Monique et Michel Pinçon-Charlot sont un couple de sociologues, spécialistes de la grande bourgeoisie. On peut dire qu’ils font un peu partie des figures tutélaires de Frustration magazine puisque durant toute la période où l’intégralité de la classe politique et intellectuelle française, de droite comme de gauche, tentait d’enterrer à coup de constructions idéologiques fumeuses (“la fin des ouvriers”, “la classe moyennes”…) la réalité de la lutte des classes, eux tenaient le cap. Avec précision et rigueur méthodologique, fidèles aux préceptes sociologiques de Pierre Bourdieu, ils ont mis à jour les mécanismes de la domination exercée par la classe bourgeoise dans nos vies. Alors que tout le discours dominant, ces trente dernières années, a consisté à dire qu’il n’y avait plus de classes ou de dominants mais seulement des individus et des marchés financiers abstraits, Monique et Michel Pinçon-Charlot ont documenté la réalité physique, sociale, corporelle, d’une classe qui, contrairement à toutes les autres, a conscience d’elle-même, de son unité et de ses intérêts. Pour mener une lutte, il faut connaître l’adversaire : dans la guerre des classes, ce couple de sociologues nous apporte donc des armes décisives. Nous leur devons une fière chandelle d’avoir réussi leur infiltration et leur travail de terrain pour nous donner les clefs de compréhension de l’univers psychologique et social de ceux qui nous dominent et, tout particulièrement ces cinq dernières années, tentent de nous écraser. Ils n’ont pourtant a priori rien d’un duo d’espions : désormais retraités, ce sont des scientifiques pénétrés d’idéaux humanistes et écologistes, conscients du poids politique de leurs travaux et disposés à tout faire pour que les classes laborieuses puissent s’en saisir pour mieux lutter. Ils ont reçu, pour accomplir cette tâche, l’aide de Basile Carré-Agostini, réalisateur d’un film émouvant, informatif et galvanisant sur leurs travaux et leurs engagements. Nous avons rencontré le réalisateur et ceux qui sont au cœur de son film, la veille de sa sortie.

Eugénie : la première scène se passe dans les beaux quartiers, Monique et Michel vous rejoignez les élèves de lycée, vous avez un discours qui les encourage à se sentir dignes, forts et verticaux devant la domination de classe. Souvent, dans la littérature, on voit une lecture inverse : la confrontation entre les classes nous terrasse. Pour vous, cette confrontation est une force ? Elle permet d’être digne et fort ?

Monique : Cette confrontation est décisive. Nous l’avons expérimentée Michel et moi durant des années. C’est la seule façon de pouvoir faire de la sociologie correctement : c’est-à-dire à la fois sociologiser l’objet de la recherche (la classe dominante), et sociologiser en même temps le sociologue faisant la recherche. C’est la meilleure manière pour nous d’atteindre ce qu’on appelle la neutralité, c’est-à-dire le statut de scientifique. (…) En effet pour nos recherches, il nous a semblé décisif de nous confronter physiquement à ceux qui s’accaparent richesses et pouvoirs pour vivre dans nos corps les différentes formes de la violence de la domination afin de pouvoir réfléchir à la façon dont nous dominés, on peut aussi paradoxalement, contribuer, de manière inconsciente, à entretenir la domination. Ayant bénéficié du prestigieux statut de chercheurs au CNRS, nous avons été surpris, ou même choqués, de constater la grande absence des recherches sur l’intégralité de la classe dominante.

Il y avait des chercheurs proches de Bourdieu et Bourdieu lui-même, qui travaillaient directement ou indirectement sur cette classe sociale, mais de manière segmentée et centrée par exemple sur le monde de l’édition, de l’art ou de la haute couture. C’est la force et la solidarité de notre couple qui expliquent que nous ayons pu réaliser ces recherches et ces enquêtes auprès des familles les plus riches de la noblesse et de la grande bourgeoisie. En effet, être deux permet d’affronter la violence symbolique qui se manifeste lors des entretiens, des observations et des invitations diverses liées à une sociabilité mondaine décisive dans les stratégies de mobilisation de cette oligarchie. Notre petit communisme à deux a aussi favorisé une certaine forme d’humilité qui ressort très bien dans le film de Basile. Ce film est pour nous un beau cadeau à un moment où nous sommes âgés. D’autant plus que ce film s’ouvre très vite sur une promenade sociologique dans le Triangle d’Or à Paris avec des lycéens d’un établissement défavorisé de Roubaix, accompagnés par leur professeur de Sciences économiques et sociales. La violence symbolique affrontée collectivement et analysée par nos commentaires fait l’objet d’images superbes et subtiles du réalisateur. Quand nous leur disons “vous n’oublierez jamais ce que vous venez de vivre”, la caméra nous donne à voir une tension sur les visages qui exprime la conscience de l’importance de ce qu’ils ont vécu avec ce double déplacement dans l’espace géographique et dans l’espace social.

C’est la force et la solidarité de notre couple qui expliquent que nous ayons pu réaliser ces recherches et ces enquêtes auprès des familles les plus riches de la noblesse et de la grande bourgeoisie.

Monique Pinçon-Charlot

Basile : En tournant cette séquence j’ai pensé : « l’aventure de ce film commence ». J’allais moi aussi être confronté au fait de filmer dans les beaux quartiers. Je ressentais la violence des regards qui se posaient sur notre petit groupe, je ressentais très fortement dans mon viseur le malaise sur les visages des lycéens, et j’entendais dans mon casque audio des mots comme «  c’est oppressant » , « je me sens mal à l’aise ». La professeure de SES le sent aussi, si bien que devant le restaurant l’Avenue (avenue Montaigne), c’est elle qui propose aux élèves de quitter les lieux, elle les voyait sidérés et un mal-être commençait à naitre chez certains jeunes.

Antoine : on voit même la prof se faire interpeller.

Basile : Le regard des bourgeois pesait pour nous faire comprendre que nous n’avions rien à faire sur les trottoirs qu’ils considèrent être les leurs. Au fil du travelling qu’a constitué le tournage de cette séquence, je suis passé par plein d’émotions différentes, comme les élèves.

Quand un jeune lycéen reste interloqué à propos d’une robe pour enfant Baby Dior « 700 euros ! Salaire à mon daron ! », j’ai compris la violence des découvertes qu’ils étaient en train de faire. Ça aurait pu être un mauvais souvenir pour ces jeunes lycéens, mais accompagnés d’une super prof et honorés d’une petite conférence privée des Pinçon-Charlot, ils ont pu sortir de la sidération et commencer à penser.

Quand des lycéens de Roubaix découvrent les beaux quartiers de Paris

Monique : effectivement, cela leur a procuré quelque chose d’extrêmement positif. Les promenades sociologiques, un truc que nous avons inventé Michel et moi, c’est génial à vivre et à faire vivre ! Si on se retrouve seul confronté à la violence symbolique, sans accompagnement, c’est négatif. Tandis que là c’est une colère qui est partagée, et qui du coup devient extrêmement positive. Après, on ne connait pas toujours la suite de l’histoire…

Ce jour-là, les Gilets Jaunes n’ont pas fui le trottoir du restaurant l’Avenue. Ils les regardent dans les yeux, les regardent manger, leur souhaitent « bon appétit » en rigolant, tout en réclamant le rétablissement de l’ISF.

Basile Carré-Agostini

Basile : La suite de l’histoire, le film en crée possiblement une image. Une heure plus tard plus tard dans le film, lors de la séquence de l’Acte 2 des Gilets Jaunes, pendant laquelle, alors que repoussés par les gaz lacrymogènes, les Pinçon-Charlot se retrouvent avec un petit groupe de manifestants devant le même restaurant que les jeunes lycéens, avenue Montaigne… À la différence du début du montage, ce jour-là, leurs “parents” symboliques que sont les Gilets Jaunes présents se tiennent droits devant les bourgeois qui entrent et sortent du restaurant. C’est une scène mémorable. Ce sont les seules heures où bourgeois et « gueux », comme ils s’appellent eux-mêmes dans la séquence, ont partagé les même trottoirs. Les samedis suivants, les habitants des beaux quartiers quittaient Paris.

Pinçon-Charlot

Ce jour-là, les Gilets Jaunes n’ont pas fui le trottoir du restaurant l’Avenue. Ils les regardent dans les yeux, les regardent manger, leur souhaitent « bon appétit » en rigolant, tout en réclamant le rétablissement de l’ISF.

Sans violence physique, ils leur ont fait fermer les rideaux du restaurant et un Gilet Jaune leur dit à travers la vitre : «  Et oui, c’est ça, il ne faut pas voir la misère ». Lui aussi venait d’être stupéfié par le prix d’une bouteille de champagne à 1500 euros, 400 euros de plus que son salaire. Comme les lycéens du début du film.

Eugénie : on a l’impression que le film est construit comme une ascension de la violence de la confrontation. Au début, il y a une violence symbolique exprimée par la scène de la classe, et ensuite la violence devient physique, je l’ai vu comme une gradation de la violence. Les corps sont engagés de manière de plus en plus forte.

Basile : Le film est, je crois, fidèle à ce que nous avons ressenti, avec Monique et Michel, être la réalité de ces dernières années. J’ai d’ailleurs suivi la trame du début de leur livre, Le président des ultra-riches. Si ce film est un film d’observation quasi-ethnographique, c’est vraiment un film qui a été pensé au fur et à mesure collectivement à trois. Monique et Michel ont même eu la gentillesse de regarder le premier montage de 24 heures. Pas pour me censurer, pour m’aider.

Mon travail plus personnel a été surtout, avec l’aide de la monteuse Clémence Carré, d’imbriquer la tendresse à cette violence d’État pour comprendre comment Monique et Michel tiennent le coup devant l’injustice.

Cette violence, Monique et Michel se la prennent en pleine figure. L’injustice les touche dans leur chair, c’est pour ça que je filme leurs corps et leurs caresses quand ça va mal. Ce n’est pas par voyeurisme mal placé que je filme le couple dans la chaleur réconfortante de leur chambre à coucher. C’est en observant sur la durée Monique et Michel que j’ai compris tout ça. C’est à leur contact que j’ai appris comment tenir dans l’adversité. Il y a dans l’entremêlement du montage la trace de ce triple engagement : amoureux, sociologique et politique qui caractérise Monique et Michel dans la vraie vie.

Mon intention était de chercher des réponses à une question existentielle qui m’habite depuis longtemps : « Comment trouver le courage de continuer à lutter quand on voit le monde qu’on rêve s’éloigner chaque jour un peu plus ? ». Dans l’intimité des moments de doute de mes personnages, j’ai compris qu’ils tirent leur force d’un rapport au temps particulier. Leur combat a commencé avant eux et ils travaillent aussi pour l’avenir, pour ceux qui prendront la suite. Monique et Michel sont parties prenantes d’un combat qui dépasse leur propre existence, d’un combat qui augmente la dimension et l’épaisseur de la vie. Il appartient à une tradition de lutte.

Les solutions qui se dessinent en ces temps perturbés sont souvent individuelles. En filmant le couple de Monique et Michel, j’ai voulu mettre en valeur une autre image. Le couple de Monique et Michel est dans mon film l’image d’un début d’ensemble.



Antoine : Ce « À demain » me fait penser à la fin du film, cette violence symbolique que les élèves ressentent qui est accompagnée par leur professeure et par vous, le fait que ce soit collectif se transforme en quelque chose de positif, on a un peu l’impression que la dernière scène avec le chauffeur de taxi (on voit qu’il a vécu cette violence symbolique, il l’a vécu tout seul justement, et le résultat n’est pas du tout le même), ça semble beaucoup moins positif, son discours fait mal, en tant que militants ça nous fait du mal ! C’est la réalité, mais c’est douloureux. Du coup, est-ce que la différence se joue dans le fait que ce soit individuel ou collectif ? Ou que ce ne soit pas accompagné ?

Monique  : Cela fait une très grosse différence. En ce qui concerne le chauffeur de taxi, OK il tient un discours fataliste, mais quand même, quand nous lui proposons de lui offrir Le président des ultra-riches, il sort de la voiture pendant que je monte au grenier chercher le livre et que nous lui dédicaçons, il enlève son masque, il se met face caméra, et là je le trouve très courageux, puisqu’il travaille pour une plateforme.

Mon intention était de chercher des réponses à une question existentielle qui m’habite depuis longtemps : « Comment trouver le courage de continuer à lutter quand on voit le monde qu’on rêve s’éloigner chaque jour un peu plus ? »

Basile Carré-Agostini

Basile : Personnellement, cette séquence me force, en tant que premier spectateur de mon travail, à me positionner sur mon engagement. Est-ce que j’ai son tempérament à lui, est-ce que j’ai le tempérament fougueux de Monique et Michel ?

Dans les débats qui accompagnent la sortie du film, les spectateurs me disent qu’ils ont été chamboulés charnellement par cette séquence de fin. Certains sont même un peu déprimés. Et comme je voulais être fidèle avec le réel, je ne pouvais pas construire une happy end. Mais l’échange de rires dans le taxi et celui du livre fait garder espoir.

Quand Michel a vu le film pour la première fois, il a réagi, comme à son habitude avec fulgurance : “Basile, ton film montre bien la nécessité de faire la révolution, mais il montre aussi qu’il ne faut pas la faire n’importe comment, que ça va être compliqué”. Je trouve que les questions que pose le chauffeur de taxi nous oblige à prendre une décision sérieuse. Il nous oblige à questionner notre rapport à la lutte et au monde.

Eugénie : justement, comment vous envisagez de faire la révolution “pas n’importe comment” ?

Monique : Nous sommes des sociologues et pas des prophètes. Notre travail de chercheurs nous permet de faire des hypothèses et donc des propositions comme celles que je fais lors du dîner avec Philippe Poutou. J’explique que l’oligarchie est une classe sociale très homogène, dont chaque membre est chargé de défendre les intérêts dans tous les instants de la vie de tout un chacun. Même quand ils boivent du champagne, les dominants sont, dans cet entre-soi pourtant festif, sur le pied de guerre, en train de défendre les leurs !  Chaque membre défend les intérêts de cette classe avec des services rendus à tout représentant de cette classe sociale. Quand l’un des leurs tombe, les autres se chargent d’en faire un arbre véreux, mais qui doit absolument cacher la forêt ! La récompense sera de pouvoir à nouveau faire des affaires après une nécessaire éclipse.

Basile : La bourgeoisie, aussi hétérogène qu’elle soit, comme je l’ai appris auprès des Pinçon-Charlot, a une énorme facilité, elle n’a aujourd’hui qu’à être réactionnaire ou conservatrice. Elle a pu être révolutionnaire à un moment de l’Histoire, en ça elle était à la gauche de l’Assemblée. Maintenant en position de pouvoir, c’est plus simple pour elle.

Pour ceux qui veulent changer le monde, il faut avoir conscience que c’est compliqué d’inventer et surtout à plusieurs. Avoir conscience que c’est compliqué d’inventer, c’est un réflexe intellectuel salvateur à avoir quand on échoue.

Je n’ai pas de recette mais ce film fait une proposition, dès son titre. Quelles que soient les urgences, climatiques, sociales, le film montre aussi la valeur du travail sur la longueur en étant fidèle à la réalité de mes personnages, un couple âgé. Mais ma chance, comme mes personnages sont drôles, les spectateurs rient dans les salles, ils ne s’attendaient pas à ça en venant voir ce film. Il y a la joie qui fait vivre la lutte, le film le montre en mettant en avant l’impertinence de Monique et l’humour de Michel.

L’oligarchie est une classe sociale très homogène, dont chaque membre est chargé de défendre les intérêts dans tous les instants de la vie de tout un chacun. Même quand ils boivent du champagne, les dominants sont, dans cet entre-soi pourtant festif, sur le pied de guerre, en train de défendre les leurs !

Monique Pinçon-Charlot

Monique : Pour conclure sur ma petite démonstration sur la conscience de la classe dominante, je dirai que nous avons rencontré le communisme sous la forme du luxe et du pouvoir, tout en haut de la société. Les riches sont toujours dans le cumul, toujours dans la complémentarité, toujours dans la synthèse de leurs intérêts, puisque dans les affaires, tout se tient. Le conflit d’intérêt et les divisions, c’est bon pour le reste de la société. C’est une sacrée humiliation, même pour nous, c’est une humiliation de plus.

Basile : Personnellement, ce qui me donne vraiment confiance, c’est le réel. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai choisi de faire du documentaire.

Je pense à ce propos que le succès du mouvement des Gilets Jaunes est en grande partie dû à l’erreur de diagnostic que les médias dominants ont fait au début du mouvement des ronds-points. Ils ont alors tendu des micros à travers la France sur des dizaines de ronds-points. Et là c’est l’irruption du réel à la télévision ! Comme ça n’arrive presque jamais. Des pauvres ont pu raconter leur détresse et leurs conditions de vie. Des millions de gens se sont alors dit, « mais je ne suis pas tout seul, c’est donc peut-être pas de ma faute si je galère ». Ça ne veut donc rien dire ces « gens qui ne sont rien » puisque nous sommes des millions. S’approcher au plus près du réel, c’est le premier pas qu’on a collectivement à faire. C’est simplement logique d’ailleurs. On ignore le réel des autres, on se croit seul au monde. Et ne parlons pas de la bourgeoisie, qui l’ignore le plus souvent, du fait des « Ghettos du Gotha ». Au tout début du film, Monique explique à une assemblée : « Quand vous vous réveillez le matin, est-ce que vous pensez au millions de gens qui meurent de faim chaque année dans le monde ? Non, vous pensez à la journée qui vous attend, à la petite robe que vous avez envie de vous acheter ! Et bien chez les grands bourgeois c’est pareil, vous n’existez pas ».

Eugénie : La scène qui m’a le plus marquée c’est celle du repas avec Denis de Kergorlay, qui vous dit que vous n’êtes pas assez bienveillants. Cette scène illustre quelque chose de très fort : ils attendent qu’on soit bienveillant, que vous soyez nuancés (en plus vous l’êtes), ils ne veulent pas que vous touchiez à leur image. Pour moi, votre travail permet une forme de résistance, qui dit “il n’y a pas de bienveillance, c’est une analyse scientifique et politique”… Comment réagissez-vous à la demande de bienveillance de vos objets d’étude ?

Monique : En gardant toujours notre posture de sociologues, nous restons dans l’analyse des rapports de classe. Nous pouvons éprouver de l’empathie pour Denis de Kergorlay et comprendre que nos critiques sans concession puissent le gêner, mais être très mal à l’aise lorsque nous nous trouvons dans une situation sociale et politique plus complexe. Ce fut le cas avec l’invitation, en 1988, d’un des membres du Cercle Renaissance marqué par une droite radicale, au point que nous avons été présentés comme chanteurs et non comme sociologues – ce que nous avons accepté mais à condition qu’on ne soit pas obligés de chanter ! (rires) Et nous n’avons pas regretté car la surprise a été de taille. Les descendants du tsar de Russie étaient les stars de la soirée consacrée à la chute certaine de l’URSS et au retour de la famille du Tsar déchu ! Et là nous avons éprouvé un mélange de colère car nous n’avions pas été prévenus d’un ordre du jour auquel nous ne nous attendions pas du tout, et d’intérêt sociologique devant la mobilisation de cette classe sociale toujours prête à reprendre le dessus.

Antoine : Quand vous répondez à Denis de Kergorlay, vous ne niez pas qu’il n’y a pas la même bienveillance qu’avant, car vous expliquez qu’en 2007 vous avez pris votre retraite et que les choses ont changé à ce moment-là.

Monique :  En effet à l’heure de la retraite en 2007, ce que nous ressentions comme un devoir de réserve du CNRS a été levé. Nous avons pu ainsi, sans crainte de rappel à l’ordre, intégrer le champ politique et le champ économique dans l’analyse alors globale de la classe dominante. Et c’est ainsi qu’est apparu le problème de notre supposée perte de neutralité scientifique !

Antoine : du coup, le changement dont Denis de Kergorlay parle, c’est par rapport à sa classe, pas par rapport à lui ?

Monique : c’est en effet par rapport à sa classe.

Antoine : il va loin, il dit même : “pas d’amalgame” !

Basile : c’est un monsieur vraiment charmant, original et courageux, il faut mesurer que ce n’est pas rien, pour le président du Cercle de l’Union Interallié qu’il est, de se retrouver dans un film où s’articulent les mots de syndicalistes, de Gilets Jaunes et autres révolutionnaires. Il a vu le film et m’a dit, « c’est un film qui autorise la discussion alors j’accepte d’y figurer ». Jamais je n’aurais pu avoir accès à Denis de Kergorlay sans l’aide de Monique, qui a été très généreuse envers moi et ma caméra. C’est grâce au travail passé de Monique et Michel que cette séquence incroyable a pu exister.

Eugénie : ça rejoint une question qui me taraudait : est-ce que les classes dominées ont intérêt à discuter avec la classe dominante, est-ce que cette discussion est possible et souhaitable ? Car c’est une injonction que l’on retrouve beaucoup dans le film. Denis de Kergorlay qui dit “tant qu’on peut discuter ça me va”. Une gilet jaune qui dit aussi “on ne peut plus discuter avec l’Etat”… Cette injonction à discuter est-elle réaliste ?

Monique : Nous ne pouvons que répondre positivement car sinon nous n’aurions pas pu mener nos recherches. Pour pénétrer dans les cercles les plus élevés du capitalisme, il faut bien engager la discussion. Afin de pouvoir faire des entretiens, des observations, être invités… Tout un travail de préparation et de discussion a été nécessaire pour réaliser les recherches sur l’entre-soi des beaux quartiers, sur la transmission des patrimoines de générations en générations au sein des dynasties familiales, sur les processus institutionnels du classement des châteaux en monuments historiques ou des limites des parcs naturels régionaux… Sans parler de nos recherches sur la fraude fiscale des plus riches et des cadeaux divers accordés de manière institutionnelle aux plus riches et ce, au plus haut niveau ! Mais cela n’a été possible que parce que nous étions un couple dans la vie et dans la recherche. En couple, on est déjà une petite famille, donc en harmonie avec le fonctionnement de cette classe dont la reproduction sociale passe de manière essentielle par la famille. De plus, nous avons toujours gardé notre quant-à-soi et notre façon d’être, tout s’étant passé comme s’ils appréciaient notre esprit critique ; mais peut-être pour mieux affiner leurs processus de domination ?

Antoine : Monique, tu avais peur de dévoiler une autre facette de toi quand Denis de Kergorlay est venu vous rendre visite ?

Monique :  d’une certaine manière oui, car ce n’est pas si évident d’inviter dans son petit pavillon de banlieue le Président du Cercle de l’Union Interalliée ! Mais en même temps, nous sommes restés nous-mêmes car nous nous sentions à l’aise avec cet invité que nous connaissons depuis de nombreuses années et qui a collaboré à nombre de nos ouvrages.

En couple, on est déjà une petite famille donc en harmonie avec le fonctionnement de cette classe dont la reproduction sociale passe de manière essentielle par la famille.

Monique Pinçon-Charlot

Basile : Juste avant que Denis de Kergorlay n’arrive au pavillon, on voit Monique hyper stressée quand elle découvre une tâche sur la nappe blanche du salon. Michel a l’idée de rajouter en urgence une petite nappe par-dessus. Ensuite, devant la porte d’entrée, Michel glisse tendrement un petit «  ça va bien se passer » à sa Moniquette. Ce plan est l’image de la solidarité que j’imagine avoir été nécessaire à Monique et Michel pour supporter la violence symbolique de leurs enquêtes.

Eugénie : On a presque l’impression, Basile, que tu t’es effacé, car on voit les moments d’intimité entre Michel et Monique. Comment fait-on ça ?

Basile : je crois qu’une amitié est née entre Monique, Michel et moi. Et que ma présence a pris son sens petit à petit, alors je suis devenu un bibelot de la maison. (rires)

Monique : Basile a beaucoup filmé, il a donc été très présent à notre domicile, de sorte que nous finissions par ne plus le voir !

Eugénie : Il y a une légèreté qui se dégage du film.

Monique : Nous sommes des sociologues vivants qui ne se contentons pas de l’entre-soi feutré du monde académique !

Eugénie : est-ce que pour vous, le prochain quinquennat sera un moment de rupture ou de continuité ?

Monique : Puisque pour l’oligarchie il faut que tout change pour que rien ne change, quand des hommes politiques parlent de rupture cela veut dire en réalité la continuité mais en pire ! Aujourd’hui avec les menaces engendrées par le dérèglement climatique, le capitalisme est aux abois. Toutes les formes du vivant, les êtres humains, les animaux et la nature, ayant été exploitées comme jamais, ce sont les banques centrales qui ont de fait rémunéré les actionnaires pendant les années d’une crise sanitaire qui s’explique par la déforestation massive qui détruit l’autonomie de l’habitat des animaux et engendre des virus dangereux pour les êtres humains. Et en effet les plus riches se sont encore enrichis pendant ces années de confinement, de masques et de contraintes diverses pour les populations.

Eugénie : vous dites que le fait de vous présenter comme un couple vous a aidé, déjà dans vos terrains, mais qu’est-ce que le couple vous a apporté dans votre travail ?

Monique : Nous sommes Michel et moi très différents mais complémentaires : Michel est quelqu’un de lunaire et contemplatif, qui observe les choses avec beaucoup de distance, et moi je suis beaucoup plus rentre-dedans, je note tout, je suis une boule d’énergie, Michel étant plus dans la réflexion. Une forme de complémentarité positive et heureuse, qui n’était donc en rien une concurrence. Michel avait une très belle plume. Dès notre premier livre, les bourgeois ont reconnu la qualité littéraire de nos ouvrages, ce qui a été un atout dans leur réception. On avait chacun nos qualités et nos défauts. C’est comme cela que ça a pu marcher.

Basile : Michel le dit dans le film, “elle écrit comme une patate !

Monique : Tu l’as mis dans la bande-annonce n’est-ce pas  Basile ? Dans la rue, des gens me disent “tu écris comme une patate” ! (rires)

Basile : Et pourtant non, c’est que nous devons commencer à avoir quelques spectateurs ! Mais c’est symptomatique de ce que dégagent les Pinçon-Charlot, comme ils sont sympathiques et même attendrissants, les gens viennent leur parler.

Ce qui nous a aussi permis de construire le film autour de rencontres profondes et sincères avec des anonymes. C’était une chance pour ma caméra. C’était pour le film l’occasion de documenter l’intelligence collective de la rue. La majorité des échanges que j’ai pu filmer exprime une soif de résistance. Dans les quelques rencontres que nous avons déjà pu vivre avec le public, les spectateurs témoignent que le film leur donne envie de chercher des nouvelles formes de lutte. Ça nous réchauffe le cœur.

Personnellement, j’ai conscience d’avoir été hyper privilégié de passer quatre années auprès de ces deux superbes personnes, ce film montre la joie dans la lutte et donne envie de s’enlacer dans la vie. Alors je comprends mieux maintenant, même si Monique, Michel et leurs camarades ont vécu plus de soirées de défaites que de matins triomphants, qu’ils exigent le droit précieux de recommencer.


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