Bernard Friot : “Nous avons des intellectuels de gauche qui se pensent anticapitalistes, qui le sont au sens de leur militance, mais qui écrivent le récit dont la bourgeoisie a besoin“ Première partie

On a tous quelque chose en nous de communiste. Et même que ce quelque chose réside dans des institutions que nous connaissons très bien, dont la plupart du temps nous nous félicitons de leur existence. Lesquelles ? Le statut de la fonction publique et le régime général de la sécurité sociale, bien sûr ! C’est ce que nous explique de manière évidente non sans une certaine pugnacité l’économiste et sociologue du travail Bernard Friot, que nous avons rencontré. En plein mouvement social historique contre la réforme des retraites et de débats parlementaires cette semaine, il nous semblait plus que nécessaire de dialoguer avec lui, qu’il nous insuffle ce “Désir de communisme” face au “rouleau compresseur du capitalisme néolibéral”, concrétisé dans son dernier livre co-écrit avec Judith Bernard. L’occasion de se demander pourquoi la question du travail, si centrale pourtant, est si peu ou mal abordée à gauche et même au sein de la gauche dite “radicale”, comment retrouver un second souffle de mobilisation face à la régression des retraites, et qu’est-ce qu’apporte le mouvement des Gilets jaunes au combat social ?

Entretien, par Selim Derkaoui et Nicolas Framont


Dans votre prochain livre, “Un désir de communisme”(des conversations avec Judith Bernard à paraître en avril chez Textuel), vous réintroduisez un terme souvent discrédité encore aujourd’hui par nos ennemis idéologiques, et qui n’est pas forcément très parlant pour les dernières générations. De nos jours, à contrario, les gens de gauche ont plus ou moins tendance à se déclarer “anti” quelque chose, comme “anticapitaliste” ou “antilibéral”. Comment l’expliquez-vous ? Cette réintroduction peut-elle être efficace ?

Quand j’appelle communistes des institutions comme le statut de la fonction publique ou le régime général de sécurité sociale, je les pose bien sûr comme prémices du communisme, pas comme communisme accompli ! Dans L’idéologie allemande, Marx et Engels désignent par communisme le « mouvement réel » de sortie du capitalisme dans la lutte de classes, et c’est une affaire de très longue haleine. Il faut des siècles pour passer d’un mode de production à un autre.

Mais, et c’est le point décisif, les institutions du nouveau sont déjà communistes, dans le capitalisme lui-même. Les qualifier d’anticapitalistes, c’est les désigner en creux, c’est d’un point de vue analytique s’empêcher de conceptualiser le nouveau en train de poindre ; et c’est, d’un point de vue militant, s’interdire de construire le « pour », le « oui » sans lesquels aucun mouvement populaire n’est durable.

Moi-même, militant communiste, j’ai pratiqué longtemps le déni sur la désignation comme communistes d’institutions concrètes conquises par les travailleurs organisés. Certes, je pourrais invoquer le fait que ma génération, parce qu’elle a été sur la défensive à cause de l’échec soviétique, a pratiqué l’autocensure sur le mot « communisme ». Mais ce déni avait à mon sens deux raisons de fond. La première, c’est la culture politique dans le parti communiste qui postule comme préalable la prise du pouvoir d’État rendant possible une phase socialiste, et ensuite seulement le passage au communisme. Que le programme que l’on porte ou les réalisations émancipatrices dont on est les héritiers puissent être appelés “communistes” n’est pas pensable. Le Parti communiste considère que son programme des années 70, c’est une “démocratie avancée”. La lecture qu’il fait des institutions imposées à la Libération, comme le régime général de la sécurité sociale, c’est que ce sont des « avancées démocratiques ». Dans une telle culture, les qualifier de communistes alors qu’il n’y a eu ni prise du pouvoir d’État ni étape socialiste, cela n’a pas de sens – pire, c’est vu comme nourrissant des illusions sur des « îlots communistes » dans le capitalisme.

La seconde raison du déni d’existence d’un déjà-là communiste tient à la position de classe fréquente chez les chercheurs en science sociale critiques du capitalisme. Nous sommes critiques d’un capitalisme analysé comme un système dans lequel il n’y a qu’une seule classe pour soi, la bourgeoisie. En face il y a des « victimes » ; il peut certes y avoir des rapports de force provisoirement favorables aux travailleurs, mais c’est provisoire, et les droits sont grignotés assez vite ; il peut y avoir de la dissidence, il peut y avoir de la révolte, mais il n’y a pas de classe révolutionnaire pour soi. L’idée même que des travailleurs aient pu créer des institutions macrosociales durables alternatives à celles du capital est complètement étrangère à la recherche en science sociale critique, qui attend le salut pour demain. Et quand on est solidaires de victimes, on lit les documents – qui, et c’est tout le problème, ne répondent qu’aux questions qu’on leur pose – comme racontant cette histoire. J’ai été bien sûr marqué par cette lecture peu dialectique du capitalisme, une structure qui ne change que pour se reproduire. Même la lecture de Marx, qui, à la suite de Hegel, pose au cœur de la dynamique sociale non pas la domination, mais la contradiction, n’a pas suffi pour me libérer de cette position de soutien à des victimes qui empêche évidemment de sortir de l’impasse d’une attente du communisme pour demain. Pour que je bouge, il a fallu que la lecture de Marx se double d’une expérience sociale liée à l’échec répété des mobilisations contre la réforme des retraites depuis la fin des années 1980.

Je suis d’abord sorti de la séquence prise du pouvoir d’État/socialisme/communisme sous l’influence de la lecture de Lucien Sève, un philosophe qui a eu des responsabilités politiques importantes à la direction nationale du Parti, et qui fut longtemps le directeur des Éditions Sociales. Au moment où j’ai adhéré au parti est paru son Marxisme et théorie de la personnalité dont la lecture m’a beaucoup marqué. Depuis les vingt dernières années, il se consacre à l’écriture d’un très important ouvrage en quatre tomes, Penser avec Marx.  Le quatrième tome porte sur le communisme. Il est en deux volumes dont le premier est sorti l’an dernier. En 1999 publiait à La Dispute son Commencer par les fins :  la nouvelle question communiste dont la lecture m’a conduit à écrire pour Les Temps Modernes en 2000 un article intitulé “Pour un imaginaire communiste du salaire”. Mais c’est encore l’imaginaire qui était mobilisé, alors que, mouvement réel de sortie du capitalisme dans la lutte de classes, le communisme est une réalité empirique et est, par définition, déjà-là.

C’est l’échec des mobilisations contre la réforme des pensions dont les mots d’ordre mettaient, à tort, le régime général et l’Agirc-Arrco dans le même sac de la (bonne) répartition contre la capitalisation posée comme l’objectif des réformateurs, qui va me conduire au cours des années 2000 à analyser la contradiction, à repérer l’existence d’une classe révolutionnaire pour soi et la subversion des institutions du capital qu’elle a commencé à initier. Le régime général et l’Agirc Arrco ne sont pas du même côté dans la lutte de classes, le premier est communiste et le second est capitaliste, alors qu’ils sont tous les deux en répartition.

En créant le régime général en 1946, Ambroise Croizat étend au privé la logique de la pension comme salaire continué déjà mise en place pour la fonction publique, et Marcel Paul fait la même chose dans le statut des électriciens-gaziers de l’EDF-GDF. La qualification (OHQ, indice 575, etc…) et le salaire qu’elle détermine ne sont plus liés au poste de travail chez les retraités, ils sont attachés à leur personne même, comme dans la fonction publique, où la qualification est un attribut de la personne dans le grade dont elle est titulaire. Les retraités ne sont pas d’anciens travailleurs, ce sont des travailleurs libérés du marché du travail parce que devenus titulaires de leur qualification et donc de leur salaire. Cette libération est une telle menace pour la classe dirigeante qu’elle va dès 1947 instituer un contre feu aux initiatives communistes de 1946 : le régime complémentaire des cadres, que le patronat n’aura de cesse d’étendre dans l’Arrco à tous les salariés du privé (avec la complicité de FO qui joue à l’époque le jeu de la CFDT d’aujourd’hui), institue les comptes à points qui replacent les pensions dans l’étau de l’emploi.

“Les retraités n’ont pas droit au salaire, ce sont d’anciens travailleurs qui ont droit au différé de leurs cotisations. Ils ont été solidaires lorsqu’ils ont mis une partie de leur salaire au pot commun. A eux maintenant de bénéficier de la solidarité intergénérationnelle” : C’est là la définition capitaliste du travail : ne travaillent que les employés qui mettent en valeur du capital, et ils le font en se soumettant au marché du travail. Loin d’être l’histoire lisse de la réalisation du programme du CNR dans l’union des communistes aux gaullistes, comme le veut la saga,  les années 45-47 sont des années de lutte de classe intense dans lesquelles, en 1946, les communistes subvertissent la sécurité sociale telle qu’elle existe en 1945 (elle avait été construire sur initiative patronale depuis la fin du 19ème siècle) en commençant à libérer les travailleurs du marché du travail, et les patrons ripostent dès 1947 en y soumettant à nouveau les cadres du privé.

En quoi est-ce d’actualité ? 

Mais c’est tout l’enjeu de la réforme Macron des retraites ! La spécificité de cette réforme, ça n’est pas l’organisation de la baisse des pensions : toutes les réformes menées depuis la fin des années 1980 aboutissent à ce résultat, et le taux de remplacement du dernier salaire dans la première pension est passé (pour une carrière complète dont la durée a augmenté) de 84% à 75%. La réforme Macron va continuer cette dérive mais sa singularité n’est pas là. La force de la classe ouvrière comme classe révolutionnaire s’attaquant au statut capitaliste du travailleur est telle qu’aujourd’hui, 70 ans plus tard, les pensions sont encore pour les trois quart (240 sur les 320 milliards) la poursuite du salaire et non la contrepartie des cotisations de carrière, dont il n’est tenu aucun compte dans le calcul de la pension, qui vise à remplacer le salaire de référence. D’où l’acharnement de Macron à en finir avec le droit au salaire des retraités pour réaffirmer que ne peut avoir cours que la pratique capitaliste de la valeur : seuls travaillent ceux qui mettent en valeur du capital et la qualification ne peut pas être attachée à la personne. Les travailleurs sont nus sur le marché du travail, ils y acquièrent des points de retraite mais il est hors de question qu’ils soient vêtus de la qualification et deviennent, en tant que personne, titulaires à vie d’un salaire. Or cet enjeu majeur est totalement absent du débat public parce que la conquête de la souveraineté sur le travail, et donc sur la valeur, sur ce qui est produit, où, par qui, comment, n’est pas à l’ordre du jour des syndicats et de la gauche. La mobilisation porte sur le partage de « la valeur » et non sur sa définition et sa pratique, et donc sur ses institutions centrales que sont le statut du producteur et le régime de propriété.

Vous avez parlé de “classe ouvrière”. Quelles différences faites-vous avec “prolétariat”, ou “salariat” ? Quelle est la terminologie la plus juste afin de désigner les travailleuses et travailleurs ?

Classe ouvrière est un mot qui a du sens car les ouvriers ont été la fraction la plus organisée et déterminée de cette classe révolutionnaire en constitution autour des institutions du salaire. Mais je désigne la classe révolutionnaire comme étant le salariat, donc c’est beaucoup plus large que la classe ouvrière. Je n’utilise pratiquement jamais le mot prolétariat, car il définit la classe révolutionnaire par son manque. En effet, ce n’est pas parce qu’on n’a que ses chaînes à perdre que l’on cherche à les briser, encore faut-il être positivement défini, reconnu comme capable de produire de la valeur dans un salaire à la qualification personnelle et non pas comme un individu libre sur le marché, à poil : prolétaire, justement.

Est-ce que “salariat”, ça parle ? Et parler de “classe laborieuse” ?

Là, vous me prenez de court car je n’utilise jamais le terme de classe laborieuse et je n’ai pas réfléchi à son caractère mobilisateur. S’agissant du terme « salariat », il est possible que des travailleurs indépendants ou des précaires ne se retrouvent pas spontanément dans ce terme couramment assimilé au contrat de travail avec un employeur. Je le propose pour désigner la classe révolutionnaire, car l’intérêt de « salariat », c’est un peu comme « bourgeoisie » :  c’est un terme qui exprime une classe à partir d’institutions d’émancipation. La bourgeoisie désigne l’émancipation des bourgeois du statut féodal de serf. Et le salariat c’est précisément ces travailleurs qui, en revêtant une qualification et en gérant l’équivalent du budget de l’État dans le régime général entre 1946 et 1967, font éclater les institutions bourgeoises du marché du travail et de son chantage à l’emploi.

Mais pour préconiser « salariat » et y englober les précaires, les indépendants ou les retraités, il faut mener la guerre des mots sur le mot “salaire”. Loin d’être une institution à la base du capitalisme, le salaire s’est construit tardivement, après le Code du travail de 1910, par imposition au patronat de la qualification, attachée au poste dans les conventions collectives et à la personne même du travailleur dans la fonction publique ou chez les retraités. Le salaire à la qualification personnelle, c’est l’antithèse du prix de la force de travail, qui lui correspond au statut capitaliste du producteur : la rémunération capitaliste lui attribue le pouvoir d’achat nécessaire à la satisfaction de ses besoins pour faire telle tâche de valorisation du capital. En-dehors de cette tâche, il n’a pas droit à rémunération, il est « hors travail » et ne peut bénéficier que du différé de la part de sa rémunération qu’il n’a pas consommée. Au contraire le titulaire d’un salaire à la qualification personnelle n’est jamais « hors travail », que cette non reconnaissance comme travailleur soit l’insertion « avant le travail », le chômage pendant le travail ou la retraite « après le travail ». Alors que la rémunération capitaliste est quémandée sur le marché du travail ou sur celui des biens et services par des individus nus (mais dotés d’un compte individuel de points à la mesure de leur performance sur ces marchés qu’ils ne maîtrisent pas), le salaire à la qualification personnelle, droit politique de la personne, fait du travail une réalité intrinsèque et non plus étrangère parce que chasse gardée de la bourgeoisie. Le salaire ainsi conquis par les travailleurs organisés au cours du 20ème siècle fait l’objet d’une guerre de classe de la part de la bourgeoisie, qui trouve des alliés dans tous ceux qui à gauche disqualifient le salaire. La force de la bourgeoisie, c’est de faire forger par ses adversaire le récit dont elle a besoin. 

Quel récit ?

Le récit que le salaire, c’est une institution du capitalisme, et non pas, sous sa forme de salaire à la qualification personnelle, une institution du communisme. C’est à dire un récit qui ôte toute puissance d’agir à ceux qui sont dominés. Si vous disqualifiez comme défaites les conquêtes de travailleurs organisés, qu’est-ce qu’ils peuvent faire ? Si vous dites que le contrat de travail, le salaire, ce sont des institutions à détruire, vous niez le déjà-là révolutionnaire, vous réduisez les travailleurs à des victimes incapables de faire advenir une alternative, vous ôtez tout tremplin à la lutte pour sortir du capitalisme. Vous condamnez les mobilisations à la défensive au lieu de les organiser de sorte que se poursuive la conquête d’un droit politique au salaire qui confirmera tout adulte comme capable de produire de la valeur de 18 ans à sa mort et le reconnaîtra comme tel par une qualification personnelle rendant impossible tout recul ou suppression de son salaire.

A quel moment il y a un eu un basculement à gauche de ce point de vue-là ?

Depuis toujours ! La force de la bourgeoisie, je le répète, c’est de faire écrire par ses adversaires le récit dont elle a besoin. Prenons par exemple la thèse de la régulation. Cette thèse, écrite dans les années 70 par des intellectuels de gauche, énonce qu’il y aurait eu une phase “fordiste” dans le capitalisme, une phase dans laquelle le profit était recherché par les économies d’échelle : la production de masse qui en découle devait être vendue et pour ça il fallait rendre la population solvable. Et la sécurité sociale, ça aurait été un moyen de rendre solvable tout le monde, notamment les retraités. Nous avons donc des intellectuels de gauche qui écrivent le récit dont la bourgeoisie a besoin : “il n’y a qu’une seule classe pour soi et en 1945, les travailleurs qui se sont battus pour la sécurité sociale ont été les idiots utiles du capital, car derrière toute institution il y a toujours la main du capital.” Dans la science sociale critique, car encore une fois je ne parle que d’auteurs de gauche, il n’y a pas de lutte de classes fondamentalement, si par lutte de classes on entend deux acteurs. Il n’y a qu’un acteur : la bourgeoisie.

Comment l’expliquez-vous ?

Disons que c’est une position assez confortable. Parce que vous êtes du bon côté, de ceux que vous appelez “victimes”. Vous leur faite une violence considérable en les appelant victimes, mais vous êtes de leur côté. Et en même temps, vous allez avoir l’écoute de directions politiques ou syndicales qui ont connu un déplacement vers la fonction tribunicienne de soutien à des victimes, faute d’avoir poursuivi l’offensive sur le remplacement des institutions capitalistes du travail.


Deuxième partie de l’entretien


Photos par Serge d’Ignazio

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