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« La sociĂ©tĂ© est plus politisĂ©e et moins anesthĂ©siĂ©e » – Entretien avec Usul


Rédaction
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‱ 29/07/2022

Usul (nom tirĂ© du roman Dune de Frank Herbert) est un chroniqueur et vidĂ©aste. Il s’est initialement fait connaitre par ses vidĂ©os autour du jeu vidĂ©o avant de se diriger vers la politique avec, entre autres, une sĂ©rie de vidĂ©os sur les penseurs actuels (Mes Chers Contemporains). Son succĂšs sur YouTube est liĂ© au subtil dosage entre humour, documentation et opinion politique tranchĂ©e dont il fait preuve, notamment avec son comparse Cotentin dans l’émission « Ouvrez les guillemets » pour Mediapart ainsi que pour « les portraits » de Blast. Comme nous, Usul parle de « bourgeoisie », de « lutte des classes » et parfois de « classes laborieuses », en toute dĂ©contraction. Cet Ă©tĂ©, nous avons voulu discuter avec lui du contexte politique et social, des derniĂšres Ă©lections et de la dynamique de la gauche.

Contrairement Ă  ce dont l’extrĂȘme droite aime bien t’accuser, tu ne viens pas d’un milieu bourgeois. Tu veux bien nous raconter d’oĂč tu viens ? 

Mon pĂšre Ă©tait ouvrier dans une usine d’amortisseurs et travaillait sur la ligne de production. Il a perdu son travail Ă  cause d’une dĂ©localisation et d’un plan social, c’était Ă  l’époque de Jospin. Il a retrouvĂ© du boulot, plus loin, ce qui nous a fait quitter la Normandie. On est arrivĂ©s du cĂŽtĂ© de Royan, oĂč il a travaillĂ© dans la logistique. 

Avant Youtube, tu as fait pas mal de boulots différents. 

J’ai fait deux ans de tĂ©lĂ©marketing, deux ans de McDo
 En gros depuis mes 18 ans, j’ai bossĂ© et j’ai connu le monde du travail. Plus que pas mal de fachos qui disent que je suis un bourgeois. 

Qu’est ce que tu as tirĂ© de ces expĂ©riences ? 

Ce sont des boulots oĂč tu regardes ta journĂ©e passer lentement. C’est un ennui : tu ne regardes pas l’heure parce que sinon tu rĂ©alises que seulement dix minutes ont passĂ© depuis la derniĂšre fois
 Tu essayes de te mettre dans autre chose, de fuir sans bouger de ta place en faisant ce que tu dois faire. Tout le monde a sa petite stratĂ©gie. Les Ă©couteurs par exemple, mais il y a des boulots oĂč tu n’as pas droit aux Ă©couteurs parce qu’il faut pouvoir entendre. Dans un grand entrepĂŽt, par exemple, tu dois pouvoir entendre le fenwick ou le transpalette arriver. 

J’en retiens aussi plein d’humiliations, plein de petits moments oĂč tu es traitĂ© comme de la merde. Sur les plateaux de tĂ©lĂ©marketing il y en a qui nous appelait littĂ©ralement “le bĂ©tail” : quand on remontait de la pause clope il disait “c’est le bĂ©tail qui remonte”. 

Tu as par le passĂ© Ă©voquĂ© une colĂšre vis-Ă -vis du mĂ©pris de classe de la bourgeoisie de gauche. En Ă©coutant tes vidĂ©os, on a parfois l’impression que cette colĂšre s’est attĂ©nuĂ©e, est-ce le cas ?

Parce que maintenant je suis beaucoup plus avec eux. Aussi, depuis quelques annĂ©es, via certains discours, les bourgeois de gauche ont commencĂ© Ă  intĂ©grer le terme “classisme”. Je dĂ©teste le terme mais au moins ils y pensent, c’est maintenant dans la palette des trucs qu’ils doivent “checker dans leurs privilĂšges”.

C’est peut-ĂȘtre l’effet Gilets Jaunes ?

Je ne pense pas, au contraire. Avec les Gilets Jaunes, ils ont vite oubliĂ© tout ce qu’ils avaient appris. Moi de base le mouvement des Gilets Jaunes qui se prĂ©sentait comme “anti-taxes”, ça me parlait pas trop. La France des Gilets Jaunes, celle des ronds-points et des entrepĂŽts, de la bagnole et des zones commerciales, c’est celle dans laquelle j’ai grandi, mais c’est aussi celle que j’ai quittĂ©e. 

Mais je suis devenu solidaire assez vite parce que j’ai trouvĂ© le mĂ©pris de classe des autres dĂ©testable. J’ai vu qu’il y avait un truc populaire et que c’était ça qui les emmerdait. 

Et il y a aussi eu le mĂ©pris de classe de droite, celui des Foulards Rouges. C’était trĂšs intĂ©ressant. J’avais isolĂ© des bouts de passages pour une vidĂ©o. Ils balançaient des trucs comme “Allez bosser ! bande de beaufs !”, ils les insultaient de “chĂŽmeurs” alors qu’il y avait 4 gilets jaunes devant la Bastille. En substance ils leur disaient “retournez Ă  votre place”. 

Depuis quand tu utilises le terme “bourgeoisie” ? Quel est ton rapport à ce terme ? 

J’ai commencĂ© Ă  manipuler ce genre de concepts quand j’ai dĂ©couvert Marx, donc vers 15-16 ans. Le mot me servait dĂ©jĂ  Ă  penser : je voyais qu’il y avait une classe dominante, dĂ©finie, avec des rapports de production mais aussi des usages. 

Depuis que je fais des vidĂ©os je dis “la bourgeoisie”, mais souvent j’ai encore des rĂ©sistances de la part de bourgeois que j’aime bien. Je sens que ça ne passe toujours pas, ils me disent “t’es lourd Ă  dire bourgeois tout le temps”, quand ce n’est pas le fameux “qu’est-ce que tu appelles ‘bourgeois’ ?”. En gĂ©nĂ©ral c’est comme “facho”, celui qui te pose la question c’est que ça en est un la plupart du temps. 

Je l’ai constatĂ© assez vite : les bourgeois ont horreur de se dĂ©finir. Beaucoup de bourgeois ont la sensation d’ĂȘtre classe moyenne. En fait, ils n’ont pas envie de penser l’antagonisme. Ils n’ont pas envie de penser qu’ils ont eu des sacrĂ©s boosts pour commencer dans la vie. 

Comment tu expliques qu’on soit aussi peu à utiliser ce mot ? 

On est peu nombreux car l’espace mĂ©diatique est occupĂ© par des bourgeois. Ils n’ont pas envie de nommer ce qu’ils sont. Il n’y a pas d’espace oĂč nous on aurait le droit de le dire. 

“Qu’est-ce que tu appelles ‘bourgeois’ ?”. En gĂ©nĂ©ral c’est comme “facho”, celui qui te pose la question c’est que ça en est un la plupart du temps. 

Nous, quand on vient d’un milieu populaire et qu’on va dans des espaces qu’on ne maĂźtrise pas, on sait trĂšs bien que c’est un casus belli si on commence Ă  dire ça, une marque d’ingratitude. Mais les catĂ©gories populaires voient trĂšs bien qui sont les bourgeois. On se retrouve dans cette situation paradoxale oĂč c’est l’extrĂȘme droite qui utilise le plus cette catĂ©gorie, avec cette rhĂ©torique trumpiste, “en fait les bourgeois ce sont les wokes de centre-ville”. Pour eux ce n’est pas François Fillon, c’est ClĂ©mentine Autain. Ils ont retournĂ© ce mot pour nous emmerder, nous. 

Tu penses qu’il peut ĂȘtre porteur ? 

Je pense que c’est mĂȘme Ă©mancipateur, que ça peut crĂ©er des liens entre milieux populaires diffĂ©rents. En termes d’éducation, je me trouve Ă©normĂ©ment de points communs avec les personnes qui ont des fins de mois difficiles, des vacances empĂȘchĂ©es, Ă  NoĂ«l un cadeau et pas plus, comme certains jeunes de quartiers, comme des gens qui viennent de familles immigrĂ©es. De ce point de vue, le bourgeois c’est l’inverse de nous. Donc  “bourgeois” ça crĂ©e de la solidaritĂ© de classe, car si tu dis “eux” tu dis “nous” aussi. 

Si MĂ©lenchon l’utilise peu je pense que c’est parce qu’historiquement, quand la gauche gagne Ă©lectoralement, c’est qu’elle a une partie de la bourgeoisie Ă©clairĂ©e avec elle. Donc peut-ĂȘtre qu’il ne faut pas trop braquer les bourgeois de centre-gauche dont on aimerait qu’ils redeviennent un peu plus de gauche. Cette alliance, ça donne la NUPES. MĂȘme la France Insoumise dans une certaine mesure : il y a des petits bourgeois Ă  gogo lĂ -dedans. 

C’est aussi eux qui vont ĂȘtre les cadres d’un mouvement censĂ© reprĂ©senter les classes populaires.
Ce genre d’alliances traverse toute l’histoire du mouvement socialiste. Donc mĂȘme dans l’action politique, dans les partis, ce n’est pas toujours Ă©vident de mobiliser ces catĂ©gories-lĂ . 

Revenons sur ton parcours, tu as commencé la vidéo par le jeu vidéo. Comment as-tu évolué vers autre chose ensuite ?

Quand on a dĂ©marrĂ© les premiĂšres vidĂ©os sur les jeux vidĂ©os, c’était un milieu plutĂŽt prolo. Je ne savais rien faire en vidĂ©o : au dĂ©but j’enregistrais ma voix pendant que je jouais au jeu et c’est tout. Puis aprĂšs j’ai commencĂ© Ă  apprendre le montage, puis Ă  me filmer.

Ensuite je suis arrivĂ© sur jeuxvideo.com oĂč il y avait carrĂ©ment des sketchs, des musiques etc. et Ă  la fin je savais faire plein de choses. J’ai voulu rĂ©investir ce savoir-faire ailleurs, dans la politique. 

Tu as ensuite fait Mes Chers Contemporains oĂč tu rendais accessible des penseurs de gauche parfois un peu ardus, comme tes vidĂ©os trĂšs connues sur Lordon et Friot. 

J’ai Ă©normĂ©ment de retours de personnes qui me disent qu’ils se sont politisĂ©s en regardant OLG. Je fais entre 300 000 et 400 000 vues par Ă©pisodes, sans ĂȘtre Ă©norme c’est pas rien. Tu parlais de mes vidĂ©os sur Lordon et Friot : eux-mĂȘmes savent que j’ai aidĂ© Ă  les populariser. 

Sur l’objectif de “rendre accessible”, FrĂ©dĂ©ric Lordon dĂ©fend une forme de division du travail, en laissant la dĂ©mocratisation de son travail aux autres. Mais personne n’a vraiment fait ce travail Ă  part toi. 

Lordon a raison de dire qu’il y a une division du travail. Quand bien mĂȘme il voudrait faire de la vulgarisation, il n’y arriverait pas. Tu ne peux pas le faire quand tu as grandi dans une famille qui avait ces acquis, puis que tu as eu une formation universitaire. Tu ne te rends plus compte de ce qu’est le sens commun ordinaire de personnes que tu ne frĂ©quentes pas. 

Le bourgeois c’est l’inverse de nous. Donc  “bourgeois” ça crĂ©e de la solidaritĂ© de classe, car si tu dis “eux” tu dis “nous” aussi. 

Je suis plus proche du sens commun. MĂȘme la culture de gauche, je ne l’ai pas reçue en hĂ©ritage et je suis allĂ© la chercher. C’est ce parcours d’exploration qui fait, je pense, que j’arrive Ă  vulgariser et Ă  comprendre ce qui n’est pas tout de suite clair.

Quel est ton regard sur le Youtube politique ? Pendant un moment, il Ă©tait plutĂŽt dominĂ© par l’extrĂȘme droite. Est-ce que, pour toi, c’est toujours le cas ? 

Ils sont encore assez forts dans leur genre. Mais ils se font pas mal dĂ©-plateformer, ce qui nous aide : ils se font dĂ©gager de Youtube, leurs comptes Twitter sautent
 Nous on passe pour “raisonnables”, mais en mĂȘme temps on n’appelle pas Ă  la guerre civile aussi, ça aide, pour pas se faire dĂ©gager. On n’insulte pas tout le monde (normalement). Ça a un peu calmĂ© le truc : il n’y a plus DieudonnĂ© partout, le Raptor s’est un peu calmé  

Ce n’est pas pour autant que la gauche est en force. Il y a beaucoup de crĂ©atrices et crĂ©ateurs de contenus qui sont de gauche mais qui vont Ă©viter de vraiment partir sur le terrain politique et de s’engager beaucoup plus car il n’y a que des coups Ă  prendre. 

En face, on a l’extrĂȘme droite qui n’a aucune limite dans les attaques, qui peut aller trĂšs trĂšs loin. Encaisser des campagnes de cyber-harcĂšlement ce n’est pas Ă©vident. Et Ă  gauche, il faut qu’on soit toujours nickel, pas un mot de travers parce qu’on est trĂšs forts pour faire des polĂ©miques infinies entre nous. Donc tu te fais aussi attaquer par des gens plus Ă  gauche que toi.

Si tu dĂ©marres en politique et que tu n’as pas tout le bagage, tu as l’impression que tu vas dire des trucs idiots. Faut ĂȘtre un bourgeois pour s’imaginer que notre point de vue est forcĂ©ment intĂ©ressant et ne pas avoir de complexes.

Je n’ai pas vu de grand renouveau, Ă  ceci prĂšs qu’il y a une nouvelle gĂ©nĂ©ration de streamers sur Twitch qui s’engage un petit peu.  On l’a vu avec ce qu’il s’est passĂ© avec le ZEvent par exemple. RebeuDeter, un des plus gros streamer, a dit qu’il n’irait pas cette annĂ©e, car lui, le caritatif Ă  la con pour faire de l’humanitaire ça ne l’intĂ©resse pas alors qu’il y a des causes trĂšs importantes : les gens qui ont faim en France, la Palestine
 Pendant la campagne, il a aussi dit qu’il voterait MĂ©lenchon. 

Mais tout le monde ne va pas faire des vidĂ©os politiques, d’autant plus qu’il y a un coĂ»t d’entrĂ©e. Si tu dĂ©marres en politique et que tu n’as pas tout le bagage, tu as l’impression que tu vas dire des trucs idiots. Faut ĂȘtre un bourgeois pour s’imaginer que notre point de vue est forcĂ©ment intĂ©ressant et ne pas avoir de complexes. En plus, Ă  gauche on est dans le camp oĂč il y a plein de casse-couilles qui vont dire “euh non ce n’est pas exactement ça”.  Mais sur certaines causes, je pense que les influenceurs vont prendre des positions qu’ils n’auraient pas prises il y a cinq ans. 

Dans une interview tu dis que tu n’es plus d’extrĂȘme gauche. Pourquoi ?

Je ne suis plus rĂ©volutionnaire mais c’est une histoire de contexte. Je ne supporte pas quand on qualifie Jean-Luc MĂ©lenchon d’extrĂȘme gauche, je trouve que c’est un contresens total. Ça n’enlĂšve rien au fait que je suis marxiste. A la limite la rĂ©volution je suis pour mais ce n’est pas lĂ -dedans, Ă  cette Ă©poque, qu’il me paraĂźt pertinent de mettre son Ă©nergie. 

Mais les oppositions classiques desquelles on parle entre gens de gauche : rĂ©forme vs rĂ©volution, mouvement social vs gauche de gouvernement etc. ce sont des catĂ©gories qui ne sont pas forcĂ©ment toujours opĂ©rantes. Par exemple “la rĂ©volution citoyenne” c’est quoi ? La rĂ©volution ? du rĂ©formisme ? Je ne sais pas. 

D’ailleurs ĂȘtre marxiste, Ă  la base, c’est conserver cette souplesse. Ce n’est pas un dogmatisme le marxisme, c’est une grille de lecture. C’est une agilitĂ© : voir les contradictions, les Ă©quilibres, la dialectique. Essayer de voir, selon les contextes, ce qui est pertinent. 

Dans une interview en 2018, tu disais que tu ne votais plus depuis le référendum de 2005.

Je m’y suis remis ! Les chiffres le disent : les gens se mettent vraiment Ă  voter sĂ©rieusement autour de 30-35 ans, moi pareil. 

Tu t’es aussi investi pour ces lĂ©gislatives, aux cĂŽtĂ©s de Nupes.

La candidate NUPES de ma circonscription m’a contactĂ© pour que je dise un mot Ă  son meeting, j’y suis allĂ©.
J’ai aussi fait un autre meeting de soutien, dans la circonscription d’à cĂŽtĂ©, pour le candidat dissident NUPES, RaphaĂ«l Arnault de la Jeune Garde (antifas). On a fait un meeting conjoint avec Philippe Poutou. Le NUPES officiel du coin c’était Hubert Julien-LaferriĂšre, un mec qui Ă©tait chez Macron avant, qui vient du PS de GĂ©rard Collomb puis passĂ© Ă  LREM, et qui lĂ  voulait revenir au bercail.  

Nous on est un peu mal Ă  l’aise avec la position mĂ©lenchoniste rigoriste qui est de dire “votez pour nous on va changer la vie”, faisant fi des rapports de force sociaux et du caractĂšre social-dĂ©mocrate du programme. Est-ce qu’il n’y a pas une forme d’exagĂ©ration dans cette rhĂ©torique-lĂ  ? 

Non, j’ai plutĂŽt l’impression que MĂ©lenchon fait partie de ceux qui disent “Nous allons avoir besoin de vous, des forces sociales”, que cela va de pair avec le fait d’associer autant que faire se peut les associations, les syndicats
 Il y a des signes d’ouverture avec le Parlement Populaire ou la prĂ©sence d’AurĂ©lie TrouvĂ©. 

MĂ©lenchon le dit, pour lui, ce qui a manquĂ© en 1981, c’est que la population n’a pas soutenu, n’a pas demandĂ©, n’a pas occupĂ© les places pour refuser le tournant de la rigueur. Elle ne s’est pas impliquĂ©e. MĂ©lenchon, lui, a thĂ©orisĂ© ça. 

Pourtant les rapports de force de l’époque Ă©taient plus favorables que maintenant


Je pense qu’il y a une grande diffĂ©rence entre cette Ă©poque et maintenant. Les mĂ©tamorphoses qui Ă©taient Ă  l’Ɠuvre dans ces annĂ©es-lĂ  Ă©taient acceptĂ©es. Elles Ă©taient aussi accompagnĂ©es d’un enthousiasme pour d’autres choses, ça bougeait culturellement (les radios libres, Canal+ etc.). Le bloc de l’Est ne faisait plus rĂȘver et il y avait une acceptation. 

Mais aujourd’hui il y a l’impasse Ă©cologique et les consĂ©quences de ce qui a dĂ©marrĂ© dans ces annĂ©es-lĂ  : prĂ©carisation de l’emploi, souffrance au travail
 Dans les annĂ©es 80 on allait vers l’Europe, il y avait un optimisme. Aujourd’hui pas du tout, on ne va nulle part si ce n’est dans le mur. Cela fait qu’on est beaucoup plus Ă  mĂȘme de remettre en cause notre modĂšle de sociĂ©tĂ©, notamment parce qu’on est allĂ©s au bout des promesses des annĂ©es 80. Les derniers moments d’optimisme ce sont les annĂ©es Jospin oĂč on allait entrer dans l’euro. La gauche ne faisait plus rĂȘver mais mettait en place les 35 heures. Avec la croissance, on amĂ©liorait notre modĂšle social, on mettait en place la CMU. 

On a maintenant une gauche prĂȘte Ă  la bagarre et qui veut un changement, qui ne croit plus au capitalisme et Ă  la poursuite des rĂ©formes libĂ©rales. 

Puis on a eu pas mal de coups d’arrĂȘts : le 11 septembre 2001, le rĂ©fĂ©rendum de 2005, la crise de 2008
 Puis les annĂ©es angoissĂ©es de 2010.

Avant il y avait eu l’altermondialisme qui dĂ©nonçait le FMI, les institutions supranationales qui mettent les États en coupe rĂ©glĂ©e, la libĂ©ralisation, les privatisations et la financiarisation. C’était une bonne intuition mais les gens n’étaient pas prĂȘts Ă  entendre ça Ă  l’époque. Ils ont commencĂ© Ă  Ă©couter dans les annĂ©es 2010. Ça a donnĂ© MĂ©lenchon, qui vient des annĂ©es Mitterrand et qui a ingĂ©rĂ© l’altermondialisme et ses enseignements, et qui en 2010 essaye d’en faire une proposition politique. En 2022, cette proposition est dominante Ă  gauche. On a une gauche prĂȘte Ă  la bagarre et qui veut un changement, qui ne croit plus au capitalisme et Ă  la poursuite des rĂ©formes libĂ©rales. 

Dans une vidĂ©o d’Ouvrez les guillemets, tu t’appuyais sur le sociologue RĂ©mi Lefebvre pour Ă©voquer la composition sociologique des partis politiques. De ce point de vue, la NUPES est une alliance avec des partis encore plus bourgeois que FI. Est-ce que ce n’est pas lĂ  aussi une limite ? 

J’attends de voir ce que vont donner les nouveaux dĂ©putĂ©s. Il y en a des trĂšs jeunes qui entrent. Je focus sur la jeunesse car elle peut renverser un scrutin si elle s’investit. On va voir ce que va donner quelqu’un comme Louis Boyard, les jeunes de la GĂ©nĂ©ration Climat, les jeunes angoissĂ©s climato-anxieux
 Il y a un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©rationnel avec une cohorte qui ne se sent pas reprĂ©sentĂ©e, au-delĂ  des classes sociales. 

Mais on touche Ă  un des problĂšmes de la FI. Tant qu’elle n’aura pas ce que le PCF avait il y a longtemps, un centre de formation, ceux qui progresseront dans l’appareil ce seront ceux qui ont toutes les cartes pour progresser, ceux qui ont fait Sciences Po etc. Ils auraient dĂ» s’attaquer Ă  ce problĂšme plus tĂŽt. Il va falloir qu’il y ait une Ă©cole de formation. Je serais ravi d’aller enseigner lĂ -dedans. 

Il y a d’ailleurs eu un appel Ă  lancer une Ă©cole de la NUPES.

Ils ont complĂštement raison car c’est une des rĂ©ponses Ă  ce que vous pointez du doigt pour la prochaine fois.
PrĂ©cĂ©demment il y avait eu l’idĂ©e de faire une sorte de QG Ă  Marseille. Ils avaient prĂ©emptĂ© un grand bĂątiment qui devait aussi ĂȘtre un centre de formation. Ça n’a jamais Ă©tĂ© fait pour plein de raisons, notamment le refroidissement des relations entre MĂ©lenchon et les Ă©lus marseillais. Mais ça avait un sens de dire qu’il y a la France de Paris et nous on est la France de Marseille, la crĂ©olisation, la jeunesse, la MĂ©diterranĂ©e. Il va falloir faire quelque chose comme ça. 

Ce serait mieux de le faire avec toute la NUPES. Il n’y a plus tant de divergences idĂ©ologiques que ça. Quand tu regardes les jeunes d’Europe Écologie Les Verts et les jeunes Insoumis : il y en a qui sont fans de Jean-Luc et d’autres moins, il y en a qui aiment un peu l’Europe mais ils ne sont pas matrixĂ©s comme la gĂ©nĂ©ration d’avant. Il y a pas mal de convergences dans cette jeunesse qui gagnerait Ă  se parler.  

Comment tu vois les prochaines années pour notre camp ? 

J’ai l’impression que la sociĂ©tĂ© est plus politisĂ©e et moins anesthĂ©siĂ©e. La politisation avance chez la jeune gĂ©nĂ©ration. Je ne parle mĂȘme pas des meufs avec le fĂ©minisme, des racisĂ©.e.s avec l’antiracisme
 Le climat Ă©videmment, cause qui peut paraĂźtre consensuelle, extrĂȘmement partagĂ©e chez les jeunes gĂ©nĂ©rations mais qui fait que beaucoup de jeunes finissent par se rĂ©soudre Ă  devenir anticapitalistes. 

On va certainement retrouver cette forme trĂšs traditionnelle de lutte : les occupations de fac. J’ai hĂąte de voir ce que va donner cette nouvelle gĂ©nĂ©ration qui a passĂ© le “bac COVID”. La jeunesse est vĂ©nĂšre et je crois beaucoup aux jeunes. 

Aussi, pendant les annĂ©es Nuit Debout, il y avait une grosse rĂ©ticence au vote et Ă  l’organisation. Il fallait que tout soit horizontal. Beaucoup de gens ont avancĂ© sur ces choses-lĂ  et se disent qu’il faudrait que la gauche gouverne. Il y a moins de complexes Ă  dire “Votez Nupes”, on sort des annĂ©es Nuit Debout Ă  cet Ă©gard. 

Sur le climat, il semblerait effectivement qu’on sorte de “l’écologie des petits gestes” pour aller vers quelque chose de plus radical. 

Sur ce sujet j’entendais Lordon dire : “En fait maintenant c’est nous TINA : il n’y a pas d’alternative à la sortie du capitalisme et les gens commencent à s’en rendre compte”. Je trouve que ça se voit dans les prises de position, y compris des influenceurs.   

Lors du second tour de la prĂ©sidentielle, tu as appelĂ©, sur Twitter, les Ă©lecteurs insoumis Ă  faire barrage Ă  Le Pen afin de “sauver la RĂ©publique”. C’est un mot vis-Ă -vis duquel nous sommes de plus en plus critiques Ă  Frustration, un de nos derniers articles en parle. Quel est ton rapport Ă  ce terme ? 

L’appel Ă  “sauver la RĂ©publique” Ă©tait ironique. Ceci dit, toute l’histoire des rĂ©publiques françaises est faite d’une tension entre la RĂ©publique sociale des barricades et la RĂ©publique des Versaillais qui fait tirer sur les communards. C’est une tension entre ces deux RĂ©publiques. LĂ  on a un grand retour de la RĂ©publique versaillaise qui utilise tous les signifiants de la RĂ©publique pour ne remplir aucune des promesses de la RĂ©publique sociale. Alors la question c’est est-ce qu’on abandonne la RĂ©publique ? Mais moi je ne connais rien d’autre en fait. 

La RĂ©publique Ă  la française est-ce que c’est ClĂ©menceau ou Manuel Valls ? Ou est-ce que c’est JaurĂšs et les Jours Heureux ? C’est tout ça la RĂ©publique. Donc il faut qu’on pousse pour dire “votre rĂ©publique bourgeoise qui ne tient aucune des promesses de sa devise “LibertĂ© EgalitĂ© FraternitĂ©â€ doit revenir Ă  ses fondamentaux”. 

Je pense que la RĂ©publique en tant que rĂ©gime est actuellement en danger. L’extrĂȘme droite ça l’emmerde la RĂ©publique, ce n’est pas son domaine. 

Est-ce que, vraiment, ce n’est pas son domaine ? Dans un autre de nos articles, nous finissions par expliquer que si la RĂ©publique ce sont les colonies, la mort de Steve et tout ce que les rĂ©actionnaires injectent dans ce mot rĂ©cemment, alors la conversion rĂ©publicaine du RN n’est peut-ĂȘtre pas une arnaque, l’extrĂȘme droite peut ĂȘtre rĂ©publicaine. 

C’est ce que j’avais dit dans une vidĂ©o de Mes Chers Contemporains en 2015 : ce n’est peut-ĂȘtre pas Marine Le Pen qui s’adapte Ă  la RĂ©publique, c’est peut-ĂȘtre cette RĂ©publique qui Ă©tait faite pour l’arrivĂ©e de Marine Le Pen. 

La RĂ©publique, c’est notre hĂ©ritage Ă  nous, c’est de gauche. Mais ils ont tout retournĂ©, de Sarkozy qui dit qu’il est le camp du travail jusqu’à Le Pen qui dit que ce sont nous qui sommes les bourgeois.

Mais si tu leur laisses leur rĂ©gime, ils vont en faire autre chose qu’une RĂ©publique et peut-ĂȘtre se dĂ©barrasser du mot Ă  un moment. Ils sont trĂšs forts pour avancer Ă  visage masquĂ©. La RĂ©publique ce n’est pas du tout leur tradition. Vichy c’est la fin de la RĂ©publique. DĂšs qu’ils peuvent en finir ils le font. 

La RĂ©publique, c’est notre hĂ©ritage Ă  nous, c’est de gauche. Mais ils ont tout retournĂ©, de Sarkozy qui dit qu’il est le camp du travail jusqu’à Le Pen qui dit que ce sont nous qui sommes les bourgeois. Pour autant cela veut-il dire qu’il faut qu’on abandonne le mot “travail”, le mot “bourgeois” et maintenant la RĂ©publique ? Je ne le pense pas. Il y a dans la RĂ©publique une promesse d’égalitĂ© et de dĂ©mocratie, qu’il faut revivifier et auquel il faut donner un contenu. 

Le sujet du barrage est revenu dans l’actualitĂ© en raison de l’alliance de fait qui avance entre les dĂ©putĂ©s macronistes et le RN et la proposition de gouvernement d’union faite par Macron Ă  Le Pen, qui a fait se questionner certaines personnes qui avaient fait barrage. On voit des diffĂ©rences de degrĂ©s, mais tu vois encore des diffĂ©rences de nature entre Le Pen et Macron ? 

J’ai argumentĂ© lĂ -dessus dans l’entre-deux-tours. Avec Macron, Mediapart est encore lĂ , on vient de gagner un procĂšs qui condamne l’État pour sa tentative illĂ©gale de perquisition. On a donc encore certaines libertĂ©s individuelles, certains contre-pouvoirs qui restent lĂ . Pas pour tout le monde, on est d’accord : il ne vaut mieux pas ĂȘtre migrant. Mais il y a encore une forme de lĂ©galitĂ© bourgeoise qui parfois nous arrange et qu’on perdrait complĂštement avec Marine Le Pen. Il n’y aurait plus de garde-fous. 

Avec Marine Le Pen pendant 5 ans au pouvoir, il n’y aurait plus Mediapart. Il suffit de voir ce qu’a fait Orban avec les mĂ©dias en Hongrie. C’est une autre culture politique qui ne respecte rien des formes communes. 

Macron n’est pas le champion de la dĂ©fense de la libertĂ©, pour autant c’est une culture politique qui n’est pas celle de l’extrĂȘme droite. 

Tu as dit que pour que la gauche parvienne au pouvoir il fallait cette alliance des travailleurs et d’une partie de la bourgeoisie. Mais de la mĂȘme façon, l’extrĂȘme droite, y compris dans ses versions fascistes et anti-rĂ©publicaines, arrive au pouvoir avec une partie de la droite classique. Est-ce que c’est pas ce qui se passe en ce moment ?

Ce n’est pas surprenant. La bourgeoisie prĂ©fĂ©rera toujours faire des alliances avec l’extrĂȘme droite pour combattre efficacement la gauche et les catĂ©gories populaires. Mais nous, Ă  partir de ça, on peut essayer de dĂ©monter l’image soi-disant populaire du RN, pour montrer qu’ils sont main dans la main. 

Pour autant, cela ne veut pas dire qu’ils ont la mĂȘme culture politique. Le RN a une conception de la France qui est nationaliste et raciale. C’est ça leur prioritĂ©. Ce n’est pas celle des gens de LREM, ça peut leur servir, mais leur vraie obsession c’est la marchandise et l’exploitation, c’est ça qui les anime et leur fait prendre des dĂ©cisions. Et c’est pour cette raison qu’ils sont prĂȘts Ă  s’allier avec des fascistes : pour prĂ©server les intĂ©rĂȘts de la bourgeoisie, car c’est ça qui compte pour eux. Ce n’est pas le racisme qui leur fait prendre des dĂ©cisions – ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas racistes – mais le fait d’ĂȘtre efficace et que l’économie tourne. C’est pour ça que ce ne sont pas les mĂȘmes et que les autres sont furieusement plus dangereux. 

La bourgeoisie prĂ©fĂ©rera toujours faire des alliances avec l’extrĂȘme droite pour combattre efficacement la gauche et les catĂ©gories populaires.

Ça ne veut pas dire que le RN n’est pas capitaliste et qu’il n’y a pas des politiques racistes et autoritaires à LREM. Mais ils ne vont pas arbitrer pareil. 

Dans le mĂȘme thĂšme, est-ce que tu revendiques le mot de “communisme” ?

Oui, bien sĂ»r. Je l’utilise de temps en temps. Je ne l’abandonne pas car c’est stimulant.  Mais si on est malins, on peut nous aussi, les communistes, avancer Ă  visage masquĂ©, comme sait le faire l’extrĂȘme droite, et dĂ©fendre la sĂ©curitĂ© sociale, les services publics, la fonction publique, demander la crĂ©ation de nouvelles institutions qui soient communistes. On peut reprendre “socialisme” aussi, parce qu’en fait c’est la mĂȘme chose. Moi je me dĂ©finis comme communiste. 

Sinon, comment ça va ton taff ?

C’est l’exposition qui est chiante et stressante, j’aimerais ĂȘtre moins exposĂ©. Je n’ai pas fait ce boulot pour ĂȘtre connu mais parce que j’aime ça. Quand j’ai arrĂȘtĂ© 3615 Usul, j’ai fait Mes Chers Contemporains, et je l’ai fait en full voix off. On ne voyait pas mon visage. Faire un truc en voix off implique d’avoir un montage nickel, c’est plus de travail.  Mais ça marche mieux quand on nous voit. 

J’ai une autonomie et une maĂźtrise dans mon travail, j’ai plusieurs activitĂ©s : Blast, Mediapart
 C’est un privilĂšge. C’est ce que je voulais quand je cherchais Ă  sortir des emplois oĂč on s’ennuie. 


Entretien par Rob Grams et Nicolas Framont

Illustration par Antoine Glorieux


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