Valentin Sansonetti a dédié une partie de sa jeunesse au tennis de haut niveau. Puis, il en a entrepris la critique méthodique, en proposant un autre horizon, non-capitaliste, au sport. Il le raconte dans une conférence gesticulée passionnante et, pour Frustration, relate son expérience et ses constats :

Je suis un ancien sportif, âgé de 26 ans. Que les choses soient claires, je n’ai jamais été professionnel, et je n’ai jamais connu les structures les plus élitistes du tennis : le Pôle France de Poitiers ou l’INSEP (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) par exemple. Mais, j’ai été « repéré » à l’âge de sept ans et j’ai intégré la ligue de tennis de Seine-et-Marne. Le rôle des ligues est simple : détection précoce et entraînement intensif des enfants en vue de les amener au haut niveau. À cet âge, je faisais environ dix heures de tennis et d'entraînement physique par semaine. Je n’ai pas tenu longtemps. Le corps est mis à rude épreuve et les risques de blessure sont donc omniprésents. Pour ma part, j’ai eu la maladie de Sever (qui se caractérise par des douleurs aigues au niveau des talons liées à la croissance et à des chocs intenses et répétés) dès huit ans.

Mais le corps n’est pas le seul à souffrir. La pression de l’institution envers les joueurs·joueuses et les familles est particulièrement destructrice. Il s’agit de faire beaucoup de matchs et de les gagner : deux injonctions à respecter autant que faire se peut. J’ai quitté la ligue trois ans plus tard en faisant le souhait d’arrêter le tennis. Finalement, après avoir cessé les matchs et changé de club, j’ai conservé un entrainement par semaine. Année après année, j’ai retrouvé du plaisir à être sur le court. J’ai repris les matchs et augmenté de nouveau ma dose d’entrainements. Je suis retourné dans cette même ligue à 17 ans. À cette époque, j’étais revenu dans les cinquante premiers français de ma catégorie d’âge.

Le corps n’est pas le seul à souffrir. La pression de l’institution envers les joueurs·joueuses et les familles est particulièrement destructrice

Malgré ce qu’il s’était passé quelques années plus tôt, j’avais à cœur de continuer à monter en classement. La ligue me permettait d’avoir plusieurs heures d'entraînement physique et tennistique par semaine, avec les meilleurs joueurs du département. S’entraîner dans une ligue, c’est être reconnu : il est difficile d’y renoncer – a fortiori quand on veut poursuivre sa progression – puisque l’enjeu est précisément d’en faire partie. Au fond, peut-être qu’une partie de moi voulait aussi sa revanche, comme si je leur disais : « vous m’avez brisé il y a des années, et pourtant me revoilà ! ». À 21 ans, j’ai déménagé à Strasbourg et j’ai intégré un sport-étude, un CNUT (Centre national universitaire de tennis). On en compte plusieurs en France : à Bordeaux, Grenoble, Nancy, Strasbourg, etc. L’objectif est d’imiter le modèle états-unien de « Sport and college » qui offre aux athlètes des horaires aménagés et des championnats universitaires renommés. J’ai gardé un pied à la ligue Grand Est, en tant que simple partenaire d'entraînement (sparring partner), auprès de « jeunes espoirs », qui s'y entraînaient quotidiennement.

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J’ai cru au sport pendant de nombreuses années

Je n’avais pas encore cinq ans quand j’ai franchi la porte d’un club de tennis, et c’est à 24 ans, lorsque j’ai achevé mon master en sociologie, que mon parcours sportif a commencé à se déliter. Cela m’a donc pris vingt ans pour poser, timidement, un regard critique sur mon propre parcours, mes représentations, ma façon de penser le tennis, le sport, la masculinité – toxique – qu’il façonne. Toute ma vie, je n’avais entendu que des discours positifs sur le sport. Ils sont d’autant plus puissants qu’ils émanent d’une multitude de pôles : la famille, les amis, les entraîneurs, les médias, l’école, etc. Comment ne pas être convaincu·e que le sport est donc intrinsèquement bon ? Comment ne pas refouler les moments où j’étais malheureux sur les courts ? « Le propre de la croyance, écrit Frédéric Lordon, c’est qu’elle neutralise tout effet d’apprentissage. » Si je suis resté aussi longtemps dans le sport, malgré ces moments difficiles, c’est précisément parce que j’y ai cru. Mais on ne ravale pas la violence éternellement.

Toute ma vie, je n’avais entendu que des discours positifs sur le sport. Ils sont d’autant plus puissants qu’ils émanent d’une multitude de pôles : la famille, les amis, les entraîneurs, les médias, l’école, etc. Comment ne pas être convaincu·e que le sport est donc intrinsèquement bon

À la fin de mes études, j’ai donc commencé à m’intéresser à la sociologie du sport. Je ne m’y étais jamais penché auparavant, probablement car je me doutais – plus ou moins consciemment – que ce que j’allais y trouver remettrait profondément ma vie en question. Précisément, posons une question simple : pourquoi cela se passe-t-il de cette façon ? Comment un·e enfant, simplement attiré·e par un jeu, une balle (quelle que soit sa taille et sa forme), une piste, un bassin ou un tatami, peut-il·elle se retrouver dégoûté·e par cette même activité ? Comment se fait-il que la majorité d’entre nous sait que les blessures d’un·e athlète font partie intégrante de sa vie, sans que cela nous interroge ? Pourquoi répétons-nous inlassablement les bienfaits du sport sans que jamais un examen sérieux de cet énoncé ne soit entrepris ? Dès que l’on cesse de questionner une pratique, c’est que la naturalisation des faits sociaux nous guette. Elle nous apparaît comme normale : comme ayant toujours été là, et devoir toujours être ; mais il n’en est rien.

Rafael Nadal à Roland Garros en 2012. Les marques visibles sur cette photo ne sont que la partie émergée de l'iceberg capitaliste qui sous-tend notre rapport au sport

Le sport est, en réalité, un phénomène très récent dans l’histoire de l’humanité. Il apparaît à la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre notamment, avec les premières fédérations de football. Auparavant, même si les êtres humains marchaient, couraient, sautaient, jouaient avec des balles, lançaient des choses avec leurs pieds et leurs mains, ce n’était pas du sport. On parlait de jeux, de loisirs, d’activité physique ou de cérémonie religieuse : les jeux antiques par exemple n’étaient pas un événement sportif. Il s’agissait avant tout d’un moment d’honneurs aux dieux, de banquets, et surtout de trêve entre des cités guerrières. Le sport est défini comme une activité motrice, institutionnalisée (dans des clubs et des fédérations), codifiée (avec ses propres règlements et instances de régulation), de compétition. Faire une balade à vélo en famille le dimanche ou un footing n’est donc pas du sport, pas plus que jouer au football sur un terrain municipal ou en bas des tours.

Les « valeurs du sport » sont en réalité les valeurs du capitalisme

Le sport est né en pleine phase d’industrialisation du capitalisme, ce qui est loin d’être anodin. Aujourd’hui, que les institutions sportives soient moulées dans les structures du capital est un constat hors de doute : il suffit de jeter un œil aux « partenaires » des JO, de la FIFA, ou encore de Roland-Garros : Atos ou Coca-Cola (pour les JO), Qatar Airways et VISA (pour la FIFA) et Rolex et BNP Paribas (pour Roland Garros), pour n’en citer que quelques-uns. Il y a assez peu de coopératives autogérées… C’est logique puisque les forces du capital sont une puissance impérialiste. Elles prennent en otage la société entière puisqu’elles obligent l’ensemble de la collectivité à en passer par elles pour pourvoir à sa reproduction matérielle : on ne se vêtit pas sans elles, on ne se nourrit pas sans elles, on ne se loge pas sans elles, on ne fait pas de sport sans elles. N’en déplaise donc aux athlètes qui passent leur temps à parler du sport comme d’une chose apolitique, il est bel et bien plongé dans le réel.


La conférence de Valentin Sansonetti : Capitalisme et Sport : jeu, set et match !

Mais le sport est surtout un profond allié idéologique (et historique) du capitalisme. Les « valeurs du sport » sont en réalité les valeurs du capitalisme. Le « goût de l’effort », la « confiance en soi », le « dépassement de soi », « l’intégration » ou même « la solidarité », sont-ils des mots d’ordre issus d’un séminaire de coworking, ou d’un terrain ? Émanent-ils du manageur ou de l’entraîneur ? Si ces expressions sont totalement transposables d’une situation à l’autre, ce n’est pas un hasard. Remplaçons « sport » par « travail » dans le discours sur « les valeurs » et le tour est joué : la magie du sport, la magie de l’entreprise. Le sport n’obéit qu’à une seule chose, la performance : il la mesure, établit des records – qui n’existent que pour être battus –, exigent toujours plus de nos corps et instaure une concurrence permanente entre tou·te·s les individu·es. Le capitalisme ne fait pas autre chose : il pressurise les corps pour dégager toujours plus de profits, exige à chaque instant une meilleure productivité, davantage d’efforts, et met en compétition tou·te·s les travailleurs et les travailleuses les un·es contre les autres.

Le « goût de l’effort », la « confiance en soi », le « dépassement de soi », « l’intégration » ou même « la solidarité », sont-ils des mots d’ordre issus d’un séminaire de coworking, ou d’un terrain ? Émanent-ils du manageur ou de l’entraîneur ?

L’idée des « valeurs du sport » est donc une sorte de vœu pieux répété à longueur d’antennes et d'entraînement qui ne repose sur aucun fondement empirique : le sport est-il bon pour la santé ? Non. Le sport ne connaît aucune limite, pourtant le corps humain a les siennes. Il exige la répétition, le surentraînement, la prise de risques, la souffrance physique et psychologique. Il n’existe que par l’amélioration permanente des résultats. Il est contraire à la juste mesure, l’effort physique raisonnable qui lui, est bon pour la santé. Le sport est-il porteur de vertus éducatives ? Non plus. Par le sport, les enfants intériorisent très tôt les logiques de la compétition et de la violence. « En forgeant des corps solides, rationalisés et uniformisés, [le sport] forme des personnes parfaitement adaptées à une société dans laquelle sont valorisés le rendement, la performance, la rivalité et la virilité » précise le sociologue Michel Caillat dans Sport : l’imposture absolue, idées reçues sur l’”idéal » sportif”. Le sport apprend-il à échouer ? Absolument pas. Pourtant, c’est une rhétorique particulièrement tendance : « le sport c’est l’apprentissage de l’échec », « le sport c’est la résilience ».


Les "valeurs du sport" expliquées par Ouissem Belgacem, footballeur victime d'homophobie

C’est faux. Le sport nous apprend au contraire à détester la défaite, à tout faire pour l’éviter. Pour accepter l’échec, encore faudrait-il ne pas être puni pour avoir échoué. Or, le sport punit : cela peut aller du banc de touche (on prive la personne de temps de jeu), à la fin d’une bourse fédérale (qui permettait d’avoir une situation matérielle plus confortable ou de meilleures conditions d'entraînement), en passant par les sanctions physiques (une série de pompes pour avoir manqué son geste ou réalisé un mauvais temps), ou les portraits moqueurs, voire offensants de la presse sportive (les athlètes sont noté·es en permanence). Le sport nous apprend-il la solidarité ? Encore raté. Il repose en premier lieu sur une concurrence féroce. Le sport est pensé par le biais d’un champ lexical ouvertement guerrier : « repartir au combat », « tuer le match », « mourir sur le terrain », etc. Le seul objectif dans le sport c’est de gagner, peu importe comment. C’est loin d’être un espace propice à la solidarité et l’empathie. Il suffit par exemple d’écouter le footballeur Ouissem Belgacem au sujet de l’homophobie dans le football pour le comprendre.

Le sport n’obéit qu’à une seule chose, la performance : il la mesure, établit des records – qui n’existent que pour être battus –, exigent toujours plus de nos corps et instaure une concurrence permanente entre tou·te·s les individu·es. Le capitalisme ne fait pas autre chose

Dans LQR (La Langue de la Ve République), Éric Hazan explique qu’une des caractéristiques de notre régime est de se vanter le plus pour ce qu’il est le moins. Par exemple, « la France est une terre d’accueil » : les enfants à la rue, les tractopelles qui détruisent les tentes, le harcèlement policier, les camps de rétention et l’enfer de Calais sont là pour en attester… Les institutions sportives font exactement la même chose : elles se félicitent d’améliorer la santé, alors qu’elles détruisent les corps et les esprits ; se réjouissent de favoriser la confiance en soi, alors qu’elles hiérarchisent ; prétendent produire de l’entraide, alors qu’elles n’existent que par la compétition ; se gargarisent d’être source d’émancipation, alors qu’elles sont un espace de violences. Le sport est donc destructeur à tous points de vue (social, écologique, sanitaire), la prochaine coupe du monde de football au Qatar en est un bon exemple :  au moins 6 500 travailleurs sont morts depuis que le Qatar a obtenu l’organisation de la Coupe du monde 2022, il y a dix ans.

Jouer n’est pas synonyme de progresser

Je suis un passionné de tennis et c’est précisément pour cela que j’ai arrêté le sport. Je veux jouer au tennis et l’enseigner comme tel. Par exemple, en tant qu’éducateur, je n’ai pas particulièrement envie que mes élèves (surtout les enfants) progressent. Ce qui est un contre-pied – sans mauvais jeu de mot – total par rapport à la posture traditionnelle d’un·e enseignant·e. À l’éducation nationale, un·e professeur·e qui ne mettrait que des bonnes notes serait déconsidéré·e par ses pairs, peut-être même par certains parents. Dans un club de sport, c’est la même chose : un·e entraîneur·e qui ne ferait que des jeux, sans ambition technique ou physique particulière serait mal vu·e. Mais jouer n’est pas synonyme de progresser, du moins pas nécessairement. Il s’agit avant tout de s’amuser, de se dépenser, de se retrouver entre ami·es et de prendre du plaisir. Cela ne suppose pas de s’améliorer techniquement, cela ne signifie pas non plus qu’il faudrait être fort·e physiquement, et cela ne veut pas non plus dire que c’est une chose aisée à mettre en place : imaginer des situations de jeux, les diversifier ou les faire évoluer demande un réel travail de réflexion, d’autant que les institutions sportives ne nous forment pas à cela.

Je suis un passionné de tennis et c’est précisément pour cela que j’ai arrêté le sport. Je veux jouer au tennis et l’enseigner comme tel.

Le rire des enfants est un baromètre idéal pour savoir s’il s’agit d’un jeu ou de sport. Ce dernier est une chose trop sérieuse pour en rire. L’enjeu a raison du jeu et les rires s’effacent au profit de la pression, de la tension et des boules au ventre. Dans un jeu, il peut y avoir de la compétition, à condition qu’elle s’inscrive dans un cadre symbolique : elle n’a pas d’impact sur la vie des participant·es ; dans le sport, la compétition est fondamentale et décisive. Elle génère donc des dégâts très concrets (mentaux, matériels, symboliques) sur la vie des personnes. Aujourd’hui, « l’école de tennis », c’est-à-dire des enfants et adolescent·es qui viennent jouer au tennis en loisir (généralement une fois par semaine) représente l’immense majorité des cours qui sont donnés dans les clubs. Pourtant, ces cours sont fondés et encadrés par les logiques sportives dont j’ai décrit les conséquences. Il faut en sortir : revenir à de l’activité physique libre, collective et/ou individuelle sans condition, sans injonction, sans compétition permanente, et nous constaterons alors à quel point les jeux nous ont manqué.


Valentin Sansonetti


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