Les journalistes en raffolent, les politiques s’en pourlèchent, les citoyens la subissent : la soirée électorale, ce rituel bien huilé de la 5e République, avec son bingo de formules toutes faites, de mauvais perdants et d’élus satisfaits et arrogants, a eu lieu.

On aurait pu croire que puisqu’on a demandé aux commerçants d’arrêter de commercer, aux enfants de ne plus jouer dehors, aux autres de se confiner, la petite clique au pouvoir se serait modérée dans son appétit du « jeu républicain », face à un virus dont les projections les plus pessimistes, c’est-à-dire en cas d’absence de mesures efficaces et respectées, font état de 500 000 morts en France.

Mais non : si hier vous avez allumé France 2 pour savoir comment préparer votre journée du lendemain (aller ou pas travailler si on est salarié, comment ne pas finir à la rue quand on est indépendant, quel plan pour enseigner à distance quand on est prof, quel moyen pour vous si vous êtes soignantes ou soignant…), vous avez dû rester sur votre faim. C’était une soirée électorale relativement ordinaire, avec seulement un nouvel élément de langage creux et vide : « dans ce contexte sanitaire si particulier… ».

Nathalie St Cricq était là, toujours aussi mauvaise et macroniste, Anne-Sophie Lapix était là, tentant de recadrer ses invités quand ils parlaient trop épidémie et pas assez tambouille, et les habituels porte-paroles de partis avec leurs costumes tous semblables étaient là aussi. Gros dilemme pour eux : à la fois se montrer concernés par l’épidémie et « en même temps », exulter ou polémiquer en cas de bons ou moyens résultats électoraux. Comme d’habitude, en somme.

Michel Cymes en médecin commentateur politique, sublimait le mélange des genres de la soirée

Petite nouveauté, il y avait Michel Cymes qui était là. Ce médecin de plateau TV, qui n’a pas du exercer depuis des années et dont la neutralité politique est légendaire (il avait diagnostiqué Mélenchon comme quasi fou, en toute objectivité scientifique évidement, et il pense qu’on a un “bon Président”), avait son strapontin et ne cessait de couper la parole à une vraie médecin cette fois-ci, Karine Lacombe, épidémiologue, qui a eu la sincérité de répondre à une question de téléspectateur en confirmant que le dépistage réservé au députés et ministres était en effet une injustice. Mais là n’était pas le sujet.

« C’est tout le pari de cette soirée, mélanger commentaire électoral et actualité sur l’épidémie », a expliqué Anne-Sophie Lapix, visiblement fier de ce nouveau défi télévisuel. Certains ont fait mine de ne pas vouloir jouer le jeu car « l’heure est trop grave ». C’est le cas de Julien Bayou, porte-parole d’EELV, qui a dit ne pas vouloir parler politique politicienne pour demander le report du second tour. Froncement de sourcil d’Anne-Sophie Lapix, face à ce gros grincheux. Une heure plus tard, une autre porte-parole d’EELV n’a pas réussi à tenir aussi bien : face aux bons résultats du parti de Yannick Jadot, elle a tout de même commenté tout sourire leur « remarquable percée ».

Qu’importe pour tous les invités si la percée majeure de la soirée était celle de l’abstention. 56%, c’est énorme mais pas suffisamment pour troubler ce beau monde pour qui une élection est avant tout un rituel républicain et patriotique ou chacun vient montrer son respect du régime et de ses partis. Chaque politique invité s’est d’ailleurs pressé de remercier les 44% de Français qui avaient choisi de faire passer leur « devoir civique » avant l’appel au confinement. Les autres : les trop vieux, les malades, les séropositifs, les immunodéprimés, les soignantes et soignants débordés, les prudents et les angoissés sont donc venus grossir les rangs des habituels « mauvais citoyens », celles et ceux qui s’abstiennent et ne viennent pas faire offrande de leur bulletin à la Sainte Démocratie Représentative.

« Le scrutin s’est très bien déroulé » : c’était le mot d’ordre politique de la soirée, l’élément de langage favori, de la France Insoumise aux Républicains. Un scrutin avec 56% d’abstention s’est-il bien déroulé ? Est-il vraiment possible de dire ça quand on se dit fan de la démocratie, de l’intérêt général, du bien commun et de l’égalité des citoyens ? Cela semble possible pour des gens obsédées par le vote plus que par la démocratie, et qui avaient un besoin vital que ce scrutin se tienne pour évaluer leurs forces, obtenir des sièges, dénigrer les adversaires, subjuguer les alliés… autant de choses qui n’ont que peu de rapport avec le Bien Commun, l’Intérêt Général ou l’Egalité de participation.

Visiblement, la victoire immunise contre le virus

Puis, après ces brillants discours, les chaînes nationales et locales ont donné la parole aux candidats gagnants, réunis devant une foule de gens qui fêtaient leur victoire sans se soucier du confinement. Comprenez : eux font leur « devoir civique », ils ne font pas les courses, eux. « Faire les courses » VS « aller voter », le grand clivage à la mode sur les réseaux sociaux. D’un côté les salauds, de l’autre les vertueux, tous réunis dans le contournement des règles de freinage de la propagation du virus ? Les uns auront le frigo plein et pourront éviter de descendre transmettre ou attraper le virus au plus fort de l’épidémie, tandis que les autres risquent d’être privés de second tour. Mais bon apparemment, les premiers sont les stupides trouillards tandis que les seconds sont la fierté rationnelle et citoyenne de ce pays.

La négation de l’abstention, le je m’enfoutisme sanitaire, la célébration de victoires à 70% abstention dans certaines villes… L’épidémie a révélé hier soir les pires aspects de notre classe médiatique et politique. Tous unis dans l’étroitesse de la routine électorale, tous irresponsables face à l’épidémie, tous relativement indifférents à nos vies.