Tourisme polaire, la bourgeoisie à l’avant-garde de la destruction

Alors que le changement climatique est enclenché de manière inarrêtable et que celui-ci touche de manière très significative les zones polaires, les plus fortunés gâchent les dernières gouttes de pétrole pour aller constater les dégâts directement sur place. Comme le réchauffement en cours permet une circulation plus aisée dans les eaux polaires, des croisiéristes haut-de-gamme proposent maintenant une offre touristique pour aller dans ces contrées très peu hospitalières que sont le Groenland, le Svalbard ou la péninsule antarctique. Historiquement, il est difficile de faire du tourisme dans ces régions très rudes. Mais là où le quidam voit une impossibilité pratique, une petite élite y voit au contraire une occasion en or de se distinguer socialement : la Polynésie ou les Bahamas, c’est surfait…

L’offre de tourisme polaire haut-de-gamme

Le numéro 1 du secteur est le français Ponant, une compagnie qui propose des croisières partout dans le monde, mais qui met particulièrement en avant son offre polaire. Son bateau amiral est un navire ultra-luxueux de 88 mètres de long pour 32 passagers seulement, et un membre d’équipage par passager. La prestation est tellement haut-de-gamme que les tarifs ne sont pas affichés sur leur site. On passe les détails de l’offre, tout est hyper-raffiné, spacieux, conçu par les plus grands noms, etc. Mais là où cela devient intéressant, c’est que ce navire est en fait un… voilier géant. Ben oui, parce que même si le grand bourgeois a un bilan carbone personnel équivalent à celui du Portugal, il voudrait quand même sauver les apparences en n’utilisant pas de moteur durant sa croisière.

Ponant a aussi développé une offre bien plus large avec une dizaine de navires de plus de 130 m de long, à moteur cette fois pour les seulement-riches, mais rassurez-vous c’est avec du fuel pas lourd : ouf, on respire ! Vous pourrez accéder à cette offre pour environ un SMIC chaque nuit passée à bord, avec conférences d’un invité d’honneur choisi parmi un aréopage de grands spécialistes – dont les inévitables spécialistes en tout Luc Ferry et Pascal Bruckner, défense de rigoler. Ponant fait actuellement construire un navire baptisé le Commandant-Charcot qui sera carrément un brise-glace de croisière, histoire de pousser au plus loin, au Pôle nord lorsque ce sera possible grâce au réchauffement en cours…

À coté de ce créneau très haut-de-gamme, et pour ceux qui trouvent qu’une simple croisière même de luxe ne permet pas suffisamment de se distinguer, il existe une offre de voyages à bord de petits voiliers. Une demi-douzaine de personnes à bord, plus le skipper et le cuistot, une expérience beaucoup plus sportive, idéale dans la péninsule antarctique où la circulation des gros bateaux de croisière est moins aisée. De nombreuses sociétés proposent des séjours de ce type, ou dans cet esprit (kayak, traîneau à chiens…), destinés aux touristes plus endurants que les autres : Hurtigruten, Terres d’aventure, Allibert, 66 nord, et beaucoup de petits acteurs.  Comptez en général deux-tiers de SMIC minimum par nuit.

Enfin, pour ceux qui tiennent vraiment à sortir complètement du lot, viennent les expériences extrêmes carrément périlleuses, du type traversée du Groenland ou de l’Antarctique à ski, ou pratique de l’alpinisme polaire pour ouvrir une voie. Il ne s’agit pas là d’offres touristiques en tant que telles, mais ces pratiques de haut niveau une fois filmées ou photographiées permettent de montrer à tous que les régions polaires sont accessibles, et d’amorcer la pompe du désir mimétique. De plus, elles illustrent pleinement la valorisation des comportements extrêmes qui a cours. La compétition systématique et généralisée de notre société et où l’on se doit d’être entrepreneur de soi-même pousse sans cesse les plus intrépides à de nouveaux défis qui n’ont strictement aucun intérêt scientifique, symbolique ou stratégique, seulement celui de valoriser celui qui le relève. Ce type d’exploit sportif est souvent réalisé avec l’aide de sponsors investis dans les milieux polaires, essentiellement les équipementiers, qui y trouvent là de quoi donner envie à d’autres et de développer leur commerce.

Ainsi, même s’il y a différentes manières de se rendre dans les zones polaires – de la quasi-exploration au tourisme tout-confort –, le mécanisme sous-jacent à la fréquentation de ces régions par ce genre de visiteurs est bien le même : celui de la distinction sociale à outrance sous couvert d’amour de la nature et d’ouverture d’esprit.

Le pipeau du tourisme durable

Naturellement, la communication des acteurs du secteur dégoulinent de verbiage pour nous assurer de la durabilité de leur activité. À tout seigneur, tout honneur, Ponant développe ainsi un argumentaire faux-cul à souhait sur leur prétendu tourisme durable : abandon du fuel lourd, élimination des plastiques à usage unique, études d’impact environnemental, on ne jette rien, on garde les eaux grises, etc. Le tour de passe-passe consiste donc à focaliser l’attention sur des pratiques accessoires pour faire oublier le fait qu’ils déplacent des monstres d’acier de dizaines de milliers de tonnes et des centaines de personnes sur l’eau. On comprend aussi pourquoi ils tiennent tant à la symbolique de leur voilier-amiral le Ponant, elle permet de marquer les esprits et d’empêcher de regarder sous le tapis.

Leur tourisme serait également respectueux des habitants autochtones, puisqu’ils créent leurs itinéraires en collaboration avec les populations et autorités locales. Chaque fois qu’un riche respecte simplement les règles il lui faut une médaille apparemment, on n’imagine pas des hordes d’inuits garer leur paquebot en baie de Somme pour observer les oiseaux sans nous avoir prévenu auparavant, non ? Bien entendu, ces braves gens veulent également contribuer au développement social et économique de ces populations. Mais ce qu’ils appellent « développement », nous pourrions l’appeler crûment « néocolonialisme », « exploitation des ressources naturelles » ou encore « acculturation », phénomènes observés partout ailleurs. On conçoit bien le genre de relation égalitaire entre un armateur plein aux as et une communauté inuit, forcément assez tentée d’augmenter ses ressources économiques… Tous ces beaux principes trouvent leur pleine expression dans la Fondation Ponant, et en général quand le mot « fondation » est prononcé ça sent le faux-nez permettant aux affaires de tourner à plein pendant ce temps-là, tout en activant le business de la charité.

La science comme parfait alibi

Un argument de vente important de ce tourisme haut-de-gamme est l’habillage scientifique qui l’entoure et qui sert de parfait alibi : « Nous protégeons mieux ce que nous connaissons », dixit Ponant. Le visiteur aime justifier son voyage par le fait qu’il a pu prendre conscience des enjeux climatiques en cours dans cette zone si sensible, bla bla bla bla. On a donc besoin de personnel scientifique de différents niveaux pour venir faire des conférences à bord ou mener des expéditions à terre ou en mer, et ce, même chez les petits opérateurs : naturalistes, biologistes, ethnologues, climatologues, etc.

Les scientifiques qui participent à ce jeu-là peuvent le faire pour différentes raisons : la rémunération s’il y a lieu (il peut s’agir alors d’un emploi régulier), sinon la diffusion du savoir auprès d’un public favorisé et possédant des moyens d’action dans la société ou la perspective de vacances tous frais payés moyennant le recyclage de quelques conférences bien rodées. Tous les scientifiques travaillant sur les zones polaires n’ont pas forcément la possibilité d’aller régulièrement sur place (coût des expéditions, travail en collaboration), donc ils saisissent l’occasion d’y aller quand elle se présente. Mais ces scientifiques font preuve de candeur en ne voyant pas qu’ils nourrissent par là le monstre qu’ils peuvent dénoncer par ailleurs dans leurs travaux sur les conséquences et les mécanismes du changement climatique. Ils n’ont pas non plus conscience que sans leur concours le croisiériste perd l’alibi scientifique permettant d’aller polluer un peu plus vite une région peu anthropisée.

Pour compléter le tableau, mentionnons le futur navire Comandant-Charcot de la compagnie Ponant qui abritera carrément un laboratoire scientifique à bord, histoire de bien verdir leur activité et de donner bonne conscience à tout le monde. Se placer comme financeur et acteur de la science, c’est aussi pour eux une manière de se mettre à l’abri des éventuelles critiques qui pourraient venir des scientifiques sur le reste de leur activité. On ne mord pas la main qui vous nourrit… Mais ne nous y trompons pas, avec ce genre d’activités, on touche bien au cœur du tourisme de la dernière chance : aller voir des endroits en train de disparaître avant que ce ne soit le cas, tout en participant pleinement à cette disparition.

Les effets directs du trafic de visiteurs

Car les impacts du tourisme sur ces régions sont nombreux. Les émissions de gaz à effet de serre générés par le trafic participent évidemment au réchauffement global, donc in fine à la fonte des glaces. De plus, la glace se réchauffe d’autant plus vite qu’elle est sombre et absorbe les rayons solaires. Or, les activités humaines utilisant la combustion (moteurs, chauffage) génèrent des suies et des poussières : émises dans les régions polaires, elles se déposent à la surface des glaces, l’obscurcissent et favorise son réchauffement, puis sa fonte. Le tourisme croissant dans cette région ne peut donc qu’accentuer la fonte que les touristes viennent benoîtement déplorer. Les touristes de luxe peuvent se goberger de la non-pollution de leur bateau à voiles, ils oublient toute la nécessaire infrastructure à terre, le trafic aérien pour les amener à destination, ou le moteur qui tourne quand même pour les commodités à bord, etc. Autant de sources de pollution atmosphérique ayant pour le coup un impact direct et local.

La présence des humains et leurs gros bateaux est aussi susceptible de perturber la reproduction des animaux de ces régions, d’autant plus que la saison des amours y est très courte. Le trafic incessant permet aussi l’introduction d’agents pathogènes contre lesquels les animaux polaires sont impuissants. Les effets sur les populations autochtones sont également à craindre, car les gros bateaux font fuir au large les animaux marins qui sont chassés par les inuits pour leur alimentation. Les touristes entrent aussi directement en concurrence avec les locaux pour les faibles ressources en nourriture dans les lieux isolés où les ravitaillements sont rares. Mais le principal problème reste que ces touristes haut-de-gamme ne sont que le fer de lance d’un mouvement qu’ils initient.

La principale menace : le désir mimétique

On pourrait en effet rétorquer qu’après tout les riches font bien ce qu’ils veulent de leur blé et que ces effets néfastes sont de fait assez limités par le relatif faible nombre de riches visiteurs. On estime quand même déjà à 50 000 le nombre de visiteurs par an en Antarctique, le problème étant qu’ils sont tous concentrés dans la péninsule antarctique à la même période. Il y a surtout un effet à redouter : celui d’entraînement qu’ont les classes dominantes sur les classes qu’elles dominent. Comme chaque classe regarde les codes et les pratiques de celle se situant juste au-dessus d’elle, une pratique et une offre se développent petit à petit de haut en bas dans la société. Et voilà comment on aboutit à une Venise désertée par ses habitants pour héberger les visiteurs, ou comment on crée un embouteillage sur le mont Everest…

Cet effet de massification systémique transforme donc le tourisme en une pratique intrinsèquement dégueulasse : non, il n’existe pas de tourisme durable, écologique, équitable ou responsable. Et de fait, la massification est déjà engagée en zones polaires à certains endroits, notamment au Svalbard et au sud du Groenland : adieu les belles idées, les engagements écoresponsables et autres tartuferies ! La péninsule antarctique, le nord et l’intérieur du Groenland constituent encore pour le moment des secrets partagés par une petite élite, qui trépigne déjà à l’idée de pouvoir aller au Pôle nord ou de descendre toujours plus au sud en Antarctique. Leur hypocrisie est totale, ils ont forcément conscience du caractère dégueulasse du tourisme, puisqu’ils le fuient !… en débroussaillant de nouveaux terrains de jeu destinés à subir le même sort. Ponant eux-mêmes déclarent vouloir « montrer la voie d’un tourisme raisonné et durable », et faire de leurs clients des « ambassadeurs » : ils se voient donc bien comme des initiateurs d’un mouvement. Quand la massification aura massacré l’Antarctique, parions qu’ils porteront un regard condescendant sur le tourisme low-cost et ne se sentiront responsables d’aucune façon, évidemment.

On connaît aujourd’hui l’impact réel du tourisme à l’échelle mondiale : pollution généralisée, problèmes de ressources en eau et de gestion des déchets, folklorisation des populations locales et de leurs coutumes, distorsion des relations humaines, renchérissement des loyers jusqu’à l’expulsion des habitants, enlaidissement général des paysages, destruction des écosystèmes. Le touriste détruit par sa présence ce qu’il vient chercher, par un mécanisme certes progressif, mais qu’on ne peut faire semblant d’ignorer tant les effets sont patents. Le tourisme polaire d’élite se pense au dessus du lot, mais il est encore plus destructeur par les envies qu’il donne à tous les autres. C’est l’avidité des riches qui rend le quotidien des autres insupportables et les pousse à chercher à s’évader le temps des vacances. Commençons par délester les bourgeois de l’argent qu’ils nous volent pour que chacun se sente bien dans sa vie et bien chez soi, et laissons les pôles tranquilles

Frustration

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