“Les Misérables”, le filet d’eau tiède de l’année que la bourgeoisie parisienne adore déjà

“Tout est faux ici ! Tout est faux !”. Chris, dans le rôle du bad cop, s’agace sur le marché de Montfermeil : les produits autour de lui seraient de la contrefaçon made in bled, et cela a le don de l’énerver profondément. Stéphane, le good cop originaire de Cherbourg (et accessoirement prix du jury de l’acteur le plus mal dirigé de l’année), débarque dans cette cité sans en comprendre les codes. Heureusement que Chris et Gwada, ses formateurs, sont là pour le familiariser avec ce nouveau terrain de jeu, tandis que l’expérimenté Chris, un peu facho sur les bords, l’humilie dès qu’il en a l’occasion. En voiture, on suit les déambulations de ces trois flics de la BAC (Brigade anti criminalité) pendant leurs rondes, toute une journée. A défaut d’être un film “sur la banlieue”, ce qui ne veut au passage strictement rien dire, le réalisateur préfère ici adopter leur point de vue, quand La Haine de Mathieu Kassovitz ou L’Esquive d’Abdellatif Kechiche partaient du point de vue des habitant(e)s des quartiers populaires. Une violente altercation entre les gitans d’un cirque et les habitants de la cité interrompt leur petite promenade. Un garçon aurait volé un lionceau du cirque, et les gitans les menacent de représailles si le dénommé Johnny ne réapparaît pas dans les 24 heures. Le trio de la BAC s’interpose et le bad cop Chris promet de s’occuper de l’affaire.

Plus le film avance, plus notre étrange sentiment de gêne s’alourdit. Au point que la comédie “Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu ?” pourrait s’avérer faire preuve de plus de subtilité que ce drame, exploit qui mérite d’être souligné. On y trouve pêle mêle : des Arabes salafistes drapés de longues barbes communautaires : Valérie Pécresse approved. 

Des forains bien bourrins caricaturaux mais qui sont quand même vachement touchants : Macron verse sa première petite larme et, dans la foulée, Télérama approved. On pourrait penser qu’il s’agirait du point de vue un peu trop cliché des trois flics, mais il s’agit bien de celui du réalisateur Ladj Ly, incarné visiblement dans le personnage du jeune Buzz, qui passe son temps à filmer sa cité à l’aide de son drone.

Des codes esthétiques bourgeois, en veux-tu en voilà 

Tel un bon téléfilm M6 du lundi soir diffusé après 23h, Ladj Ly récite ses gammes esthétiques sans aucune grâce visuelle. Le drone du jeune Buzz parcourant sa cité devient par moments la caméra de Ladj Ly, enchaînant les prises de vue embarassantes de barres HLM. L’ensemble des codes bourgeois habituels lorsque l’on filme une banlieue sont repris ici : des plans larges sur les HLM, des ralentis (wouah la banlieue c’est teeeellement esthétikhan), un beau coucher de soleil rougeoyant, de timides petites touches de musique électronique, tout y est (et c’est à ce moment-là précis que Macron verse sa deuxième larme). 

D’autant plus étonnant que le réalisateur est un authentique habitant de Montfermeil. C’est comme si le processus d’acceptation de ses pairs du cinéma franco-parisien devait en passer par une reproduction de ses poncifs les plus surfaits et maladroits, dont ont su s’extirper des cinéastes et enfants de prolos tels que Jean-Claude Brisseau et Abdellatif Kechiche. Le film “Les Misérables” en dira ainsi définitivement plus sur son auteur, à défaut de son sujet. 

C’est l’histoire d’une “bavure policière” 

N’oublions pas que nos trois flics doivent retrouver l’auteur du vol du lionceau des forains. Chose faite grâce à Instagram : il ĺĺs’agit d’un jeune métisse, Issa, qu’ils retrouvent sur le terrain de football. Selon Wikipédia, la scène de “bavure policière” qui suit est inspirée de faits réels : “Le 14 octobre 2008 à Montfermeil deux policiers du commissariat de Gagny ont été poursuivi pour « violences volontaires par dépositaire de l’autorité publique, avec arme et en réunion » envers Abdoulaye Fofana, alors menotté, un étudiant en BTS de 20 ans habitant la cité des Bosquets et qui a subi une incapacité totale de travail (ITT) de deux jours. Les policiers, placés sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer leur métier le 22 octobre, sont réintégrés dans la police le 7 novembre, mais n’ont pas le droit d’exercer en Seine-Saint-Denis et de porter une arme. En novembre 2010, le parquet requiert six à huit mois de prison avec sursis pour les auteurs des coups et trois mois pour un troisième policier pour ne pas les avoir empêchés. Le tribunal correctionnel de Bobigny condamne les deux policiers coupables de violences à quatre mois de prison avec sursis, ainsi qu’à verser 3 600 euros de dommages et intérêts à leur victime frappée à quatre reprises”. 

Dans le film, la “bavure” policière est bien différente. En difficulté face à de nombreux enfants présents sur le terrain de foot pour défendre Issa, Gwada se prend son propre gaz dans les yeux. S’ensuit une course poursuite lors de laquelle ils rattrapent le jeune Issa. La caméra se resserre, les policiers sont entourés de plusieurs jeunes prêts à en découdre. Gwada, équipé d’un LBD et caillassé, finit par tirer à bout portant sur Issa, touché à la tête. Défiguré sur une moitié de visage, il est trimbalé dans la voiture, très affaibli, et l’empathie du spectateur se reporte sur Issa. Chris et Gwada ne pensent qu’à une seule chose : défendre leur peau et récupérer l’enregistrement de Buzz, qui a filmé toute la scène à l’aide de son drone. 

Policiers et jeunes des cités : 1 partout, match nul  

Témoin contraint comme l’étaient avant lui les personnages principaux de Fenêtre sur cour ou de Blow Out, il incarne malgré lui ce nouveau héro des temps modernes, filmant des séquences de violences policières méconnues du grand public. Cette séquence décisive de “bavure policière”, de part sa mise en scène, nous force à emprunter la voie de l’interprétation dite “nuancée” et “pas démago” du “ni méchants ni gentils” – injonction interprétative qui sera explicitement formulée grâce à une citation sur fond noir de Victor Hugo, à la fin du film. En effet, c’est lorsque les policiers se trouvent dépassés par la situation, tandis qu’ils cherchent à maintenir  un semblant de paix sociale – symbolisée par le lionceau, objet de la discorde – que l’un d’eux “perd le contrôle”. Ainsi, on oscille sans cesse dans l’attribution de notre empathie, tantôt pour les policiers, tantôt pour les “jeunes du quartier” (rarement d’ailleurs, pour les habitants adultes). 

Bien plus tard, Stéphane, qui connaît bien le maniement de l’arme incriminée, nous explique que Gwada aurait tiré volontairement sur l’enfant. On doute alors de cette affirmation, puisqu’on se souvient que le policier qui a tiré avait la vue floutée et était sans doute en état de stress. Cette “bavure”, censée mettre sous le feu des projecteurs cinématographiques les violences policières passées sous silence, doit là encore être lue avec “nuance”, en prenant en compte les “circonstances atténuantes”, et l’état moral et physique du policier.

De plus, cette scène (toujours aussi mal jouée) intervient bien trop tard, à la suite de séquences émotion des trois flics de retour dans leurs vies de famille respectives : Chris et sa vie de famille idéale, Gwada en larmes face à sa mère et Stéphane seul, venant d’emménager. Lors de la scène finale, Issa et ses amis se vengent, et notre empathie à destination des policiers se renforce une nouvelle fois. Naturellement, on peut s’indigner de leur manque de moyens matériels face à des “jeunes”, tout de noir vêtus, le visage camouflé, hyper organisés, et filmés comme des “sauvageons” prêts à en découdre coûte que coûte, et à déployer une violence inouïe jusqu’à éborgner le policier Chris, et venant ainsi paradoxalement justifier son comportement agressif du début, face à la “naïveté” du gentil nouveau.

Ladj Ly, ou le moraliste du consensus mou

« Mes amis, retenez ceci : il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs. », peut on lire en guise de plan final, signé Victor Hugo dans son livre Les Misérables. Ladj Ly refuse, sur le papier uniquement, de prendre parti, alors que sa caméra nous dit le contraire tout du long. La police et les habitants des quartiers sont comme co-responsables de leurs malheurs et de manière quasi-équivalente sans déséquilibre aucun, dans l’indifférence des pouvoirs publics, condamnés à devenir de mauvaises herbes. Le côté bad cop et good cop, manichéen, nous empêche de penser la police et ses sérieux problèmes de manière systémique, car filmée seulement de manière individuelle, c’est-à-dire des “policiers dépassés par les événements” et qui peuvent parfois commettre des “fautes” (des “bavures”, donc). L’impunité judiciaire dont ils bénéficient est totalement absente, pas même suggérée ici, et l’IGPN est pris au sérieux lorsque Chris s’inquiète d’une convocation de leur part. 

Le film s’ouvre sur un peuple uni et joyeux pendant la coupe du monde et se termine sur deux Français prêts à s’entretuer, en plein coeur d’une guérilla, comme s’il s’agissait d’un match de foot équilibré entre une police souvent surarmée en banlieue et les jeunes racisés des quartiers populaires. C’est finalement le good cop Stéphane qui risque de mourir face au jeune Issa, filmé d’une manière quasi diabolique, entouré de flammes et dont la vengeance n’a aucune limite. Par le judas de la porte, Buzz – ou Ladj Ly – observe la scène dont il n’aura cette fois aucune preuve matérielle, offrant cette fameuse “impunité” aux “jeunes de banlieue” lorsqu’ils s’en prennent à la police. On comprend donc mieux pour quelles raisons Emmanuel Macron, Valérie Pécresse et Jean-Louis Borloo soutiennent ce film.

Selim Derkaoui

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