrouver une stabilité durable. À cela s’est ajoutée la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine. Dans une industrie aussi énergivore que la verrerie, où les fours doivent fonctionner en continu à très haute température, la flambée des prix du gaz et de l’électricité a eu des conséquences considérables.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La principale faiblesse du projet existe dès le début dans l’insuffisance de son financement. Pour moderniser le site, renouveler les équipements et donner à l’entreprise une chance réelle d’augmenter suffisamment ses ventes pour retrouver l’équilibre financier, les besoins étaient estimés à environ quinze millions d’euros, mais cette somme n’a jamais été réunie. Moins de dix millions d’euros ont pu être mobilisés et une partie importante de ce montant provint de la vente du foncier industriel de Duralex à la métropole d’Orléans. Le reste des fonds vint essentiellement de la &lt;a href=&quot;https://www.les-scop.coop/le-mouvement-scop&quot;&gt;Confédération générale des Scops&lt;/a&gt; (un mouvement auquel peuvent adhérer les coopératives et qui les aide dans leur gestion, leur financement et participe à l’élaboration des textes législatifs les concernant), de banques coopératives, de collectivités locales et de quelques aides publiques (seulement 750 000 euros ont été apportés par l’État via sa banque publique d’investissement…), ainsi que d’un&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/300526/duralex-une-scop-mal-ficelee&quot;&gt; appel aux prêts du grand public l’automne dernier qui permis de récupérer 5 millions d’euros&lt;/a&gt;. Le succès de cette levée de fonds participative témoigne de l’attachement des Français à la marque Duralex, de leur souci de préserver les emplois, mais aussi de la sympathie suscitée par sa reprise en coopérative, ce qui montre que de tels projets peuvent connaître de vrais mobilisations populaires et se diffuser largement. Mais dès le départ, plusieurs millions d’euros manquaient donc à l’appel. Dans un secteur d’activité nécessitant des investissements lourds, des équipements coûteux et des dépenses énergétiques importantes, cette sous-capitalisation était une vraie menace sur la viabilité de l’entreprise.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Suite à la reprise en coopérative, la marque Duralex a retrouvé une visibilité importante auprès du grand public et le chiffre d’affaires a doublé en un an. Mais vendre davantage ne signifie pas automatiquement être profitable, si les coûts de production sont trop importants, ce qui a été le cas pour Duralex. Douze mois après la reprise, l’excédent brut d’exploitation (soit la différence entre les revenus de l’entreprises et les dépenses liées à son activité) était négatif de quatre millions d’euros,&lt;a href=&quot;https://www.capital.fr/entreprises-marches/bouleversement-chez-duralex-le-patron-et-son-fils-ecartes-par-le-conseil-dadministration-une-nouvelle-direction-mise-en-place-1525581&quot;&gt; nous apprend Capital&lt;/a&gt;. L’entreprise ne génère aujourd’hui pas encore un volume d’activité suffisant pour absorber ses coûts fixes, tandis que la faiblesse de ses fonds propres l’empêche de disposer du temps nécessaire pour atteindre son seuil de rentabilité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La situation de Duralex est d’autant plus difficile que la verrerie évolue dans un environnement extrêmement concurrentiel. Une grande partie de son activité dépend des marchés internationaux (elle vend majoritairement à l’exportation), où elle fait face à des producteurs asiatiques capables de pratiquer des prix beaucoup plus bas. Dans le même temps, comme les autres industriels européens, elle continue à subir des coûts énergétiques supérieurs à ceux de nombreux concurrents. Si elle est isolée, la reprise d’une entreprise par ses salariés ne permet pas de s’affranchir des contraintes générales du système économique. Une coopérative reste soumise aux mêmes rapports de force que n’importe quelle autre entreprise : concurrence internationale, coût du crédit, prix de l’énergie, accès aux marchés et besoins d’investissement.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une coopérative ou une affaire de famille ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Comme je l’explique dans mon livre &lt;em&gt;Autogestion générale&lt;/em&gt;, une Scop n’est pas synonyme d’autogestion. Changer le statut juridique d’une entreprise ne suffit pas à démocratiser son fonctionnement. Encore faut-il que le pouvoir, l’information et les décisions cessent d’être monopolisées par une poignée de dirigeants. Or plusieurs témoignages concernant Duralex décrivent exactement l’inverse : concentration du pouvoir, opacité financière et décisions prises de manière verticale. François Marciano, qui dirigeait déjà l’usine avant sa reprise par les salariés, est resté aux commandes de la nouvelle coopérative avant que sa gestion ne soit finalement contestée et qu’il soit écarté cette année. Entre-temps, il avait placé son fils à la direction financière de l’entreprise. Une étrange manière d’inaugurer une expérience censée incarner la démocratie économique. « &lt;em&gt;Selon plusieurs sources, François Marciano – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – aurait mis en œuvre une gestion « autocratique », son fils entretenant une forme d’opacité autour de l’état des finances de Duralex. Les tableaux de bord financiers, indispensables pour le suivi de la trésorerie de l’entreprise, étaient, selon nos informations, envoyés avec beaucoup de retard aux partenaires financiers de la Scop. Ce qui a suscité leur mécontentement&lt;/em&gt; »,&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/300526/duralex-une-scop-mal-ficelee&quot;&gt;écrivent nos confrères de Mediapart.&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’audit réalisé par l’État à la suite de son départ aurait révélé une situation plus dégradée que ce qu’il présentait aux financeurs. Des salariés ont également dénoncé des retards dans la modernisation de l’outil industriel ainsi qu’une stratégie privilégiant le marketing alors que les investissements productifs demeuraient insuffisants. Ainsi, les difficultés de l’entreprise ne viennent pas de son statut coopératif, mais au contraire notamment du fait qu’il n’y avait pas assez de démocratie dans l’entreprise, celle-ci semblant avoir reconduit les mécanismes hiérarchiques classiques et des décisions arbitraires qui risque de l’envoyer définitivement dans le mur, s’il n’y a pas de nouveaux capitaux pour la renflouer ou s’il n’y a pas d’offres sérieuses et sécurisantes pour l’emploi de reprise par un industriel. Une telle solution offrirait sans doute davantage de garanties financières à court terme, mais elle risquerait aussi de mettre un terme à l’expérience coopérative engagée en 2024.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;A nous d’œuvrer à une Autogestion générale &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;On le voit, la démocratie économique ne naît pas simplement d’un changement de statut juridique. Dans de nombreuses coopératives, la démocratie reste souvent cantonnée aux moments formels du vote : les salariés élisent leurs représentants, approuvent les grandes orientations ou participent aux assemblées générales, mais les décisions opérationnelles et stratégiques demeurent largement concentrées entre les mains d’une direction, qui dans le cas de Duralex était en plus la même qu’avant la reprise en Scop.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Autogestion générale, éditions Les Liens qui Libèrent * Frustration, Mai 2026&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;L’échec de Duralex apparaît ainsi moins comme la preuve de l’impossibilité de l’autogestion que comme celle des obstacles auxquels se heurtent les tentatives de démocratisation de l’économie dans un contexte de désindustrialisation, de sous-financement chronique et de dumping mondial. Il montre également que la question centrale n’est pas seulement celle de la propriété de l’entreprise, mais celle du pouvoir qui s’y exerce. À nous d’œuvrer à une &lt;em&gt;Autogestion générale, &lt;/em&gt;qui ne se limiterait pas aux murs de certaines entreprises, mais s’étendrait à l’ensemble de l’économie, en articulant : &lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Une démocratie radicale dans le travail : abolition de la notion de direction au profit de celle de coordination, mandats tournants et révocables, tirage au sort pour certaines fonctions, votes des salariés pour l’ensemble des grandes décisions et pas seulement une fois par an, etc. Tout cela dans un cadre général de très forte réduction du temps de travail. &lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Un contrôle collectif de l’investissement et une planification démocratique de la production reposant sur un pôle public bancaire placé sous la gouvernance conjointe des salariés et des usagers, ainsi que sur une caisse interentreprises financée par des cotisations obligatoires de l’ensemble des entreprises — des TPE aux grands groupes — sur le modèle de la Sécurité sociale.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;Une coopérative isolée dans un océan de concurrence ne peut à elle seule renverser les logiques du marché, c’est l’organisation de l’économie tout entière qui doit devenir l’objet de la délibération collective.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Désintox</category><category>Économie</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>La guerre et la domination masculine sont-elles inscrites dans la “nature humaine” ? Entretien avec l’anthropologue Christophe Darmangeat</title><link>https://frustrationmagazine.fr/christophe-darmangeat-domination-masculine-guerre/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/christophe-darmangeat-domination-masculine-guerre/</guid><description>&lt;p&gt;Christophe Darmangeat est un anthropologue marxiste. Il anime le blog La hutte des classes et est notamment l’auteur de Casus Belli : la guerre avant l’Etat, sorti l’année dernière aux Éditions La Découverte, ainsi que de Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : à l’origine de l’oppression des femmes, dont la quatrième édition [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 04 Jun 2026 12:36:50 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Christophe Darmangeat est un anthropologue marxiste. Il anime le blog &lt;a href=&quot;https://www.lahuttedesclasses.net/&quot;&gt;La hutte des classes &lt;/a&gt;et est notamment l’auteur de &lt;em&gt;Casus Belli : la guerre avant l’Etat&lt;/em&gt;, sorti l’année dernière aux Éditions La Découverte, ainsi que de &lt;em&gt;Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : à l’origine de l’oppression des femmes&lt;/em&gt;, dont la quatrième édition est elle aussi parue à La Découverte en 2025, où il traite respectivement, dans une langue accessible (et non dénuée d’humour), des origines de la guerre et de la domination masculine. Nous avons eu la chance de le rencontrer.  &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Les motivations des conflits&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous remettez en cause l’idée que la guerre primitive serait avant tout une lutte pour les ressources. Qu’est-ce qui motive alors les conflits dans ces sociétés ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a en réalité deux questions dans votre question. La première, c’est qu’on a eu tendance à appeler « guerre » n’importe quelle forme de conflit, ce qui brouille considérablement l’analyse. Pour se combattre, les sociétés pré-étatiques ont en fait imaginé toute une gamme de modalités qui ne sont précisément pas des guerres. Tout conflit pré-étatique n’est pas une guerre : c’est un point important.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la question des ressources à proprement parler, j’ai beaucoup travaillé le cas australien, pour lequel on dispose d’une documentation particulièrement riche. Il concerne des sociétés de chasseurs-cueilleurs (&lt;em&gt;ndlr : des groupes humains dont la subsistance repose sur la chasse, la pêche et la cueillette sans agriculture ni élevage)&lt;/em&gt;. Ce qui en ressort, c’est que les gens se battent pour deux raisons : les droits sur les femmes, et la vengeance, pour des torts réels ou supposés. La croyance à la sorcellerie ouvre d’ailleurs bien des portes : dès qu’il y a un mort, on peut accuser des voisins plus ou moins lointains d’en être responsables.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En Australie, les conflits autour des femmes sont généralement peu meurtriers. Ils se règlent physiquement, mais selon des procédures très codifiées – on peut parler de duels judiciaires collectifs – qui régulent et contiennent la violence. Les accusations de sorcellerie ou de meurtre, en revanche, peuvent dégénérer bien plus facilement. Une forme est la vendetta, où l’on cherche à équilibrer les morts de part et d’autre, ce qui peut néanmoins durer très longtemps et faire beaucoup de dégâts. Mais on peut ultimmement se lancer dans la guerre : soit pour « donner une leçon » aux adversaires, soit, dans les cas extrêmes, pour les exterminer jusqu’au dernier, nourrissons compris, s’assurant ainsi qu’ils ne recommenceront plus.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui m’a frappé, et franchement surpris,  c’est que je trouve très, très peu d’occurrences de conflits autour d’un terrain de chasse, d’un point d’eau, de ressources matérielles. C’est même une énigme que je n’ai pas complètement résolue : chez les animaux sociaux, les éthologues (&lt;em&gt;ndlr : les scientifiques qui étudient le règne animal, ses espèces, leur comportement, leur anatomie et leur évolution&lt;/em&gt;) attribuent unanimement les conflits à des questions de ressources. Mais chez les chasseurs-cueilleurs, on les trouve si rarement comme cause qu’on pourrait presque dire : jamais. Les données ethnologiques suggèrent que les ressources ne sont devenues un enjeu des conflits que bien plus tard, à partir de la sédentarisation (&lt;em&gt;ndlr : le processus par lequel des populations nomades ou semi-nomades s’établissent de façon permanente en un lieu fixe&lt;/em&gt;) et de l’agriculture. Et encore : même dans ces sociétés-là, on continue longtemps de se battre par vengeance plutôt que pour des territoires. On a l’impression qu’il faut des siècles, voire des millénaires, avant que les ressources deviennent véritablement l’enjeu central des conflits.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui fausse notre regard, évidemment, c’est notre myopie ethnocentriste (&lt;em&gt;ndlr : la tendance à percevoir et juger les autres cultures à travers le prisme de sa propre culture&lt;/em&gt;) : nous vivons dans des sociétés qui se battent depuis des millénaires pour la richesse, et nous projetons cette logique sur toutes les autres. Mais les données, me semble-t-il, disent le contraire. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Guerre et “nature humaine”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Quand on lit &lt;/em&gt;Casus Belli&lt;em&gt;, on comprend bien que les conflits violents, armés, existent depuis très longtemps. Du coup vous critiquez celles et ceux qui, pour des bonnes raisons morales ou politiques, refusent d’admettre que la guerre est très ancienne. Est-ce que pour autant on doit en conclure que “la guerre est dans la nature humaine” ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; &lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est la vieille question, en effet. Les indices dont on dispose ne sont pas décisifs : comme dans un procès, il y a des niveaux de preuve et des niveaux de présomption. Le débat reste ouvert, d’autant qu’on a très peu de traces archéologiques, qui seraient pourtant la preuve ultime. Mais en archéologie, plus c’est ancien, moins ça se conserve. Et les chasseurs-cueilleurs ne facilitent pas les choses : ils sont peu nombreux, mobiles, ne font presque jamais de cimetières, utilisent bien souvent des armes en matières périssables. Même s’ils se sont battus violemment, il y a peu de chances qu’on en retrouve la trace.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela dit, les indices dont on dispose pointent vers une très grande ancienneté des conflits collectifs chez les humains. Le problème, pour beaucoup de gens, c’est que cette ancienneté semble gênante : si la guerre est très ancienne, alors nous serions « faits comme ça », et si nous sommes faits comme ça, nous ne pourrions pas vivre autrement. On retrouve exactement le même raisonnement à propos de la domination masculine : c’est la copie conforme. Parfois c’est explicite, parfois non. Parfois les gens le revendiquent, parfois ils rejettent des idées où ils ont des biais sans forcément s’en rendre compte ; moi le premier, quand j’ai entrepris ce travail.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le problème avec l’expression « nature humaine », c’est qu’elle recouvre au moins deux choses très différentes. Dans un premier sens : si c’est pour dire que les humains ne sont pas des créatures célestes créées sur une page blanche, dont il faudrait absolument croire qu’à l’état spontané ils ne sont ni méchants, ni violents, ni dominateurs, alors oui, c’est ridicule. Ce n’est pas une vision matérialiste (&lt;em&gt;ndlr : le matérialisme est une approche qui explique les phénomènes sociaux, historiques ou humains par des conditions concrètes et matérielles — économie, rapports de production, besoins, plutôt que par des idées ou des valeurs&lt;/em&gt;). Les humains sont le produit d’une évolution biologique et sociale, et si la guerre ou la domination masculine s’avèrent être des phénomènes très anciens – peut-être même pré-humains, hérités d’une longue lignée de primates – alors dans ce sens-là, oui, elles sont inscrites dans la nature humaine.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais il y a au moins un autre sens. La nature des humains, c’est précisément d’être culturels – si je peux me permettre ce petit paradoxe. Nous sommes une espèce animale extraordinairement originale de ce point de vue. Beaucoup d’espèces sont culturelles, mais nous le sommes de façon hyperbolique : nous sommes capables d’inventer de nouvelles formes sociales, d’arrêter de faire des choses que nous pratiquions depuis très longtemps, dès lors que les conditions changent. Le capitalisme, la propriété privée des moyens de production, le salariat : tout ça n’a pas toujours existé chez les humains, et pourtant ça a fini par arriver.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La violence collective peut donc venir de très loin et avoir été entretenue par des causes sociales et être néanmoins amenée, un jour, à disparaître, le jour où ces causes sociales seront transformées. Il n’y a aucune contradiction à penser qu’un phénomène est extrêmement ancien et qu’il peut cesser d’exister. Nous faisons évoluer nos propres rapports sociaux, et par la même occasion notre morale, et ce que nous considérons comme « naturel ». Parce que nous avons une petite tendance à confondre ce que nous faisons avec ce qui est normal, voire inévitable. Mais tout cela est parfaitement construit, par l’histoire, par la société, par la biologie, même si nous ne nous en rendons pas forcément compte.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous avez parlé des primates et effectivement vous faites des détours par l’éthologie (c’est-à-dire la science qui étudie le comportement animal dans son milieu naturel) en parlant notamment des loups, des bonobos et des chimpanzés. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai fait ce détour par les autres animaux sociaux pour voir si les phénomènes que je trouvais chez les humains étaient des inventions proprement humaines, ou si d’autres espèces les avaient développés de leur côté, voire si nous en avions hérité. J’ai essayé de dresser un petit panorama, qui ne porte pas que sur la guerre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est clair, c’est que les humains ont inventé toute une gamme de modalités de combat qui n’existent pas chez les animaux. La question de savoir si la « guerre » existe chez d’autres espèces est difficile à trancher avec la définition que j’ai utilisée, mais ce n’est pas la question la plus intéressante. Ce qui est en revanche une banalité de l’éthologie, c’est que des animaux sociaux s’entretuent entre groupes. Le chiffre qui m’a frappé concerne une espèce de loups, où l’on a compté que cinq à six fois plus d’individus mouraient dans des attaques entre meutes que pour toute autre cause.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La question de l’héritage, dans notre lignée de primates, de cette aptitude au combat est très compliquée, parce qu’on manque de données. Sur ce sujet, je ne peux que renvoyer à un collègue, Hugo Meijer, qui a écrit un livre sur les origines de la guerre et de la paix chez l’espèce humaine : le livre n’est pas encore sorti, mais il doit paraître prochainement en anglais et en français. En attendant, il a donné une conférence au Collège de France dans le cadre du séminaire de Jean-Jacques Hublin, disponible sur YouTube, qui résume l’argument en une heure.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;div&gt;

&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La conclusion, en tout cas, n’est pas tranchée. On peut penser que nous avons un héritage plutôt belliqueux. Mais on peut aussi affirmer avec certitude que les humains sont la seule espèce capable d’entretenir des relations de coopération entre groupes qui ne sont pas des groupes de reproduction. La coopération existe dans d’autres espèces, bien sûr, mais elle reste toujours limitée au groupe reproducteur et à ses annexes immédiates. Les humains sont les seuls capables de se lier d’amitié, si l’on peut dire, avec des groupes avec lesquels il n’y a pas de lien reproductif particulier.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il n’est donc pas sûr que les humains aient inventé la guerre. Mais ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce sont les humains qui ont inventé la paix. C’est aussi une façon de voir les choses qui peut donner un peu d’optimisme.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous citez rapidement Graeber et Wengrow dans votre introduction. Vous expliquez que dans &lt;/em&gt;Au commencement était&lt;em&gt;, ils parlent de guerres « pour de faux ». Vous semblez en désaccord. Où est le cœur du débat ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Leur livre n’est pas centré sur cette question, je le relevais simplement au passage. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il s’inscrit dans un problème plus large : quand on a observé certaines formes de combat chez des peuples non étatiques, on a été bien embarrassés. On voyait des gens se battre sans que ce soit des guerres – en tout cas, clairement pas des guerres comme les nôtres – et on ne savait ni comment les nommer ni comment les penser. J’en dresse une petite liste dans le livre. Le terme le plus courant a été « rituel », le mot joker des anthropologues et des archéologues quand ils ne comprennent pas quelque chose : on dit que c’est rituel, et hop, l’affaire est classée. J’ai presque écrit ce livre en me disant : je vais m’interdire d’employer ce mot, et essayer de comprendre vraiment ce que les gens font.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est dans ce cadre que s’inscrit l’expression « guerre pour de faux » chez Graeber et Wengrow. Mais si l’on parle, par exemple, de duel judiciaire, ce n’est pas du tout « pour de faux » et ce n’est pas du tout une guerre non plus. C’est doublement erroné. Ça fait certes moins de morts, mais ce n’est pas pour autant que c’est fictif – au cinéma : ça, ce sont des guerres pour de faux. Et quand des gens font une razzia (&lt;em&gt;ndlr : une attaque-éclair menée par un groupe armé pour piller des ressources, du bétail ou des personnes, pratique historiquement associée aux sociétés nomades&lt;/em&gt;) pour aller prendre des scalps, des esclaves, des têtes humaines, appeler ça « pour de faux » du point de vue du type qui se fait couper la tête ou ramener le scalp : je pense qu’il ne serait pas du tout d’accord. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette façon de parler n’est pas la bonne. Mais elle fait partie d’un problème plus large : les anthropologues avaient, à mon sens, assez mal compris toutes ces formes de conflit, étranges à nos yeux. Mon travail a précisément été de prendre l’affaire au sérieux, et de dire : arrêtons de traiter ces formes comme des anomalies. Il faut appeler un chat un chat, mais quand ce n’est pas un chat, justement, il ne faut pas l’appeler un chat.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Casus belli : La guerre avant l’État&lt;/em&gt;, Christophe Darmangeat, éditions La Découverte (2025), 23 euros, 384 pages&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le “matriarcat primitif”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous êtes catégorique sur le fait que le matriarcat, c’est-à-dire un système social dans lequel les femmes détiennent l’autorité politique, sociale et familiale dominante, n’a jamais existé. On imagine que prouver cela pour le passé préhistorique est difficile, comment on établit une absence comme celle-ci ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Formellement, on ne peut pas le prouver : c’est clair. Je ne &lt;em&gt;prouve&lt;/em&gt; pas que le matriarcat n’a jamais existé. Ce que je fais, c’est renverser la charge de la preuve. Comme la fameuse théière cosmique de Bertrand Russell (&lt;em&gt;ndlr : philosophe, logicien et militant britannique (1872–1970), cofondateur de la logique mathématique moderne&lt;/em&gt;) : ce n’est pas à moi de vous prouver qu’il n’y a pas une théière contenant du thé à la bergamote en train de graviter autour de Mars. C’est à ceux qui affirment son existence de la démontrer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi peut-on renverser la charge de la preuve ? Parce que sur des centaines de sociétés humaines observées, à des degrés très divers de développement technique, sur les cinq continents, on n’en a jamais vu une seule qui soit matriarcale. Pas une. Alors, comme pour la guerre tout à l’heure, le mot a une acception extrêmement flottante, et certains l’emploient dans un sens si large qu’ils finissent par en détecter partout. Mais laissons le mot de côté. Parlons de domination féminine : comme il existe des milliers de sociétés à domination masculine, plus ou moins prononcées, on n’a jamais observé une seule société humaine à domination féminine.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ça interroge. Si la balle était tombée au hasard dans les différents trous, on aurait dû observer à peu près autant de sociétés dominées par les hommes que par les femmes, avec éventuellement quelques cas intermédiaires. Comment se fait-il que toutes les pièces soient tombées du même côté ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La conclusion la plus simple, c’est qu’une contrainte générale a exercé son effet sur l’ensemble de l’espèce humaine et que selon toute probabilité, cette contrainte s’exerçait également dans le passé. Ce n’est pas une preuve absolue, on peut penser le contraire, mais il faut alors expliquer pourquoi les choses auraient été différentes autrefois, et pourquoi elles sont devenues ce qu’elles sont dans les milliers de sociétés qu’on a observées. À ma connaissance, ceux qui soutiennent que les femmes ont dominé dans un lointain passé n’expliquent jamais pourquoi on n’en trouve plus aucune trace dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs ou de petits cultivateurs des trois ou quatre derniers siècles. Ceux qui disent que les femmes chassaient au même titre que les hommes n’expliquent pas pourquoi, chez tous les chasseurs-cueilleurs des cinq continents, c’était les hommes qui chassaient le gros gibier et non les femmes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le bon raisonnement, c’est celui du rasoir d’Ockham : on privilégie l’hypothèse la plus économique, à savoir en l’occurrence que la réalité du passé a dû ressembler, à peu de choses près, à ce qu’on a observé dans les derniers siècles. Si l’on pense le contraire, il faut apporter des éléments de preuve, qui, à mon sens, n’ont jamais été fournis.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous montrez que des féministes, y compris marxistes, utilisent l’idée du matriarcat primitif comme argument : il s’agit de prouver que les choses ont été différentes pour prouver qu’elles peuvent l’être à l’avenir. Pourquoi pensez-vous que cet argument est un piège ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a plusieurs niveaux de discussion. Le premier, c’est qu’on ne tranche pas sur la réalité du passé en fonction des conclusions qui nous arrangent ou non pour aujourd’hui. Si le passé était déplaisant, on n’a pas le droit de dire « je ne veux pas que ça se soit passé comme ça, parce que sinon ça veut dire qu’on est dans une impasse aujourd’hui ». Si quelque chose s’est réellement passée, elle constitue un fait qu’il faut reconnaître et étudier comme tel. Au niveau scientifique, on doit pouvoir raisonner indépendamment des conclusions qu’on pourrait en tirer politiquement pour le présent ou l’avenir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les marxistes sont un peu embarrassés sur ces questions. Sur la guerre, par exemple, beaucoup sont convaincus qu’elle est apparue au Néolithique (&lt;em&gt;ndlr : la période préhistorique (vers 10 000 à 3 000 av. J.-C.) marquée par la révolution agricole, la sédentarisation et l’apparition de la poterie et du polissage de la pierre&lt;/em&gt;), et pensent que c’est là la position marxiste. Sauf qu’Engels (&lt;em&gt;ndlr : philosophe et révolutionnaire allemand (1820–1895), co-auteur avec Marx du &lt;/em&gt;Manifeste du Parti communiste&lt;em&gt;, théoricien de l’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, et financeur des travaux de Marx&lt;/em&gt;) était convaincu du contraire : il le dit en deux ou trois phrases au passage. Sur les femmes, en revanche, Engels a suivi un anthropologue nommé Morgan, qui lui-même avait suivi un théoricien du nom de Bachofen, et qui croyaient pouvoir mettre en évidence une séquence où la domination sur les femmes serait née en conséquence de l’exploitation de classe. Or les données accumulées depuis lors ont rendu ce raisonnement indéfendable. On a observé des centaines de sociétés de chasseurs-cueilleurs et de petits cultivateurs, dépourvues de classes sociales, et dans lesquelles la domination masculine est très nette, et parfois absolument terrifiante. Il faudrait expliquer comment ce phénomène aurait surgi depuis deux cents ans chez des gens qui l’ignoraient auparavant. Ça n’a aucun sens.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a une tentation – que je comprends, et à laquelle je cède moi-même parfois – de dire : l’humanité n’a pas toujours vécu dans l’inégalité économique, il y a eu des sociétés sans riches ni pauvres, ce qui prouve bien que ce n’est pas ancré dans nos gènes. Mais il faut être prudent avec cet argument. D’un côté, ça montre qu’on a pu vivre autrement. De l’autre, ça ne prouve pas en soi qu’on pourra revivre ainsi : c’est une question de conditions. Et inversement, il y a des choses qu’on a faites pendant des dizaines de millénaires et qu’on a fini par arrêter. Le cannibalisme, probablement pratiqué joyeusement pendant très longtemps, fait aujourd’hui horreur à peu près à tout le monde.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’argument d’une domination masculine tardive est séduisant, mais il est tout simplement faux. Ce qui permet d’espérer la fin de la domination masculine, ce n’est pas qu’elle n’aurait pas existé au Paléolithique (&lt;em&gt;ndlr : la plus longue période préhistorique (de -3 millions d’années à environ -10 000 ans) durant laquelle les humains vivaient de chasse et de cueillette, fabriquaient des outils en pierre taillée et développaient les premières formes d’art et de symbolisme&lt;/em&gt;), c’est que le capitalisme crée les conditions de sa disparition. C’est ça, le vrai raisonnement. Celui qu’Engels et Marx n’ont pas fait avec la netteté que permettent aujourd’hui nos connaissances archéologiques et ethnologiques, mais peu importe.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Capitalisme et émancipation &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Justement sur ce dernier point, vous dites que c’est le capitalisme, et lui seul, qui a créé les conditions objectives de l’égalité des sexes. À première vue, c’est une idée qui peut surprendre de la part d’un marxiste. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pas tant que ça, en réalité, du moins pour qui est familier avec les raisonnements de Marx. Pour Marx, le capitalisme, aussi horrible et abominable qu’il soit, avait précisément créé les conditions d’une autre société, par bien des aspects. Il n’a pas évoqué celui-là, mais il en a évoqué d’autres.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est une vieille discussion que Marx avait eue avec les socialistes de son époque : on ne construit pas n’importe quelle société à partir de n’importe quoi. Des gens disaient qu’on aurait pu avoir le socialisme au Moyen Âge ou dans l’Antiquité si seulement on avait été un peu moins bêtes. Marx se moquait d’eux : les conditions n’étaient pas réunies. Pour que le socialisme devienne plus qu’un doux rêve, il faut que l’humanité puisse être libérée du travail pénible, que les moyens de communication soient suffisamment développés pour que le globe forme un tout, etc.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il me semble donc que mettre le doigt sur le fait que c’est le capitalisme qui a créé les conditions de l’émancipation des femmes, c’est un raisonnement du même ordre. D’abord parce qu’il a accumulé des moyens matériels et médicaux inconnus jusque-là : une essayiste nommée Véra Nikolski a beaucoup insisté sur ce point, et elle a parfaitement raison. Sans les machines qui ont à peu près supprimé les travaux de force, sans la médecine, l’obstétrique (&lt;em&gt;ndlr : la spécialité médicale consacrée à la grossesse, à l’accouchement et au post-partum&lt;/em&gt;), la contraception, qui ont réduit considérablement la mortalité infantile et permis aux femmes de réduire le nombre de grossesses et d’en choisir le moment, l’égalité moderne des sexes ne serait sûrement pas là où elle en est, même s’il reste encore bien du chemin à parcourir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour ma part,  j’avais insisté sur un autre aspect, plus social. Jusqu’au capitalisme, toutes les sociétés humaines sont, avec un peu d’exagération (mais pas tant que ça !), des sociétés d’apartheid sexuel. Des sociétés où hommes et femmes n’accomplissent pas les mêmes tâches, ne fréquentent pas les mêmes lieux, ne s’habillent pas de la même manière, n’ont parfois pas la même religion ou pas la même version de la religion, voire où les deux sexes parlent des langues différentes dans certains cas. Même si c’est à des degrés divers, toutes les sociétés humaines du passé ont été marquées par cette profonde division.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous vivons dans la première société de l’histoire qui affirme que le fait d’être un homme ou une femme ne devrait pas intervenir dans la vie sociale d’un individu. Le terme « égalité des sexes » n’est d’ailleurs pas tout à fait juste : mieux vaudrait parler d’indifférenciation sociale des sexes, ou de la disparition des genres. Exactement comme une société qui n’est plus raciste est une société où la couleur de votre peau ne devrait pas compter dans votre vie sociale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La société moderne est une exception unique parmi les milliers de sociétés connues. On a donc le droit de s’interroger sur les raisons de cette exception et il me semble que ces raisons tiennent à tout un ensemble de mutations entraînées par le capitalisme. Sans qu’il l’ait fait exprès, de la même façon que quand Marx disait que le capitalisme posait les bases d’une société débarrassée de l’exploitation du travail, ce n’était pas parce que les capitalistes étaient des bienfaiteurs de l’humanité ! Pour moi, ce raisonnement n’est donc pas seulement compatible avec le marxisme : c’est en réalité le raisonnement le plus marxiste qui soit.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Les origines de la domination masculine &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;En lisant &lt;/em&gt;Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était&lt;em&gt;, on comprend donc que la domination masculine précède les classes sociales, la propriété privée, et même les inégalités économiques. Vous notez que c’est un point de rupture avec Engels. Qu’est-ce qui l’explique alors ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est une vaste question, sur laquelle je suis plus prudent qu’il y a quinze ans. Ce dont je suis absolument certain,  c’est que la domination masculine a un lien avec ce qu’on appelle la division sexuelle des tâches. Dans toutes les sociétés humaines, en gros, les hommes font la grande chasse, le combat, la guerre, manient les armes les plus létales, s’occupent de la politique extérieure, tandis que les femmes tendent à être beaucoup plus centrées sur l’espace domestique. Ce qui tend à faire des femmes des êtres plus vulnérables, que les hommes « protègent » – mais on sait ce que valent certaines protections, qui finissent par devenir très pesantes ! Et quand les hommes ont besoin d’alliances, ce sont les femmes qui deviennent le moyen de ces alliances. C’est la constante qu’on retrouve absolument partout, chez les chasseurs-cueilleurs comme chez les petits cultivateurs.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Là où les situations varient, c’est que les femmes peuvent parfois disposer de contre-pouvoirs, notamment économiques : dans certaines sociétés, qui ne sont pas les plus nombreuses, elles possèdent les maisons, le produit des récoltes, et peuvent faire jeu plus ou moins égal avec les hommes. Et c’est précisément là qu’Engels, et avant lui Morgan, ont été victimes d’un effet de loupe. Morgan était le grand spécialiste des Iroquois, qui vivaient près de l’actuelle Montréal, et ces Indiens-là se trouvaient justement dans cette configuration, qui est en réalité très minoritaire. L’erreur de Morgan a été de prendre ce cas particulier pour une généralité. Engels lui a fait confiance, on ne peut pas le lui reprocher.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur les origines de la division sexuée des tâches, pour faire court : il est très compliqué d’avoir des certitudes, elle se perd dans la nuit des temps et on n’a pas de traces archéologiques. On ne sait même pas s’il s’agit d’un phénomène relativement récent, datant par exemple du Paléolithique supérieur, ce qui pour la préhistoire reste très récent, ou dont les racines plongent jusqu’aux Hominines . Deux grands scénarios sont possibles.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Premier scénario : nous sommes issus d’une branche de primates où il n’y avait pas particulièrement de domination masculine. Mais le fait d’avoir instauré la division sexuelle du travail et de confier les moyens de la violence aux mâles a placé les hommes en position de force, position qui a ensuite été intériorisée, théorisée, légitimée par des mythes. Second scénario : nous venons d’une branche de primates où la domination masculine était déjà présente : les chimpanzés, nos cousins les plus proches, sont de gros machos ! Mais notre arbre généalogique proche est assez dégarni, et compte très peu d’espèces avec lesquelles faire des comparaisons. Quand on a deux cousins à égale distance qui se comportent de façon radicalement différente (-comme c’est le cas avec les chimpanzés et les bonobos), il est bien compliqué de savoir quel est notre héritage. Ce second scénario – celui d’une domination masculine héritée, puis en quelque sorte humanisée par la division sexuée du travail et l’idéologie – je ne voulais pas l’envisager dans les premières versions de mon livre. J’étais victime exactement des mêmes réticences que celles que je moquais tout à l’heure à propos de la « nature humaine » : le fait qu’on ait pu hériter de la domination masculine me semblait poser un problème politique. J’ai mis longtemps à comprendre que ce n’était pas le cas, et surtout qu’on n’a pas le droit d’écarter une hypothèse simplement parce qu’elle ne nous plaît pas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je reste très prudent sur la question des origines : on marche vraiment sur des œufs. En revanche, sur l’existence de la division sexuelle du travail et de la domination masculine dans des sociétés sans classe, le dossier est solide : il compte des milliers de pages d’ethnologie (&lt;em&gt;ndlr : discipline qui étudie et compare les différentes cultures et sociétés humaines pour comprendre leurs modes de vie, leurs croyances et leurs organisations&lt;/em&gt;), y compris des témoignages qui viennent des premier-es concerné-es. Là, il n’y a pas photo.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la question des origines justement, Véra Nikolski et Nicolas Pichot viennent de publier un livre tout à fait stimulant, qui s’appelle &lt;em&gt;Pourquoi les Amazones n’existent pas&lt;/em&gt;, avec une hypothèse à la fois simple et séduisante, qui mérite évidemment d’être discutée, comme toute hypothèse.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous semblez toutefois rejeter les explications “biologisantes”. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors, « biologisante », il faut s’entendre sur le terme. Là, on entre dans des choses compliquées, et justement Bernard Lahire (&lt;em&gt;ndlr : un sociologue français&lt;/em&gt;) a récemment remis un peu d’ordre là-dedans en montrant que, dans ce qu’on appelle parfois « la biologie », ou les non-humains, il y a en réalité aussi du social.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui se transmet à travers les générations, éventuellement avec des modifications – le principe même du darwinisme -, ce n’est pas simplement de l’ADN. Ce sont aussi des comportements sociaux. Beaucoup d’espèces animales inventent de nouvelles institutions sociales, de nouveaux rapports sociaux. Il y a donc des mutations à ce niveau-là aussi. Alors, est-ce que c’est du biologique ? Pas vraiment, en tout cas pas du biologique au sens étroit dans lequel on emploie souvent le terme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est sûr, c’est que chez les humains il existe bien une dimension biologique. D’abord le sexe : c’est avant tout une définition biologique, qui a évidemment des conséquences corporelles. Il y a ce qu’on appelle le dimorphisme sexuel : dans toutes les populations humaines, les mâles sont en moyenne un peu plus grands, un peu plus costauds, notamment au niveau des membres supérieurs. Et puis il y a une grande division sexuée autour de la reproduction biologique. Quand monsieur et madame font un enfant, c’est madame qui assume 99 %, sinon 100 %, du travail biologique : grossesse, allaitement, etc. Donc tout cela constitue des contraintes assez fortes. Mais est-ce que cela épuise la question ? Bien sûr que non.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les éthologues, par exemple, essaient d’étudier ce que le dimorphisme sexuel nous dit du degré de domination masculine chez les primates. Et ce n’est pas simple. Je crois que la dernière étude importante sur le sujet, menée par Elise Huchard, une collègue du Muséum, montre qu’en gros, là où il existe un fort dimorphisme sexuel en faveur des mâles, on observe généralement une domination masculine. Mais là où ce dimorphisme est plus faible ou absent, on ne peut pas vraiment conclure statistiquement, même si ensuite chaque espèce présente évidemment des configurations particulières. Donc je ne rejette pas la dimension biologique. Simplement, elle est enchâssée, encastrée, entremêlée avec du social. Et encore une fois, le social n’est pas quelque chose de spécifiquement humain. C’est là que les choses deviennent compliquées à démêler.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’autant plus qu’on raisonne souvent sur des éléments qu’on ne possède pas. On peut observer les chimpanzés, les bonobos, les gorilles, les humains. Mais même le dernier ancêtre commun aux bonobos, aux chimpanzés et aux humains – qui vivait il y a environ huit millions d’années, on ne sait pas à quoi il ressemblait. On n’a aucun fossile, aucun squelette, et encore moins d’études comportementales. Donc c’est là que ça devient touchy.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Quand je disais que vous rejetiez les explications biologisantes, je pensais, par exemple, aux passages où vous expliquiez que la division du travail ne s’est pas faite stricto sensu sur la musculature puisque certaines femmes sont plus musclées que certains hommes. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On peut difficilement écarter complètement la biologie. Ce n’est peut-être pas un hasard si c’est globalement celui des deux sexes qui possède le plus de puissance musculaire, notamment dans les membres supérieurs, qui depuis très longtemps lance des épieux (&lt;em&gt;ndlr : des armes ou outils en forme de lance ou de pique, souvent utilisés autrefois pour la chasse au gros gibier (comme le sanglier) ou dans des contextes militaires anciens&lt;/em&gt;), des lances, etc.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on pourrait imaginer un raisonnement très simple : d’un côté les plus costauds, de l’autre les moins costauds, et les plus forts iraient à la chasse. Sauf que ce n’est pas comme ça que les choses se sont organisées. Très majoritairement – même s’il existe quelques exceptions marquantes – les femmes ne chassent pas et ce sont les hommes qui chassent. Y compris dans des cas où certaines femmes sont plus robustes que certains hommes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors là, plusieurs hypothèses existent. Soit il y a une autre rationalité qui intervient : par exemple, même si une femme est plus forte, comme c’est elle qui peut faire des enfants, il vaut peut-être mieux éviter qu’elle se fasse piétiner par un mammouth. Je caricature, mais ce n’est pas du tout une idée absurde. Soit on considère aussi que les humains ne se comportent pas toujours de manière parfaitement rationnelle ou consciente. Ils théorisent les choses sous forme de symboles, de mythes, de croyances. Peut-être qu’ils ont rigidifié à l’extrême quelque chose qui, au départ, avait une certaine logique pratique, puis y ont ajouté tout un ensemble de règles annexes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est évident dans beaucoup de manifestations de la division sexuelle du travail. Pourquoi, par exemple, les femmes ne déboucheraient-elles pas les bouteilles de vin ? Comme disait Alain Testart &lt;em&gt;(ndlr : un anthropologue français connu pour ses travaux sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs et l’origine des inégalités sociales&lt;/em&gt;), il est impossible de trouver une explication utilitaire à cela. On est uniquement dans une série d’associations symboliques qui finissent par produire des interdits ou des habitudes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Donc oui, sur le fond, on peut identifier de grandes tendances et essayer de comprendre comment elles émergent. Mais dès qu’on entre dans le détail, énormément de difficultés apparaissent.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : Aux origines de l’oppression des femmes&lt;/em&gt;, Christophe Darmangeat, La Découverte (4e édition, 2025), 15 euros&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Dans &lt;/em&gt;Casus Belli&lt;em&gt;, vous critiquez ceux qui, pour de bonnes raisons morales, refusent d’admettre des vérités déplaisantes sur la guerre. Vous faites la même critique à ceux qui défendent le matriarcat primitif. Est-ce le même biais à l’œuvre ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Oui, c’est exactement le même schéma.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a une version standard, et une version marxiste. Globalement, il y a une idée très largement partagée : si on montre que, jadis, les femmes n’étaient pas dominées par les hommes, alors cela prouve que la domination masculine n’est pas dans la nature humaine. Et donc que c’est un accident de l’histoire, et, par conséquent, que c’est quelque chose qu’on pourrait assez facilement abolir. Or tout est faux là-dedans.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les marxistes ajoutent une couche supplémentaire, c’est qu’Engels a mis noir sur blanc ce raisonnement. Du coup, ils ont parfois le sentiment que contester Engels pose un problème : si on dit qu’Engels s’est trompé, alors on n’est plus vraiment marxiste. Pourtant, Marx et Engels, de leur vivant, n’ont cessé de réviser un certain nombre de leurs analyses. Engels, dans sa préface de 1884, glisse même une phrase du type : « j’ai procédé à des révisions pour tenir compte, comme il se doit, de l’état actuel de la science ». On ne peut évidemment pas faire parler les morts, mais j’ai tendance à penser que s’il avait vécu quelques décennies de plus, il aurait profondément révisé sa thèse, tant elle a été contredite par les données ultérieures. Chez une partie des marxistes, il y a aussi cette idée de fidélité à des positions héritées, et la crainte que les abandonner reviendrait à céder à des idées réactionnaires. Moi-même, j’ai mis du temps à m’en convaincre, mais je pense aujourd’hui que ce n’est pas du tout le bon raisonnement. Mais, il faut le reconnaître, ce type de réflexes est humain.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour en revenir au fond, oui : c’est exactement le même type de raisonnement dans les deux cas. L’idée selon laquelle prouver que quelque chose a existé dans le passé constituerait un bon argument pour dire qu’il pourra exister dans le futur est fausse. C’est un narratif : une manière de raconter une histoire, mais pas un raisonnement scientifique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je prends souvent un exemple : le cannibalisme a probablement existé pendant des millions d’années. Pourtant, on a complètement cessé de le pratiquer. À l’inverse, les villes sont une invention très récente à l’échelle de l’histoire humaine. Néanmoins, les faire disparaître serait extrêmement difficile, sans parler des conditions écologiques ou démographiques que cela supposerait. Tout cela pour dire qu’il faut se méfier de ces enchaînements logiques séduisants, mais en réalité fragiles.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Peut-être que ma question va dépasser un peu votre travail, mais en lisant ces deux ouvrages, on comprend donc que la guerre et la domination masculine sont le produit de situations données. Vous dites que dans d’autres situations, on pourrait avoir autre chose. C’est en cela que ces constats ne sont pas forcément un point d’appui à des théories réactionnaires. Mais du coup est-ce que vous avez pu identifier des situations qui permettraient soit à la guerre d’être moins présente, soit à la domination masculine de disparaître – car vous précisez bien qu’elle n’a pas disparu dans le capitalisme contemporain ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je suis marxiste. Pour moi, l’humanité n’a clairement pas terminé son évolution sociale. À toutes les époques et dans toutes les sociétés, les gens ont tendance à penser que la manière dont ils vivent est la seule possible. Ils l’attribuent soit à la nature, soit à Dieu, soit à d’autres principes – peu importe – mais il y a toujours cette idée implicite qu’il n’existe pas vraiment d’autre horizon. Sauf dans de très rares moments, ou dans des franges très réduites de la population, c’est cette idée qui domine. Et pourtant, cela n’a jamais empêché les sociétés de changer, parfois brutalement, parfois sans même en avoir pleinement conscience. Il y a des transformations lentes, des changements à bas bruit, et parfois des ruptures beaucoup plus nettes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la domination masculine, en tout cas, je suis convaincu – en bon marxiste – que nous vivons une société où elle n’a pas disparu, mais où elle a quand même été sérieusement ébranlée. On ne s’en rend pas toujours compte, parce qu’on a le nez dedans : on voit surtout ce qui reste à faire. Et bien sûr qu’il reste énormément de choses, il suffit de regarder certains discours masculinistes ou certaines réactions politiques pour s’en convaincre. Mais si l’on prend un peu de recul historique, et qu’on regarde le chemin parcouru depuis deux siècles dans la plupart des pays occidentaux – et probablement ailleurs – on constate une transformation massive. On est arrivé à une situation où il est considéré comme normal qu’il n’existe plus aucune discrimination juridique entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui, c’est devenu un minimum évident. Il faut mesurer ce que cela signifie : il y a deux cents ans, c’était tout simplement inconcevable. En deux siècles, le renversement est considérable, y compris au niveau des élites, même si cela s’est accompagné de beaucoup d’hypocrisie. Dans les faits, les femmes accèdent de plus en plus à des positions qui étaient auparavant réservées aux hommes. Là où cela résiste le plus, paradoxalement, ce n’est peut-être pas tant dans l’accès des femmes aux positions dites prestigieuses, que dans la réticence persistante des hommes à investir des tâches socialement dévalorisées : le soin des enfants, le ménage, etc. On n’est évidemment pas au bout du processus, mais le chemin parcouru est déjà considérable. Après, la question de savoir si le capitalisme peut aller plus loin est ouverte. Je n’ai pas de réponse tranchée. Mais ce qui me paraît clair, c’est que le problème de la disparition de la domination masculine est désormais posé à l’échelle de la société tout entière. Et ce n’est pas seulement vrai en France : à l’échelle historique et même préhistorique, c’est quelque chose de totalement inédit.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour la guerre, c’est un peu différent. On peut distinguer deux dimensions de la guerre. D’une part, les guerres interétatiques, celles auxquelles on pense spontanément. Et d’autre part, une forme de guerre interne aux sociétés : ce que j’appellerais la guerre sociale. L’État, ce n’est pas seulement une force tournée vers l’extérieur. C’est aussi une organisation capable de mobiliser la violence contre sa propre population, lorsque celle-ci conteste l’ordre établi. On l’a vu avec les Gilets jaunes en France, ou dans des situations beaucoup plus dures ailleurs. Je fais l’hypothèse que ces deux dimensions sont liées. Le même système capitaliste qui produit et entretient des inégalités massives, qui empêche une partie de la population d’accéder à des conditions de vie décentes, est aussi celui qui alimente la concurrence internationale et donc, potentiellement, la guerre. On dit souvent que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. On peut tout aussi bien dire que c’est la continuation de la concurrence économique par d’autres moyens. Tant que ce système perdurera, il est difficile d’imaginer une disparition des guerres, qu’elles soient internes ou interétatiques. Penser qu’on pourrait simplement amener les capitalistes et les Etats qui défendent leurs intérêts à devenir raisonnables ou bienveillants me paraît assez illusoire. En revanche, je fais partie de ceux qui pensent que le capitalisme n’est pas un système éternel. Rien n’est éternel en ce monde, et les systèmes sociaux finissent toujours par être remplacés. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On peut donc imaginer, sans prétendre que cela adviendra demain, des formes sociales plus apaisées, plus rationnellement organisées à l’échelle mondiale, une économie qui ressemblerait davantage à une grande coopérative globale qu’à un champ de concurrence permanente. Sous certains aspects, d’ailleurs, cette coopération mondiale existe déjà. Il suffit de regarder n’importe quel objet autour de nous : il est le produit de chaînes de travail, de savoirs et de ressources réparties sur l’ensemble du globe. Mais cette coopération mondiale est schizophrène : elle existe sur le plan technique et économique, tout en étant traversée par des antagonismes politiques et sociaux profonds, qui s’exacerbent parfois jusqu’à la guerre.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Entretien réalisé par Rob Grams le 20 mai 2026&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Féminisme</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) CONTRE LE CAPITALISME, LE GRAND OUBLI DE LA GAUCHE ? – Guillaume Etiévant -Le Média</title><link>https://frustrationmagazine.fr/sortir-capitalisme-guillaume-etievant/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/sortir-capitalisme-guillaume-etievant/</guid><description>&lt;p&gt;Description Le Média : « Peut-on sortir du capitalisme sans passer par l’étatisme ? C’est la question centrale que pose Guillaume Etievant dans Autogestion Générale, paru dans la collection Frustration Magazine x Les Liens qui Libèrent. Expert économique auprès des CSE et des syndicats, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine, il a également contribué aux programmes [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 15:28:08 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Le Média : « Peut-on sortir du capitalisme sans passer par l’étatisme ? C’est la question centrale que pose Guillaume Etievant dans Autogestion Générale, paru dans la collection Frustration Magazine x Les Liens qui Libèrent. Expert économique auprès des CSE et des syndicats, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine, il a également contribué aux programmes économiques de Jean-Luc Mélenchon lors des campagnes présidentielles de 2012 et 2017. Dans cet entretien, Guillaume part d’un constat : le travail ne reste pas au travail. Il “contamine” la vie privée et familiale des salariés et cette emprise structure bien au-delà de l’usine. Face à ça, ni les nationalisations massives ni les structures coopératives ne suffisent, selon lui, à rompre avec les logiques capitalistes et les rapports de domination qu’elles reproduisent. Alors, l’autogestion généralisée comme horizon pour la gauche ? Et comment une force anticapitaliste conquiert et exerce le pouvoir, sans reproduire les réflexes des partis traditionnels, sans se couler dans les cadres de pensée bourgeois que la gauche peine encore à dépasser ? C’est ce à quoi l’on essaye de répondre dans ce nouvel épisode de On s’autorise à penser ! »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>Travail</category><category>Vidéo</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) GAGNER ? On l’a DÉJÀ FAIT ! 👉 Nicolas Framont XPLIK – Canard Réfractaire</title><link>https://frustrationmagazine.fr/canard-refractaire/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/canard-refractaire/</guid><description>&lt;p&gt;Pour soutenir le Canard Réfractaire : 🚨Campagne de financement annuelle : https://fr.tipeee.com/canard2026/ L&amp;rsquo;équipe du Canard Refractaire qui a travaillé sur cette vidéo : Tournage : Yohan Montage : @kurotoutsimplement4298 Titre &amp;amp; Miniature : Betsy &amp;amp; Nina&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 15:13:21 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Pour soutenir le Canard Réfractaire : 🚨Campagne de financement annuelle : &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/redirect?event=video_description&amp;amp;redir_token=QUFFLUhqbEM3WU8wVEM1VzhiUzBHRGlRR2prcElPaVdnUXxBQ3Jtc0tsRHJoTjJJR0xMU0dfcW1oZ0NhLURiN2NWV083S0hVamRGUFhnakQ0SXZlaGgzOC1EWjJ1YjhpTFhPdHBOcmtBOHB3SGVWd0J4Qi1sd3ZHVE1IdVhQZ1RBMWtRaE9JMmNURjRzNlZRalVVZy1kanAwOA&amp;amp;q=https%3A%2F%2Ffr.tipeee.com%2Fcanard2026%2F&amp;amp;v=v3eEKU_SRf4&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://fr.tipeee.com/canard2026/&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;L’équipe du Canard Refractaire qui a travaillé sur cette vidéo : &lt;br /&gt;Tournage : Yohan &lt;br /&gt;Montage : @kurotoutsimplement4298 &lt;br /&gt;Titre &amp;amp; Miniature : Betsy &amp;amp; Nina&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Vidéo</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna – Au Poste</title><link>https://frustrationmagazine.fr/rob-grams-cinema-classe/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/rob-grams-cinema-classe/</guid><description>&lt;p&gt;Description Au Poste : « Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna »&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 14:55:35 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Au Poste : « Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Vidéo</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Le biopic musical est-il un genre réactionnaire ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/biopic-musical/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/biopic-musical/</guid><description>&lt;p&gt;Sorti en avril 2026, Michael d&amp;rsquo;Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d&amp;rsquo;abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C&amp;rsquo;est le biopic [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 14:17:49 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sorti en avril 2026, &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt; d’Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d’abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C’est le biopic parfait et c’est exactement le problème.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La mécanique du genre&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour faire un biopic musical, il faut d’abord acheter les droits des chansons. Et pour acheter les droits, il faut s’entendre avec l’estate (l’ensemble des ayants droit qui gèrent le patrimoine artistique et financier d’un artiste décédé : héritiers, exécuteurs testamentaires, avocats du catalogue). Ce détail logistique, qu’on présente comme une contrainte technique, est en réalité un conflit d’intérêt structurel qui oriente tout ce qui suit : la narration, les zones d’ombre, ce qu’on montre et surtout ce qu’on tait. Concernant &lt;em&gt;Michael &lt;/em&gt;John Branca, l’avocat historique de Michael Jackson et co-gestionnaire de son estate, est coproducteur du film. Graham King, le producteur exécutif, est le même homme qui avait déjà produit &lt;em&gt;Bohemian Rhapsody&lt;/em&gt; avec la bénédiction des membres survivants de Queen. Le résultat, dans les deux cas, est le même : un film qui ressemble à un biopic mais qui fonctionne comme un catalogue. Les chansons sont là, les anecdotes de genèse de Thriller sont là, la scénographie est là. Ce qui n’est pas là, c’est tout ce qui dérangerait les personnes qui ont signé les chèques. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le genre lui-même a une grammaire, un schéma narratif si répété qu’il est devenu invisible à force d’être universel.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;Le schéma est tellement répété qu’on pourrait demander à ChatGPT de l’écrire : enfance difficile, talent qui éclot malgré tout, ascension fulgurante, descente aux enfers, rédemption du type réconciliation familiale ou mort qui transforme rétrospectivement toute la vie en tragédie noble. Ce schéma a un nom en narratologie : c’est le monomythe, le voyage du héros décrit par Joseph Campbell, et il s’applique aux super-héros comme aux artistes morts. Ce que ce schéma fait très bien, c’est de réduire toute existence à ses dimensions individuelles et psychologiques. Ce qu’il ne fait jamais, structurellement, c’est situer cette existence dans ses conditions matérielles : l’industrie musicale, les contrats d’exclusivité signés à l’adolescence, le racisme et le sexisme du showbiz, la manière dont le marché broie les corps qu’il a lui-même fabriqués. La souffrance du génie devient une épreuve initiatique individuelle, comprenez qu’elle ne serait jamais interrogée sur sa systémicité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que le biopic produit, au bout du compte, c’est une figure christique. La star qui souffre, qui transcende, qui nous donne sa musique comme elle nous donne sa vie, et elle meurt, souvent au bon moment narratif. Ce que cette structure dit aux spectateurs c’est que la grandeur est une affaire personnelle, que les grands artistes sont nés comme ça, que leurs souffrances étaient le prix de leur génie et non le résultat d’une industrie prédatrice. Elle efface par la même occasion celles et ceux qui ont été broyés sans en devenir des légendes, les milliers d’artistes signés, exploités et abandonnés dont personne ne fera jamais de biopic parce qu’ils n’ont pas eu le bon trauma au bon moment.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le cas Michael Jackson : l’industrie du déni&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Sur &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt;, le scénario original de John Logan comportait un troisième acte centré sur les &lt;a href=&quot;https://www.rollingstone.com/culture/culture-features/michael-jackson-child-sexual-abuse-allegations-timeline-785746/&quot;&gt;accusations de Jordan Chandler&lt;/a&gt;, treize ans en 1993, dont le père avait porté plainte pour abus sexuels sur mineur. L’affaire s’était conclue par un règlement financier (les chiffres varient selon les sources entre 20 et 25 millions de dollars)  assorti d’une clause interdisant toute dramatisation des Chandler dans un film. L’estate de Jackson, géré par l’avocat John Branca lui-même coproducteur du film, a relu et approuvé le scénario sans se remémorer cette clause. C’est un article du Financial Times de septembre 2024, révélant que l’estate avait versé des paiements à cinq autres accusateurs après la sortie de &lt;em&gt;Leaving Neverland&lt;/em&gt; en 2019, qui a mis la puce à l’oreille,  et la clause a été rappelée en catastrophe alors que le film était en post-production. Le troisième acte a été &lt;a href=&quot;https://www.indiewire.com/news/breaking-news/michael-jackson-biopic-reshoots-estate-deal-accuser-1235087938/&quot;&gt;intégralement retourné&lt;/a&gt; pour un coût estimé par &lt;a href=&quot;https://puck.news/the-never-ending-michael-jackson-movie-saga/&quot;&gt;Puck News &lt;/a&gt;à 50 millions de dollars supplémentaires. Ce qui est affreux, c’est que le script de Logan ne penchait pas pour les victimes : &lt;a href=&quot;https://puck.news/the-never-ending-michael-jackson-movie-saga/&quot;&gt;selon Puck&lt;/a&gt;, il présentait déjà les accusations Chandler comme une tentative d’extorsion. Même ça, c’était trop.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui rend le cas MJ particulièrement inconfortable à traiter, c’est qu’il oblige à tenir ensemble deux vérités qui ne s’annulent pas. Michael Jackson a très probablement été un enfant abusé : par son père, par une industrie qui l’a transformé en produit avant qu’il soit pubère, par une célébrité qui lui a retiré toute possibilité de développement affectif et sexuel ordinaire. Et Michael Jackson est très probablement un homme qui a abusé d’enfants. Ces deux choses coexistent. L’une n’efface pas l’autre, elle l’explique peut-être en partie, et c’est précisément pour ça qu’une fiction honnête sur sa vie serait dérangeante, non pas parce qu’elle parlerait de pédocriminalité, mais parce qu’elle obligerait à regarder comment on fabrique des prédateurs sexuels, quel rôle l’industrie y joue, et pourquoi on a collectivement choisi de regarder ailleurs pendant des décennies. &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt; choisit de n’en montrer qu’un tiers, l’enfant battu, pas l’adulte qui abuse, et produit une victime sans bourreaux et un génie sans ombres. On peut parler de mensonge sélectif à mon sens.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Et les biopics en général ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quelques films ont prouvé qu’on pouvait faire autrement : &lt;em&gt;Love &amp;amp; Mercy&lt;/em&gt; (2014) en montrant l’industrie comme machine de contrôle plutôt qu’en célébrant le génie de &lt;em&gt;Brian Wilson, Walk Hard&lt;/em&gt; (2007) en ridiculisant si méthodiquement les conventions du genre qu’il en révèle la nature idéologique. Mais pour chaque contre-exemple, il y a dix &lt;em&gt;Bohemian Rhapsody&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Rocketman&lt;/em&gt; (2019) transforme Elton John en figure christique dont l’homosexualité est un traumatisme à surmonter plutôt qu’une existence à habiter, &lt;em&gt;Back to Black&lt;/em&gt; (2023) réduit Amy Winehouse à ses addictions et à ses hommes toxiques sans jamais regarder l’industrie qui l’a laissée mourir en direct, &lt;em&gt;Elvis&lt;/em&gt; (Baz Luhrmann, 2022) fait du racisme culturel subi par Presley un ressort dramatique personnel tout en évacuant soigneusement la question de ce qu’il a pris aux artistes noirs sans jamais leur rendre, et passe sous silence sa relation avec Priscilla, rencontrée à 14 ans alors qu’il en avait 24, réduite dans le film à une silhouette décorative. &lt;em&gt;Priscilla&lt;/em&gt; (Sofia Coppola, 2023) tente de corriger le tir en lui rendant un point de vue, mais reste curieusement tiède sur ce que cette relation avait de fondamentalement prédatrice, préférant l’esthétique mélancolique à l’analyse. Dans les trois cas, le monomythe campbellien fait le même travail : il absorbe ce qui était une structure d’exploitation pour en faire le décor d’un destin individuel. C’est sa fonction idéologique centrale, il ne peut pas représenter les systèmes, seulement les héros.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que le cinéma a compris bien avant les biopics musicaux, c’est que raconter une vie n’oblige pas à lui donner un sens. &lt;em&gt;Barry Lyndon&lt;/em&gt; (Kubrick, 1975) est peut-être la démonstration la plus cruelle de ce que le schéma campbellien a de fondamentalement mensonger : Barry monte, Barry tombe, et Kubrick nous annonce le dénouement avec une neutralité de greffier avant même que ça arrive, comme pour dire qu’aucun de ces événements ne produit de signification particulière, qu’une vie n’est pas une fable et que chercher la morale est une activité pour les naïfs. On n’a même pas la satisfaction morale du Rise and Fall (la structure narrative classique où la chute du personnage vient « punir » son ambition et restaurer un ordre moral :&lt;em&gt;Scarface (De Palma) , Citizen Kane Citizen Kane, le mythe d’Icare etc.)&lt;/em&gt;. Le truc dure trois heures et laisse le spectateur face à un sentiment rare au cinéma : rien ne s’est résolu, personne n’a appris quoi que ce soit, rentrez chez vous, y’a plus rien à voir. En 2010, &lt;em&gt;The Social Network&lt;/em&gt; (David Fincher) essaye quelque chose de différent mais d’aussi radical avec la figure du “génie” (petit malin si on me demande). Le film s’ouvre sur une scène de rupture amoureuse : Zuckerberg et sa petite amie dans un bar, une conversation qui déraille, et le moment où on comprend que ce qui se joue là n’est pas une incompatibilité de caractères mais un rapport de classe, il la méprise parce qu’elle est inscrite dans une université d’État, pas à Harvard. C’est la première chose que Fincher nous dit sur son personnage, avant qu’on évoque le moindre algorithme : ce type est un snob, et son génie est indissociable de sa manière de hiérarchiser les gens. La suite du film ne fait que confirmer ce cadrage. Il y a cette scène où, après la rupture, Zuckerberg rentre chez lui et crée &lt;em&gt;FaceMash&lt;/em&gt;, un site qui permet de comparer les photos de filles du campus pour voter pour la plus jolie, site construit en une nuit, dans un état de rage froide, à partir des bases de données qu’il pirate. La scène est brillante parce qu’elle ne juge pas : elle montre simplement comment le produit technologique qui deviendra Facebook est né d’un mépris des femmes transformé en code. Tout le film se déroule dans un cadre de déposition judiciaire qui dit d’emblée : cette histoire finit mal, même si l’argent est là. La structure campbellienne est là en apparence, l’ascension, la trahison des associés, la solitude finale, mais elle est vidée de son contenu émotionnel. Le génie n’est pas une récompense c’est un logiciel (hahaha) produit par des biais d’exploitation et de domination.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;The Social Network&lt;/em&gt;, David Fincher, 2010.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Enfin, je ne peux que vous recommander &lt;em&gt;The Hours&lt;/em&gt; de Stephen Daldry, sorti en 2002, qui est peut-être la réponse la plus intéressante à nos questionnements : il part de Virginia Woolf, une femme, une autrice mais refuse de la laisser être seule dans son génie. La structure du film multiplie son intériorité à travers deux autres femmes dans deux autres époques, montrant que ce qu’elle a vécu et écrit n’appartient pas à son biopic personnel mais à une expérience collective de la contrainte et du désir d’exister autrement. C’est une transmission. Ces trois films posent chacun la même question que le biopic musical refuse obstinément : et si une vie ne voulait rien dire ? Et si le génie n’était pas une essence mais une circonstance ? Et si ce qui comptait n’était pas l’individu mais tout ce qui le traverse ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a quelque chose de vertigineux à regarder &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt; cartonner au box-office pendant que Wade Robson et James Safechuck attendent encore leur procès. 788 millions de dollars. Les droits musicaux sécurisés pour une décennie. Et les victimes présumées reléguées à l’unique espace que l’industrie leur a concédé : les documentaires mal distribués et les fils de discussion sur les réseaux sociaux. Le biopic décide quelles vies méritent d’exister, dans quel sens, et au profit de qui. C’est pour ça qu’il est réactionnaire, pas parce qu’il serait de droite au sens partisan du terme, mais parce qu’il produit systématiquement un récit du monde où les structures n’existent pas, où la souffrance est individuelle, où le génie tombe du ciel et où les victimes collatérales sont le prix acceptable d’une grande carrière. Un genre qui, à chaque nouveau film, rejoue la même scène : l’industrie qui se représente elle-même en train de pleurer sur ceux qu’elle a broyés, et qui s’en sort grandie. Bref, Joseph Campbell comme on disait.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Pourquoi se fait-on tunneliser ? (Et comment s’en sortir ?)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/tunnels-parole/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/tunnels-parole/</guid><description>&lt;p&gt;“Se prendre un tunnel”, “se faire tunneliser”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 02 Jun 2026 12:20:41 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;“&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Se prendre un tunnel&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;”, “&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;se faire tunneliser&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la subit. Fréquente dans les environnements professionnels, notamment là où les rapports d’expertise et de hiérarchie structurent la parole, cette “&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;tunnelisation&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;” procède également de biais liés au statut social ou au genre. Et puis, il y a aussi les tunnels du quotidiens (lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble,…) qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent en nous la même sensation d’accablement. Et si on éclairait ensemble le tunnel ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lundi, 9h15, salle polyvalente, réunion de service. Vos collègues prennent place autour de la table. Les corps sont en réunion, les esprits sont encore en week-end. Les biscuits dans la panière sont mangés machinalement — ils sont écoeurants, mais disparaissent quand même. Ce n’est pas de la faim, c’est de l’ennui. On débute par l’ordre du jour. Rapidement, les échanges patinent et s’enlisent. Constatant que tout ça ne va nulle part, vous sortez de votre demi-sommeil et prenez la parole, non pour sauver cette réunion (quelle idée !), mais pour retarder votre délitement mental en ramenant un peu de concret : “&lt;em&gt;Peut-être qu’on pourrait aborder ça autrement… en faisant un lien avec untel…&lt;/em&gt;” Mais votre intervention sera vite balayée. Vous espériez du concret ? C’était sans compter sur Philippe, cadre référent exécutif de proximité. Jusqu’ici silencieux, l’air grave et occupé à observer les autres participants comme un documentaire animalier, il interrompt votre phrase d’un bruit de gorge réprobateur. Il prend la parole, c’est son moment… et toujours la même rengaine. Il n’a clairement rien suivi mais veut quand même apporter ses lumières. Épisode n° 842 : Philippe enclenche le mode monologue, grands détours assurés ! Son discours est confus, la question centrale est diluée dans des considérations dont tout le monde se fout, le tout est agrémenté de réflexions personnelles et même d’une citation de Jacques Brel. Ce n’est jamais un dialogue. Auto-érotisé par sa propre voix, Phil fait les questions, les réponses et ne laisse AUCUNE place aux autres. Vous voyez la scène basculer dans le grand n’importe quoi, Philou est en train de vous tunneliser. Le fuseau horaire de l’ennui est officiellement dépassé. Bonus : votre mâchoire se crispe, vous promettant une belle semaine de douleurs cervicales. Et en plus, y’a plus de biscuit.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La domination par la parole dans le monde du travail.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans le monde du travail, nous sommes nombreux·ses à en faire le constat : les personnes occupant une position sociale et/ou hiérarchique élevée, ou reconnue socialement pour leur expérience, ont davantage tendance à interrompre, parler plus longtemps ou imposer les sujets de discussion. Parce qu’elles sont perçues socialement comme des personnes “&lt;em&gt;qui savent&lt;/em&gt;”, leur parole apparaît plus légitime et s’exprime avec plus d’assurance. Le tunnel verbal n’est pas qu’un problème de personnalité ou de communication ; il constitue une façon ordinaire d’exercer une domination par la parole. À travers les monologues imposés, l’absence de réciprocité dans les échanges ou l’invalidation de l’interlocuteur·ice, la parole circule uniquement du haut vers le bas et le message implicite est : “&lt;em&gt;Je parle, tu écoutes&lt;/em&gt;”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au contraire, les personnes occupant des positions subalternes intériorisent l’idée qu’il est très risqué de contester ou d’interrompre la hiérarchie. Ces croyances fonctionnent comme des règles d’autocensure. Beaucoup de travailleur·euse·s supposent d’avance que le silence est plus sûr. Il existe plusieurs croyances récurrentes qui freinent la libre expression des salarié·e·s : parler sans solution complète serait irresponsable ; contester un supérieur pourrait nuire à notre parcours professionnel ; exprimer un problème risquerait d’être perçu comme de la critique ; passer outre son manager serait une faute grave ; pointer des difficultés en public ferait perdre la face au chef,… Ces croyances sont souvent renforcées par les structures du monde du travail. Plus une organisation est verticale et valorise implicitement l’obéissance, la loyauté ou la maîtrise émotionnelle, plus les salarié·e·s apprennent qu’il vaut mieux se taire que prendre le risque d’être perçus comme perturbateurs. Il faut rajouter à cela la grande précarisation des travailleur·euse·s qui contribue à renforcer la docilité en créant des conditions d’incertitude et de dépendance qui limitent nos capacités de contestation. Un contrat d’intérim, un CDD ou un renouvellement en attente conditionnent souvent notre prise de parole. Faut-il la ramener au risque de se faire dégager ? Résultat : même face à un monologue totalement absurde et déconnecté, les gens se taisent. Ce silence finit par renforcer le comportement du supérieur. Moins il est contredit, plus il se sent légitime à monopoliser la parole. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Notons que ce type de situation dépasse largement le cadre professionnel. Les contextes sociaux où un “sachant” impose sa position surplombante sont nombreux : professeur universitaire multipliant les monologues aberrants face à des étudiants silencieux et désireux de valider leur semestre ; médecin spécialiste coupant la parole d’un ton agacé et condescendant sans répondre réellement aux inquiétudes du patient sur son diagnostic,…&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le contrôle de la parole : une pratique genrée…mais pas seulement.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 1975, deux sociologues américains, Don H. Zimmerman et Candace West, publient une étude qui va beaucoup faire parler d’elle : “&lt;a href=&quot;https://web.stanford.edu/~eckert/PDF/zimmermanwest1975.pdf&quot;&gt;&lt;em&gt;Sex Roles, Interruptions and Silences in Conversation&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;”. Leur but est d’observer ce qui se joue dans les conversations de tous les jours. Qui parle le plus ? Qui coupe la parole ? Qui est vraiment écouté ? En observant des échanges entre hommes et femmes, ils remarquent un phénomène fréquent : dans les discussions mixtes, les hommes interrompent davantage, prennent plus facilement la parole et imposent plus souvent leurs idées. Ces comportements s’expliquent par une socialisation différente selon le genre et des normes sociales valorisant davantage la domination verbale masculine. Les femmes sont, elles, davantage socialisées à l’écoute et à la coopération. Ce constat s’applique dans des situations quotidiennes : au cours d’une réunion, une collègue commence à partager une idée et reçoit peu de réactions ; un collègue la coupe avant la fin puis, quelques instants plus tard, il reformule la même idée qui sera mieux reçue par l’assemblée. Les hommes occupent davantage l’espace verbal et symbolique. Si cette étude date de 50 ans, on peut observer encore de nos jours que des phénomènes persistent comme le “&lt;em&gt;mansplaining&lt;/em&gt;” (quand un homme explique de manière condescendante à une femme quelque chose qu’elle connaît déjà). Les rapports de pouvoir dans la conversation n’ont donc pas disparu, loin de là. Mais l’étude de Zimmerman et West repose cependant sur une opposition hommes/femmes assez binaire. D’autres facteurs méritent pourtant d’être pris en compte…&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La domination par l’ancienneté : en finir avec le mythe de l’expérience accumulée.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La domination par l’ancienneté repose sur une croyance très répandue : plus une personne est âgée ou a “&lt;em&gt;de l’expérience&lt;/em&gt;”, plus elle serait naturellement légitime pour décider, expliquer ou imposer son point de vue. Cette croyance en l’ancienneté comme supplément d’expérience est rarement remise en question et sert même de fondement à la valorisation rétributive dans le monde du travail : les salaires augmentent avec l’ancienneté, quand bien même les conditions et la charge de travail restent similaires entre un salarié “&lt;em&gt;ancien&lt;/em&gt;” et un plus “&lt;em&gt;jeune&lt;/em&gt;”. Dans une série d’entretiens pour le podcast &lt;a href=&quot;https://www.collateral.media/post/cracker-l-%C3%A9poque-s%C3%A9bastien-charbonnier-%C3%A9pisode-1&quot;&gt;Cracker l’époque&lt;/a&gt;, Sébastien Charbonnier, chercheur en sciences de l’éducation, démonte le mythe de l’ancienneté et montre comment ce principe sert à justifier des rapports de domination. Selon lui, l’idée que l’ancienneté donne automatiquement plus de savoir repose sur une vision uniquement quantitative de l’expérience. Le message implicite serait en quelque sorte : “&lt;em&gt;J’ai vécu 20 ou 30 ans de plus que toi sur cette Terre donc je sais plus de choses que toi&lt;/em&gt;”. Comme si l’accumulation d’expériences de vie valait forcément apprentissage. Bien sûr, certaines expériences peuvent transformer profondément une personne. Elles bouleversent notre manière de voir, nous déplacent intérieurement et modifient durablement notre rapport au monde en ouvrant de nouvelles perspectives, puissantes et joyeuses. Ces expériences sont belles mais restent rares. La plupart du temps, les individus évoluent dans des habitudes et des cadres sociaux qui les conduisent à répéter les mêmes schémas tout au long de leur vie. Cette répétition vient alors renforcer l’impression de savoir et de maîtrise, sans forcément développer une réelle capacité de doute, de remise en question ou de prise en compte d’un autre point de vue. Répéter la même expérience foireuse pendant 30 ans ne la transforme pas en sagesse. Il y a donc une confusion entre les notions &lt;em&gt;quantitative&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;qualitative&lt;/em&gt; de l’expérience. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La domination de classe : qui peut parler, qui doit se taire.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans ses travaux, le sociologue Pierre Bourdieu montre que les groupes sociaux dominants imposent plus facilement leur manière de parler, penser et juger comme étant “&lt;em&gt;naturelle&lt;/em&gt;” ou “&lt;em&gt;légitime&lt;/em&gt;”. Les classes supérieures développent ainsi un sentiment d’autorité sociale qui leur permet de se sentir légitimes à diriger, couper la parole ou expliquer aux autres ce qu’ils devraient penser. Les classes dominantes ne dominent pas seulement par leur capital économique, mais aussi, entre autres choses, par la certitude que leur parole mérite davantage d’être écoutée. Les dominants définissent ce qui doit être considéré comme intelligent, valable ou crédible dans l’espace social.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Publiée en 2019 dans le &lt;a href=&quot;https://psycnet.apa.org/record/2019-25778-001?doi=1&quot;&gt;&lt;em&gt;Journal of Personality and Social Psychology&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, une étude de chercheurs de l’université de Virginie (États-Unis) vient confirmer que les différences de classes sociales ont des effets sur l’aisance sociale des individus. Menée sur un échantillon de 150 000 personnes aux États-Unis et au Mexique, l’étude révèle que, comparativement aux individus de classe sociale modeste, les individus de classe sociale aisée sont plus confiants en eux et affirmés socialement : “&lt;em&gt;Dans les classes supérieures, les gens sont encouragés à se différencier des autres, à exprimer ce qu’ils pensent et ressentent et à énoncer avec confiance leurs idées et leurs opinions, même lorsqu’ils manquent de connaissances précises. En contraste, les personnes de la classe ouvrière sont conditionnées pour embrasser les valeurs de l’humilité, de l’authenticité et de la conscience de sa place dans la hiérarchie&lt;/em&gt;” (&lt;a href=&quot;https://www.independent.co.uk/news/science/posh-people-think-they-re-better-university-of-virginia-social-inequality-a8921876.html&quot;&gt;Peter Belmi, chercheur et directeur de l’étude&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Tunnels-pouvoirs d’en haut, tunnels-détresse d’en bas&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il y a aussi les tunnels du quotidien, ceux qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent la même sensation d’accablement. Lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble, quelqu’un vous accapare sans relâche. La voisine qui vous intercepte pour parler de son dégât des eaux, tonton Michel qui vous raconte par le menu son opération de la cataracte, … s’il existe des tunnels-pouvoirs, il y a aussi des tunnels-détresse/impuissance. L’effet de capture est similaire, mais son origine diffère profondément. Né de la solitude, du désir débordant de plaire ou du besoin de se déverser sur quelqu’un enfin disponible, le tunnel-détresse est l’expression maladroite d’une parole qui ne trouve jamais place ailleurs et aspire tout le cadre de la relation. C’est peut-être là toute l’ambiguïté du tunnel verbal : il peut être un outil de pouvoir ou un symptôme d’impuissance, une manière d’écraser autrui ou une tentative de ne pas disparaître. Le paradoxe du tunnel-détresse est qu’il détruit parfois ce qu’il vient chercher : un lien réel. Ainsi, couper court peut produire un effet de confirmation : la personne perçoit une fermeture généralisée du monde à son égard. Alors comment faire ? Il faut peut-être distinguer l’accueil d’une parole et la disponibilité illimitée. On peut reconnaître le besoin de l’autre sans accepter d’être transformé en réceptacle sans fond. Poser calmement une limite temporelle permet, par exemple, de ne pas transformer cette limite en jugement global. “&lt;em&gt;Je suis désolé, je dois partir. Mais nous pourrons reprendre cette discussion plus tard, si vous voulez&lt;/em&gt;”. Cela contribue à maintenir une possibilité minimale de lien, ou du moins à éviter d’aggraver le sentiment d’exclusion déjà éprouvé par la personne. C’est aussi ramener dans l’échange l’existence de deux présences, et pas d’une seule.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lorsqu’une personne s’étend longuement auprès de vous pour exprimer des plaintes, il est intéressant d’interroger ce qui se joue, en termes de rapports sociaux : sommes-nous face à un·e égal·e qui cherche une oreille attentive, ou bien dans un rapport social où l’on attend de nous que l’on absorbe passivement une parole dominante ? Cet aspect nous permet d’ajuster notre réaction. On peut ainsi s’épargner sans égard les tunnels des CSP+, notables, professions libérales qui projettent leur panique bourgeoise sur l’état du monde, tout en reproduisant des rapports de pouvoir : “&lt;em&gt;Les jeunes ne veulent plus travailler… génération d’assistés… les pauvres consomment mal… on peut plus rien dire…&lt;/em&gt;”. La bourgeoisie dispose déjà d’un capital social et relationnel lui assurant d’autres espaces d’écoute – merci pour elle. En revanche, lorsqu’il s’agit de personnes dominées professionnellement ou socialement, et en souffrance, il semble important d’accorder du temps et de l’attention à leur parole, précisément parce qu’elles ont moins accès à cette reconnaissance. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;“Et si c’était moi le tunneliseur ?”&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce matin, en salle de pause, vous expliquez à Carole, avec grand sérieux, qu’un bon classeur à levier se reconnaît d’abord à la qualité de son “clac”. Ce bruit net et satisfaisant du mécanisme qui se referme correctement, c’est, selon vous, la base de toute stabilité administrative…Tiens, c’est étrange, Carole semble vous écouter mais ses pieds sont tournés vers le couloir, sa main fermement accrochée à la poignée de porte. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Soudain, une question vous hante :  “&lt;em&gt;Et si j’étais, moi aussi, médaillé d’or dans la catégorie tunnel ?&lt;/em&gt;”&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il est tentant de croire que le tunneliseur est toujours l’autre. Pourtant, il nous arrive à tous·tes de tunneliser. Certains sujets agissent comme des vortex émotionnels (les peines amoureuses, les blessures narcissiques, les angoisses existentielles, … ) et lorsque nous en parlons, notre souffrance occupe tout l’espace. Dans ces moments-là, la conversation cesse d’être un échange pour devenir un exutoire. Un signe qui doit nous alerter est notre difficulté à quitter le sujet, même lorsque l’autre tente doucement d’ouvrir sur d’autres choses ; ou encore cette sensation d’être absorbé par notre propre récit au point de ne plus percevoir les réactions, la fatigue ou le silence de notre interlocuteur·rice. La détresse, par exemple, peut créer une bulle émotionnelle qui rétrécit momentanément le monde. Être attentif à cela, c’est développer une forme de lucidité relationnelle. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Comment sortir du tunnel : interrompre l’autorité, construire la solidarité.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En ce qui concerne le tunnel en réunion, n’hésitez pas à intervenir lorsqu’un supérieur ou un collègue monopolise la parole. Certaines formulations permettent d’interrompre un monologue avec subtilité tout en reprenant la main : “&lt;em&gt;Pardon de vous couper, j’aimerais revenir sur un point précis avant d’aller plus loin”&lt;/em&gt; ou encore “&lt;em&gt;Avant de continuer, il me semble utile de distinguer deux points&lt;/em&gt;”. Ces interruptions tranquilles permettent parfois de réintroduire du dialogue. De même, il est toujours intéressant de construire des formes de solidarités entre collègues : lorsqu’une personne se fait interrompre, ou invisibiliser, un simple “&lt;em&gt;Attendez, laissez Sylvie terminer s’il vous plaît&lt;/em&gt;” ou “&lt;em&gt;Marc avait commencé un point important tout à l’heure&lt;/em&gt;” peut aider à rééquilibrer la discussion. De la même manière, acquiescer, soutenir et valider l’idée d’un·e collègue qui s’exprime aide à renforcer sa légitimité lorsqu’il·elle hésite ou cherche ses mots, cela donne de la force. Enfin, il ne faut pas se laisser impressionner par certains anciens qui mettent en scène leur expérience comme un argument d’autorité incontestable – “&lt;em&gt;Quand tu auras mon expérience, on en reparlera&lt;/em&gt;”. Derrière ces postures se cachent souvent l’exagération, l’anecdote embellie et le besoin de performer une supériorité symbolique. Cette démonstration de puissance traduit surtout la fragilité de celui qui cherche à l’imposer. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces quelques conseils ne sont pas des fins en soi. Ils s’inscrivent nécessairement dans une solution plus large et systémique qui consiste à s’orienter vers des formes d’organisation sociale plus horizontales, fondées sur la coopération et la reconnaissance mutuelle plutôt que sur des rapports hiérarchiques. Une telle orientation ne supprimera sans doute pas toutes les tensions propres aux relations sociales, mais elle favorisera des interactions plus ouvertes et réciproques où personne n’arrive en se posant en sachant et en considérant autrui comme ignorant. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans cette perspective, il s’opère un changement de cadre : un comportement jugé dominant dans un contexte donné peut prendre un sens différent lorsqu’il est replacé dans un environnement plus favorable. Ainsi, interrompre quelqu’un ou terminer ses phrases ne sera plus perçu comme une manière de dominer la conversation, mais comme une marque d’enthousiasme, d’accord et d’implication dans l’échange, caractéristique de relations plus égalitaires.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et si la tunnelisation était l’un des nombreux symptômes (et pas le plus violent, on en est bien conscient) de la radicalisation autoritaire du capitalisme ? Une société qui donne de plus en plus de pouvoir à une minorité et à ses serviteurs, qui sacralise les hiérarchies quelles qu’elles soient (la sacro-sainte parole des adultes, celle des chefs, celle des anciens, …) mais qui, par ailleurs, plonge une grande partie de la population dans la solitude et les troubles psy ? Forcément, nos liens se dégradent et la distribution de la parole se déséquilibre encore davantage. Face à ces tunnels sans fin, on pourrait être tenté de déserter (la cantine, la machine à café, les fêtes des voisins…) et c’est parfaitement compréhensible. Mais pour celles et ceux qui croient dans la possibilité de maintenir des relations de qualité dans une société qui la dégrade chaque jour, comprendre la tunnelisation et la combattre n’est pas une mission négligeable.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Santé &amp; Psycho</category><author>Maxime Devars</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Guillaume Etiévant : La France insoumise et la sortie de l’Union européenne (extrait) – Hors-Série</title><link>https://frustrationmagazine.fr/hors-serie-guillaume-etievant/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/hors-serie-guillaume-etievant/</guid><description>&lt;p&gt;Description Hors-Série : « La France insoumise et la sortie de l&amp;rsquo;Union européenne (extrait) Guillaume Etiévant invité de Judith Bernard pour Dans le texte sur www.hors-serie.net  » Pour s&amp;rsquo;abonner à Hors-Série et voir l&amp;rsquo;intégralité de l&amp;rsquo;entretien c&amp;rsquo;est par ici : https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 01 Jun 2026 16:55:59 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Hors-Série : « La France insoumise et la sortie de l’Union européenne (extrait) &lt;br /&gt;Guillaume Etiévant invité de Judith Bernard pour Dans le texte sur &lt;a href=&quot;http://www.hors-serie.net&quot;&gt;www.hors-serie.net&lt;/a&gt;  » &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Pour s’abonner à Hors-Série et voir l’intégralité de l’entretien c’est par ici : &lt;a href=&quot;https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/&quot;&gt;https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>International</category><category>Politique politicienne</category><category>Vidéo</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Lettre d’une mère frustrée au gouvernement</title><link>https://frustrationmagazine.fr/lettre-mere/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/lettre-mere/</guid><description>&lt;p&gt;Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui, c&amp;rsquo;est la lettre au gouvernement d&amp;rsquo;une mère anonyme, reçu en début d&amp;rsquo;année 2026, que nous publions. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr Lorsque j’ai vu que, pour relancer la natalité, vous avez décidé d’envoyer une [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 29 May 2026 15:42:59 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vos Frustrations&lt;/em&gt; est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui, c’est la lettre au gouvernement d’une mère anonyme, reçu en début d’année 2026, que nous publions. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lorsque j’ai vu que, pour relancer la natalité, vous avez décidé d’envoyer une lettre à tous les Français âgés de 29 ans pour les inciter à faire des enfants, je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. Quel mépris. Je n’ai pas les mots pour exprimer ce que vous m’inspirez, car les mots à ma disposition ne me semblent pas suffisants pour décrire votre comportement. Celui auquel j’ai pensé est « mépris », mais j’ai aussi pensé à « dégoût » ou à « indécence ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai accouché d’un petit garçon il y a deux ans. Un accouchement classique : pas de césarienne, pas de péridurale. Bien sûr, j’ai quand même ressenti une fatigue physique et psychique : 48 heures de contractions, les douleurs mammaires, l’énorme responsabilité (synonyme d’angoisse pour beaucoup d’entre nous, les nouveaux parents) d’avoir à veiller sur un petit être nuit et jour pour la première fois ; ça fatigue un petit peu quand même.&lt;br /&gt;Ça semble évident, mais je le dis quand même : l’arrivée d’un enfant, même dans de bonnes conditions, c’est-à-dire après un accouchement sans complication, est un bouleversement physique et psychique pour les parents, et surtout pour la maman.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au bout de trois jours de congé, mon compagnon repart travailler. Il est en CDD au moment où j’accouche. Il devrait pouvoir prétendre à 28 jours de congé paternité, mais son patron lui a bien fait comprendre que, s’il souhaite prendre ses congés, il peut oublier le CDI à l’issue de son CDD.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je m’occupe donc seule d’un nouveau-né. La majorité des bébés ne dorment pas bien la nuit et, même si mon compagnon, qui n’est pas avec moi la journée, fait tout pour m’aider la nuit, il n’a pas de sein, donc il ne peut pas l’allaiter. Là encore, ça semble évident, mais apparemment pas pour vous, élite de la nation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je dois donc préciser que je dors peu, voire pas du tout, la nuit et que je m’occupe seule de mon bébé et des tâches ménagères. Là encore, les mots me manquent pour vous faire ressentir l’épuisement physique et psychique de veiller sur un bébé dont la survie repose entièrement sur vos seules épaules. Entre l’allaitement et le manque de sommeil, je perds 10 kg.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je tiens, je m’occupe de mon bébé, je reprends le travail quand mon fils a trois mois, presque avec soulagement, car je vais enfin pouvoir avoir un relais. J’ai la chance d’avoir une place en crèche. Mais un enfant qui entre en collectivité, c’est normal, est tout le temps malade, surtout le premier hiver. Le docteur lui diagnostique de l’asthme. Il multiplie les détresses respiratoires, et moi les nuits blanches.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai droit à trois jours « enfant malade » auprès de mon employeur, et conjoint aucun. Dès les deux premières semaines de crèche, j’ai épuisé le quota des jours enfant malade. À l’avenir, je vais devoir poser des congés sans solde ou aller travailler en laissant mon bébé de trois mois à la crèche où, malgré tout le professionnalisme des assistantes maternelles, elles ne peuvent pas, avec six à neuf enfants à gérer par personne, prendre soin de mon fils malade.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors qu’est-ce qu’on choisit, messieurs et dames du gouvernement ? Prendre soin de son enfant malade ou payer son loyer ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’enchaîne les nuits blanches, j’allaite mon fils la nuit, je travaille le jour. Je ne fais pas de pause à midi pour faire mes heures et aller à la crèche au plus vite récupérer mon enfant fiévreux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Des crises de larmes, d’angoisse, des cauchemars à répétition. Jusqu’au moment où je perds pied avec la réalité : j’ai des hallucinations et je m’automutile, seule solution que je trouve dans mon esprit épuisé pour rendre visible mon mal-être, et finalement solution que je perçois comme rationnelle après avoir épuisé toutes les autres alternatives pour survivre et avoir de l’aide.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mon conjoint appelle le 15. Je suis finalement orientée vers une structure mobile de santé spécialisée en périnatalité. Merci aux autres femmes que j’y ai rencontrées : elles aussi dans la détresse, elles commencent à me faire réaliser que mon problème n’est pas qu’individuel.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette structure m’oriente vers une psychiatre, et celle-ci me conseille également un suivi chez un psychologue. La psychiatre me diagnostique une dépression du post-partum. Mais je ne comprends pas ce diagnostic ; encore aujourd’hui, je ne suis pas d’accord. « C’est une dépression du post-partum », c’est ce qu’elle dit. « Il faut faire du sport. Vous avez essayé la cohérence cardiaque ? »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Malgré mon état d’épuisement général, je réponds que je mets au défi n’importe qui d’aller bien en se réveillant dix fois par nuit, de continuer à performer au travail, de tirer son lait dans les toilettes, d’être constamment seule, sans aucun relais autre que le papa qui rentre à 19 heures.&lt;br /&gt;Dans ma journée, au-delà de ne pas pouvoir dormir, le corps médical me conseille de faire du sport et de la méditation pour être moins déprimée. Sérieusement ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On me conseille de suivre une thérapie. La psychologue que je rencontre me demande de parler de mon enfance et du lien avec ma mère. Mais moi, je veux parler de l’injustice que je ressens : qu’on cherche des causes à ma dépression dans mon enfance alors que je sais que c’est l’absence de sommeil, l’impossibilité d’être aidée ou relayée, la précarité financière, la crainte de perdre mon emploi qui m’ont conduite à la dépression, et que la méditation et le jogging ne peuvent rien pour moi.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ma colère ne serait pas normale, elle ne serait pas légitime. Je devrais être heureuse : tout va bien. Alors pourquoi votre lettre me donne-t-elle tellement la haine ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Car je vous entends déjà me répondre : « Le politique ne peut rien. Le post-partum, c’est hormonal, tout ça. » Ah bon, vraiment ? Est-ce que mes hormones sont responsables du fait que :&lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Ma mère de 64 ans ne peut pas être un relais, car elle travaille encore : elle n’a pas suffisamment cotisé d’après vos lois pour pouvoir s’arrêter de travailler et avoir une retraite décente.&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Ce sont mes hormones aussi si, au bout de trois jours de congé, mon compagnon a dû repartir travailler par peur, dans le cas inverse, d’être licencié à la fin de son CDD ? Pour rappel, le congé paternité en France n’est pas obligatoire, c’est au libre choix du papa (libre de risquer de se faire virer surtout).&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;C’est sûrement la faute à une enfance malheureuse ou à mes hormones si je vis dans un désert médical et que, lorsque je sentais la crise arriver, avant le gouffre de la dépression, quand j’ai appelé à l’aide, je n’ai pu trouver aucun relais. La PMI est saturée. Le docteur vient de partir à la retraite. Ils ne peuvent pas me recevoir.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;Pour les futurs parents, messieurs et dames du gouvernement, vous devriez ajouter quelques petites informations à cette lettre. Les trois premières années de la vie d’un enfant sont extrêmement difficiles, mais quand l’enfant commence à dormir, ça va quand même un peu mieux. Bon, à part quand, dans cette période-là, vous découvrez l’existence d’un certain M. Duplomb.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quand j’étais enceinte, une amie m’a dit : « Tu verras, avoir un enfant, c’est avoir peur constamment. » Je confirme. Être parent dans une société capitaliste, c’est vivre avec la peur constante que votre enfant soit empoisonné aux pesticides ou que vous l’ayez peut-être déjà empoisonné durant la grossesse, que les germes du cancer soient passés de vous à lui.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans mon cas, j’ai vécu ma grossesse à quelques kilomètres en aval de Lyon et je me suis donc certainement fait intoxiquée aux PFAS pendant toute ma grossesse. Ma peur n’est pas irrationnelle. Elle est légitime et basée sur la science.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ajoutez dans la lettre, s’il vous plaît, que, d’après Santé Publique France, le cancer est une épidémie, car son incidence augmente dans toutes les catégories de population. Que les cancers ont doublé depuis 1990 en France et qu’aujourd’hui, en France, 500 enfants meurent chaque année d’un cancer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans votre lettre, pouvez-vous répondre à ma question : s’il échappe à la maladie, est-ce que vous allez me le prendre pour en faire un soldat ? Pour l’envoyer se faire tuer loin de moi ? Pour l’envoyer massacrer les enfants d’autres femmes au nom des puissants, et pour leurs intérêts ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans la liste des mots que j’ai cherchés pour caractériser votre lettre, j’ai pensé à « ignorance », mais ce mot-là, je vous le refuse. Car vous savez. Vous savez que les lois que vous votez nous empoisonnent, nous isolent, nous précarisent, nous détruisent.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Membres du gouvernement, voici ma réponse à votre lettre honteuse pour inciter les Français à procréer. J’aime mon enfant viscéralement. J’en crève d’amour pour lui et je vous hais de sacrifier sa santé et le temps que nous pourrions passer tous les deux à profiter de cette vie pour des intérêts économiques, pour vos petites carrières politiques minables. Car c’est de cela qu’il s’agit. Vous sacrifiez mon enfant (le mien ou celui d’une autre), vous nous sacrifiez.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’en suis à me demander si je dois me battre pour assurer l’avenir de mon fils à très court terme  c’est-à-dire un logement, du chauffage, de la nourriture (de préférence pas trop polluée aux nitrates)  ou si je dois me battre pour son avenir avec le risque de me faire éborgner ou gazer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je vous déteste, vous qui me volez mon temps, vous qui m’obligez à des choix impossibles, vous qui me forcez à me battre pour éviter que des substances toxiques l’empoisonnent et vous qui pensez à l’envoyer se faire tuer pour des guerres qui n’ont, de tout temps, servi que les intérêts des puissants. Vous me volez du temps que je pourrais vivre avec lui sans craindre qu’il meure d’une mort qui aurait pu être évitable. Et ce n’est pas juste.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Vous aviez le pouvoir de changer les choses, vous ne l’avez pas fait. Alors j’ajoute d’autres mots à la liste, à côté de mépris, pour évoquer ce que votre lettre m’inspire : gâchis, injustice, indécence.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Vos frustrations</category><author>Une Mère Frustrée</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Comment Master Poulet a cuisiné la gauche bourgeoise </title><link>https://frustrationmagazine.fr/comment-master-poulet-a-cuisine-la-gauche-bourgeoise/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/comment-master-poulet-a-cuisine-la-gauche-bourgeoise/</guid><description>&lt;p&gt;Saint-Ouen, avril 2026. Un conflit majeur s&amp;rsquo;apprête à toucher le territoire français pour la première fois depuis le XXe siècle dans la surprise totale : un maire qui se veut présidentiable, n&amp;rsquo;écoutant que son courage déclare la guerre à.. une enseigne de poulet. Un restaurant de poulet ouvre rue Albert Dhalenne, en plein centre-ville, à [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 28 May 2026 14:41:00 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Saint-Ouen, avril 2026. Un conflit majeur s’apprête à toucher le territoire français pour la première fois depuis le XXe siècle dans la surprise totale : un maire qui se veut présidentiable, n’écoutant que son courage déclare la guerre à.. une enseigne de poulet.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un restaurant de poulet ouvre rue Albert Dhalenne, en plein centre-ville, à la sortie du métro. Trois jours après, la mairie socialiste de Karim Bouamrane fait condamner le bâtiment avec des blocs de béton et des grilles métalliques. Le tribunal administratif de Montreuil déclare ça « manifestement illégal ». La mairie est forcée de retirer ses blocs. Elle avait aussi, en attendant, fait déposer des pots de fleurs malodorants devant l’entrée pour décourager les clients d’approcher. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen depuis 2020, présenté l’été dernier comme candidat sérieux à Matignon, a mobilisé la puissance publique contre une rôtisserie.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;« La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen »&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;C’est la phrase officielle de la municipalité. Le genre de discours qui donne un habillage de gauche à une politique arbitraire : parce qu’en face du Master Poulet condamné (littéralement en face, de l’autre côté de la rue), il y a un Burger King qui n’a jamais été inquiété par la mairie. La malbouffe internationale, standardisée et mondialisée ne pose donc pas de problème à la mairie. Et si le sujet n’était donc pas l’alimentation pour le Maire ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Master Poulet, c’est une enseigne de poulet halal, pas cher, dont la clientèle est majoritairement racisée et populaire. Le genre de clientèle que les projets de « qualité de vie » de la mairie n’ont précisément pas prévu de garder dans le décor. Karim Bouamrane ne vise pas spécifiquement Master Poulet en soi, mais sa clientèle qu’il ne veut pas voir occuper l’espace public du centre-ville qu’il veut dédier à une autre population. Pourquoi ? Dans le numéro annuel de &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; consacré à la ville, nous expliquions dans un article que l’occupation de l’espace publique par des personnes racisées était un problème pour les gentrificateurs, d’où la pression grandissante sur les épiceries de nuit et les salons de coiffure afro. La fameuse phrase de Booba pourrait être de nouveau mobilisée &lt;em&gt;« si j’traine en bas de chez toi, j’fais chuter le prix de l’immobilier ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le 21ème arrondissement de Paris&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Bouamrane a une formule qu’il ressort à chaque interview (si on a la patience de d’abord d’écouter sa success story libérale du fils d’immigré devenu maire de banlieue) : Saint-Ouen serait le 21ème arrondissement de Paris. Le village olympique construit pour 2024, converti depuis en logements neufs, a transformé des quartiers entiers du Vieux Saint-Ouen. Des centaines de logements sociaux détruits ou réhabilités : &lt;a href=&quot;https://www.saint-ouen.fr/vie-quotidienne/urbanisme/renovation-urbaine/&quot;&gt;à Cordon, 256 logements Semiso seront détruits; côté Vieux Saint-Ouen, 231 logements devront être remplacés&lt;/a&gt;. La mairie a promis aux familles de les reloger sans augmentation de loyer. Mais l’objectif était aussi de changer la population &lt;a href=&quot;https://batinfo.com/actualite/a-saint-ouen-une-renovation-urbaine-a-plusieurs-millions-deuros-suscite-des-questions_23241&quot;&gt;à travers des programmes pour « catégories intermédiaires »&lt;/a&gt;, infirmières et enseignants qui remplacent des ouvriers et des employés. Ce que la mairie appelle une politique de mixité, c’est une formule passe-partout pour habiller l’éviction en politique sociale : le prix d’un deux-pièces à Saint-Ouen &lt;a href=&quot;https://blog.appartmaison.fr/actualite-immobilier/a-saint-ouen-la-gentrification-nocculte-pas-les-realites-dune-ville-populaire/&quot;&gt;a grimpé de 52,9% en cinq ans, un record absolu en Seine-Saint-Denis.&lt;/a&gt; Dans une ville où le taux de pauvreté atteignait encore 26% en 2017, presque le double de la moyenne nationale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces gens-là ne pourront plus se loger ici et leurs enfants encore moins pour concrétiser le 21ème arrondissement : les Parisiens fuient la ville à cause des prix exorbitants des loyers, donc des mairies de petite couronne veulent faire de la place pour eux. Et si vous vous demandez : où iront les plus pauvres ? Toujours plus loin de Paris, jusqu’à ce que la gentrification les rattrape.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Racisme d’aménagement&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il y a deux niveaux dans ce que fait la mairie de Bouamrane, et il faut les distinguer parce qu’ils se renforcent l’un l’autre. Le premier, c’est le logement. Les destructions, les relogements, les programmes neufs vendus à des catégories sociales plus élevées, la pression du marché immobilier parisien qui remonte vers les banlieues, tout ça chasse physiquement les habitants de Saint-Ouen, qui sont dans leur immense majorité des familles racisées, issues de l’immigration maghrébine et subsaharienne. Le second, c’est l’espace public. Et c’est là que l’affaire Master Poulet intervient : parce que même ceux qui restent, qui tiennent encore un appartement, qui résistent à la hausse des loyers, se voient progressivement signifier qu’ils ne sont pas le public visé par le centre-ville rénové. Les commerces qui leur correspondent ferment par manque de fréquentation ou n’obtiennent plus d’autorisation. Les espaces se dessinent et se structurent pour une population qui n’est pas encore là mais qu’on espère attirer. L’espace public devient une vitrine, et dans cette vitrine, une rôtisserie halal ou l’on peut manger pour 3 euros 50, ça fait désordre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est du racisme d’aménagement. Pas nécessairement intentionnel dans sa forme la plus consciente, on peut laisser le bénéfice du doute sur les arrière-pensées individuelles malgré tout, mais mécaniquement, dans ses effets sur des populations réelles, c’est l’organisation de l’espace public par et pour des catégories blanches et aisées au détriment de populations racisées et populaires. Ce racisme se structure lui-même sur les lectures racistes conscientes ou inconscientes des investisseurs et des populations blanches qui veulent inonder la petite couronne parisienne : la présence de personnes racisées dans l’espace publique est constamment associée à l’insécurité, à la peur, au bruit ou à la violence.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le PS municipal dans les banlieues proches de Paris joue depuis vingt ans un rôle très précis dans la mécanique de la gentrification en lui donnant un visage présentable. La gentrification pilotée par des élus de droite est assez assumée. Pilotée par des élus socialistes, elle se drape dans le vocabulaire de l’émancipation et de la mixité, elle obtient des financements d’État au titre de la politique de la ville, et elle use des questions de sécurité et de tranquillité publique pour faire fermer des lieux fréquentés par les classes populaires. Mathieu Delafosse, maire de Montpellier est un bon exemple sur le sujet.&lt;/p&gt;



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&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;J’ai fait procéder ce matin à la pose de blocs de béton devant l’épicerie de nuit située au pied de la tour Saint-Martin.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pour rappel, ce commerce avait été la cible d’un incendie criminel dans lequel un jeune homme de 19 ans avait trouvé la mort. L’enquête est toujours en… &lt;a href=&quot;https://t.co/uIqWdTARVZ&quot;&gt;pic.twitter.com/uIqWdTARVZ&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;— Michaël Delafosse – Maire de Montpellier (@MDelafosse) &lt;a href=&quot;https://x.com/MDelafosse/status/2053882515690000673?ref_src=twsrc%5Etfw&quot;&gt;May 11, 2026&lt;/a&gt;&lt;/blockquote&gt;
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&lt;p&gt;Des mairies veulent donc condamner physiquement des commerces parce qu’ils ne correspondent pas à l’image qu’ils veulent donner de leur centre-ville en pleine revalorisation foncière. Ça s’inscrit dans un processus de dix ans de transformation d’une ville populaire en produit d’appel pour cadres parisiens. La formule de Bouamrane est juste finalement : l’objectif est de faire de Saint-Ouen un nouvel arrondissement parisien, mais pas pour ceux qui y habitent, pour les Parisiens et au détriment des banlieues.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le 18 avril, le tribunal administratif de Montreuil a ordonné à la mairie de retirer les blocs de béton sous 48 heures. Depuis le maire de Saint-Ouen écume les plateaux pour mener sa campagne contre le fast-food et épuise peu à peu ses possibilités juridiques car l’objectif n’est pas tant de gagner, car il est difficile pour un maire de faire fermer des commerces sans motif, mais d’épuiser financièrement la rôtisserie à coups de frais de justice et d’avocats.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Politique politicienne</category><author>Amine Snoussi</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item></channel></rss>