logo_frustration
U

On entend souvent dire que la grève est un mode d’action dépassé, réservé à un temps ancien. Pourtant, ces dernières années, leur nombre a augmenté en France. Ailleurs dans le monde, elles restent le moyen qui permet le mieux d’obtenir du progrès social. Outil majeur de la lutte des classes, la grève fonctionne : ce sont les chiffres du ministère du travail qui le disent.

Depuis le milieu des années 1980, c’est-à-dire au moment où la bourgeoisie de gauche a abandonné son programme pour se lancer avec enthousiasme dans la promotion du néolibéralisme, toute une partie du monde intellectuel français et européen s’est précipité pour baisser le rideau sur la lutte des classes et son corollaire, la conflictualité sociale au travail. Réservé à un ordre ancien, la grande époque des « usines et des mines », l’époque de « Zola et Balzac », les grèves seraient devenues un mode d’action ringard, qui n’aurait plus du tout de pertinence à notre époque « complexe et mondialisée », où le salariat est « isolé et atomisé ». Ces poncifs, je les entends à longueur d’émission télé ou radio. Même dans la vraie gauche (j’entends : hors Parti Socialiste), ce cliché sur le caractère désormais inoffensif des luttes au travail est répandu. Jean-Luc Mélenchon, multiple fois candidat de la France Insoumise, le disait encore récemment: ce qui nous définit dans les rapports sociaux, ce ne serait plus tant notre place au travail que notre dépendance aux grands réseaux collectifs (transport urbain, électricité, eaux, télécommunications etc.). C’est cette aliénation-là qui devient, selon Jean-Luc Mélenchon, le moteur principal de la conflictualité sociale. Il s’inspire de plusieurs théoriciens, notamment le géographe marxiste Etats-unien David Harvey, qui a développé dans les années 2010 l’idée d’une nouvelle centralité des luttes urbaines dans la conflictualité liée au système capitaliste.

Quand on est un jeune chercheur en sociologie et que l’on cherche à parler de sujets sociaux, traiter de la conflictualité au travail semble assez ringard, peu original. Mieux vaut trouver d’autres sujets de recherche, qui semblent plus « novateur ».

J’ai été moi-même séduit par ces thèses : quand on est un jeune chercheur en sociologie et que l’on cherche à parler de sujets sociaux, traiter de la conflictualité au travail semble assez ringard, peu original. Mieux vaut trouver d’autres sujets de recherche, qui semblent plus « novateur ». Mais le capitalisme n’est pas un système novateur : contrairement à une idée reçue, les choses ne sont pas « en constante évolution ». Les grands mécanismes de l’exploitation du travail sont les mêmes, l’accumulation qui en découle est de même nature. Si de nouveaux marchés (financiers, immobiliers notamment) sont venus renforcer la richesse des capitalistes, faire travailler plus et payer moins reste le levier principal de l’enrichissement de la classe bourgeoise, en France comme ailleurs dans le monde. Ni la « mondialisation » ni l’automatisation de certaines tâches ne sont venues mettre fin à ce processus.

Les grèves augmentent en France

Et puisque les leviers d’enrichissement par l’exploitation demeurent les mêmes, les moyens d’y résister n’ont pas non plus radicalement évolué. Ainsi, la « bonne vieille grève », c’est-à-dire l’arrêt de travail pour stopper la production et ainsi obtenir un rapport de force plus favorable avec son employeur, reste une méthode viable et… très utilisée. Si, au niveau national, les mouvements sociaux massifs ne sont pas parvenus, ces dernières décennies, à obtenir, par la grève, des victoires conséquentes, au niveau local les grèves sont de plus en plus fréquentes et arrachent au patronat de nombreuses revendications. Ni la presse nationale ni les organisations traditionnelles de la gauche n’en font franchement écho, et pourtant les chiffres sont là : en 2022, 2,4 % des entreprises de 10 salariés ou plus du secteur privé non agricole (employant 25 % des salariés de ce champ) connaissent un ou plusieurs arrêts collectifs de travail. Cette proportion “augmente nettement”, nous indique la DARES (ministère du travail), de 0,8 point, par rapport à 2021. D’une façon générale, sur le temps long, le nombre de jours de grève pour 1000 salariés est relativement stable entre 2008 et nos jours, avec une remontée récente, donc.

Les grèves ont lieu plus fréquemment dans les grandes entreprises (500 salariés en plus). En 2022, 35,4 % d’entre elles sont concernées par un mouvement de grève, une proportion en hausse de 8,2 points sur un an, nous dit le ministère du travail dans cette même étude. À l’inverse, seulement 1,1 % des entreprises de 10 à 49 salariés connaissent une grève en 2022. Cependant, nous précise l’étude, cette proportion a doublé pendant un an. Si l’industrie est le secteur le plus concerné par la bonne santé des grèves, d’autres métiers où elle est moins attendue, comme la santé et le médico-social, usent de cette technique prometteuse.

Dans des milieux précaires, la grève marche aussi

Car la grève fonctionne, y compris dans des situations où elle semble particulièrement difficile, comme la prestation de service ou le secteur tertiaire. De juillet 2019 à mai 2021, une longue grève a été organisée par les femmes de chambre travaillant dans l’hôtel Ibis Batignolles de Paris, appartenant au groupe Accor. Ce mouvement est victorieux : l’accord obtenu en 2021 prévoit des revalorisations salariales de 250 à 500 euros, l’octroi d’une pause et la réduction des cadences. La grève avait des revendications matérielles mais aussi organisationnelles : les participantes ont dénoncé la maltraitance dont elles étaient l’objet de la part de leur hiérarchie, ainsi que les violences sexistes et sexuelles dont elles ont été victimes. 

De juillet 2019 à mai 2021, une longue grève a été organisée par les femmes de chambre travaillant dans l’hôtel Ibis Batignolles de Paris, appartenant au groupe Accor. Ce mouvement est victorieux : l’accord obtenu en 2021 prévoit des revalorisations salariales de 250 à 500 euros, l’octroi d’une pause et la réduction des cadences.

Ce n’est pas la première grève dans ce secteur : les années précédentes, une grève de 87 jours du personnel chargé du nettoyage du palace parisien Park Hyatt Vendôme a obtenu satisfaction, ainsi qu’une autre de 111 jours, par les salariées de l’Holiday Inn de la Porte de Clichy. Femmes et immigrées : le profil des employées les moins qualifiées du secteur des services est souvent le même. Face à cette division sexuelle et raciale du travail, il semblerait que la colère des salariées gronde. Encore récemment, en mai 2024, les femmes de chambre d’un hôtel 4 étoiles à Marseille ont lancé un mouvement de grève : “On est des esclaves, ils ne nous respectent pas. Comme on travaille dur, on n’arrive même pas à profiter de nos enfants, on n’a pas le temps de vivre”, racontait l’une d’entre elle à France Info. L’ancienne leader du mouvement de grève de l’Ibis Batignolles, Rachel Kéké, est députée depuis 2022. Depuis, elle se rend régulièrement sur les piquets de grève de son ancien secteur, comme en mars 2024, au côté des femmes de ménage sous-traitées par le groupe Elior-Derichebourg à d’autres entreprises, en grève depuis déjà un mois : « La majorité des métiers précaires sont faits par des femmes. Je les appelle à venir dans la rue pour chercher leurs droits. Certaines doivent faire trois boulots pour avoir 1.500 euros. Avec deux boulots, certaines touchent 800 euros. Qui peut vivre avec 800 euros ? Il ne faut pas maltraiter les gens. Si demain, les femmes disent “on arrête le travail”, la France ne pourra pas fonctionner », déclarait-t-elle au micro de France bleu.

Aux Etats-Unis comme au Bangladesh, seule la grève permet le progrès social

Le fait que des grèves surviennent dans des secteurs comme le ménage ou l’hôtellerie en dit long sur leurs potentiels et sur la fausseté des prophéties sociologiques sur la fin de la conflictualité au travail. « Atomisés et individualisés, les salariés ne peuvent plus agir collectivement comme du temps des grandes usines » : c’est un poncif que l’on entend encore très souvent. Ce « pessimisme de gauche » semble aussi partagé par les directions syndicales, pour qui la grève est un outil compliqué à mettre en œuvre, qui ne « se décrète pas ». Pourtant, des femmes qui travaillent dans la sous-traitance, à des horaires décalées, sans pause pour discuter, sur des sites dispersés dans une ville, sont capables de mener des grèves victorieuses : c’est bien que cela doit être possible, non ?

« La majorité des métiers précaires sont faits par des femmes. Je les appelle à venir dans la rue pour chercher leurs droits. Certaines doivent faire trois boulots pour avoir 1.500 euros. Avec deux boulots, certaines touchent 800 euros. Qui peut vivre avec 800 euros ? Il ne faut pas maltraiter les gens. Si demain, les femmes disent “on arrête le travail”, la France ne pourra pas fonctionner »

Rachel kéké, ancienne leader du mouvement de grève de l’Ibis Batignolles et député

Ailleurs dans le monde, des grèves massives surviennent et permettent encore – et parfois plus que jadis – des évolutions majeures pour la condition des travailleuses et des travailleurs. Le Bangladesh est un pays où toute une partie de la production européenne, notamment textile, a été délocalisée. Ceci afin de bénéficier d’un prix du travail moindre et de conditions dégradées qui assurent aux groupes capitalistes un investissement minimum. Le 24 avril 2013, l’immeuble d’atelier de confection textile Rana Plaza s’effondrait à Dacca, au Bangladesh. Bilan : mille cent trente-cinq morts parmi les cinq mille ouvrières et ouvriers qui travaillaient sur les lieux. Avec le soutien d’un régime dictatorial, les entreprises capitalistes occidentales ont pu, malgré ce drame, continuer à dormir sur leurs deux oreilles… jusqu’à récemment : en novembre 2023, trois semaines de grève ont réuni une grande partie des ouvrières et ouvriers du secteur. Malgré une répression intense – plusieurs personnes tués par la police et de très nombreux syndicalistes arrêtés – le mouvement a obtenu le doublement du salaire minimum (en deçà des revendications de triplement), mais pas encore de changement dans les conditions de travail

Aux Etats-Unis, les droits syndicaux sont embryonnaires : “Le capitalisme américain n’est pas réputé pour sa tendresse envers la classe laborieuse. Il a même inventé une industrie à part entière : celle des consultants anti-syndicats et briseurs de grèves, déployés par le patronat en amont des conflits sociaux et pour empêcher l’implémentation syndicale dans les entreprises.” Ce sombre tableau dressé par le spécialiste des Etats-Unis Christophe Le Boucher, dans un article pour notre édition papier annuelle, n’a pourtant pas empêché des grèves absolument massives et victorieuses dans plusieurs secteurs du pays, dont l’industrie automobile, celle du cinéma ainsi que l’enseignement. Des augmentations de 40%, la réduction du temps de travail, de meilleures conditions de travail ont été obtenues depuis 2019, uniquement la grève, ou par la menace de grève. Au Royaume-Uni, le pays des gouvernements briseurs de grève, les travailleurs du rail ont obtenu d’importantes aussi de salaires suite à des mouvements de grève, à tel point que le gouvernement conservateur a planché sur une limitation de ce droit. Il n’empêche que les victoires du rail ont permis l’affirmation d’une force syndicale plus dure et offensive, incarnée par Mick Lynch, le secrétaire général du syndicat des transport, qui annonçait, en aout 2022, “The working-class is back and we refuse to be poor anymore” (la classe ouvrière est de retour et nous ne voulons plus être pauvres).

Autant dire que l’obtention d’un rapport de force par la grève est loin d’être un outil du passé. Bien au contraire. Les grèves fonctionnent, même dans des secteurs ou des pays où la faiblesse du droit social et la précarité des grévistes rend la démarche plus difficile. Dans les pays gouvernés par des conservateurs bourgeois (c’est-à-dire un peu partout dans le monde), la grève est même devenue l’unique façon d’obtenir du progrès social. 

Car la grève paye, et les puissants le savent, c’est pourquoi il la craignent autant. Dans le documentaire réalisé par Brice Gravelle et consacré au charismatique PDG du groupe Gifi, on voit le patron farouchement anti-syndicat visiter un site de logistique particulièrement essentiel, dans le sud-est de la France. Le cadre supérieur qui mène la visite lui fait remarquer qu’en cas de blocage par la grève de l’entrepôt, toute l’activité de l’entreprise en France sera bloquée. Ce genre de séquence montre que le patronat, contrairement à de nombreux intellectuels ou politiques de gauche, croit dans le potentiel de la grève.

Ce genre de séquence montre que le patronat, contrairement à de nombreux intellectuels ou politiques de gauche, croit dans le potentiel de la grève.

Et à raison, car les chiffres sont là : une étude du ministère du travail basée sur l’année 2020 nous informe que 62,8 % des entreprises ayant connu une grève dans l’année ont connu des négociations fructueuses pour les salariés, contre seulement 12,7 % des entreprises qui n’ont pas connu de conflit social. L’année suivante, en 2021, c’est encore davantage : 79,0 % des entreprises déclarant au moins une grève ont mis en place des accords favorables aux salariés, contre seulement 16,6 % des entreprises n’ayant connu ni grève ni une quelconque forme de conflit. Ces accords ont porté principalement sur les salaires mais aussi sur les conditions de travail.

« Investir » collectivement dans une grève est donc très rentable pour les salariés. Ces études ne disent rien des menaces de grève, qui ne sont pas répertoriées dans les statistiques, puisqu’elles ne se sont par définition pas produites.

Lorsque l’on a déjà essayé, lors d’une réunion avec son employeur, d’agiter la menace de la grève, on peut sentir la puissance de cette méthode. Le frisson de peur qui agite les directions d’entreprise, qui sont, rappelons-le, de plus en plus constituées de gens radicalement obsédés par la productivité horaire des salariés et dont tout le beau travail peut s’effondrer en une seule journée de grève, mérite d’être vu. Par ailleurs, pour un collectif de travail, ne serait-ce qu’imaginer l’impact qu’un arrêt de travail aurait sur sa production, de bien comme de service, donne aussi conscience de la force que le travail représente, encore et toujours, dans notre économie.


NICOLAS FRAMONT

Photo de couverture : Lucie Morel sur Unsplash

Frustration est un média d’opinion, engagé et apartisan : financés 100% par nos lectrices et lecteurs, nous ne percevons ni subventions ni “gros dons”. Nous ne percevons aucune recette publicitaire. Par ailleurs, notre média en ligne est entièrement gratuit et accessible à toutes et tous. Ces conditions nous semblent indispensables pour pouvoir défendre un point de vue radical, anticapitaliste, féministe et antiraciste. Pour nous, il y a une lutte des classes et nous voulons que notre classe, la classe laborieuse, la gagne.

Je vous aide !


À LIRE ÉGALEMENT :