Nous avons ouvert une nouvelle rubrique de notre magazine, “Vos Frustrations”, destinée à toutes celles et ceux qui ont quelque chose sur le cœur concernant le monde dans lequel on vit, le métier qu’ils font, les expériences qu’ils traversent, et envie de l’écrire dans un format court. Pour nous raconter vos frustrations, écrivez-nous à redaction@frustrationlarevue.fr ! La semaine dernière, c’est Paul qui a inauguré la rubrique avec un texte très fort et un poil désespéré, “Je suis Paul, ceci est une bouteille à la mer” au sujet de son sentiment d’incompatibilité existentiel avec le monde du travail contemporain. Cela a fait réagir Eva, qui nous a écrit à son tour.

J’ai lu Paul et j’y ai reconnu ce que je suis devenue. Pourtant j’ai 20 ans de plus que Paul. Contrairement à lui j’ai fait quelques études, j’ai occupé des postes pérennes en CDI. Enfin pérennes… pérennes jusqu’à ce que l’ennui, la lassitude, l’exaspération surtout, me gagnent.  Paul déteste travailler dit-il et il poursuit “je déteste l’idée du travail, et tout ce qui y est associé. La subordination, l’asservissement, l’effort pour l’enrichissement d’un patron, les gens horribles qu’on peut croiser dans le monde du travail.” Je crois que ce que nous détestons Paul et moi, et tant d’autres avec nous, qui sont, j’en ai la certitude, plus nombreux chaque jour, c’est l’emploi, le monde de l’entreprise, et cette injonction qui nous est faite de nous employer à tout prix, à n’importe quel prix. C’est humiliant d’être ainsi réduit à l’état de simple outil de production parce que, aux yeux de ceux qui nous emploient (donc nous utilisent), nous ne valons guère plus qu’une de leurs machines ; à la différence que la machine elle n’a besoin ni de repos, ni de repas, ni de loisirs, elle n’éprouve aucune émotion, elle n’a jamais le vague à l’âme, elle n’est jamais malade ni fatiguée, elle est toujours au maximum de ses capacités.

Pour un être humain, le monde de l’entreprise – l’entreprise étant ici un terme générique qui peut tout aussi bien désigner une PME, une multinationale, une administration ou une association en système capitaliste – c’est une taule, un bagne ! C’est le lieu de toutes les soumissions, de tous les renoncements, de toutes les bassesses, de toutes les lâchetés. L’entreprise fait remonter à la surface ce qu’il y a de plus vil chez l’homme et la femme. Celles et ceux qui se soumettent réussissent, au moins un temps. Celles et ceux qui résistent végètent quand ils ne sont pas carrément écrasés, broyés, jetés.

L’entreprise est ce lieu où vous redevenez un mineur à qui on explique où, quand, quoi et comment faire, où des petits chefs aussi boursouflés d’orgueil qu’incompétents vous donnent des ordres souvent ineptes à longueur de journée. L’entreprise est cet enfer kafkaïen où des procédures viennent contredirent d’autres procédures, où les organisations du travail rendent les gens dingues, où l’on vous demande tout et son contraire, où vous passez plus de temps à rendre compte de votre travail qu’à travailler vraiment. L’entreprise est le lieu où vous abandonnez votre citoyenneté, votre liberté, votre esprit critique, jusqu’à votre personnalité parce que vous devez être “corporate”.

L’entreprise est un monde que j’exècre. Un monde où les êtres humains sont de plus en plus souvent mal traités, humiliés, infantilisés, poussés à bout. On ne compte plus les dépressions, les pétages de plomb, les crises de larmes, les suicides. Combien de souffrances faut-il avoir endurer pour en arriver à mettre fin à ses jours à cause de son boulot ! L’entreprise est un lieu où seuls des psychopathes et des pervers peuvent trouver à s’épanouir. Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale que d’être bien adapté au monde de l’entreprise. Les inaptes, les cabossés, les déserteurs, les saboteurs, les insolents, les indociles, les dilettantes, les nonchalants, les j’men foutiste, les provocateurs, toutes celles et tous ceux qui résistent d’une manière ou d’une autre au monde de l’entreprise, tous ceux là jouissent d’une santé mentale autrement plus saine. Et je formule le voeux que tous – et nous sommes de plus en plus nombreux – mettions à bas le monde de l’entreprise !

Vive l’Internationale des tire-aux-flancs !