Usul (nom tiré du roman Dune de Frank Herbert) est un chroniqueur et vidéaste. Il s’est initialement fait connaitre par ses vidéos autour du jeu vidéo avant de se diriger vers la politique avec, entre autres, une série de vidéos sur les penseurs actuels (Mes Chers Contemporains). Son succès sur YouTube est lié au subtil dosage entre humour, documentation et opinion politique tranchée dont il fait preuve, notamment avec son comparse Cotentin dans l’émission « Ouvrez les guillemets » pour Mediapart ainsi que pour « les portraits » de Blast. Comme nous, Usul parle de « bourgeoisie », de « lutte des classes » et parfois de « classes laborieuses », en toute décontraction. Cet été, nous avons voulu discuter avec lui du contexte politique et social, des dernières élections et de la dynamique de la gauche.

Contrairement à ce dont l’extrême droite aime bien t’accuser, tu ne viens pas d’un milieu bourgeois. Tu veux bien nous raconter d’où tu viens ? 

Mon père était ouvrier dans une usine d’amortisseurs et travaillait sur la ligne de production. Il a perdu son travail à cause d’une délocalisation et d’un plan social, c’était à l’époque de Jospin. Il a retrouvé du boulot, plus loin, ce qui nous a fait quitter la Normandie. On est arrivés du côté de Royan, où il a travaillé dans la logistique. 

Avant Youtube, tu as fait pas mal de boulots différents. 

J’ai fait deux ans de télémarketing, deux ans de McDo… En gros depuis mes 18 ans, j’ai bossé et j’ai connu le monde du travail. Plus que pas mal de fachos qui disent que je suis un bourgeois. 

Qu’est ce que tu as tiré de ces expériences ? 

Ce sont des boulots où tu regardes ta journée passer lentement. C’est un ennui : tu ne regardes pas l’heure parce que sinon tu réalises que seulement dix minutes ont passé depuis la dernière fois… Tu essayes de te mettre dans autre chose, de fuir sans bouger de ta place en faisant ce que tu dois faire. Tout le monde a sa petite stratégie. Les écouteurs par exemple, mais il y a des boulots où tu n’as pas droit aux écouteurs parce qu’il faut pouvoir entendre. Dans un grand entrepôt, par exemple, tu dois pouvoir entendre le fenwick ou le transpalette arriver. 

J’en retiens aussi plein d’humiliations, plein de petits moments où tu es traité comme de la merde. Sur les plateaux de télémarketing il y en a qui nous appelait littéralement “le bétail” : quand on remontait de la pause clope il disait “c’est le bétail qui remonte”. 

Tu as par le passé évoqué une colère vis-à-vis du mépris de classe de la bourgeoisie de gauche. En écoutant tes vidéos, on a parfois l’impression que cette colère s’est atténuée, est-ce le cas ?

Parce que maintenant je suis beaucoup plus avec eux. Aussi, depuis quelques années, via certains discours, les bourgeois de gauche ont commencé à intégrer le terme “classisme”. Je déteste le terme mais au moins ils y pensent, c’est maintenant dans la palette des trucs qu’ils doivent “checker dans leurs privilèges”.

C’est peut-être l’effet Gilets Jaunes ?

Je ne pense pas, au contraire. Avec les Gilets Jaunes, ils ont vite oublié tout ce qu’ils avaient appris. Moi de base le mouvement des Gilets Jaunes qui se présentait comme “anti-taxes”, ça me parlait pas trop. La France des Gilets Jaunes, celle des ronds-points et des entrepôts, de la bagnole et des zones commerciales, c’est celle dans laquelle j’ai grandi, mais c’est aussi celle que j’ai quittée. 

Mais je suis devenu solidaire assez vite parce que j’ai trouvé le mépris de classe des autres détestable. J’ai vu qu’il y avait un truc populaire et que c’était ça qui les emmerdait. 

Et il y a aussi eu le mépris de classe de droite, celui des Foulards Rouges. C’était très intéressant. J’avais isolé des bouts de passages pour une vidéo. Ils balançaient des trucs comme “Allez bosser ! bande de beaufs !”, ils les insultaient de “chômeurs” alors qu’il y avait 4 gilets jaunes devant la Bastille. En substance ils leur disaient “retournez à votre place”. 

Depuis quand tu utilises le terme “bourgeoisie” ? Quel est ton rapport à ce terme ? 

J’ai commencé à manipuler ce genre de concepts quand j’ai découvert Marx, donc vers 15-16 ans. Le mot me servait déjà à penser : je voyais qu’il y avait une classe dominante, définie, avec des rapports de production mais aussi des usages. 

Depuis que je fais des vidéos je dis “la bourgeoisie”, mais souvent j’ai encore des résistances de la part de bourgeois que j’aime bien. Je sens que ça ne passe toujours pas, ils me disent “t’es lourd à dire bourgeois tout le temps”, quand ce n’est pas le fameux “qu’est-ce que tu appelles ‘bourgeois’ ?”. En général c’est comme “facho”, celui qui te pose la question c’est que ça en est un la plupart du temps. 

Je l’ai constaté assez vite : les bourgeois ont horreur de se définir. Beaucoup de bourgeois ont la sensation d’être classe moyenne. En fait, ils n’ont pas envie de penser l’antagonisme. Ils n’ont pas envie de penser qu’ils ont eu des sacrés boosts pour commencer dans la vie. 

Comment tu expliques qu’on soit aussi peu à utiliser ce mot ? 

On est peu nombreux car l’espace médiatique est occupé par des bourgeois. Ils n’ont pas envie de nommer ce qu’ils sont. Il n’y a pas d’espace où nous on aurait le droit de le dire. 

“Qu’est-ce que tu appelles ‘bourgeois’ ?”. En général c’est comme “facho”, celui qui te pose la question c’est que ça en est un la plupart du temps. 

Nous, quand on vient d’un milieu populaire et qu’on va dans des espaces qu’on ne maîtrise pas, on sait très bien que c’est un casus belli si on commence à dire ça, une marque d’ingratitude. Mais les catégories populaires voient très bien qui sont les bourgeois. On se retrouve dans cette situation paradoxale où c’est l’extrême droite qui utilise le plus cette catégorie, avec cette rhétorique trumpiste, “en fait les bourgeois ce sont les wokes de centre-ville”. Pour eux ce n’est pas François Fillon, c’est Clémentine Autain. Ils ont retourné ce mot pour nous emmerder, nous. 

Tu penses qu’il peut être porteur ? 

Je pense que c’est même émancipateur, que ça peut créer des liens entre milieux populaires différents. En termes d’éducation, je me trouve énormément de points communs avec les personnes qui ont des fins de mois difficiles, des vacances empêchées, à Noël un cadeau et pas plus, comme certains jeunes de quartiers, comme des gens qui viennent de familles immigrées. De ce point de vue, le bourgeois c’est l’inverse de nous. Donc  “bourgeois” ça crée de la solidarité de classe, car si tu dis “eux” tu dis “nous” aussi. 

Si Mélenchon l’utilise peu je pense que c’est parce qu’historiquement, quand la gauche gagne électoralement, c’est qu’elle a une partie de la bourgeoisie éclairée avec elle. Donc peut-être qu’il ne faut pas trop braquer les bourgeois de centre-gauche dont on aimerait qu’ils redeviennent un peu plus de gauche. Cette alliance, ça donne la NUPES. Même la France Insoumise dans une certaine mesure : il y a des petits bourgeois à gogo là-dedans. 

C’est aussi eux qui vont être les cadres d’un mouvement censé représenter les classes populaires.
Ce genre d’alliances traverse toute l’histoire du mouvement socialiste. Donc même dans l’action politique, dans les partis, ce n’est pas toujours évident de mobiliser ces catégories-là. 

Revenons sur ton parcours, tu as commencé la vidéo par le jeu vidéo. Comment as-tu évolué vers autre chose ensuite ?

Quand on a démarré les premières vidéos sur les jeux vidéos, c’était un milieu plutôt prolo. Je ne savais rien faire en vidéo : au début j’enregistrais ma voix pendant que je jouais au jeu et c’est tout. Puis après j’ai commencé à apprendre le montage, puis à me filmer.

Ensuite je suis arrivé sur jeuxvideo.com où il y avait carrément des sketchs, des musiques etc. et à la fin je savais faire plein de choses. J’ai voulu réinvestir ce savoir-faire ailleurs, dans la politique. 

Tu as ensuite fait Mes Chers Contemporains où tu rendais accessible des penseurs de gauche parfois un peu ardus, comme tes vidéos très connues sur Lordon et Friot. 

J’ai énormément de retours de personnes qui me disent qu’ils se sont politisés en regardant OLG. Je fais entre 300 000 et 400 000 vues par épisodes, sans être énorme c’est pas rien. Tu parlais de mes vidéos sur Lordon et Friot : eux-mêmes savent que j’ai aidé à les populariser. 

Sur l’objectif de “rendre accessible”, Frédéric Lordon défend une forme de division du travail, en laissant la démocratisation de son travail aux autres. Mais personne n’a vraiment fait ce travail à part toi. 

Lordon a raison de dire qu’il y a une division du travail. Quand bien même il voudrait faire de la vulgarisation, il n’y arriverait pas. Tu ne peux pas le faire quand tu as grandi dans une famille qui avait ces acquis, puis que tu as eu une formation universitaire. Tu ne te rends plus compte de ce qu’est le sens commun ordinaire de personnes que tu ne fréquentes pas. 

Le bourgeois c’est l’inverse de nous. Donc  “bourgeois” ça crée de la solidarité de classe, car si tu dis “eux” tu dis “nous” aussi. 

Je suis plus proche du sens commun. Même la culture de gauche, je ne l’ai pas reçue en héritage et je suis allé la chercher. C’est ce parcours d’exploration qui fait, je pense, que j’arrive à vulgariser et à comprendre ce qui n’est pas tout de suite clair.

Quel est ton regard sur le Youtube politique ? Pendant un moment, il était plutôt dominé par l’extrême droite. Est-ce que, pour toi, c’est toujours le cas ? 

Ils sont encore assez forts dans leur genre. Mais ils se font pas mal dé-plateformer, ce qui nous aide : ils se font dégager de Youtube, leurs comptes Twitter sautent… Nous on passe pour “raisonnables”, mais en même temps on n’appelle pas à la guerre civile aussi, ça aide, pour pas se faire dégager. On n’insulte pas tout le monde (normalement). Ça a un peu calmé le truc : il n’y a plus Dieudonné partout, le Raptor s’est un peu calmé… 

Ce n’est pas pour autant que la gauche est en force. Il y a beaucoup de créatrices et créateurs de contenus qui sont de gauche mais qui vont éviter de vraiment partir sur le terrain politique et de s’engager beaucoup plus car il n’y a que des coups à prendre. 

En face, on a l’extrême droite qui n’a aucune limite dans les attaques, qui peut aller très très loin. Encaisser des campagnes de cyber-harcèlement ce n’est pas évident. Et à gauche, il faut qu’on soit toujours nickel, pas un mot de travers parce qu’on est très forts pour faire des polémiques infinies entre nous. Donc tu te fais aussi attaquer par des gens plus à gauche que toi.

Si tu démarres en politique et que tu n’as pas tout le bagage, tu as l’impression que tu vas dire des trucs idiots. Faut être un bourgeois pour s’imaginer que notre point de vue est forcément intéressant et ne pas avoir de complexes.

Je n’ai pas vu de grand renouveau, à ceci près qu’il y a une nouvelle génération de streamers sur Twitch qui s’engage un petit peu.  On l’a vu avec ce qu’il s’est passé avec le ZEvent par exemple. RebeuDeter, un des plus gros streamer, a dit qu’il n’irait pas cette année, car lui, le caritatif à la con pour faire de l’humanitaire ça ne l’intéresse pas alors qu’il y a des causes très importantes : les gens qui ont faim en France, la Palestine… Pendant la campagne, il a aussi dit qu’il voterait Mélenchon. 

Mais tout le monde ne va pas faire des vidéos politiques, d’autant plus qu’il y a un coût d’entrée. Si tu démarres en politique et que tu n’as pas tout le bagage, tu as l’impression que tu vas dire des trucs idiots. Faut être un bourgeois pour s’imaginer que notre point de vue est forcément intéressant et ne pas avoir de complexes. En plus, à gauche on est dans le camp où il y a plein de casse-couilles qui vont dire “euh non ce n’est pas exactement ça”.  Mais sur certaines causes, je pense que les influenceurs vont prendre des positions qu’ils n’auraient pas prises il y a cinq ans. 

Dans une interview tu dis que tu n’es plus d’extrême gauche. Pourquoi ?

Je ne suis plus révolutionnaire mais c’est une histoire de contexte. Je ne supporte pas quand on qualifie Jean-Luc Mélenchon d’extrême gauche, je trouve que c’est un contresens total. Ça n’enlève rien au fait que je suis marxiste. A la limite la révolution je suis pour mais ce n’est pas là-dedans, à cette époque, qu’il me paraît pertinent de mettre son énergie. 

Mais les oppositions classiques desquelles on parle entre gens de gauche : réforme vs révolution, mouvement social vs gauche de gouvernement etc. ce sont des catégories qui ne sont pas forcément toujours opérantes. Par exemple “la révolution citoyenne” c’est quoi ? La révolution ? du réformisme ? Je ne sais pas. 

D’ailleurs être marxiste, à la base, c’est conserver cette souplesse. Ce n’est pas un dogmatisme le marxisme, c’est une grille de lecture. C’est une agilité : voir les contradictions, les équilibres, la dialectique. Essayer de voir, selon les contextes, ce qui est pertinent. 

Dans une interview en 2018, tu disais que tu ne votais plus depuis le référendum de 2005.

Je m’y suis remis ! Les chiffres le disent : les gens se mettent vraiment à voter sérieusement autour de 30-35 ans, moi pareil. 

Tu t’es aussi investi pour ces législatives, aux côtés de Nupes.

La candidate NUPES de ma circonscription m’a contacté pour que je dise un mot à son meeting, j’y suis allé.
J’ai aussi fait un autre meeting de soutien, dans la circonscription d’à côté, pour le candidat dissident NUPES, Raphaël Arnault de la Jeune Garde (antifas). On a fait un meeting conjoint avec Philippe Poutou. Le NUPES officiel du coin c’était Hubert Julien-Laferrière, un mec qui était chez Macron avant, qui vient du PS de Gérard Collomb puis passé à LREM, et qui là voulait revenir au bercail.  

Nous on est un peu mal à l’aise avec la position mélenchoniste rigoriste qui est de dire “votez pour nous on va changer la vie”, faisant fi des rapports de force sociaux et du caractère social-démocrate du programme. Est-ce qu’il n’y a pas une forme d’exagération dans cette rhétorique-là ? 

Non, j’ai plutôt l’impression que Mélenchon fait partie de ceux qui disent “Nous allons avoir besoin de vous, des forces sociales”, que cela va de pair avec le fait d’associer autant que faire se peut les associations, les syndicats… Il y a des signes d’ouverture avec le Parlement Populaire ou la présence d’Aurélie Trouvé. 

Mélenchon le dit, pour lui, ce qui a manqué en 1981, c’est que la population n’a pas soutenu, n’a pas demandé, n’a pas occupé les places pour refuser le tournant de la rigueur. Elle ne s’est pas impliquée. Mélenchon, lui, a théorisé ça. 

Pourtant les rapports de force de l’époque étaient plus favorables que maintenant…

Je pense qu’il y a une grande différence entre cette époque et maintenant. Les métamorphoses qui étaient à l’œuvre dans ces années-là étaient acceptées. Elles étaient aussi accompagnées d’un enthousiasme pour d’autres choses, ça bougeait culturellement (les radios libres, Canal+ etc.). Le bloc de l’Est ne faisait plus rêver et il y avait une acceptation. 

Mais aujourd’hui il y a l’impasse écologique et les conséquences de ce qui a démarré dans ces années-là : précarisation de l’emploi, souffrance au travail… Dans les années 80 on allait vers l’Europe, il y avait un optimisme. Aujourd’hui pas du tout, on ne va nulle part si ce n’est dans le mur. Cela fait qu’on est beaucoup plus à même de remettre en cause notre modèle de société, notamment parce qu’on est allés au bout des promesses des années 80. Les derniers moments d’optimisme ce sont les années Jospin où on allait entrer dans l’euro. La gauche ne faisait plus rêver mais mettait en place les 35 heures. Avec la croissance, on améliorait notre modèle social, on mettait en place la CMU. 

On a maintenant une gauche prête à la bagarre et qui veut un changement, qui ne croit plus au capitalisme et à la poursuite des réformes libérales. 

Puis on a eu pas mal de coups d’arrêts : le 11 septembre 2001, le référendum de 2005, la crise de 2008… Puis les années angoissées de 2010.

Avant il y avait eu l’altermondialisme qui dénonçait le FMI, les institutions supranationales qui mettent les États en coupe réglée, la libéralisation, les privatisations et la financiarisation. C’était une bonne intuition mais les gens n’étaient pas prêts à entendre ça à l’époque. Ils ont commencé à écouter dans les années 2010. Ça a donné Mélenchon, qui vient des années Mitterrand et qui a ingéré l’altermondialisme et ses enseignements, et qui en 2010 essaye d’en faire une proposition politique. En 2022, cette proposition est dominante à gauche. On a une gauche prête à la bagarre et qui veut un changement, qui ne croit plus au capitalisme et à la poursuite des réformes libérales. 

Dans une vidéo d’Ouvrez les guillemets, tu t’appuyais sur le sociologue Rémi Lefebvre pour évoquer la composition sociologique des partis politiques. De ce point de vue, la NUPES est une alliance avec des partis encore plus bourgeois que FI. Est-ce que ce n’est pas là aussi une limite ? 

J’attends de voir ce que vont donner les nouveaux députés. Il y en a des très jeunes qui entrent. Je focus sur la jeunesse car elle peut renverser un scrutin si elle s’investit. On va voir ce que va donner quelqu’un comme Louis Boyard, les jeunes de la Génération Climat, les jeunes angoissés climato-anxieux… Il y a un phénomène générationnel avec une cohorte qui ne se sent pas représentée, au-delà des classes sociales. 

Mais on touche à un des problèmes de la FI. Tant qu’elle n’aura pas ce que le PCF avait il y a longtemps, un centre de formation, ceux qui progresseront dans l’appareil ce seront ceux qui ont toutes les cartes pour progresser, ceux qui ont fait Sciences Po etc. Ils auraient dû s’attaquer à ce problème plus tôt. Il va falloir qu’il y ait une école de formation. Je serais ravi d’aller enseigner là-dedans. 

Il y a d’ailleurs eu un appel à lancer une école de la NUPES.

Ils ont complètement raison car c’est une des réponses à ce que vous pointez du doigt pour la prochaine fois.
Précédemment il y avait eu l’idée de faire une sorte de QG à Marseille. Ils avaient préempté un grand bâtiment qui devait aussi être un centre de formation. Ça n’a jamais été fait pour plein de raisons, notamment le refroidissement des relations entre Mélenchon et les élus marseillais. Mais ça avait un sens de dire qu’il y a la France de Paris et nous on est la France de Marseille, la créolisation, la jeunesse, la Méditerranée. Il va falloir faire quelque chose comme ça. 

Ce serait mieux de le faire avec toute la NUPES. Il n’y a plus tant de divergences idéologiques que ça. Quand tu regardes les jeunes d’Europe Écologie Les Verts et les jeunes Insoumis : il y en a qui sont fans de Jean-Luc et d’autres moins, il y en a qui aiment un peu l’Europe mais ils ne sont pas matrixés comme la génération d’avant. Il y a pas mal de convergences dans cette jeunesse qui gagnerait à se parler.  

Comment tu vois les prochaines années pour notre camp ? 

J’ai l’impression que la société est plus politisée et moins anesthésiée. La politisation avance chez la jeune génération. Je ne parle même pas des meufs avec le féminisme, des racisé.e.s avec l’antiracisme… Le climat évidemment, cause qui peut paraître consensuelle, extrêmement partagée chez les jeunes générations mais qui fait que beaucoup de jeunes finissent par se résoudre à devenir anticapitalistes. 

On va certainement retrouver cette forme très traditionnelle de lutte : les occupations de fac. J’ai hâte de voir ce que va donner cette nouvelle génération qui a passé le “bac COVID”. La jeunesse est vénère et je crois beaucoup aux jeunes. 

Aussi, pendant les années Nuit Debout, il y avait une grosse réticence au vote et à l’organisation. Il fallait que tout soit horizontal. Beaucoup de gens ont avancé sur ces choses-là et se disent qu’il faudrait que la gauche gouverne. Il y a moins de complexes à dire “Votez Nupes”, on sort des années Nuit Debout à cet égard. 

Sur le climat, il semblerait effectivement qu’on sorte de “l’écologie des petits gestes” pour aller vers quelque chose de plus radical. 

Sur ce sujet j’entendais Lordon dire : “En fait maintenant c’est nous TINA : il n’y a pas d’alternative à la sortie du capitalisme et les gens commencent à s’en rendre compte”. Je trouve que ça se voit dans les prises de position, y compris des influenceurs.   

Lors du second tour de la présidentielle, tu as appelé, sur Twitter, les électeurs insoumis à faire barrage à Le Pen afin de “sauver la République”. C’est un mot vis-à-vis duquel nous sommes de plus en plus critiques à Frustration, un de nos derniers articles en parle. Quel est ton rapport à ce terme ? 

L’appel à “sauver la République” était ironique. Ceci dit, toute l’histoire des républiques françaises est faite d’une tension entre la République sociale des barricades et la République des Versaillais qui fait tirer sur les communards. C’est une tension entre ces deux Républiques. Là on a un grand retour de la République versaillaise qui utilise tous les signifiants de la République pour ne remplir aucune des promesses de la République sociale. Alors la question c’est est-ce qu’on abandonne la République ? Mais moi je ne connais rien d’autre en fait. 

La République à la française est-ce que c’est Clémenceau ou Manuel Valls ? Ou est-ce que c’est Jaurès et les Jours Heureux ? C’est tout ça la République. Donc il faut qu’on pousse pour dire “votre république bourgeoise qui ne tient aucune des promesses de sa devise “Liberté Egalité Fraternité” doit revenir à ses fondamentaux”. 

Je pense que la République en tant que régime est actuellement en danger. L’extrême droite ça l’emmerde la République, ce n’est pas son domaine. 

Est-ce que, vraiment, ce n’est pas son domaine ? Dans un autre de nos articles, nous finissions par expliquer que si la République ce sont les colonies, la mort de Steve et tout ce que les réactionnaires injectent dans ce mot récemment, alors la conversion républicaine du RN n’est peut-être pas une arnaque, l’extrême droite peut être républicaine. 

C’est ce que j’avais dit dans une vidéo de Mes Chers Contemporains en 2015 : ce n’est peut-être pas Marine Le Pen qui s’adapte à la République, c’est peut-être cette République qui était faite pour l’arrivée de Marine Le Pen. 

La République, c’est notre héritage à nous, c’est de gauche. Mais ils ont tout retourné, de Sarkozy qui dit qu’il est le camp du travail jusqu’à Le Pen qui dit que ce sont nous qui sommes les bourgeois.

Mais si tu leur laisses leur régime, ils vont en faire autre chose qu’une République et peut-être se débarrasser du mot à un moment. Ils sont très forts pour avancer à visage masqué. La République ce n’est pas du tout leur tradition. Vichy c’est la fin de la République. Dès qu’ils peuvent en finir ils le font. 

La République, c’est notre héritage à nous, c’est de gauche. Mais ils ont tout retourné, de Sarkozy qui dit qu’il est le camp du travail jusqu’à Le Pen qui dit que ce sont nous qui sommes les bourgeois. Pour autant cela veut-il dire qu’il faut qu’on abandonne le mot “travail”, le mot “bourgeois” et maintenant la République ? Je ne le pense pas. Il y a dans la République une promesse d’égalité et de démocratie, qu’il faut revivifier et auquel il faut donner un contenu. 

Le sujet du barrage est revenu dans l’actualité en raison de l’alliance de fait qui avance entre les députés macronistes et le RN et la proposition de gouvernement d’union faite par Macron à Le Pen, qui a fait se questionner certaines personnes qui avaient fait barrage. On voit des différences de degrés, mais tu vois encore des différences de nature entre Le Pen et Macron ? 

J’ai argumenté là-dessus dans l’entre-deux-tours. Avec Macron, Mediapart est encore là, on vient de gagner un procès qui condamne l’État pour sa tentative illégale de perquisition. On a donc encore certaines libertés individuelles, certains contre-pouvoirs qui restent là. Pas pour tout le monde, on est d’accord : il ne vaut mieux pas être migrant. Mais il y a encore une forme de légalité bourgeoise qui parfois nous arrange et qu’on perdrait complètement avec Marine Le Pen. Il n’y aurait plus de garde-fous. 

Avec Marine Le Pen pendant 5 ans au pouvoir, il n’y aurait plus Mediapart. Il suffit de voir ce qu’a fait Orban avec les médias en Hongrie. C’est une autre culture politique qui ne respecte rien des formes communes. 

Macron n’est pas le champion de la défense de la liberté, pour autant c’est une culture politique qui n’est pas celle de l’extrême droite. 

Tu as dit que pour que la gauche parvienne au pouvoir il fallait cette alliance des travailleurs et d’une partie de la bourgeoisie. Mais de la même façon, l’extrême droite, y compris dans ses versions fascistes et anti-républicaines, arrive au pouvoir avec une partie de la droite classique. Est-ce que c’est pas ce qui se passe en ce moment ?

Ce n’est pas surprenant. La bourgeoisie préférera toujours faire des alliances avec l’extrême droite pour combattre efficacement la gauche et les catégories populaires. Mais nous, à partir de ça, on peut essayer de démonter l’image soi-disant populaire du RN, pour montrer qu’ils sont main dans la main. 

Pour autant, cela ne veut pas dire qu’ils ont la même culture politique. Le RN a une conception de la France qui est nationaliste et raciale. C’est ça leur priorité. Ce n’est pas celle des gens de LREM, ça peut leur servir, mais leur vraie obsession c’est la marchandise et l’exploitation, c’est ça qui les anime et leur fait prendre des décisions. Et c’est pour cette raison qu’ils sont prêts à s’allier avec des fascistes : pour préserver les intérêts de la bourgeoisie, car c’est ça qui compte pour eux. Ce n’est pas le racisme qui leur fait prendre des décisions – ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas racistes – mais le fait d’être efficace et que l’économie tourne. C’est pour ça que ce ne sont pas les mêmes et que les autres sont furieusement plus dangereux. 

La bourgeoisie préférera toujours faire des alliances avec l’extrême droite pour combattre efficacement la gauche et les catégories populaires.

Ça ne veut pas dire que le RN n’est pas capitaliste et qu’il n’y a pas des politiques racistes et autoritaires à LREM. Mais ils ne vont pas arbitrer pareil. 

Dans le même thème, est-ce que tu revendiques le mot de “communisme” ?

Oui, bien sûr. Je l’utilise de temps en temps. Je ne l’abandonne pas car c’est stimulant.  Mais si on est malins, on peut nous aussi, les communistes, avancer à visage masqué, comme sait le faire l’extrême droite, et défendre la sécurité sociale, les services publics, la fonction publique, demander la création de nouvelles institutions qui soient communistes. On peut reprendre “socialisme” aussi, parce qu’en fait c’est la même chose. Moi je me définis comme communiste. 

Sinon, comment ça va ton taff ?

C’est l’exposition qui est chiante et stressante, j’aimerais être moins exposé. Je n’ai pas fait ce boulot pour être connu mais parce que j’aime ça. Quand j’ai arrêté 3615 Usul, j’ai fait Mes Chers Contemporains, et je l’ai fait en full voix off. On ne voyait pas mon visage. Faire un truc en voix off implique d’avoir un montage nickel, c’est plus de travail.  Mais ça marche mieux quand on nous voit. 

J’ai une autonomie et une maîtrise dans mon travail, j’ai plusieurs activités : Blast, Mediapart… C’est un privilège. C’est ce que je voulais quand je cherchais à sortir des emplois où on s’ennuie. 


Entretien par Rob Grams et Nicolas Framont

Illustration par Antoine Glorieux


Lancez un pavé !
🧱

Soutenez Frustration

Page abonnement