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Maxime est infirmier à l’hôpital public en unité pédopsychiatrique. Il prend en charge des adolescentes souffrant d’anorexie. Si cette maladie affecte majoritairement une population féminine (entre 9 et 10 filles pour 1 garçon), ce qui fait d’elle une conséquence de la division genrée des rôles et de la pression qui pèse sur les femmes, un autre facteur entre en jeu : la classe sociale. Il constate que l’anorexie touche tout particulièrement les jeunes femmes de classe supérieure, de la petite et moyenne bourgeoisie. Les professions intellectuelles supérieures et intermédiaires sont ainsi plus largement concernées. Comment expliquer cela ? Il nous raconte dans cet article ce qui provoque ce trouble alimentaire et ce que l’on peut tirer de notre rapport à la performance et à nos corps.

La santé mentale d’une population est liée à un certain nombres de déterminants socio-culturels, économiques, environnementaux et une grande part des difficultés psychiques telles que les addictions, la dépression et le suicide touchent en premier lieu les classes sociales les plus modestes et précarisées. Dans ma pratique soignante, se dessine un constat : Il en va différemment de l’anorexie et de la boulimie. Je travaille dans une unité d’hospitalisation publique où sont accueillies des adolescent.e.s de classes sociales diverses, à l’exception cependant des enfants de la grande bourgeoisie. Laquelle recourt à d’autres circuits de soins que l’hôpital public (ex : médecine libérale, cliniques privées, …). Les adolescentes anorexiques que nous accueillons en hospitalisation appartiennent tendanciellement à la petite bourgeoisie. Leurs parents sont des notables de province (ex : cadres supérieurs, professions médicales, chefs d’entreprise, …).

Les adolescentes anorexiques que nous accueillons en hospitalisation appartiennent tendanciellement à la petite bourgeoisie. Leurs parents sont des notables de province (ex : cadres supérieurs, professions médicales, chefs d’entreprise, …).

Ce constat social paraît se vérifier à plus grande échelle. En 2008, l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) a réalisé une enquête sur la santé et les consommations collectée durant les journées d’appel de préparation à la défense (enquête ESCAPAD). Si l’enquête portait sur les usages et consommations de toxiques dans la population générale adolescente, elle s’est intéressée également à d’autres thèmes : dépression, pensées suicidaires, anorexie mentale et boulimie. Les deux problématiques alimentaires concernent en premier lieu des adolescentes de la bourgeoisie puis, secondairement, de la petite bourgeoisie et enfin, des classes laborieuses. La prévalence de  ces pathologies dans les classes aisées ne s’explique pas entièrement par un meilleur accès aux soins.

Qu’est-ce que l’anorexie au juste ?

Si ces problématiques alimentaires sont désormais connues d’un large public, leur description par la Presse se résume souvent à quelques grands axes : L’anorexie associe des privations alimentaires à un surinvestissement sportif qui conduisent les personnes à un état de maigreur grave. La boulimie, quant à elle, associe des prises alimentaires répétées très importantes et compulsives à des comportements de contrôle de poids (vomissements, privations alimentaires). Il n’existe pas de ligne de démarcation stricte entre ces deux maladies qui peuvent parfois se manifester indépendamment l’une de l’autre ou bien s’associer. Il n’est ainsi pas rare de voir apparaître un “virage boulimique” à la suite d’un épisode anorexique et réciproquement. La population concernée par ces maladies est majoritairement féminine. Selon la Haute Autorité de Santé en 2010, le ratio se situe entre 9 et 10 filles pour 1 garçon à l’adolescence.

Ce gouffre entre femmes et hommes est lié à la façon dont le corps des premières est davantage sexualisé et soumis à de multiples injonctions qui pèsent sur elles. La journaliste Mona Chollet expose cette violence dans son livre Beauté Fatale où elle développe l’idée selon laquelle l’anorexie n’est pas un trouble isolé mais le prolongement de comportements transmis et imposés aux femmes : “Être obsédée par son poids, enchaîner les régimes, se voir plus grosse qu’on ne l’est, s’interdire certains aliments, révérer la minceur est un comportement féminin banal” observe-t-elle.

Être obsédée par son poids, enchaîner les régimes, se voir plus grosse qu’on ne l’est, s’interdire certains aliments, révérer la minceur est un comportement féminin banal

Mona Chollet, Beauté Fatale

Trop souvent réduites à des problématiques essentiellement alimentaires, l’anorexie et la boulimie entretiennent également un lien fort avec les notions de contrôle, de maîtrise et de réussite. Ces notions constituent des marqueurs de distinction sociale. La recherche de la performance, de l’excellence individuelle, du contrôle de soi, de la réussite sociale sont autant de valeurs promues par la classe bourgeoise.  Bien sûr, ces valeurs ne sont pas la cause unique et toutes les adolescentes de la bourgeoisie ne sont pas concernées par ces maladies. Bien sûr, d’autres déterminants viennent se coaguler et produisent leurs effets. Cependant, ces valeurs, largement plébiscitées, peuvent parfois conduire à des comportements pathologiques et traverser tout le corps social.

Parcours scolaires brillants, pratique sportive intensive, compétitions les week-ends, … je rencontre beaucoup d’adolescentes dont l’emploi du temps est millimétré, où chaque espace est l’occasion d’un challenge, d’un dépassement de soi, d’une nouvelle performance. Les échecs, par exemple sportifs, sont très mal vécus. La focalisation sur les calories participe d’une même entreprise d’optimisation appliquée au corps. L’entrée dans la maladie prend souvent la forme d’un régime en prévision de l’été. Les restrictions conduisent, de semaines en mois, à davantage de restrictions.

Dans Swallow (2020), une jeune épouse respectable victime de troubles alimentaires se voit contrôlée par son entourage pour protéger les intérêts de sa bourgeoise belle-famille.

La minceur est érigée en valeur morale

Certaines études historiques situent les premiers cas d’anorexie mentale au Moyen Âge et à la Renaissance. Il s’agissait principalement de femmes religieuses se livrant, au nom de leur spiritualité, à un jeûne mystique extrême. Ces cas ne peuvent cependant être assimilés, sous peine de contresens historiques, à l’anorexie mentale contemporaine. Les premières descriptions médicales modernes de l’anorexie mentale sont produites dans les années 1870 en France et en Angleterre. La deuxième partie du XIXe siècle est marquée par de nombreux changements techniques, économiques et sociaux. La bourgeoisie industrielle de l’époque active déjà bon nombre de leviers décisionnels. Elle est notamment à l’origine de l’industrialisation massive des moyens de production et favorise l’essor des consommations. L’anorexie fait son apparition dans un contexte socio-économique préfigurant les sociétés d’abondance.

Les excès de table sont jugés vulgaires car associés aux classes populaires. Une même volonté de distinction se retrouve dans le façonnage des corps féminins : la minceur extrême devient le signe d’un statut social

Alors que les denrées sont produites en plus grande quantité et pour un plus grand nombre, le rapport à la nourriture devient un marqueur de distinction sociale pour les jeunes femmes de la bourgeoisie. Contrôle et restrictions alimentaires font progressivement leur apparition parmi les femmes de la haute société. Les excès de table sont jugés vulgaires car associés aux classes populaires. Une même volonté de distinction se retrouve dans le façonnage des corps féminins : la minceur extrême devient le signe d’un statut social. Il s’agit de se démarquer du corps des travailleuses, d’afficher son détachement des réalités matérielles. Chez les jeunes filles de la bourgeoisie, la minceur devient alors un capital corporel qui vient s’ajouter aux autres capitaux (culturel, économique, social, …) qu’elles tiennent de leurs parents. L’importance accordée à l’apparence corporelle, à l’hyperactivité physique et intellectuelle s’inscrit dans les valeurs de la bourgeoisie et participe à la reproduction de la structure sociale.

Ce référentiel de valeurs semble également s’étendre de plus en plus au public masculin via la pratique de la musculation intensive et l’impératif d’un corps sain. En 2022, 42% des 16-25 ans pratiquaient la musculation. Un chiffre en hausse continue. 

Dans le discours des adolescentes hospitalisées, la graisse est associée à des traits de caractère et fait souvent l’objet d’un jugement moral négatif : “Quand je vois du gras sur mon corps, j’ai l’impression d’être une feignasse” ou “Avant l’anorexie, je me sentais grosse et nulle” sont des phrases types que l’on entend souvent durant les hospitalisations. La notion de “volonté” est également présente dans les discours. Il s’agit de “se prendre en main”, d’obtenir des résultats, de tout faire pour ne pas ressembler à cette tante ou cette cousine en surpoids, … Le corps avec des rondeurs agit comme un repoussoir dans des discours louant le volontarisme et le mérite individuel. Quand on veut, on peut…et tant pis pour les grosses.

Spencer (2022) met en scène la souffrance de Lady Diana, confrontée à la violence de son milieu

Pourquoi il faut sortir des normes corporelles prescrites d’en haut

Les thérapies proposées aux personnes anorexiques/boulimiques sont variées. Les plus répandues sont l’approche psychodynamique, héritée de la psychanalyse, et les thérapies comportementales et cognitives (T.C.C). Plus généralement, sont employées des pratiques psychothérapeutiques centrées sur le corps (relaxation, art-thérapie, massages, théâtre,…). L’objectif de ces approches est d’amener les conditions d’une réconciliation avec la nourriture, avec son corps. Les résultats sont souvent contrastés. Une avancée acquise un jour peut être chamboulée le lendemain. Le temps long est souvent de mise. 

Certes, ramenées à la population générale adolescente, ces maladies restent rares. Elles s’appuient cependant sur un socle de valeurs largement diffusées et présentées comme désirables socialement. Ici, comme dans bien des domaines, les classes dominantes sont prescriptrices. Les normes corporelles féminines relèvent également de cette prescription. Bien au-delà des seuls comportements pathologiques évoqués plus haut, cette injonction au corps sans graisse traverse les classes sociales et impacte de nombreuses femmes. Le martelage du modèle dominant est constant. Parmi les figurations médiatiques du féminin, le corps bourgeois est le plus représenté. Mince et longiligne. 

A partir des années 1930, la presse destinée aux femmes voit son contenu éditorial évoluer. En lien avec le développement de l’industrie cosmétique, la bourgeoisie marchande cherche à multiplier ses supports promotionnels. A l’exemple de “Votre Beauté”, journal lancé par Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal. Contenus éditoriaux et iconographie contribuent à créer, de numéros en numéros, des standards médiatiques de beauté féminine. Le thème de la minceur comme capacité des femmes à se contrôler fait peu à peu son apparition. Initialement destinés aux lectrices de la bourgeoisie, ces imaginaires de beauté façonnés par les industriels vont être diffusés à plus grande échelle. La source de revenu générée par les encarts publicitaires divise par deux le prix des abonnements. Le lectorat s’en trouve significativement augmenté. 

De nos jours, les réseaux sociaux et les séries nous bombardent de corps parfaits : épaules larges et abdos pour les hommes, corps musclés mais pas trop pour les femmes et absence de graisse sont des critères vénérés. La représentation des corps adolescents à la télévision et sur les plateformes est particulièrement biaisée par l’âge des actrices et acteurs, plus élevé que celui des personnages incarnés. L’image que les adolescentes ont de leur propre corps en est profondément troublée. Ce bombardement d’images de corps parfaits s’accompagne d’une très forte surreprésentation, à la télévision, des classes supérieures, tout programme confondu. 

L’amitié, la joie peuvent parfois mobiliser des affects si puissants qu’ils prennent le dessus sur le dégoût de son propre corps.

Cependant, dans les structures sociales façonnées par les dominations, de nombreuses femmes sont traversées par des affects contradictoires. Entre injonctions intégrées et désir d’émancipation. Parfois, nos corps vivent des expériences qui nous décentrent de nos affects ordinaires. Un affect prend le dessus, comme une proposition alternative à l’affect dominant. L’amitié, la joie peuvent parfois mobiliser des affects si puissants qu’ils prennent le dessus sur le dégoût de son propre corps. Une ancienne patiente croisée au hasard d’une rue, me donne de ses nouvelles. Après une adolescence marquée par l’anorexie, elle se sent bien à nouveau. Son corps, autrefois porteur d’une préoccupation constante, angoissée, est aujourd’hui paisible. À la faveur d’un déménagement, d’un cercle amical renouvelé, d’une rencontre,… Son corps s’est trouvé disponible à sa propre expérience sensible, ses ressentis et perceptions. Comme s’il disait désormais :  “Je me conviens mieux comme ça”.  Il importe de donner de la force à des comportements qui échappent aux logiques marchandes et productivistes. Exemple : cultiver de belles amitiés, marcher en forêt, passer des heures à lire, écouter la pluie sur les toits, … autant de “compétences” qui ne seront jamais valorisées dans un curriculum vitae tel qu’attendu dans un cadre capitaliste et durant lesquelles nous trouvons nos corps au calme, débarrassés des affects négatifs qui leur collent parfois à la peau.

Sous couvert de célébrer les individualités, la norme dominante esthétique des corps produit une uniformité à laquelle beaucoup d’entre nous cherchera à correspondre. Questionner cette norme en l’inscrivant dans des rapports de genre mais aussi de classe nous en révèle la violence symbolique. Cette perspective nous décentre des valeurs sociales et morales allouées à l’esthétique des corps par la bourgeoisie et nous permet de nous rappeler que les critères de beauté que nous subissons sont liés à des systèmes de domination arbitraires et injustes En luttant contre ces normes, en nous rappelant d’où elles viennent, nous pouvons nous rendre disponibles à notre propre beauté. 


Maxime


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