“Nos Frustrations” est une rubrique créée pour que nos lectrices et lecteurs nous racontent leur cri du coeur du moment, le sentiment d’injustice qui les habite ou ce qu’ils ont vécu au travail ou dans leur quotidien. Aujourd’hui, nous publions Joan, ex-consultant en costume bleu, qui nous raconte comment l’Etat sous-traite son expertise à des grands cabinets privés… qui se gavent de cette manne miraculeuse.

Que les services publics deviennent un marché comme un autres pour les grands groupes privés et même nos gouvernants, ce n’est pas nouveau, que les plus gros cabinets d’audits, les Big Four, influencent largement la législation fiscale, non plus. Alors, que l’on externalise la production de la loi, finalement pourquoi s’en offusquer ? Bienvenue dans la consultocratie.

En mai 2017, j’ai rejoint un des Big Four, ces groupes multinationaux, “géants de l’audit”, qui se sont diversifiés depuis une dizaine d’années dans le “conseil en stratégie”. Les Big Four, stricto sensu, ce sont Deloitte, EY, KPMG, PWC ; mais ce je décris ici s’applique également, je pense, aux gros cabinets de conseil, McKinsey, Boston Consulting Group (BCG), Bain & Companyl. Alors que l’on sait plus ou moins qui sont les dirigeants des groupes industriels, qui connait la moindre infos sur ces sociétés (sans rechercher sur internet) ? Les Big Four ne sont absolument pas personnifiés. Au mieux, vous aurez en-tête l’image du consultant, ce jeune premier, à lunettes, en costume, avec les dents longues. Au pire vous ignorez leur existence, c’est d’ailleurs probablement le cas, sauf si vous avez fait une école de commerce.

Le doux rêve de tout carriériste

A la signature de mon contrat à durée déterminé, je savais plus ou moins où je mettais les pieds : des collègues en costume bleu, donc, une charge de travail assez forte, un salaire mensuel net en dessous de 2 000 € (ou k) ; la décote quand on ne sort pas d’une école de commerce. Certes, mais labelisé “Great Place To Work®” depuis plusieurs années, tout de même ! Il faut bien payer son loyer. 

Rejoindre un Big Four en sortie d’études c’est être un junior, qui travaille sous un senior, qui travaille sous un manager, qui travaille sous un senior manager, qui travaille sous un directeur, qui travaille sous un partenaire. Le doux rêve de tout carriériste.

Dans le service où j’étais, les juniors étaient toujours de “réserve”, c’est-à-dire prêt à être sollicité par n’importe quel manager pour travailler sous les ordres d’un senior. J’ai cependant été embauché pour travailler avec une seule équipe et n’était donc jamais de “réserve”.Mon travail était de contribuer à la rédaction d’offres techniques en réponse aux demandes de services d’une organisation publique. Une rare exception, les autres juniors sautant clairement du coq à l’âne d’une semaine à l’autre.Tant que l’outil de travail reste le logiciel de tableur Excel, ce n’est sans doute pas déconcertant. Je n’ai jamais trop compris ce qu’ils faisaient réellement mais cela avait souvent trait à “l’évaluation d’actifs”, la “due diligence”, l’“optimisation de trésorie” et j’en passe. En tout cas, nous étions tous principalement assis devant nos écrans du matin au soir.

L’entreprise perpétuelle

Tout laisse à croire que le fonctionnement des Big Four s’arrête là : presser des jeunes profil “école de commerce” plutôt mal payés, raffiner ce qui en est extrait et finalement laisser les “têtes pensantes” vendre le tout aux clients éblouis par les bleus costumes. C’est ce que les prix affichés par les Big Four laissent à penser, expertise et force de travail combinées justifieraient donc leurs tarifs. Ce serait omettre leur nouveau dada depuis quelques années : si le marché ne dort jamais, l’entreprise ne doit plus non plus se coucher. Alors on a mondialisé le “3×8”, sauf que nous étions plutôt à 10h / jour, donc disons “2×10”. Et dans quel pays trouve-t-on à embaucher une main d’oeuvre plutôt qualifiée mais finalement peu chère et un droit du travail un tantinet plus léger ? En Inde. L’entreprise perpétuelle : quand nous travaillons (10h) nos collègues indiens dorment et quand nous dormons ils travaillent (12h).

La chaîne de production chez un Big Four c’est donc finalement : le partenaire qui trouve le client et lui propose un service, le directeur qui identifie les “enjeux stratégiques” de la production dudit service, en fonction de quoi le manager organise le travail des équipes, le senior réalise les tâches les plus complexes et moins chronophages, le junior les tâches peu chronophages et sous-traite le reste à ses collègues de l’autre bout du monde. Après tout, pourquoi pas, si un client est suffisamment dinde pour acheter cette soupe plein pot, tant pis pour lui. J’achète bien des t-shirts en pétrole fait par des enfants bengalis. 

Payés avec le denier du contribuable

Mon dilemme c’était que mon client était une organisation publique et que, de fait, nous étions donc payés avec le denier du contribuable.

L’Etat, au sens large, je ne souhaite pas viser une institution plus qu’une autre, a toujours eu recours à des sous-traitants. Cela peut sembler logique. Lorsqu’il souhaite construire un pont, par exemple, ce n’est pas un ingénieur du “ministère des ponts” qui va aller couler le béton. Bien que cela pourrait lui faire du bien de se salir un peu les mains.

Pour diverses raisons, l’Etat, et ses dépenses, sont désormais fortement sous contraintes, (je ne reviendrai pas sur celles-ci ici car ce n’est pas mon propos). Il a donc dû se “réformer” il y a une dizaine d’années. A la même époque, les Big Four & co s’intéressent au marché du “conseil en stratégie”, notamment des organisations publiques. Coïncidence ?

La réforme de l’Etat,  comme la “Révision générale des politique publiques” (RGPP) de Sarkozy suivie de la Modernisation de l’Action Publique (MAP) sous Hollande, ce fait le plus souvent avec l’appui d’experts en “stratégie des organisations” qui auditent les dépenses et activités de l’Etat. Or, qui sont les plus grands groupes d’audits ? Les Big Four. Parmi leurs nombreuses préconisations (dématérialisation, fusion ou rapprochement de certains, services, décentralisation, etc.) on retrouve le transfert de certaines missions de l’Etat aux entreprises privées, qui se targuent d’un meilleur “rapport qualité – prix”, selon leurs audits. 

Bienvenue en “consultocratie”, où l’Etat externalise une partie de ces missions aux cabinets de conseil. Ce marché explose : l’Etat, pour ne pas augmenter ses dépenses perd son monopole de l’expertise public et a de plus en plus recours aux services de cabinets privés, dont les Big Four, pour toutes sortent des tâches. Ce sont, entre autres, les “marchés publics de contrats de service”. 

Sous-traiter l’évaluation des impacts d’une loi

Mon boulot était de gagner ces “contrats de service” avec l’Etat pour, à sa demande, produire des études (évaluation, conseil juridique, analyse de performance, etc.) qui ensuite servent de base à son action. Certains de ces travaux s’inscrivaient ainsi dans le processus législatif, par exemple la production d’une étude d’impact justifiant un changement de la loi, d’autres servaient de fondements à des choix d’orientations politiques.

Pour ces contrats, l’entreprise était rémunérée non pas sur la base des heures de travail effectuées, mais d’une somme globale pour travail rendu, le “paiement forfaitaire”.

En théorie, nos travaux devaient être solides et les prix justifiés: experts ayant plus de 15 ans de bouteille, expériences reconnues et savoir-faires prouvés et éprouvés d’un Big Four pour une qualité “assurée”. Par définition, un Big Four étant présent partout dans le monde, il dispose d’expériences et d’experts dans virtuellement tous domaines.

En pratique, mon service avait une exigence de marge de 40 % : si nous avions un “projet” à 100 000 €, celui-ci ne devait coûter que 60 0000 € à réaliser à l’entreprise en coûts de personnels, les 40 000 € disparaissant dans le biz dev, les frais généraux et, surtout, les poches des actionnaires. 

Nos projets se situaient plutôt entre 1 millions € et … bien plus.

Augmenter sa marge sur le dos de l’Etat

Il nous fallait donc réduire nos coûts de personnel au maximum pour atteindre ces objectifs. Tout d’abord, les experts promis n’étaient finalement que peu impliqués dans nos projets : c’était plutôt aux petites mains comme les miennes de faire le boulot. Et produire une étude sur un sujet hyper technique avec comme seule ressource Google et le business acumen des supérieurs, ce n’est pas une mince affaire.  Puis, c’est le backstop, un euphémisme pour ne pas mentionner explicitement nos collègues indiens. L’Etat n’est pas trop regardant sur ces “experts de réserve” et s’accommode très bien de leur bas coût.

Ce que j’ai pu constater comme résultat, c’est la production d’études de piètre qualité, au-delà d’un assommage par le chiffre et les termes techniques. L’“assurance qualité” se résumait finalement presque au contrôle de la bonne place des virgules par notre directeur… Ce que j’ai pu observer également, c’est la très faible, voire inexistante, marge de manoeuvre de l’Etat pour exiger des améliorations. Le paiement de ces études a toujours été réalisé et celles-ci ont soit fini oubliées sur une étagère, soit effectivement servies la préparation de l’action de l’Etat. C’est donc au mieux un gaspillage d’argent public, au pire une pièce dans le processus législatif.

Certains s’en accommodent, grimpent les échelons, finissent au contrôle des virgules et s’en mettent plein poches, les chançards. Moi, j’ai préféré partir pointer au chômage que participer au démantèlement de l’Etat.