Frédéric Lordon : “Etre un intellectuel, c’est prendre parti pour ce qui déconcerte l’ordre social, se mettre du côté des forces de l’effraction, contre les intellectuels pour médias” Deuxième partie

Crédit photo : Stéphane Burlot pour “Ballast”.

A l’occasion de la sortie le 18 septembre dernier de l’ouvrage collectif sobrement intitulé “Police” aux éditions La Fabrique, on s’est dit qu’on avait là une très bonne occasion de s’entretenir avec l’économiste et philosophe Frédéric Lordon sur tout un tas de choses. La deuxième partie porte sur une réflexion autour du concept de “république” et du rôle des intellectuel(le)s, notamment lors de mouvements sociaux et de révoltes populaires. Par Selim Derkaoui et Nicolas Framont.

Tu expliques dans le livre “Police” que la “république” serait un “signifiant” qui relève de la “fiction”. Les personnalités politiques de la France insoumise, par exemple, convoque souvent dans leurs discours ou leurs textes la “république”, ou encore l’idée d’une “police républicaine”… Pour quelle raison est-ce, selon toi, une “fiction”, pourrais-tu développer ? 

C’est toujours le même problème avec les mots : il y a leur signification d’origine, et il y a ce qu’ils sont devenus avec le temps, par l’usage – l’écart est parfois abyssal. Rien ne garantit un mot contre ces dérives puisqu’il est en permanence resignifié dans et par la praxis. Alors se pose la question : que faire d’un signifiant d’abord enthousiasmant mais devenu problématique, voire pestilentiel ? Se résigner à l’abandonner ou faire le choix de le redresser ? Je ne crois pas qu’il y ait de réponse générale à cette question : il n’y a que des cas particuliers qui appellent à chaque fois un exercice de discernement. Par exemple « communisme ». Qu’est-ce qu’on fait avec « communisme » ? J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour ceux qui, tel Alain Badiou, défient l’adversité générale et relèvent ce que tout le monde estime inrelevable. Non toutefois sans me demander si, d’un point de vue tactique, c’était vraiment le choix opportun : « nous » avons déjà tant d’hostilités à surmonter, est-il bien utile de nous en mettre une de plus sur le paletot ? C’est que la masse des idées spontanées, il faudrait plutôt parler de réflexes, à défaire autour du mot « communisme » est colossale, autant s’aligner pour un 100 mètres avec un sac de 20 kilos. Est-ce bien nécessaire ? Eh bien, plus j’y pense, et après avoir longtemps flotté sur cette question, plus j’ai tendance à penser que oui, ça en vaut la peine. Mais alors pourquoi ne pas adopter la même position avec « république », à savoir maintenir, redresser, contre les dévoiements des usages contemporains ? Je vois bien que c’est ce qu’essaye de faire quelqu’un comme Thomas Branthôme, par exemple, pour tenir ensemble « république », « démocratie » et « souveraineté » dans l’héritage révolutionnaire, et c’est certainement un effort estimable. Mais j’avoue que je parviens de moins en moins à y croire.

En fait « républicain » est désormais un clin d’œil, un demi-mot, un code name, un point de ralliement (à peine) masqué. Pour quoi et pour qui ? Essentiellement pour les islamophobes, il faudrait plutôt dire les racistes anti-arabes, rejoints par tous les partisans de « la loi et l’ordre ».

Prenons les choses dans l’ordre : d’abord les dévoiements. Pour savoir ce qu’on fait avec le signifiant « république », il faut d’abord savoir où on en est avec lui aujourd’hui. Où on en est, je crois que c’est désormais très évident : à la droite de la droite. Il faudrait s’interroger pour savoir si un signifiant politique majeur a jamais connu pareille glissade en un si court laps de temps. Nous avions vécu une longue période où « république » était indubitablement un marqueur de gauche ; en trente ans, il est devenu un point de revendication de tout ce qui est à droite, voire très à droite, voire à l’extrême-droite. L’ancienne UMP se rebaptise « Les républicains », la macronie pré-fasciste est « La république en marche », même le RN se revendique républicain. Mais surtout « république » est désormais le parfait faux-nez, je dirais même le faux-nez de tous les faux-nez : les faux-nez de la « laïcité », du « féminisme » et, pourquoi se gêner, de « l’universalisme », sont abrités, et rassemblés, sous le grand faux-nez synthétique de la « république ». En fait « républicain » est désormais un clin d’œil, un demi-mot, un code name, un point de ralliement (à peine) masqué. Pour quoi et pour qui ? Essentiellement pour les islamophobes, il faudrait plutôt dire les racistes anti-arabes, rejoints par tous les partisans de « la loi et l’ordre ».

La manifestation la plus typique de cette dégénérescence est ledit « Printemps républicain », groupement informel, quelque part entre lobby, officine et club, mais fermement soudé par l’islamophobie, évidemment caparaçonnée de « valeurs universelles », et qui a au moins pour mérite, par son appellation même, de nous avertir de la manière dont le signifiant « républicain » est en train de renaître : la manière de la gauche de droite, et même de la gauche d’extrême-droite. Car nous savions depuis un moment qu’il y a une gauche de droite, mais l’un des enseignements de la période récente est qu’il y a aussi une gauche d’extrême-droite : la « gauche » de Valls. Tu me diras que, remis en perspective historique, ça n’est pas tout à fait inédit, et tu auras raison. Ça n’en est pas moins spectaculaire. L’islamophobie obsessionnelle, le racisme parfois déboutonné de certains de ses membres, la forme extrêmement violente, harcelante, de ses « interventions » sur les réseaux sociaux sont la marque de fabrique du Printemps républicain, lui-même métonymie de la manière toute particulière dont s’opère la fascisation présente : sous le signifiant « république ».

Ça commence à faire beaucoup, en tout cas suffisamment pour se poser des questions. Il y a encore quelques années, je pensais qu’il restait quelque chose à faire avec le mot « république », même si c’était surtout dans un registre tactique-rhétorique. C’est que le signifiant est profondément ancré dans la langue politique commune, à ce titre il pouvait constituer un levier de légitimation puissant pourvu qu’on le réinvestisse de ses contenus adéquats. Or ceux-ci nous étaient indiqués par l’histoire : ce sont les contenus de la république sociale. La république sociale, c’est la république complète, la république de la Révolution complète : non pas la Révolution arrêtée aux institutions politiques « démocratiques », alors vouées à n’être que les institutions de la démocratie bourgeoise, mais prolongée jusqu’à son terminus, à savoir la démocratie partout, y compris dans (à commencer par) la sphère de la production. La république sociale, c’est la démocratie intégrale, et si la profonde installation du mot « république » dans l’imaginaire politique français pouvait aider, moyennant la resignification adéquate, à faire circuler ce qui finalement commençait à avoir des airs de communisme, mais sans avoir à en passer par le signifiant problématique « communisme », alors il pouvait y avoir là une possibilité de subversion lexicale et politique intéressante.

Hélas aujourd’hui, cela paraît très ambitieux, voire quasiment impossible…

Le propre des périodes de grande crise – et indéniablement nous y sommes –, c’est que les choses évoluent à une vitesse prodigieuse. Ce ré-aiguillage du signifiant « républicain », que pour ma part j’envisageais encore en 2016, est devenu en effet une entreprise presque sans espoir aujourd’hui – c’est qu’il s’en est passé des choses entre temps, et notamment le plein dévoilement de la gauche d’extrême-droite, celle de l’état d’urgence indéfiniment reconductible, de la déchéance de nationalité, de la répression policière inouïe des mouvements sociaux entamée avec la loi Travail, et puis Macron, l’état d’urgence transformé en droit ordinaire, l’entrée franche dans un régime d’Etat policier, l’agitation de toutes les thématiques d’extrême-droite (« communautarisme », « séparatisme », etc), le tout sous les auspices, davantage même : sous l’onction légitimatrice de « la république ». Qui en devient un truc un peu lourd à porter.

Le domaine des usages non salissants de « république » et « républicain » rétrécissant comme peau de chagrin, je ne voyais plus récemment que le registre de l’ironie pour soutenir des énoncés comme : « le vrai territoire perdu de la république, c’est la police ». Avec peut-être quelque reliquat d’efficacité possible comme peuvent en avoir les schèmes de renversement : c’est qu’il y a encore beaucoup de personnes qui croient à « la république », sans avoir de vues trop précises sur ce que le mot signifie finalement, mais à qui on a quelque chance de faire entendre qu’un préfet de police qui divise la population en « camps », désigne comme cibles des « partis contestataires », donne des instructions pour interpeller de simples porteurs d’autocollants syndicaux ou de gilets jaunes, pour laisser filer des fascistes à banderole montés sur un toit, ou qui cible des journalistes, est le chef d’une police qu’on peut difficilement continuer de dire « républicaine », même par inertie. Il y aurait même un certain plaisir à objecter à Lallement, depuis sa propre grammaire, que sa revendication d’être « républicain » est une imposture – avec en plus l’efficacité de la critique interne.

Si le fascisme est en train d’advenir dans la guise de la « république », je ne vois pas trop l’utilité de se démener pour ce signifiant perdu.

Nous voilà revenus à la question de départ : avec les signifiants « à problème », relever ou laisser tomber ? Autant je crois que « communisme », et je pourrais ajouter dans un autre genre « souveraineté », méritent d’être relevés, autant j’en vois de moins en moins l’intérêt avec « république ». C’est que finalement « république » est un concept politique des plus faibles. En disant « la chose publique », il qualifie la politique mais en toute généralité. Bien sûr l’histoire moderne lui a fait prendre des sens spécifiques, spécialement en France, mais chez Aristote « république » est le simple nom de la Cité constituée comme telle, antérieurement à ses formes d’organisation particulières – si bien qu’il n’y a aucune contradiction à ce que la république prenne la forme de la monarchie. Souillé comme il l’est par des repreneurs majoritaires dont l’histoire dira qu’ils ont été les ferments du fascisme dans la France de la première moitié du XXIème siècle, et finalement sans grand contenu à défendre – à l’inverse de « communisme » ou de « souveraineté », dont les contenus substantiels sont tout à fait riches –, on cherche, en vain, pour quelles raisons il faudrait se battre pour la « république ». Si le fascisme est en train d’advenir dans la guise de la « république », je ne vois pas trop l’utilité de se démener pour ce signifiant perdu.

On réfléchit aux concepts, leurs usages et mésusages dans le temps, si nous devons en réinvestir certains plutôt que d’autres… Mais à quoi ça sert finalement, un(e) intellectuel(le), lorsque interviennent des périodes inattendues et plus ou moins spontanées de soubresauts contestataires, de révoltes populaires et de lutte de classes en France ?

Je dirai que ça essaye d’abord de faire contrepoids au parti majoritaire que prend spontanément la « classe éduquée », y compris la « classe culturelle », dont le premier mouvement est de fulminer contre les gueux. Evidemment, disant cela, j’engage implicitement une définition particulière de « l’intellectuel » comme un agent qui, en plus d’avoir pour spécialisation, et souvent pour profession, de travailler avec les idées (les idées conceptuelles ou les idées de la création artistique) se situe très explicitement contre l’ordre social présent et dans la perspective de le transformer radicalement, voire de le renverser. En somme lui aussi considère qu’on a raison de se révolter. Ce qui n’est pas exactement le vœu de la classe éduquée, qui a sociologiquement partie liée avec cet ordre. Encore faut-il y faire quelques différences. Laissons de côté tous les diplômés insérés dans la division du travail comme cadres supérieurs, dont l’adhésion à l’ordre social capitaliste va jusqu’au forcené (encore que : de ce côté-là aussi ça commence à tanguer) pour ne considérer que ceux qui sont en position de tenir la « fonction intellectuelle » dans la société, c’est-à-dire qui ont accès au débat public pour y émettre des « idées » : journalistes, éditorialistes, experts, universitaires de médias, etc.

L’accès régulier aux grands médias est par soi un indicateur de la manière dont ceux qui en bénéficient vont y tenir la « fonction intellectuelle » : d’une manière factice qui contredit la fonction intellectuelle puisque la fonction intellectuelle est essentiellement fonction critique, et que l’accès régulier aux grands médias a pour condition implicite de n’y tenir qu’une fonction de ratification, ou bien de fausse critique. La ratification, ce sont tous les experts qui viennent dire sous des formes variées le bien-fondé général de l’ordre social comme il est, et la nécessité d’en opérer quelques réglages pour qu’il soit encore meilleur.

Il y a des « intellectuels » qui ont été saisis de peur à l’irruption des Gilets Jaunes, peur que leur monde, le monde où ils se trouvent si bien, et dont ils ne font la critique que sur le mode du simulacre, ne vienne à basculer pour de bon.

Mais les spécialistes de la fausse critique, c’est-à-dire de la critique qui sait très bien jusqu’où ne pas aller trop loin, sont presque pires, puisqu’ils fournissent au système hégémonique de l’opinion ses alibis de pluralisme sans rien mettre en cause de fondamental – la preuve en étant fournie par le fait qu’on les ré-invite. Exemple type : trouver la montée des inégalités très préoccupantes, ou s’alarmer du changement climatique, mais ne jamais mettre en cause le capitalisme. La fausse critique, c’est la critique faite de matière à postures, tenue depuis le cœur du système et sans la première intention d’y toucher. Chaque fois qu’il se présente un événement politique à potentiel d’irruption, et par là à fort pouvoir de classement, comme ont pu l’être des choses aussi diverses que le TCE en 2005, les émeutes des banlieues la même année, ou les Gilets Jaunes en 2019, on sait très exactement de quel côté verseront ces « intellectuels »-là : du côté de l’ordre social, contre ce qui le prend par surprise, le déconcerte radicalement, et lui est par-là une menace potentielle. Etre un intellectuel, c’est prendre parti pour ce qui déconcerte l’ordre social, se mettre du côté des forces de l’effraction, contre les intellectuels pour médias, qui savent, d’une intuition très sûre, l’intuition de l’habitus, à quel moment il y a lieu d’être effrayés – il y a des « intellectuels » qui ont été saisis de peur à l’irruption des Gilets Jaunes, peur que leur monde, le monde où ils se trouvent si bien, et dont ils ne font la critique que sur le mode du simulacre, ne vienne à basculer pour de bon.

Mais il y a une autre fonction, moins polémique, de l’intellectuel en temps de crise, une fonction de mise en mots. Ici j’emprunte essentiellement à Sandra Lucbert (avec qui par ailleurs je travaille) ses propres réflexions quant aux effets de la littérature, réflexions inspirées de la psychanalyse, mais qui me semblent en partie transposables au discours des sciences sociales ou de la philosophie. Il y a dans la cure analytique, dont Freud a si fortement souligné qu’elle était un travail dans la parole, des moments d’épiphanie où une formation inconsciente encore floue, sans contour, qui travaillait confusément, et douloureusement, le sujet, est d’un coup portée au clair par l’effet d’une mise en mots adéquate. Ce moment catalytique dans l’analyse, c’est le précipité du signifiant, occasion sans pareille de voir combien l’être humain est profondément un être de parole, « parlêtre » comme dit Lacan, c’est-à-dire un être qu’une seule parole peut sauver (ou bien détruire). Or c’est cela même que la littérature, en tout cas telle que la pratique Sandra Lucbert, a pour fonction d’opérer : des précipités de « resignifiance », par lesquels le simple fait d’avoir posé des mots, des mots nouveaux évidemment, qui contredisent (ou subvertissent) les mots du pouvoir, peut être un prodigieux soulagement.

A consulter, notre rubrique “Lexique de la classe dominante”: https://www.frustrationmagazine.fr/category/lexique/

Dans son ordre, et avec ses moyens propres, l’intervention intellectuelle peut viser le même genre d’effet de dissipation des brumes, ou de déchirement du voile, pour que d’un coup « on y voie », pour qu’enfin on puisse faire sens de ce qui nous arrive, autrement laissé à l’oppression d’une cause sans forme. Il n’y a rien de plus exactement désigné quand les gens, après une de vos interventions, vous disent « vous avez mis les mots ». Ça n’arrive sans doute pas à chaque fois, mais quand ça arrive, c’est bien. Et c’est d’autant mieux que cette fonction « signifiante » ou « resignifiante » est particulièrement requise en temps de crise, temps où la prison de sens et de structures imposée par l’ordre hégémonique devient insupportable à craquer, mais où la représentation claire de ce en quoi consiste exactement la prison est encore manquante. Intervenir intellectuellement en temps de crise, c’est contribuer à produire cette idée claire et distincte, comme un effet de signifiance. Et puis, proposer un tout autre univers inséparablement de structures et de catégories, d’institutions et de sens, à la manière par exemple de Bernard Friot, qui insiste beaucoup sur la nécessité de reconstruire les termes mêmes de l’agenda : une position offensive impose ses propres définitions de problèmes et de tâches, donc ses propres mots. Et par-là nous propulse dans un autre monde de signifiants.

Mais n’as-tu pas peur du fossé qui peut parfois se creuser entre les classes laborieuses et les intellectuels, de par un certain type de langage, accompagné de concepts et de références dont la violence sociale symbolique peut se révéler être assez forte ? Est-ce que c’est quelque chose qu’on a pu te reprocher à toi et, si oui, qu’est-ce que tu y réponds ? 

Si on a pu me le reprocher ? Mais j’entends ça tous les jours ! (c’est une manière de parler, n’est-ce pas). Ce qui est vrai, c’est que je ne compte plus le nombre de fois où je me fais gentiment engueuler, ou bien méchamment agresser, à ce motif. Les mieux intentionnés me supplient de faire un petit effort pour parler ou écrire d’une manière qui me rende compréhensible par un peu plus de monde. Les plus en proie au ressentiment s’enveloppent de « la classe ouvrière », à laquelle le plus souvent ils n’appartiennent pas plus que moi (de là l’hypothèse du ressentiment), pour m’expliquer que je suis incompréhensible « du plus grand nombre » – je crois que je n’avais pas exactement besoin d’eux pour en avoir conscience. Mais vois comme ce débat est entortillé : ceux qui me font la leçon ici ne sont donc, la plupart du temps, pas plus ouvriers que moi, mais semblent se considérer comme parfaitement placés pour savoir ce que comprennent, ou pas, des ouvriers. Et pour transmettre des remontrances en leur nom. Mais voilà, moi j’ai croisé une fois un syndicaliste RATP qui m’a interpellé sur la philosophie de l’être et de l’événement de Badiou, reçu d’autres fois des mails de gens qui ne manquent pas de me dire leurs origines et leur condition sociales (modestes) mais ne m’en interrogent pas moins très profondément sur des passages de certains de mes livres les moins « grand public ». Ce sont de salutaires expériences, qui mettent en panne les idées trop simples de ceux qui ont décrété que « les ouvriers » ne comprennent rien si on s’adresse à eux avec un vocabulaire de plus de 300 mots. Bref, on peut à la fois ne pas oublier complètement les enseignements élémentaires de la sociologie et ne pas tout céder aux présuppositions d’incapacité des classes populaires.

Mais alors, dans ces conditions, quelle ligne tenir ? Ma ligne est de n’avoir pas de ligne. J’écris comme j’écris, ça va jusqu’où ça va, et c’est ainsi. Quelqu’un d’autre écrirait autrement et peut-être, à ce moment, ça irait plus loin. Très bien, ce serait ainsi aussi – c’est-à-dire autrement. Qu’on ne voie surtout pas là de l’indifférence, ou pire du mépris, pour ceux qui se plaignent de discours qui leur sont hermétiques. Tout le monde sait d’expérience que ne pas comprendre, c’est comme le sentiment pénible de rester à la porte : sentiment d’être exclu de quelque chose à quoi d’autres (« ceux qui comprennent ») pourront avoir accès, et pas soi. C’est désagréable. Dans l’engueulade (qui m’est adressée), sans doute caparaçonnée d’arguments généraux, politiques, je pense qu’il y a beaucoup de ça qui ressort. Et c’est… compréhensible.

Comme on sait au moins depuis La Rochefoucauld, les positions d’humilité ostentatoires ne sont rien d’autre que des positions d’extrême arrogance inverties.

Je crois cependant qu’on peut à la fois faire droit à ce sentiment et ne pas s’en tenir à lui. Car lui laisser le dernier mot, c’est annuler la fonction intellectuelle dans le moment même où on la convoque – tout cette discussion se trouvant au surplus compliquée par la longue histoire d’arrogance des intellectuels dont nous nous héritons, avec laquelle précisément il s’agit de rompre. La ligne de la non-ligne, c’est ma manière de résoudre ces contradictions. J’aimerais faire voir ce qu’il y a derrière, et j’aimerais surtout le faire voir à ceux qui, rigoureux critiques des « intellectuels » engagés en politique (on finit presque par se dire qu’on aurait moins de problème avec eux si on s’abstenait de tout), sont eux-mêmes victimes des pires clichés sur les intellectuels, croyant évidemment en être les moins dupes. C’est qu’en général ils ont pour premier mouvement de destituer l’intellectuel éclaireur des peuples et démiurge de l’histoire – en quoi on n’a pas trop de mal à les suivre, la porte à enfoncer est grande ouverte. Mais, de cette prémisse, désormais accordée par à peu près tout le monde, il est parfois déduit, et le plus souvent par des intellectuels eux-mêmes, qu’être intellectuel, puisque ça n’est pas être tout, c’est n’être rien. Alors, en signe d’expiation de sa position sociale et du magistère qui lui serait essentiellement attaché, l’intellectuel se couvre la tête de cendres et déclare qu’il n’offre aucune différence (puisque dans cette démarche expiatoire, il craint que faire valoir une spécificité ne soit aussitôt recodé en revendication de supériorité), qu’il va aller « se mettre à l’école de la classe ouvrière », ou « du peuple », ou je ne sais pas quoi. Entendons-nous bien : sortir de son isolat sociologique, aller se mettre au contact de ce qu’élaborent de savoirs, de réflexions et de pratiques politiques les autres classes sociales, notamment les classes populaires, est bien la moindre des choses pour un intellectuel, mais ça n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Ce dont il s’agit, c’est d’un certain discours dont on assortit cette exigence élémentaire. Comme on sait au moins depuis La Rochefoucauld, les positions d’humilité ostentatoires ne sont rien d’autre que des positions d’extrême arrogance inverties. L’ostentation de la négation de soi, c’est le sentiment de la toute-puissance de soi mais censuré et renversé.

Mais alors, quelle place occuperaient-ils ?

En réalité, on pourrait souhaiter de la part des intellectuels un peu plus de simplicité dans l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes : ils occupent une place ni nulle ni démiurgique (on a compris maintenant qu’il s’agit de la même chose), ils occupent leur place dans la division du travail politique, point. Leur intervention ne renversera pas le monde, mais elle n’en vient pas moins prendre sa place, ni plus ni moins, dans l’effort combiné qui vise le renversement. Bref, dans leur registre, et à côté de tant d’autres, ils contribuent. Dans la division du travail politique, il y en a qui savent organiser des meetings, qui ont le cœur d’aller tracter à l’aube, qui tiennent des soupes populaires, qui s’y entendent pour agiter les lieux de travail, ou qui ont le talent (de Serge D’Ignazio) pour saisir en photo les mouvements de rue, ou de faire sortir de terre une feuille qui donne à voir la créativité des Gilets Jaunes (« Plein le dos »),  et puis il y en a d’autres qui font selon leur spécialisation à eux : intellectuelle. Et on jette tout ça ensemble dans la bouillabaisse. Tu vois l’idée : l’intellectuel n’est pas le chef-cuisinier, il est la rascasse si tu veux. Il est dans la marmite avec les autres.

Photo par Serge D’Ignazio, mars 2020, manifestation de Gilets jaunes à Paris.

La rascasse ne fait pas toute la bouillabaisse, mais elle a son petit goût. Je ne comprends pas que les intellectuels cèdent sur leur spécificité, c’est-à-dire sur leur spécialisation – ou cèdent à ceux qui, je le dis : par démagogie, leur demandent de céder. Être spécialisé, c’est avoir appris à faire une certaine chose mieux que les autres. Seule une longue histoire d’arrogance des intellectuels peut expliquer que, si le boulanger n’a aucun problème à revendiquer de faire mieux le pain que le philosophe, l’inverse soit devenu impossible au philosophe pour ce qui est de son propre travail de pensée. En réalité, personne n’a à gagner à ce que l’intellectuel renonce à la précision – dont il faut admettre qu’elle vient avec de la complication : de catégories, de langage, d’expression, etc. On ne peut pas demander à un intellectuel de produire une analyse qui fasse une différence, c’est-à-dire qui tourne les manières communes de voir dans lesquelles nous sommes englués, et dont, précisément, il s’agit de nous sortir, et de le faire sous une forme qui soit d’accès immédiat : il ne faut pas lui demander ça parce que c’est contradictoire. Si l’intellectuel ne soutient pas d’avoir une manière spécialisée de pratiquer la pensée, qui n’annule pas la pensée des autres ni ne lui confère à lui aucune éminence politique, bref s’il nie sa spécialité, alors il se nie comme intellectuel. Il ne faut donc pas se tromper sur la « simplicité » qu’il y a lieu de demander à l’intellectuel. Ça n’est pas la simplicité de son discours – simple, il peut difficilement l’être en raison même de ce qu’il a à produire –, mais la simplicité avec laquelle il vient prendre place dans la division du travail politique. Car, comme toute division du travail, la division du travail politique relève d’un double principe de spécialisation et de complémentarité : c’est par la mise ensemble coordonnée de contributions spécialisées que se fait l’œuvre collective. 

Je me dis que les critiques des « intellectuels hermétiques » qui, par ailleurs portent Marx en bandoulière, n’ont pas dû lire une seule page du Capital.

On voudrait par conséquent que le reproche de « faire trop compliqué » et de « ne parler qu’à des initiés », voie ce qu’il charrie encore de représentation démiurgique de la parole intellectuelle – des masses immenses devraient l’écouter, l’entendre, et sans doute le suivre –, mais aussi, et là paradoxalement, de méconnaissance profonde du caractère collectif de l’activité politique. Fameux paradoxe en effet parce qu’on n’oublie pas de psalmodier comme il faut « le-collectif, le-collectif », mais sans en tirer la moindre déduction logique, notamment quant à la division du travail qu’entraîne nécessairement le collectif. Or, y situer convenablement l’intervention intellectuelle, c’est accepter que, dans la forme qu’elle a choisie (et qui d’ailleurs peut varier – c’est le cas pour ce qui me concerne), elle produise… les effets qu’elle produit, ni plus ni moins, et que ce sera ça sa contribution, voilà. Et c’est cette méconnaissance de la division du travail qui interdit aussi de voir qu’il y a place en son sein pour une grande variété de registres et de niveaux de discours, et que c’est un bien. Il y a de la place pour des travaux de pointe, sans doute malcommode d’accès, mais qui impulsent des manières de pensée nouvelles qui, avec le temps et le relais d’autres, vont faire leur chemin ; et il y a de la place pour des discours qui envoient du bois sans circonlocution – on n’est d’ailleurs pas forcé de demander ça à un seul et même individu. Je me dis que les critiques des « intellectuels hermétiques » qui, par ailleurs portent Marx en bandoulière, n’ont pas dû lire une seule page du Capital. Parce que, Le Capital, ça n’est pas exactement une promenade de santé, il faut même se le fader. Marx a beau dire qu’il est très préoccupé de ce que son livre soit « plus accessible à la classe ouvrière », et même que « cette considération l’emporte sur toute autre », il n’est pas certain (c’est tout à fait une litote) que beaucoup d’ouvriers y aient eu l’accès qu’il désirait. Et cependant, cette œuvre n’a pas peu compté dans la trajectoire historique du mouvement ouvrier, n’est-ce pas ? Des œuvres de pensée, très difficilement accessibles au grand nombre, peuvent donc, contrairement aux apparences, finir par produire des effets utiles au grand nombre. Il faudrait peut-être s’interroger un peu là-dessus, non ? C’est peut-être que les choses sont un peu moins simples que ne le croient ceux qui voudraient soumettre toutes les interventions intellectuelles à la toise de l’immédiatement accessible par tous.

Retrouvez les articles de Frédéric Lordon sur son blog : https://blog.mondediplo.net/-La-pompe-a-phynance-

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