“Les employé.e.s des librairies sont fatiguées par un travail physique épuisant et ne veulent pas être exposées inutilement au virus”

Photo de Une : librairie Ombres Blanches à Toulouse.

Depuis quelques jours, les appels vibrants à la réouverture des librairies se sont succédés, en provenance du monde politique, médiatique et intellectuel. De la maire de Paris Anne Hidalgo à l’écrivain Emmanuel Carrère, en passant par Rachida Dati (qui voit dans les livres « un enjeu de lutte contre le séparatisme »), des voix se sont élevées pour des raisons à première vue nobles : pourquoi ne pas considérer les librairies comme des commerces « essentiels » ? Pourquoi laisser s’installer une concurrence déloyale en faveur d’Amazon ? N’avons-nous pas particulièrement besoin de livres pour affronter cette époque troublée ? Hélas, aucune de ces personnalités politiques ou médiatiques, aussi “de gauche” soient-elles, ne semble s’être demandée si les libraires eux-mêmes, et en particulier les salariés des librairies, pouvaient souffrir d’une ouverture en pleine deuxième vague de l’épidémie.

Jeudi 29 octobre, je me suis rendu chez « ma » libraire, comme on aime dire quand on a la chance de vivre plusieurs années au même endroit et qu’on a « sa » libraire, « son » boulanger ou « son » maraîcher ou boucher. Surprise, j’apprends que la journée avait été folle pour la boutique : alors que les réseaux sociaux se déchaînent contre « ces beaufs qui vont faire des provisions au supermarché », les librairies sont également prises d’assaut, parfois par des gens qui vont ensuite publier sur les réseaux sociaux une photo du tas de livres qu’ils ont acheté pour « faire des provisions face au confinement »

Ce mouvement de soutien aux librairies s’est accompagné d’une campagne en faveur de leur ouverture pendant ce nouveau confinement. Une pétition a été lancé par le Syndicat des Libraires, qui rassemble les entreprises de librairie, adressée au président de la République : Pour ses auteurs, “les librairies jouent un rôle que nul autre ne peut tenir dans l’animation de notre tissu social et de notre vie locale, pour la transmission de la culture et du savoir et le soutien à la création littéraire. Elles sont en outre un des plus efficaces remparts contre l’ignorance et l’intolérance.” Déjà signés par 158 000 personnes, la pétition a eu comme premiers signataires des personnalités du monde médiatique et intellectuel Français : le “philosophe” Michel Onfray, le psychanalyste Boris Cyrulnik, l’écrivaine Delphine de Vigan, l’actrice Sandrine Kiberlain … Elle se termine ainsi : “Nous tous, libraires, éditeurs, écrivains, lecteurs sommes prêts à assumer nos responsabilités culturelles et sanitaires.”

Assumer ses responsabilités culturelles et sanitaires ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?

“Les appels d’animateur.trices radios, bédéistes, écrivain.es, ne connaissent pas la réalité des employé.e.s.”

Quand je lui parle de l’injustice de la fermeture de sa librairie à cause du confinement, Sylvie*, « ma » libraire, se dit soulagée de la mesure. Épuisées, elle et ses salariées ont trimé sans relâche depuis la fin du premier confinement. De plus, la journée d’affluence dans leur petite librairie, où l’on se croise difficilement d’un rayon à l’autre, les a particulièrement angoissé. Sylvie préfère mettre en place un bon système de ventes à emporter, plutôt que s’exposer elle et ses salariées à cette deuxième vague.

C’est également le point de vue d’une salariée de librairie anonyme qui a posté sur Twitter un très documenté « coup de gueule » : : « Merci d’arrêter d’appeler à rouvrir les librairies. Les employé.e.s des librairies sont fatiguées par un travail physique épuisant et ne veulent pas être exposées inutilement au virus…  Les appels d’animateur.trices radios, bédéistes, écrivain.es, ne connaissent pas la réalité des employé.e.s. Ce qui pose notamment la question de qui a accès à la parole (spoiler : pas nous). » 

Effectivement, le droit à la parole, sur le sujet de l’ouverture des libraires, est bel et bien réservé aux auteurs et aux patrons de librairies. C’est bien la parole d’Edouard Louis qui a été relayée par la presse dans Les Inrocks, celle d’Emmanuel Carrère par France Inter et non celle d’une salariée sur son épuisement et ses douleurs aux cervicales. En faisant comme si le point de vue des intellectuels était parfaitement neutre, ce qu’il n’est pas. Car quand on publie des livres et que cela contribue à ses revenus ou à sa crédibilité, on a intérêt à ce que les librairies restent ouvertes… particulièrement quand, comme Emmanuel Carrère, on vient de publier un best seller. Présenter la parole des grands noms du journalisme et de la culture comme neutre sur ce sujet-là, uniquement inspirée par leur amour des livres, relève de la naïveté voire de la complaisance.

C’est ce qui a motivé Chloé,* salariée de librairie, à prendre la parole sur Twitter : “Avec mes collègues, nous avons été tellement soulagées à l’annonce du confinement pour déchanter le lendemain avec cette pétition » nous raconte-telle . « Ce qui est agaçant, c’est ceux.celles qui appellent à rouvrir sans savoir de quoi il en retourne. Je sais que ça part d’une bonne intention, qu’on ne connaît pas toujours l’envers du décors, mais ce n’est pas ces personnes qui seront exposées au Covid. J’ai voulu faire entendre la voix de mes collègues car ce n’est pas normal d’aborder un sujet sans se préoccuper des intéressé.es.”

Le point de vue patronal règne sur le débat

Le second point de vue qui a été abondamment relayé par les journaux et réseaux sociaux est celui des patrons de librairies. On ne parle pas de gros patrons du CAC 40 et, par conséquent, on “oublie” souvent de les présenter comme tels. Mais une librairie est une entreprise comme une autre, avec un ou plusieurs dirigeants qui possèdent et des salariés qui exécutent. Il existe quelques libraires coopératives, dont la librairie des Volcans à Clermont Ferrand par exemple, mais ce statut est loin d’être généralisé, hélas. 

Les grandes villes françaises voient leur marché du livre monopolisé par des grandes librairies qui n’ont rien de la petite entreprise à taille humaine. Il y a évidemment les géants Cultura et Fnac. Le premier appartient à la richissime famille Mulliez – stéréotype des capitalistes français sans vergogne. Le second fut longtemps la propriété de la richissime famille Pinault, qui l’a cédé en 2017 à un groupe allemand. Localement, les grosses librairies dominent : à Bordeaux, la librairie Mollat appartient à la même famille depuis plusieurs générations. L’actuel gérant, Denis Mollat, est un notable bordelais majeur : ancien président du Rotary Club, administrateur du CIC, vice-président de la chambre de commerce… On est loin du petit indépendant en souffrance. Le secteur se concentre entre quelques mains de cet acabit, sans que cela n’ait ému beaucoup d’intellectuels jusqu’à présent. Le groupe Furet du Nord a racheté les librairies Decitre en 2019, devenant la 4e chaîne française. L’actuel PDG, Pierre Coursière, s’enflamme dans la presse pour défendre son secteur : « Les gens ont besoin de livres, de culture, surtout en cette période d’anxiété sanitaire, d’environnement obscurantiste où les gens ont besoin de comprendre, de s’évader », explique-t-il à la Voix du Nord. C’est peut-être vrai. Mais c’est aussi vrai que son groupe fait 150 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel et que son actionnaire majoritaire, le fond d’investissement Vauban Partenaires, ne doit pas vraiment se réjouir de la situation. Derrière “La Culture” se cachent aussi des appétits actionnariaux. La division entre hommes et femmes est parfois flagrante : “La culture au sens large est un milieu très féminin avec souvent des hommes à la tête des structures. Dans le cas des librairies, ce sont ceux qui ont le capital (pas toujours acquis en travaillant, les héritages jouent là-dedans) qui ont le pouvoir”, constate Chloé.

“Il s’agit d’un travail de manutentionnaire. Et de caissière. »

Un patron de librairie n’a pas forcément le point de vue de ses salariés en tête. D’une part parce que, toutes les librairies n’étant pas petites, ils peuvent travailler dans un bureau, à l’abri du public et du risque épidémique. D’autre part, parce qu’il tient particulièrement à ses résultats annuels, bien plus qu’un salarié de librairie, car ce métier est médiocrement rémunéré. Avec un salaire moyen qui tourne autour de 1580€ net par mois, on est bien en dessous du salaire moyen des Français. Ce que confirme le ministère de la Culture dans une étude dédiée : « Alors que 42 % des salariés concernés par cette enquête ont une formation universitaire supérieure à Bac+3 et 39 % une formation professionnelle spécifique aux métiers du livre (IUT et BP librairie, Bac+2 ou Bac+3), un libraire très qualifié avec 16 ans d’ancienneté gagne en moyenne 1,6 fois le SMIC. » Le partage de la valeur est loin d’être la règle  dans ce secteur, ce que souligne Chloé : “Quand la librairie est pleine à craquer, on nous dit « c’est bien pour vous ! ». Et non, on travaille juste plus pour le même salaire…”

En termes de condition de travail, on est bien loin de l’image d’Epinal de la petite librairie de quartier sympathique, où l’on travaille avec le sourire en rédigeant son dernier « coup de cœur » sur une fiche Bristol, ou en conseillant à ses clients des livres qui transformeront leur vie. Bref, ce n’est pas la vie de Hugh Grant dans « Coup de foudre à Notting Hill »,« Ce boulot est trop méconnu. Il s’agit d’un travail de manutentionnaire. Et de caissière. Et d’agent.e Amazon (chercher et remettre les livres en rayon)plus d’une tonne de colis en une seule journée), avons sérieusement mal au dos (bonjour les rendez-vous chez l’ostéopathe), des ongles de pied noirs (chariot de plus de 100 kg qui nous roule dessus). »

A cela s’ajoute désormais le contexte épidémique : ce n’est pas rassurant d’être au contact d’une clientèle nombreuse dans des locaux souvent exiguës, pas spécialement bien ventilés, où la règle est de manipuler collectivement des objets. Sans compter les nombreuses contraintes supplémentaires à faire appliquer… Par exemple dans « ma » librairie, les salariées doivent constamment rappeler à l’ordre les clients pour qu’ils s’appliquent du gel hydroalcoolique à l’entrée. C’est une contrainte à faire appliquer, tout comme la jauge d’un nombre maximum de personnes dans la boutique. Des clients peuvent s’impatienter et certains ignorent tout bonnement cette règle. Les comportements inciviques ne sont hélas pas le monopole des hypermarchés. 

Le métier de libraire tel que les “personnalités de la culture” se le représentent (Hugh Grant, libraire de voyage dans “Coup de Foudre à Notting hill”)

En raison de la taille modeste des entreprises, les droits des salariés y sont restreints : pas de salle de pause, ni de représentation du personnel dans les petites entreprises. Car en France, en dessous de 50 salariés, il n’y a pas d’élus du personnel dédiés à la santé et à la sécurité (ex-CHSCT, désormais CSE) et en dessous de 11 salariés, il n’y a pas de délégué du personnel du tout, chacun se retrouvant seul face à son employeur. Or, il est plus facile de faire respecter le droit du travail et les protocoles sanitaires quand on a des représentants. Contrairement à ce qu’on imagine trop souvent, travailler dans une petite librairie familiale n’a rien d’un avantage, nous explique Chloé : “Les petites entreprises familiales peuvent être des lieux où les patron.nes décident de tout en n’étant parfois jamais là. Ce sont alors les employé.es qui font tourner seul.e.s la boutique, mais sans compensation. Ce sont ceux.celles qui ont le capital qui récoltent tout, pas ceux.celles qui travaillent. La gestion peut se faire à l’ancienne, sans jamais de reconnaissance, remerciements.”

Malgré ces difficultés, il existe pourtant des organisations syndicales, et il est étonnant que les personnalités « de gauche » qui appellent avec ferveur à l’ouverture des librairies n’aient pas consulté leurs positions sur le sujet. Lors du dernier confinement, la position des syndicats de salariés était pourtant claire : « Le métier de libraire est un métier de contact, rouvrir les librairies est donc une aberration sanitaire doublée d’un non-sens économique et social », déclaraient ainsi dans un communiqué commun la CGT Gibert Joseph, le Syndicat des Libraires d’Ile-de-France et SUD Culture Solidaires. C’était en mars dernier et ils répondaient aux appels à la réouverture, à un moment où les chiffres de l’épidémie étaient globalement les mêmes qu’en ce début du mois de novembre.

Soutenir la compétitivité d’une filière face à ses concurrents ou protéger les salariés face au Covid

« Oui mais Amazon, vous y pensez ? ». C’est l’argument phare des pro-réouverture, et à juste titre. Amazon avale des parts de marché sur le livre et tire son épingle du jeu de la généralisation de la vente à distance. Le risque est donc qu’une nouvelle période de fermeture des librairies cède du terrain supplémentaire au géant américain, qui traite ses salariés comme des robots et pratique une politique d’évasion fiscale agressive. Pourtant, les choses ne sont pas si claires sur le plan économique car à la suite du  premier confinement, les librairies ont réalisé de bonnes ventes, au point que certaines envisagent un agrandissement, ce que me confirme Sylvie. Ça ne suffira pourtant pas face à la dynamique d’Amazon… Mais comme l’expliquent les syndicats cités plus haut dans leur communiqué, le débat autour de l’ouverture des librairies pendant un confinement masque le vrai problème : la présence d’Amazon sur le sol Français. Ce débat « évite ainsi d’imposer à Amazon d’arrêter au minimum ses livraisons de livres. Nous exigeons nous la fermeture sans délai des entrepôts d’Amazon et apportons notre soutien aux salariés de cette entreprise qui sont actuellement en danger. » 

C’était en mars dernier et l’équation reste la même : faut-il, au nom de la compétitivité d’un secteur économique face au géant Amazon, faire travailler les salariés et indépendants des librairies en exposant leur santé, ou bien sauver tout le monde et exiger des normes sanitaires contraignantes et sous contrôle des salariés des deux entités ? Si l’on se place dans le camp des travailleuses et travailleurs, la question est vite tranchée. Mais le débat s’est focalisé sur le point de vue des patrons, de certains auteurs et des consommateurs – car oui, même quand on achète un livre, on consomme -.

Ce débat en dit long sur l’invisibilisation systématique des employés et de la prise en compte unique du point de vue patronal, aussi « petit patronal » soit-il. Ce nouveau confinement et ses multiples incohérences génèrent de la colère, à raison. Avant de décréter ce qui est « essentiel » de ce qui ne l’est pas, il faut se reposer sur la réalité vécue par les premiers concernés, qui reste la meilleure chose à faire. Et même lorsqu’il s’agit de « La Culture », qui ne vaut pas plus que la santé des travailleuses et des travailleurs. 

“Ce n’est pas à l’État, encore moins à l’état macroniste, de décider ce qui est essentiel pour nous.”, conclut l’écrivain Edouard Louis dans son billet, prônant la réouverture des librairies. Il a bien raison. Mais ce n’est pas non plus aux intellectuels, aux “personnalités” politiques et médiatiques ou du monde de la culture de le faire non plus. C’est à celles et ceux qui travaillent et qui sont exposés de décider ce qui est le mieux pour eux, non à la bourgeoisie.


Nicolas Framont

* Les prénoms ont été modifiés

Image de Une : Librairie Ombres Blanches à Toulouse


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