“La Sécurité sociale de l’alimentation, c’est donner aux citoyens un droit de regard énorme sur ce qu’ils mangent” – Partie II

Imaginez : chaque mois, votre carte vitale est créditée de 150 euros, et vous pouvez dépenser pour acheter les aliments de votre choix. Un choix citoyen et collectif, pensé par des caisses de Sécurité sociale alimentaires démocratiques où vos représentants décident, en fonction de critères sociaux, sanitaires et environnementaux, quels sont les produits conventionnés que vous pouvez acheter avec cet argent. Autour de vous, dans la campagne française, les productrices et producteurs sont bien payés, parce que leur prix de revient est garanti : car ils sont justement rémunérés pour leur travail.

Et ce, à contre-courant de la vague injonction à simplement “acheter Français” ou “acheter bio”, puisque le système prévoit même l’impossibilité de faire du profit capitaliste sur les aliments conventionnés. La précarité alimentaire, qui touche 22% de la population, est éradiquée. Les 5,5 millions de Français bénéficiaires de l’aide alimentaire n’ont plus à l’être. Quel que soit votre niveau de revenu, vous pouvez désormais avoir accès à des produits sains, respectueux de l’environnement et du monde paysan, luxe jusqu’alors réservé à celles et ceux qui le peuvent et qui professent “consommer, c’est voter”, sans s’apercevoir qu’ils justifient un suffrage censitaire d’un nouveau genre. 

Cette fiction peut devenir réalité grâce au projet d’une Sécurité sociale alimentaire, élaborée et portée par les associations Réseau salariat et Agriculture et Souveraineté Alimentaire (AGRISTA). Enthousiasmés par leur manifeste, nous avons rencontré deux de leurs concepteurs, Mathieu Dalmais et Tanguy Martin. Deuxième partie.

Lire la première partie de l’entretien ici

Quels seraient les critères du conventionnement ?

Mathieu : On imagine un cadre national avec quelques bases au départ. L’idée, c’est de fixer des prix basés sur le prix de revient des produits. On n’achète pas en dessous d’un prix de revient pour le paysan. Qu’on ne puisse pas continuer d’appauvrir le monde paysan comme dans le système actuel. Mais aussi, d’empêcher toute forme de profit capitaliste sur ce système : on encadre le prix vers le haut en s’assurant que le prix rémunère le travail et non des actionnaires. Et il y a un troisième critère : veiller à ce que tout le monde puisse avoir accès au produit dont il a envie pour se nourrir. Typiquement, on pense à des alimentations halal ou casher, par exemple : les bases alimentaires de tous doivent se retrouver. C’est le travail démocratique comme recherche de l’intérêt général, pas la dictature de la majorité.

L’idée serait que cette nouvelle demande aient un effet sur tout le secteur économique alimentaire ?

Oui, c’est donner un droit de regard énorme aux citoyens sur ce qu’ils mangent. Ça peut avoir un effet levier sur le fait que les produits conventionnés deviennent un label qualité pour les gens qui les achètent en dehors de leur 150 euros.

Tanguy : on essaye de se sortir de tous nos travaux militants sur ce qui serait une bonne agronomie et de le laisser à la décision collective. Il faut faire donc une organisation formelle de la démocratie, via les caisses par exemple, et là il y a du travail à faire. Il faut ensuite réfléchir à ce qui permet réellement la démocratie. Prenons par exemple la publicité : peut-on prendre des décisions alimentaires démocratiques avec des publicités alimentaires ? 

Nous on a des idées sur ce qu’il faudrait demander dans cette future arène démocratique. On est toujours pour l’agriculture paysanne, biologique, et on veut cette arène pour convaincre les autres du bien-fondé de cette position. C’est parfois mal vu par les structures écologistes qui ne comprennent pas qu’on ne veuille pas imposer des règles carbones, etc.

Prenons l’exemple d’un maraîcher quelconque, à l’heure actuel. Quel serait l’avantage de votre système pour elle ou lui ?

Tanguy : Une des choses que ça peut apporter en tant que producteur, c’est se dire que leur agriculture ne va pas juste vers une population solvable mais accessible à l’ensemble du territoire. C’est donc l’émancipation du travailleur par l’augmentation de l’utilité sociale de son travail.

Si tu prends les 5,5 millions de personnes qui sont à l’aide alimentaire, le maraîcher bio en circuit-court ne les verra jamais.

Mathieu : L’intérêt peut être aussi dans les règles de conventionnement : engagement sur les prix et engagement sur les quantités, et ce de façon pluriannuel. La question n’est pas de savoir si on va vendre au marché du lendemain, mais de savoir plusieurs années à l’avance ce qu’on va pouvoir vendre et à quel prix.

Tanguy : On n’est pas sur une distribution de panier alimentaire, mais de créer un marché solvable. Pas un marché libre comme le défend l’économie libérale, mais un marché d’allocation. Le risque est atténué par rapport au marché dérégulé actuel.

Mathieu : On ne veut pas qu’il y ait un centre de décision sur l’alimentation basé à Paris, et que le moindre lobby puisse y obtenir gain de cause. Pour nous, une des clefs de la robustesse du système, ce sera son imprégnation démocratique sur les territoires. Nous on pense que si on n’a pas réussi à défendre la Sécurité sociale actuelle, c’est que son maillage démocratique était trop faible.

Le fonctionnement de la Sécurité sociale alimentaire tel que nous l’avons compris chez Frustration

Comment vous financez ? On “rase gratis ?” comme disent les “libéraux” ?

Tanguy : 150 euros par personne par mois, pour tout le monde : ça coûterait aux alentours de 120 milliards par an. C’est beaucoup et à la fois pas tant que ça. Et ensuite, il y aurait tous les frais de fonctionnement. La démocratie qui va derrière. Le coût de fonctionnement de la Sécu c’est 2,6% de ce qu’elle distribue. Ce sont des coûts hyper bas, mais si tu discutes avec les syndicalistes des caisses de sécu, ils te diraient que leurs conditions de travail sont mauvaises et qu’il n’y a pas de démocratie. Donc on ne sait pas exactement quel serait le coût de fonctionnement. Donc au total, on sera entre 100 et 150 milliards, en termes d’ordre de grandeur. Mais bon, on essaye de poser quelque chose dans le débat public pour ouvrir des horizons, ce n’est pas la réflexion ultime et figée.

Commençons par dire que de l’argent, il y en a. L’évasion fiscale, c’est entre 60 et 200 milliards d’euros. Juste en récupérant l’impôt de l’évasion fiscale on pourrait financer notre système. Ensuite il y a l’argent de la BCE qui a été réinjectée dans le cadre de la crise Covid. Pourquoi ne pas refinancer directement les ménages via la Sécurité sociale alimentaire plutôt que les entreprises, par exemple ? Généralement, le discours du « il n’y a pas d’argent » c’est plus une construction politique qu’une réalité sociale.

Nous on n’est pas partis de l’impôt, mais de l’idée de cotisation. La cotisation est un outil de démocratisation et de socialisation. On socialise les richesses produites par les travailleurs et on en fait bénéficier à tous, y compris inactifs.

Une fois qu’on a fait ça, on a un système de financement par la cotisation, ce qui est pour nous du salaire socialisé, c’est-à-dire qu’on met en commun une partie de notre travail pour acheter notre bouffe. Après la question c’est de savoir s’il n’y a qu’une part patronale, ou bien une part salariale, ou un mélange des deux. C’est une question qu’on n’a pas tranché. Mais on s’est dit au pire, si on n’a pas le rapport de force pour demander une augmentation de salaire pure pour financer cela, est-ce que nous, en tant que travailleurs, on ne peut pas avoir cette solidarité avec la création d’une part salariale ? Il y aurait masse salariale plus les revenus mixtes des travailleurs indépendants : il faudrait une cotisation de 12% pour financer cela.

Un calcul qu’on est en train d’essayer de faire, pour les tranches les plus pauvres de la population, c’est de vérifier qu’avec ce niveau de cotisation ils ne vont pas cotiser plus que ce qu’ils dépensent actuellement pour leur alimentation. Ça ferait une dépense contrainte supplémentaire et ce ne serait pas juste. Mais si c’est uniquement la part patronale, il n’y a pas de souci. Ce qu’on voudrait c’est que pour la plupart des gens ça soit une opération blanche : ils cotisent 150 et récupèrent 150. Que les plus pauvres y gagnent et que les plus riches y perdent. Ce serait aussi une façon de compenser les inégalités de salaires. La Sécurité sociale alimentaire servira aussi à ça.

Il y a-t-il possibilité d’expérimenter la Sécurité sociale alimentaire ?

Mathieu : On a une réunion à venir là-dessus, mais on est très vigilant. L’idée de Sécurité sociale alimentaire est hyper séduisante, et elle intéresse plein de gens, y compris des gens peu proches de nos idées. Car en gros, aujourd’hui, la seule façon qu’on a de nourrir les pauvres c’est de leur donner les excédents de la production capitaliste. C’est ce que fait la dernière loi en la matière, qui est la loi Garrot. C’est assez difficile à défendre pour des politiques. Donc des gens sont intéressés. Il y en a beaucoup qui seraient prêts à reprendre le principe des 150 euros par mois, mais plutôt comme un RSA Alimentaire, un chèque d’alimentation pour les pauvres en gros. Ce n’est pas une solution pérenne, même les Restos du cœur ce n’est pas une solution pérenne. Nous on ne critique pas les gens qui font de l’urgence alimentaire, mais on ne peut pas s’arrêter à ça.

Tanguy : On n’a pas envie qu’il arrive au projet de Sécurité sociale alimentaire la même chose avec le revenu universel à la sauce Benoît Hamon. Je ne suis pas pour le revenu universel, mais il faut bien voir que Hamon a repris l’idée puis l’a dévoyé pour en faire un truc inutile et inefficace. Nous, on n’a pas envie qu’il nous arrive la même chose. 

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