A l’heure où Emmanuel Macron nous invite au « sursaut républicain » pour « assurer l’ordre », c’est-à-dire empêcher la gauche de lui contester sa majorité aux élections de dimanche prochain, la lecture de Pour vous combattre, le dernier récit de Joseph Andras, est salvatrice. Comme dans ses précédentes œuvres, il tisse un fil qui, à partir d’un exemple historique concret, en l’occurrence le sort de Camille Desmoulins pendant la Révolution française, nous fait réfléchir sur notre époque et sur ce qu’est aujourd’hui la République : un instrument à la main de la bourgeoisie pour asseoir sa domination sur les plus faibles.

Entretien réalisé par Guillaume Etiévant

Dans vos récits, vous aimez mettre en avant certains faits ou personnages historiques pour donner à réfléchir sur le passé, mais également sur notre époque actuelle. Par exemple, dans Au loin le ciel du Sud, l’Est parisien du jeune Hô Chi Minh était aussi celui des futures barricades des Gilets jaunes. Votre nouveau récit, Pour vous combattre, est consacré au Vieux Cordelier, le journal de Camille Desmoulins pendant la Révolution française, qui prônait un adoucissement de la Terreur et a été guillotiné pour cela. En pensant à notre époque, est-ce que votre récit a notamment pour objectif de montrer que la République est très rapidement devenue, et n’a jamais cessé d’être, l’autre nom du maintien du pouvoir et de l’ordre ?

Vous avez raison : le passé, j’en parle au présent. Je ne redoute pas une certaine forme d’anachronisme – contrôlée, bridée, réflexive. Ce n’est pas que j’appréhende l’ancien à l’aune du contemporain : ça serait plutôt l’inverse. Je m’emploie à traiter méthodiquement le passé, comme matériau ancré, circonscrit, révolu, comme matériau offert à la science et l’examen factuel, mais je m’attache, par la littérature, à dire ce dont il était gros, à éclairer les lames de fond qu’il a charriées, les continuum qu’il a permis sans toujours savoir, alors, qu’il les permettrait. L’archive pour l’archive ne retient que raisonnablement mon attention. L’érudition sourde aux longues durées m’est assez étrangère.

Ce qui me parle, c’est la part excédante que porte un temps donné. Son ombre portée, en quelque sorte. Je ne me figure pas, là, un développement linéaire, un déroulé mécaniste, positiviste de l’Histoire, mais plutôt des amorces, des gisements, des mèches. Je tâche donc, en écrivant, d’enrayer le romanesque clos, la muséification, les lampions folkloriques du 14 Juillet. Le passé « Il était une fois », en gros. Avec ce dernier livre, je peux même dire que chaque page s’adresse à notre époque. Que sa raison d’être n’est « historique » qu’en ce que l’Histoire est toujours contemporaine.

J’ai très largement écrit Pour vous combattre contre l’hégémonie « républicaine » qui, depuis trois décennies, gouverne notre pays. Et puis pour, aussi : pour le geste républicain fondateur. Ce qu’il a ouvert, rendu imaginable, figurable – dans les conditions tragiques qu’on sait.

J’ai très largement écrit Pour vous combattre contre l’hégémonie « républicaine » qui, depuis trois décennies, gouverne notre pays. Et puis pour, aussi : pour le geste républicain fondateur. Ce qu’il a ouvert, rendu imaginable, figurable – dans les conditions tragiques qu’on sait. Le livre laisse entrevoir, au détour d’une phrase, que la République a, non sans logique, abouti à la « République sociale », la « République des travailleurs » du siècle suivant. Vallès louant au début de la Commune « la grande fédération des cités républicaines ». Seulement voilà : « La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non ploutocratique. » C’est Paschal Grousset qui parle, lui aussi communard. Nous vivons toujours sous l’omnipotence des riches.

La République sociale a été broyée et la République bourgeoise, capitaliste et coloniale a triomphé partout. Sa victoire est telle qu’elle est parvenue à annexer entièrement le mot « républicain ». À créer un consensus, à installer dans les têtes un concept de « République » entièrement expurgé de son noyau dur « Révolution », à faire croire que la Révolution était un épisode consommé et non un processus. Une marche. Un cheminement fait de ravins, d’impasses, de massifs et de plaines.

On se souvient de 1989 : un publicitaire chapeautait le bicentenaire entre Thatcher et Bush père. La même année, on inaugurait un grand délire collectif : voilà que la République se trouve menacée, à nouveau, mais cette fois par quelques élèves porteuses d’un foulard. Résultat, trente ans plus tard : les élections législatives voient toute la boue macroniste appeler au « front républicain » contre la gauche social-démocrate. Voyez, ces derniers jours, les déclarations des Blanquer ou des Attal sur « la République ». Voyez-les se rouler au grand jour dans leurs saletés. Voyez – et il faut vraiment voir pour croire qu’une telle personne, faite de telles pensées, est dotée d’une existence réelle – Amélie de Montchalin expliquer qu’une coalition aussi pondérée et propre sur elle que la NUPES relève de l’anarchisme, du chaos et de l’extrême gauche. C’est dire l’étendue du désastre. C’est dire combien le mot « républicain » est devenu l’arme privilégiée des maîtres. Alors le ressusciter ? Bonne chance.

Bicentenaire de la révolution française, 14 juillet 1989

La Révolution française a fait apparaître la notion d’égalité, ce qui est un apport considérable que vous transfigurez dans votre livre, et dont notre modèle social, malgré des décennies d’attaques en règle, garde encore des traces indispensables à la survie de beaucoup de personnes. Mais elle fait aussi apparaître la notion d’intérêt général, qui crée un soi-disant intérêt commun à l’ensemble des citoyens. « Maîtres et marmiteux enfin compères sous l’oriflamme ! La belle idée ! Qui n’y goûterait guère serait jeté au trou ou troué pour de bon : on ne renâcle pas face à la démocratie », comme vous l’écrivez dans votre précédent récit. Ne pensez-vous pas qu’initialement la double inspiration égalitaire et revendicatrice d’un intérêt général était en elle-même contradictoire ? Et que cet intérêt général s’est ainsi logiquement rapidement résumé à celui de la classe bourgeoise, justifiant les guerres, les restrictions de liberté et les réformes d’inspiration patronale, que la France soit gouvernée à « droite » ou à « gauche » ?

Je suis d’accord : l’intérêt général est une notion intrinsèquement bancale – son procès a été fait un certain nombre de fois. C’est, pour le dire en deux mots, l’illusion d’un collectif soudé par-delà les divisions de classes. C’est le travail fourni par les possédants pour faire de leurs intérêts particuliers une question globale, universelle. Car oui : il n’y a, pour l’heure, pas d’humanité une. Pas d’harmonie humaine. Il y a des humains agrégés en une classe qui mènent la danse et entravent les autres dans leur simple désir d’être pleinement humains. Par exemple, quand l’espérance de vie d’un ouvrier français est, de nos jours, inférieure à celle d’un cadre. Ou quand Christophe Castaner raconte à la radio qu’il n’y a pas de violences policières et ment ouvertement sur la mise à mort étatique de Zineb Redouane. Cet ancien ministre de l’Intérieur expose ainsi l’humanité étagée, graduée : on peut tuer, couvrir le tueur et dire de la mort qu’elle n’est pas ce qu’elle a été.

L’intérêt général est une notion intrinsèquement bancale (…) C’est, pour le dire en deux mots, l’illusion d’un collectif soudé par-delà les divisions de classes. C’est le travail fourni par les possédants pour faire de leurs intérêts particuliers une question globale, universelle.

En 1770, l’intérêt général était pensé en lien étroit avec « les lois fondamentales du royaume » ; en 2017, un dirigeant de La République en marche publie un essai au titre tout aussi éloquent : Pour un capitalisme d’intérêt général. La messe est dite. À ceci près, toutefois, qu’un révolutionnaire comme Robespierre – il n’était pas seul – disait explicitement de l’intérêt général qu’il était « l’intérêt du peuple », opposé « à l’intérêt des riches » (qu’il appelait « intérêt particulier »). L’intérêt général, c’était donc, pour la théorie révolutionnaire de la Révolution et de la République, l’intérêt des « moins puissants », des « moins caressés par la fortune ». On peut également lire son discours du 25 janvier 1790. Il y parlait des riches, des puissants. « Par un étrange abus des mots, […] ils ont nommé leur intérêt particulier l’intérêt général, et pour assurer le succès de cette prétention, ils se sont emparés de toute la puissance sociale. » On ne peut pas faire l’impasse sur cette polysémie historique.

Pas plus qu’on ne peut, je crois, trop demander à la Révolution française. Elle a fait ce qu’elle a pu dans les conditions historiques, matérielles, idéologiques et économiques qui étaient les siennes. Son affaire, ce n’était pas le socialisme : pour cause, il n’existait pas. Marx dit quelque part dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte que Desmoulins, Danton ou encore Robespierre « accomplirent […] la tâche de leur époque » : briser les institutions féodales. Quelques décennies plus tard, Kropotkine avance, dans son bouquin La Grande Révolution, que la séquence 1789-1794 « fut la source de toutes les conceptions communistes, anarchistes et socialistes de notre époque ». Qu’elle est « notre mère à tous ». Le socialisme moderne, dit-il encore, « a seulement mis ces idées en systèmes » : les idées populaires de la Révolution. C’est le fil que je tire.

Et « la gauche », donc, dans tout ça ?

Cette partition, la chose est connue, est directement héritée de la Révolution française. Elle continue, dans des proportions substantielles, de structurer les représentations collectives. Je la mobilise avant tout par commodité de langage, par confort, pour ne pas dire par paresse : au bistrot du coin, dans les tribunes de n’importe quel match de foot ou dans les cours des collèges, on sait à peu près, au moins en France, ce que ces deux termes recouvrent. Mais je dirais que je les mobilise faute de mieux. Je me réclame autrement plus spontanément de la tradition socialiste, au sens large, total, national et international, que de « la gauche ».

J’entends d’ailleurs parfaitement que Dionys Mascolo ait tenu les termes de « droite » et de « gauche » pour une division interne à la bourgeoisie, soucieux, quant à lui, de scinder l’espace social entre « les révolutionnaires » et les autres. C’est une affaire compliquée, la terminologie. Peut-être insurmontable. Se présenter aujourd’hui en « révolutionnaire », comme ça, au débotté, disons qu’il faut avoir du temps devant soi à chaque échange. Mais vous savez aussi combien le mot « socialisme » a été dévasté par « les socialistes » : les Hollande, les Cazeneuve, les Dray, les Cambadélis, les Hidalgo, les Maracineanu, les le Foll. Vous ne m’en voudrez pas d’omettre Valls : même son ombre commence à le renier.

Alors « la gauche », ce n’est certes pas la panacée : c’est même répugnant quand elle appelle aux « valeurs » pour tenter de cacher qu’elle prie le même Veau d’or que la droite. C’est ainsi que l’ancien banquier d’affaires qui nous sert de président a pu confier, en 2016, qu’il était « de gauche » : « C’est ma culture, mon origine », a-t-il ajouté. Nous goûtons depuis cinq ans aux beautés de la culture de gauche – Didier Lallement en Malraux, c’est tout un spectacle.

Manifestation de Gilets jaunes, Paris, 2019

Est-ce qu’il y a encore quelque chose de bon à tirer des institutions bourgeoises issues de la Révolution française ?

Votre question soulève au fond la vieille affaire de la réforme ou de la révolution. Une chose est certaine : ce n’est pas moi qui vais la résoudre ici. Ce que je peux seulement vous dire, c’est que la refonte de l’ordre social, je prends ça très au sérieux. J’entends par là que ça n’a rien de romantique. Rien de lyrique. C’est concret, souvent sinistrement concret. Quelque part, c’est à regret que j’entrevois la nécessité d’une révolution : ils ne nous laissent pas le choix. Ils nous forcent à les forcer à partir pour que chacun puisse vivre dignement. Ils nous contraignent à les contraindre d’arrêter de tout bousiller. Ne prenons que la question écologique et climatique : quiconque la convoque sans parler de processus révolutionnaire pisse dans la neige. Le sérieux, le réalisme et le pragmatisme – tous ces mots si chers aux libéraux – sont aujourd’hui portés par les seules forces de rupture radicale.

Ne prenons que la question écologique et climatique : quiconque la convoque sans parler de processus révolutionnaire pisse dans la neige

Pour faire face aux tâches à accomplir, il faut refondre et réorganiser la société par des règles et des institutions collectivement et démocratiquement pensées puis mises en place au profit du plus grand nombre – pour le moment, c’est le contraire. Ça s’appelle donc une révolution. Je ne vois pas ce qui importe davantage que mieux vivre son peu de temps de Terre – je ne dis même pas « bien », ça, la politique ne le peut pas. Or mieux vivre, c’est un mouvement global, total, qui, à la façon de rouages, saisit l’intégralité des rapports sociaux. Rien n’est isolé, étanche, autonome. Sartre a dit quelque chose qui, depuis des années, ne quitte jamais vraiment mon esprit. Ça se lit dans le dixième tome de ses Situations : ou on réalise le socialisme, ou on « accepte que l’homme soit de la merde ». Ou la « révolution réussit », ou l’homme aura « échoué » en tant qu’espèce – pire : il n’aura « jamais existé ». Ce choix, c’est notre idée de chaque jour.

Ceci posé, arrêtons-nous sur la France de 2022. Je suis tout à fait partisan de la critique de la démocratie parlementaire, bourgeoise, monarchique, électorale. De la critique des pouvoirs constitués, centralisés, détachés, bureaucratiques. De la critique des grands ensembles structurels, étatiques, inégalitaires, coercitifs. Tout ça, je signe. Oui, le cadre est vicié, pourri, gâté jusqu’à l’os. Oui, nous vivons sous un régime oligarchique. Oui, ce n’est pas une démocratie – ce n’est pas non plus une dictature. Si vous m’interrogiez sur la sorte de société que je me plairais à imaginer, je pourrais esquisser deux ou trois éléments tangibles – en matière stratégique, institutionnelle, éducative… Seulement voilà : ce serait un pur exercice d’imagination.

Ou on réalise le socialisme, ou on « accepte que l’homme soit de la merde ». Ou la « révolution réussit », ou l’homme aura « échoué » en tant qu’espèce

Ce que je vois d’abord, ce que je vois surtout, ce sont les cartes que nous avons à notre disposition sur la table. Des cartes et une table que nous n’avons pas choisies. En cette année 2022, donc, la population française n’est pas majoritairement acquise à l’idée de rupture égalitaire – elle en aurait pourtant toutes les raisons. Elle n’est pas organisée en ce sens. Elle n’a pas élaboré les contre-pouvoirs populaires nécessaires. Elle n’a pas travaillé aux moyens logistiques d’anticiper puis d’affronter la contre-révolution économique, militaire et policière qui, logiquement, s’ensuivra. Elle n’est même pas parvenue à démantibuler cette saloperie sans nom qu’a été le pass sanitaire – c’est dire.

Prenons les Gilets jaunes qui, les derniers, ont ranimé le geste insurrectionnel, sinon révolutionnaire : ils ont voulu entrer dans l’Élysée : échec. Ils ont été fracassés par la police du gouvernement « progressiste » et, quand bien même auraient-ils réussi, rien n’avait été pensé pour tenir ne serait-ce qu’à court terme. Leur disparité idéologique n’y a pas toujours aidé. Ça n’est pas leur faire offense que de dire ça : ce mouvement spontané, né contre la vie chère, a accompli bien plus qu’il ne l’avait annoncé. Il a même fait jurisprudence : qui a encore envie de manifester entre deux stations de métro et des fourgons de flics ? Alors face à ça – un pouvoir libéral qui crève les yeux des citoyens sans fric, une extrême droite qui se fait déborder par son extrême droite avec la collaboration active des grands médias, une succession de revers pour les mouvements sociaux, une puissance syndicale à la peine et le désespoir écologique des plus jeunes d’entre nous –, je me garderais bien de faire la leçon aux forces « réformistes » qui, parallèlement à des forces  « révolutionnaires » autrement moins nombreuses, s’organisent pour investir, par les élections, le pouvoir central dans l’espoir de le changer significativement.

Former un gouvernement autour d’un programme social-démocrate, ça n’est pas la société sans classes, ça n’est pas la fin du mode de production capitaliste à échelle nationale et internationale, ça n’est pas la fin des rapports de subordination impérialiste. C’est simplement saisir la carte présente sur la table et se dire que ce qui sera accompli, dans le cadre et l’époque dont nous avons parlé, sera toujours ça de pris, d’arraché aux libéraux et aux fascistes.

Mais l’espoir ne devrait pas dissoudre la raison. Le cadre légal a des limites : même, elles le constituent. Aussi faut-il ne pas se bercer d’illusions et oublier de méditer nos échecs passés. Allende s’est suicidé dans son palais assiégé, Mitterrand a consenti à l’attaque de la grotte d’Ouvéa en Kanaky après avoir confié à Bernard Tapie le soin de porter haut la mémoire de la classe laborieuse, Tsípras s’est aligné sur les directives de la Commission européenne et Iglesias a avoué qu’il n’aurait pas fait mieux. Former un gouvernement autour d’un programme social-démocrate, ça n’est pas la société sans classes, ça n’est pas la fin du mode de production capitaliste à échelle nationale et internationale, ça n’est pas la fin des rapports de subordination impérialiste. C’est simplement saisir la carte présente sur la table et se dire que ce qui sera accompli, dans le cadre et l’époque dont nous avons parlé, sera toujours ça de pris, d’arraché aux libéraux et aux fascistes. Ni plus, ni moins.

Marche des « mutilés pour l’exemple », Paris, 2019

Mais les jeunes, les ouvriers et les employés n’ont-ils pas raison de se détourner sagement du parlementarisme et de s’être une fois de plus massivement abstenus aux élections, dimanche dernier ?  

À titre individuel, je suis tout à fait anarchiste. Je ne tiens pas trois minutes au sein d’une institution, je ne voudrais et devrais pour rien au monde occuper un poste de pouvoir, je crois que la hiérarchie produit mécaniquement des horreurs, je me méfie du désir de reconnaissance et de visibilité, je ne supporte pas la condition salariale. Mais ma petite personne, ça ne fait pas une société. Alors je vous réponds franchement : j’ai voté Mélenchon à la présidentielle – sans hésiter. Comme l’ont fait toutes les personnes que je connais, fussent-elles les plus « autonomes » ou libertaires, les plus critiques à l’endroit de La France insoumise. Non par passion parlementaire, vous l’avez compris. Seulement parce que cette force politique, aussi modérée et jalonnée soit-elle, pouvait, en l’absence de toute masse révolutionnaire constituée, rouvrir une ou deux fenêtres. Faire entrer un peu d’air. Limiter quelques crasses libérales. Proposer autre chose qu’un tête à tête de chaque instant entre des arracheurs de mains et des arracheurs de voiles. Et puis sabrer le sourire des macronistes, des lepenistes et des zemmouristes, pourquoi s’en priver ?

Ce n’est pas la gauche radicale, militante ou intellectuelle qui parvient aujourd’hui à mobiliser les travailleurs ordinaires, les gens de tous les jours, je veux dire ceux qui comptent leurs sous, réfléchissent à deux fois pour la cantine ou les activités sportives des gamins. Car ce qu’elle donne d’abord à voir, cette gauche, ce sont des conflits, des références, un langage, une esthétique, un rapport au monde qui, sitôt qu’on quitte ces espaces, ressemblent à un séminaire de théologie négative.

Maintenant, l’abstention. Grosse question. Je vous épargne ses raisons sociologiques et systémiques : tout le monde les connaît. Je ne pourrais m’en réjouir qu’à une seule condition : l’existence d’une alternative charpentée. Or : le désert. Je ne nie en rien le travail qu’effectue l’extrême gauche, mais elle est la première à constater son isolement. Je ne méprise naturellement pas les expériences zadistes, je constate seulement qu’elles sont à la merci des fourgons de flics. En trois minutes, si le pouvoir le veut, paf, château de cartes. Le pays n’est pas saturé de Conseils et d’assemblées populaires. Aucune grève générale ne parvient à émerger. Rien n’accueille le désarroi, la résignation et la rage.

Si la jeunesse, les ouvriers et les travailleurs – pour reprendre vos catégories –  se trouvaient à la tête d’un mouvement fondé depuis le bas, présent sur une part non négligeable du territoire, à même d’assurer sa défense à tous les niveaux, je vous dirais oui, oublions les urnes sans l’ombre d’un doute. Mais ce n’est pas le cas. Et ce n’est pas la gauche radicale, militante ou intellectuelle qui parvient aujourd’hui à mobiliser les travailleurs ordinaires, les gens de tous les jours, je veux dire ceux qui comptent leurs sous, réfléchissent à deux fois pour la cantine ou les activités sportives des gamins. Car ce qu’elle donne d’abord à voir, cette gauche, ce sont des conflits, des références, un langage, une esthétique, un rapport au monde qui, sitôt qu’on quitte ces espaces, ressemblent à un séminaire de théologie négative. Je le dis d’autant plus tranquillement que c’est l’espace auquel j’appartiens.

Vous n’écrivez pas pour les honneurs. Vous avez d’ailleurs refusé le prix Goncourt du premier roman pour De nos frères blessés. Votre prose, entremêlant la précision des faits, l’expression de votre propre engagement et une imparable beauté stylistique vous attire les éloges de toute la presse mainstream, la même qui a, par exemple, accablé de critiques le mouvement des Gilets jaunes que vous soutenez explicitement. Est-ce que cela vous questionne sur le pouvoir réel d’une œuvre romanesque et sur votre propre rôle en tant qu’écrivain ?

Vous posez là un problème majeur. J’ai effectivement été surpris par la réception de ce premier livre. Un ouvrier communiste qui pose une bombe pour le compte de l’indépendance de l’Algérie, voilà qui n’aurait pas dû produire ce consensus critique. Puis j’ai enfoncé le clou : Kanaky raconte une prise d’otages et plaide pour l’indépendance ici et maintenant d’un territoire « français ». Puis encore un coup : Au loin le ciel du Sud parle d’un homme accusé d’être l’une des figures du totalitarisme et, parallèlement et de l’intérieur, de l’insurrection des Gilets jaunes dans les rues de la capitale. Et un autre, le même jour : Ainsi nous leur faisons la guerre soutient qu’on investisse avec la dernière énergie les laboratoires scientifiques qui utilisent des animaux comme cobayes. Disons les choses froidement : ça passe. Et c’est un peu emmerdant.

J’ai d’abord cru que la fiction – le « romanesque » – autorisait cette mise à distance, ce recul lyrique, cette domestication artistique ; j’ai aussitôt arrêté la fiction. J’ai alors introduit la figure du narrateur – « je » – pour interdire tout confort littéraire : entre le papier des pages qu’on tourne et ma peau, il n’y a pas d’écart. Pas de second degré. Pas d’ironie. J’ai vite saisi, après publication, que la figure du « rebelle » a l’attention du monde culturel. Les gens lettrés aiment les iconoclastes et les mauvais garçons, les « casseurs de codes » et les esprits « engagés ». Bon, ils les aiment dans un certain cadre – un podcast, une chronique, une analyse de texte qui convoque Barthes en épigraphe. Le reste du temps, ils parlent de « militants », d’« idéologues » ou de « populistes ». J’ai rapidement compris qu’il me faudrait, pour échapper à ce monde, pour signifier que je pense effectivement chaque ligne de ce que j’écris, porter mes bouquins d’une certaine façon. En l’occurrence, ça passe par le fait de ne pas les porter du tout – ou seulement de façon méthodique, avec des interlocuteurs étudiés politiquement. De m’interdire, au fond, d’avoir le beurre et l’argent du beurre : le prestige de la radicalité littéraire et le prestige social de l’écrivain public.

Les gens lettrés aiment les iconoclastes et les mauvais garçons, les « casseurs de codes » et les esprits « engagés ». Bon, ils les aiment dans un certain cadre – un podcast, une chronique, une analyse de texte qui convoque Barthes en épigraphe. Le reste du temps, ils parlent de « militants », d’« idéologues » ou de « populistes ».

Je ne dîne donc qu’avec des amis, je n’aime pas la ville, je ne connais aucun critique littéraire et les rares journalistes à qui je peux serrer la main travaillent pour L’Huma. Mais ça n’a strictement rien d’une manœuvre : j’ai simplement obéi à ma nature. Je suis un type plutôt chiant, austère, je ne sais pas me forcer. Donc ? Il me faudrait abolir la forme, le travail sur l’écriture, la matière des mots, leur musique profonde. Ainsi, peut-être, parviendrais-je à empêcher toute capture esthétique. Mais pour être franc, j’écris aussi pour ça : cette beauté que peut la langue. Cette décharge que permet la poésie, la peinture ou le chant. Si je ne tenais pas à cette beauté, je composerais des tracts – une activité éminemment respectable. Donc, pour l’instant, je n’entrevois aucune solution satisfaisante, sinon continuer de bâtir, imperturbablement, à l’écart, avec une rigueur de franciscain, la construction littéraire qui m’occupe l’esprit. De mettre sur la table les sujets que je tiens pour fondamentaux. D’espérer, dans les limites étroites du livre et du lectorat réceptif, que certains d’entre eux ravitaillent, arment, affectent ou épaulent quelques têtes amicales. Tout le reste, ça ne m’appartient pas.


Photographies par Serge d’Ignazio


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