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Le magistrat Édouard Durand, dont le travail a très largement été salué par les associations de victimes et de protection de l’enfance, a été évincé par l’exécutif de ses fonctions de coprésident de la CIIVISE – Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants – le 11 décembre dernier, sans explication et sans avoir été prévenu, alors que son bilan était pourtant (soi-disant) salué par la majorité elle-même. 11 membres de l’instance indépendante (sur 19) ont ainsi démissionné suite à l’éviction d’Édouard Durand. Ce dernier, juge des enfants puis aux affaires familiales, notamment coordinateur du premier diplôme universitaire en France consacré aux violences faites aux femmes, avait pris la coprésidence de la CIIVISE dès sa création, en tandem avec Nathalie Mathieu, elle aussi évincée. Retour sur les raisons, par ailleurs inconnues des deux intéressés, qui ont conduit à les virer sans aucune vergogne.

Le rapport de la CIIVISE dénonce un “système d’impunité” pour les agresseurs 

La CIIVISE est une commission d’enquête installée en 2021, à la suite de l’émergence du mouvement de libération de la parole #MeToo inceste, propulsé par la sortie du livre « La familia grande » de Camille Kouchner. Dans ce récit glaçant, l’autrice raconte l’inceste  commis par son beau-père, le politiste Olivier Duhamel, sur son frère. Olivier Duhamel était un personnage central dans la classe politique française, et le livre décrit l’impunité dont il a bénéficié pendant des années ainsi que le cadre idéologique qui a légitimé son geste. La libération de la parole qui a suivi s’est traduite dans les dizaines de milliers de témoignages reçus par la CIIVISE, dont le rapport qualifie cet élan de véritable mouvement social.

L’engagement d’Édouard Durand et de Nathalie Mathieu au sein de cette commission spéciale a été de faire face au déni général que représentent les violences sexuelles faites aux enfants, en plaçant le recueil de la parole des victimes, sans jugement, et leur protection au cœur de leur action : « On vous croit, vous ne serez plus jamais seuls ».

En France, un adulte sur dix déclare avoir été victime d’inceste. On estime qu’un enfant est victime de viol ou d’agression sexuelle en France toutes les trois minutes, soit 160.000 enfants chaque année. Dans 81% des cas, l’agresseur est un membre de la famille et un homme, de façon extrêmement majoritaire.

Le rapport de la CIIVISE, disponible ici, et très accessible (il existe une version courte synthétique et une version longue, on vous invite à lire l’une d’entre elles) fait état de plus de 30.000 témoignages et de 82 préconisations, après 3 ans de travail. Il vient éclairer ce phénomène social massif : un adulte sur dix déclare avoir été victime d’inceste. On estime qu’un enfant est victime de viol ou d’agression sexuelle en France toutes les trois minutes, soit 160.000 enfants chaque année. Dans 81% des cas, l’agresseur est un membre de la famille et un homme, de façon extrêmement majoritaire. Ce qui veut dire que parler du viol, c’est parler de la famille et du patriarcat. C’est une réalité très dérangeante, extrêmement loin des représentations dominantes de l’inceste comme étant un fait minoritaire, commis par des personnes malades et malfaisantes. Il y a une banalité du mal que ce rapport dévoile et qui est profondément gênante, mais il faut l’affronter. 

Les préconisations de la CIIVISE sont donc à la mesure de ce phénomène commun et courant. L’une des principales consiste à mettre en place un dépistage national et annuel de l’inceste, en posant la question à tous les enfants. On en est actuellement très loin, tout comme on est très loin d’avoir une réponse efficace lorsqu’un enfant a le courage de parler : Dans près de 50% des témoignages recueillis par la CIIVISE, la personne à qui il s’est confié ne sécurise pas l’enfant : il lui demande de ne pas en parler (27%) et même rejette la faute sur lui (22%). Les institutions ne sont pas à la hauteur : Près de 6 professionnels (médecins, éducateurs, infirmiers, etc.) sur 10 n’ont pas protégé l’enfant à la suite de la révélation des violences. 

“Non seulement les victimes de violences sexuelles dans leur enfance sont très peu nombreuses à porter plainte, mais lorsqu’elles le font, cela aboutit très rarement à la condamnation de l’agresseur : seule une plainte sur 6 pour viol ou agression sexuelle sur mineur aboutit à la condamnation de l’agresseur et une sur 10 en cas d’inceste (ministère de la Justice).” révèle le rapport, qui remet donc gravement en cause les institutions judiciaires. Pour le dire autrement, et pour décrire ce “système d’impunité”, cela veut dire que dans 97% des cas, les agresseurs ne sont pas condamnés.

Pire : comme l’explique Edouard Durand dans un entretien passionnant avec Paloma Moritz sur la chaîne Blast, longtemps, les professionnels et les institutions ont été influencés par des théories protégeant les agresseurs, à commencer par celle de “l’aliénation parentale”, qui fait de l’accusation d’inceste une façon, pour les femmes, d’écarter les pères en cas de divorce et dont le principal concepteur, le psychiatre états-unien Richard Gardner, explique qu’un enfant qui accuse de viol son père doit être giflé. 

Le rapport montre donc la lourde responsabilité de la société dans son ensemble dans l’impunité qui favorise la pédocriminalité et la détresse qui touche ses victimes. 

Face à un rapport accablant et inquiétant, le gouvernement répond par l’inaction

Durant sa présidence, Édouard Durand n’avait pas hésité à remettre parfois en cause les dysfonctionnements des traitements judiciaires des violences faites aux enfants et le silence gouvernemental sous-jacent. Forcément, au sommet de l’État, ça passait mal.

Quelle aura été la reconnaissance du gouvernement suite au rapport de la CIIVISE, fruit de trois ans de recueil de témoignages ? Rien, aucun mot sur tout le travail accompli, et encore moins pour les victimes, qui ont toutes courageusement accepté de témoigner. Au micro de la chaîne RMC, Édouard Durand s’indignait, à juste titre, du fait que le communiqué de presse du gouvernement, ne comporte « pas un seul mot pour les personnes qui ont donné leur témoignage à la CIIVISE. Les silences sont éloquents ». On ne saurait mieux dire.

Dans 97% des cas d’inceste, les agresseurs ne sont pas condamnés.

Au-delà de cette éviction, il s’agit ici d’un angle mort depuis bien trop longtemps, bien qu’étant d’une immense ampleur. La lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants reste une question universelle qui touche quiconque n’est pas dépourvu de sensibilité. Mais est-ce seulement étonnant, lorsque l’on se souvient du refus des députés macronistes (qui avaient ensuite fait volte-face) d’allonger le délai du congé de deuil – en cas de décès d’un enfant – de 5 à 12 jours, pour la simple et gerbante raison que « quand on s’achète de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises, c’est quand même un peu facile » ?

Or, le rapport de la CIIVISE contient des préconisations ambitieuses et totalement à rebours de la radinerie sociale du macronisme, dont l’un des objectifs premiers est de réduire la protection sociale. Parmi elles, la mise en place d’un rendez-vous individuel de dépistage pour les enfants et les adolescents, et ce, de façon annuelle. Il s’agit de faire en sorte que les victimes puissent parler, étant entendu qu’elles ne le font que très rarement si on ne leur pose pas de questions. Mais aussi la prise en charge intégrale par la sécurité sociale d’un parcours de soins spécialisés en psychotraumatisme pour les personnes victimes, y compris une fois qu’elles sont adultes, car c’est bien la société dans son ensemble qui est responsable de ce qu’elles ont vécu et des conséquences sur leur santé physiques et mentales, et pas elles.

Tout au long du rapport, on sent que ses auteurs savent qu’ils ont affaire  à des bourgeois sociopathes qui détestent la protection sociale. C’est pourquoi le rapport évalue le coût, pour la société, de l’inceste à 9.7 milliards d’euros par an (en raison des pathologies mentales, des difficultés sociales et physiques résultant des traumatismes). Et lorsqu’il  évoque le coût de leurs préconisations, ils les mettent en rapport avec cette somme. Mais cela ne semble pas avoir convaincu les technocrates étriqués et insensibles qui nous dirigent puisqu’à ce jour, aucune des préconisations n’a été sérieusement mise en œuvre. 

Pourquoi le gouvernement enterre-t-il ce rapport ?

Résumons : un magistrat et une responsable associative brisent un tabou ultrasensible via un immense travail de concertation, basé sur des dizaines de milliers de témoignages et des dizaines de recommandations. Ce travail est salué par une très grande majorité d’associations de défense des enfants et des victimes et, si l’on croit à leur sincérité (haha !), par le gouvernement, qui se borne à des remerciements de “l’engagement sans faille et le travail remarquable” des deux ex-coprésidents. Et effectivement, en regardant leur communiqué, à aucun endroit n’apparaissent de mots d’empathie ou de reconnaissance envers les victimes ayant témoigné.

Voici donc la méthode macronienne pour rendre hommage à la CIIVISE : apporter un soutien en surface, puis virer ses deux présidents et changer de doctrine, invisibilisant ainsi le credo essentiel, voulu par la commission, à savoir le recueil de la parole des victimes.

L’exécutif prétend en outre étendre les missions de la CIIVISE à la prise en charge des mineurs victimes de prostitution, la prise en charge des auteurs de violences sexuelles sur mineurs ou encore la formation des professionnels au contact des enfants “aux gestes les plus protecteurs”… Trois axes sur lesquels la CIIVISE se penchait déjà. Comme si tout ça ne suffisait pas, Caroline Rey-Salmon, qui s’était déjà prononcée contre les signalements obligatoires des violences par les médecins, et dont les prises de position sur le pseudo-syndrome d’aliénation parentale sont plus qu’inquiétantes, a été nommée à la vice-présidence de la commission. 

La classe dominante, comme sur les violences sexistes et sexuelles dénoncés par le mouvement Me Too, prétend saluer la “libération de la parole” sur l’inceste. Mais en réalité, elle s’emploie à contenir cette parole, car elle préférera toujours protéger les hommes puissants et la société telle qu’elle est plutôt que de mettre à bas les mécanismes qui rendent ces violences possibles. Olivier Duhamel, dont l’inceste a été révélé par Camille Kouchner en 2021, était l’un de ces hommes puissants et impunis. L’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, jamais à court de “plaisanteries” avec ses copains Ardisson et Beigbeder, a longtemps été protégé par François Mitterrand (et, tiens donc, son neveu Frédéric) et il était financé par Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé. Il touchait également une allocation à vie du ministère de la culture pour son œuvre ouvertement pédophile. À ce titre, le film Le consentement, adaptation du roman autobiographique de Vanessa Springora qui avait mis en lumière le cas Matzneff, aurait été encore plus utile s’il ne l’avait pas uniquement présenté comme monstrueux et isolé, mais avait aussi dénoncé tout le système complaisant qui lui permettait de commettre ses crimes.

Les chiffres sont clairs : nous sommes nombreux à avoir été victimes d’inceste ou nous connaissons tous des victimes. Pour briser la solitude et le silence, il faut oser parler du sujet, le déterrer du “système d’impunité” dénoncé par Édouard Durand et empêcher les gardiens du statu quo de remettre la parole des victimes sous une chape de plomb.

Daniel Cohn-Bendit, homme politique longtemps influent et proche du macronisme des débuts, fait partie de ces personnes qui ont légitimité et relativisé l’ambiguïté sexuelle avec des enfants : “La sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique, faut être honnête. J’ai travaillé auparavant avec des gosses qui avaient entre 4 et 6 ans. Quand une petite fille de 5 ans commence à vous déshabiller, c’est fantastique, c’est un jeu érotico-maniaque…”, déclarait-il à la télévision en 1982. On peut citer aussi les personnalités publiques qui ont signé en 1977 dans le Monde puis Libération une tribune pour soutenir trois pédocriminels incarcérés, Bernard Dejager, Jean-Claude Gallien et Jean Burckhardt. “Trois ans de prison pour des caresses et des baisers, cela suffit”, déclaraient les auteurs de ce texte avant d’expliquer en quoi la limite de 15 ans était une aberration : “Nous considérons qu’il y a une disproportion manifeste, d’une part, entre la qualification de ” crime ” qui justifie une telle sévérité, et la nature des faits reprochés ; d’autre part, entre le caractère désuet de la loi et la réalité quotidienne d’une société qui tend à reconnaître chez les enfants et les adolescents l’existence d’une vie sexuelle (si une fille de treize ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ?)”. Parmi les signataires, on trouvait évidemment Gabriel Matzneff, mais aussi le futur ministre médiatique Bernard Kouchner et Jack Lang, célèbre ministre de la Culture et confortablement reconduit dans une planque dorée par Macron.

A une heure de grande écoute, le président de la République a apporté son soutien à un acteur accusé de viol et dont une vidéo le montre en train de sexualiser une enfant

En 2023, plusieurs membres du gouvernement sont accusés de violences sexuelles. Des hommes condamnés pour violences conjugales sont couverts et même promus au sein du parti présidentiel Renaissance. Emmanuel Macron, le 20 décembre, a défendu l’acteur Gérard Depardieu pourtant accusé de violences sexuelles et dont une vidéo accablante montre sa propension à sexualiser le corps de jeunes enfants. Bref, quand on sait que 97% des agresseurs sont impunis, on peut tout à fait établir qu’une classe dominante partisane du statu quo social et du maintien du patriarcat ne veut pas que ce “système d’impunité” cesse, ne serait-ce que pour protéger les membres de son clan qui en bénéficient. 

À nous, citoyens, de nous emparer de l’excellent travail de la CIIVISE et d’en parler autour de nous, dans nos lieux de travail, avec nos amis et surtout dans nos familles. Car les chiffres sont clairs : nous sommes nombreux à avoir été victimes d’inceste ou nous connaissons tous des victimes. Pour briser la solitude et le silence, il faut oser parler du sujet, le déterrer du “système d’impunité” dénoncé par Édouard Durand et empêcher les gardiens du statu quo de remettre la parole des victimes sous une chape de plomb. Et tant pis si l’éditocratie réactionnaire, si gênée dès que la parole se libère, voit ses fêtes de fin d’année gâchées par l’affreuse (en réalité, nécessaire) délation (en réalité, dénonciation) qu’elle est si prompte à condamner.


Adrien Pourageaud et Nicolas Framont


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