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Le burn-out, ou épuisement professionnel, est une maladie professionnelle non reconnue qui fait des ravages à mesure que les conditions de travail se dégradent. En France, les troubles psychologiques constituent le premier motif des arrêts longs (plus de 30 jours) et les arrêts longs pour trouble psychologique ont été multipliés par deux en l’espace de trois ans, passant de 14 % à 32 % des motifs. Les réponses apportées sont individuelles et peu efficaces. Et pour cause. Quand on se consume de l’intérieur au travail, c’est le capitalisme qui nous crame.

Il y a 5 ans, j’ai fait mon premier burn-out. Sa manifestation la plus évidente a eu lieu dans mon bureau exigu, à l’Assemblée nationale où je cravachais depuis 6 mois comme collaborateur de groupe parlementaire pour la France Insoumise. Face à la masse de travail qui s’accumulait, j’ai été pris d’une crise de panique. Je ne parvenais donc plus à respirer et je fus envahi du sentiment que je n’y arriverai pas et, par extension, que j’allais crever. J’ai eu le réflexe de prendre le téléphone, de demander l’infirmerie au standard et, une fois mis en contact et après avoir exposé mes symptômes, essoufflé, j’ai entendu une voix me répondre : « Navré, mais l’infirmerie de l’Assemblée est réservée aux députés. »

Ironie du sort, à l’époque, je venais de finir un travail de fond sur une proposition de loi déposée par mes employeurs, les députés LFI, sur la reconnaissance de l’épuisement professionnel, également appelé burn-out, comme maladie professionnelle. Mon travail était essentiellement scientifique et juridique : il s’agissait de documenter le phénomène, de lui donner une consistance et de le traduire dans la loi. Concrètement, le burn-out, que l’on peut traduire par « se consumer de l’intérieur », ou, plus familièrement, « se cramer », est documenté par la médecine et la psychologie du travail comme un syndrome professionnel conduisant à plusieurs pathologies. Ce n’est pas une maladie à proprement parler : c’est une configuration professionnelle, liée à une organisation du travail (comment je travaille, avec qui, à quel rythme, avec quelle charge, dans quelle ambiance, etc.), qui vous expose à des maladies.

Dans la série Severance, les salariés expérimentent une innovation technologique permettant aux citoyens de découper leur conscience en deux : celle de leur journée de travail, celle de leur temps libre

Qu’est-ce que le burn-out, au juste ?

Cette configuration comporte trois dimensions principales : tout d’abord, l’épuisement émotionnel. Il se caractérise par le sentiment d’être vidé de ses ressources émotionnelles, d’être en incapacité de s’investir dans son travail. On comprend bien la métaphore de se cramer : on a trop donné, on se sent vidé, la flamme s’est éteinte. Vient ensuite la dépersonnalisation ou le cynisme : il s’agit d’une insensibilité au monde environnant, d’une déshumanisation de la relation à l’autre (les usagers, clients ou patients deviennent des objets et avant tout des sources d’emmerdements) et, d’une façon générale, une vision négative des autres et du travail. Enfin, les psychologues associent au burn-out le sentiment de non-accomplissement personnel au travail : c’est le sentiment de ne pas parvenir à répondre correctement aux attentes de l’entourage. Cela se traduit par une dépréciation de ses résultats, un sentiment de gâchis… « À quoi bon ? », « J’ai l’impression de donner des coups d’épée dans l’eau », « On est des Shadoks » pensent et disent les gens en burn-out. 

L’anxiété généralisée se traduit par des manifestations physiques telles que l’insomnie, les crises d’angoisse, la fatigue nerveuse… On ne dort plus la nuit, on vient travailler « la boule au ventre », on se retrouve sous anxiolytique pour tenir le coup…

Cette configuration professionnelle provoque ensuite des pathologies : l’anxiété généralisée en fait partie. C’est ce qu’il m’est arrivé et arrive à un nombre incalculable de mes proches. Cela se traduit par des manifestations physiques telles que l’insomnie, les crises d’angoisse, la fatigue nerveuse… On ne dort plus la nuit, on vient travailler « la boule au ventre », on se retrouve sous anxiolytique pour tenir le coup… Et ça ne dure qu’un temps avant un possible effondrement… ou le départ de son entreprise, ce que font de plus en plus de gens chaque année. La dépression est une maladie qui est aussi directement liée au burn-out. Elle se traduit par une tristesse persistante et l’incapacité croissante de ressentir de la joie, du plaisir, de l’intérêt pour la vie. Enfin, l’épuisement professionnel peut conduire au stress post-traumatique, c’est-à-dire un trouble qui survient après un événement choquant ou traumatisant. Concrètement, les personnes que j’ai rencontrées ayant connu cette pathologie en lien avec le burn-out ont été exposées à une situation limite choquante au travail, « la goutte d’eau » qui les a mis HS pendant des mois… Cela peut être une humiliation de la part d’un supérieur hiérarchique, un conflit entre collègues, un malaise lié au surtravail… des évènements marquants à l’image de mon appel navrant à l’infirmerie de l’Assemblée nationale, qui m’a fait comprendre l’étendue de ma place de larbin dans cette vénérable institution.

La proposition de loi de reconnaissance du burn-out, déposée en 2018 par le groupe LFI a été rejetée après un court débat parlementaire. L’Assemblée des cadres sup, des patrons et des hauts fonctionnaires n’a pas trouvé le sujet palpitant, ça alors. Interrogée sur le sujet, la Ministre du Travail de l’époque, Muriel Pénicaud, ex-DRH responsable de centaines de licenciements, a balayé le problème d’un revers de main : le problème avec le burn-out, a-t-elle répondu, c’est qu’on ne sait pas s’il est le fait du travail ou de la vie privée. Ainsi, on peut être en burn-out parce que « ça ne va pas à la maison », que l’on vit un divorce ou un deuil. Bref, “rien ne va” et impossible de distinguer la responsabilité de l’employeur dans tout ça.

L’individu culpabilisé, l’employeur déresponsabilisé

Car oui, si la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle dérange tant les défenseurs de l’ordre établi, c’est qu’elle implique nécessairement une responsabilité de l’employeur. Depuis plus d’un siècle, la santé au travail est l’objet d’une intense lutte des classes entre, d’un côté, un patronat qui a toujours estimé qu’un accident du travail ou une maladie liée au travail était, en réalité, le résultat de l’imprudence individuelle des travailleurs ou de leur mode de vie insuffisamment sain, et de l’autre le mouvement ouvrier qui a réussi à faire reconnaître qu’un malheur survenu durant notre temps donné au salariat devait être imputable à celui-ci.

L’immense majorité des dépressions, des syndromes d’anxiété généralisée ou de crises de panique survenus à la suite d’un burn-out sont considérés comme des problèmes personnels.

C’est pourquoi, en France, depuis le début du 20e siècle, ce sont les employeurs qui financent l’indemnisation des accidentés et malades du travail, via une caisse de sécurité sociale qu’ils financent via leurs cotisations. Et plus une entreprise est pathogène ou accidentogène, plus son taux de cotisation est important. Le système reste très imparfait : sur le terrain, les employeurs font pression pour que les accidents du travail ne soient pas reconnus comme tel, et même les maladies professionnelles les plus évidentes – celles des travailleurs exposés à l’amiante, par exemple – font l’objet de long combat pour faire reconnaître la responsabilité des employeurs.

Mais lorsque les dégâts sont psychologiques, la loi est actuellement vide : l’immense majorité des dépressions, des syndromes d’anxiété généralisée ou de crises de panique survenus à la suite d’un burn-out sont considérés comme des problèmes personnels.

Dans Fight Club (1999), le personnage principal, confronté au non-sens de sa vie professionnelle et privé en régime capitaliste, trouve son salut dans un bon gros virilisme qui tâche. Belle scène de confrontation au patronat, ceci dit.

Comment repérer le burn-out ?

Le burn-out est trop souvent associé à la surcharge ponctuelle de travail. En réalité, il recouvre des dimensions bien plus larges et moins remarquables. Comment identifier un burn-out vécu par soi-même ou quelqu’un de son entourage ?

Il y a des signes de plusieurs natures à repérer : 

  • Émotionnels : Sentiment de vide, d’impuissance, perte de confiance en soi, irritabilité, pessimisme, attitude « bureaucratique » …
  • Cognitifs : Difficultés de concentration, indécision, difficultés à faire des opérations simples, altération de la qualité du travail…
  • Physiques : Fatigue généralisée, maux de tête, de dos, tensions musculaires, troubles du sommeil
  • Interpersonnels et comportementaux : Repli, isolement, agressivité, impulsivité, baisse de l’empathie, conduites addictives…
  • Motivationnels : Attitude négative envers le travail et les autres, désengagement…

Que conseiller à quelqu’un qui cumule ces indices ?

  • Demander un arrêt de travail est essentiel, il faut s’éloigner de la source du burn-out pour se mettre à l’abri.
  • Donner ou se donner la possibilité de parler de ce que l’on traverse pour sortir de la solitude et de la honte
  • Favoriser ce que les psychologues du travail appellent la “reconstruction identitaire”, c’est-à-dire aller vers des sources d’estime de soi et de sentiment de puissance extérieure au travail (ça peut être le tricot, les jeux vidéo, le sport, la fête, etc.)
  • Ne pas retourner au travail dans une situation inchangée : obtenir, à l’aide de ses collègues, des changements significatifs ou, si c’est possible, partir.
  • Demander aux représentants du personnel (CSE) d’utiliser leur droit d’alerte, qui déclenche une enquête ou des mesures de la part de l’employeur pour résoudre ce qui a provoqué l’atteinte à la santé des salariés ou du salarié.


Sources : INRS, ministère du travail, collège d’experts sur les risques professionnels, formations “prévention des risques psychosociaux” données entre 2019 et 2023

Un phénomène d’ampleur, copieusement ignoré

En 2019, j’ai quitté mon job à l’Assemblée nationale, bien décidé à retrouver ma dignité et à mettre à profit mes expériences sur la question de la santé au travail sur le terrain. Révolté par la souffrance qui avait touché ma famille, mes amis, mes collègues, j’ai voulu en faire mon cheval de bataille, mon petit combat héroïque à moi. Après avoir lorgné du côté du concours d’inspecteur du travail – et avoir compris que ces agents, dont le nombre est décimé par les gouvernements bourgeois successifs, n’ont qu’un très faible pouvoir face à ce fléau – je suis devenu expert et formateur pour les Comités Sociaux Économiques, ces instances créées en 2017 sous Macron, version appauvrie des Comités d’entreprise et des Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT).

Ces derniers assurent une représentation des salariés qui disposent, via cette instance élue, d’un droit de regard et d’expression sur la santé au travail dans leur entreprise. Dans ce cadre, j’ai pu mener des enquêtes dans de nombreuses entreprises, privées, publiques, associatives, PME et multinationales, qui m’ont permis de constater l’ampleur du phénomène : sur les centaines d’entretiens individuels que j’ai menés, j’ai rencontré des dizaines et des dizaines de salariés en burn-out, c’est-à-dire présentant les syndromes organisationnels et médicaux présentés plus haut.

Chacune et chacun, dans son coin, tente de se soigner comme il le peut. « J’essaie de marcher 30 minutes par jour. », « J’ai une appli de respiration. », « SleepWell, vous connaissez ? C’est pas mal. », « J’essaie de prendre du recul sur mon travail, après tout ce n’est qu’un travail. »

Avec l’expérience, j’ai appris à repérer des comportements révélateurs : les troubles de la mémoire, la difficulté à retracer son parcours professionnel, un cynisme pas possible, la “boule au ventre” pour aller bosser, mais surtout l’insomnie chronique, désespérante et inlassable. À la question “comment dormez-vous la nuit ?”, les réponses ont toujours été sans surprise. L’impossible endormissement, signe d’anxiété, et le réveil nocturne qui vous tient debout, qui marque plutôt la présence d’une dépression, sont des réponses systématiques. Et comme tous mes amis et mes proches, chacune et chacun, dans son coin, tente de se soigner comme il le peut. « J’essaie de marcher 30 minutes par jour. », « J’ai une appli de respiration. », « SleepWell, vous connaissez ? C’est pas mal. », « J’essaie de prendre du recul sur mon travail, après tout ce n’est qu’un travail. » … Chacun essaie, comme il peut, de mettre à distance sa vie professionnelle alors même qu’elle occupe l’essentiel de ses journées ; elle conditionne notre survie dans cette société et elle soutient, qu’on le veuille ou non, tout un pan de notre estime de nous-même. « Quoi, on t’a déjà dit ça plein de fois, c’est ça ? » m’avait demandé une amie, après qu’elle eut déclaré, d’un air définitif : « Désormais, j’y passe ma journée, je pars, ça ne me touche plus. » Eh oui, 8 heures par jour ne peuvent pas être effacées de notre conscience et de notre sensibilité. Quand ça ne va pas, ça ne va pas.

Face à l’exposé méthodique de la souffrance au travail dans des rapports documentés présentés aux membres du CSE comme aux directions, j’ai été habitué à recevoir de ces dernières un dédain infini et décomplexé. Tous les DRH de France reprennent les arguments de Muriel Pénicaud : « Ah oui, les deux mois d’arrêts de travail de Nathalie, c’est dur, mais il paraît qu’elle allait très mal. », « Oui, mais il se trouve que Gérard venait de divorcer, donc bon… », « Céline est quelqu’un de fragile, elle est si sensible ! »… L’idée selon laquelle la vie personnelle est primordiale dans la dégradation de notre état psychologique au travail est extrêmement répandue, y compris chez les syndicalistes eux-mêmes.

Tous les DRH de France reprennent les arguments de Muriel Pénicaud : « Ah oui, les deux mois d’arrêts de travail de Nathalie, c’est dur, mais il paraît qu’elle allait très mal. », « Oui, mais il se trouve que Gérard venait de divorcer, donc bon… », « Céline est quelqu’un de fragile, elle est si sensible ! »

Et dans notre société qui compte autant d’applis de bien-être et de sommeil que d’habitants, la gestion des émotions est perçue comme une responsabilité individuelle. C’est d’ailleurs le message répété lors des formations que les entreprises, dans leur grande magnanimité, organisent pour améliorer « le bien-être au travail. » Sur la brochure d’un organisme de formation intervenant à l’occasion d’un grand plan de licenciement dans une multinationale de l’agroalimentaire, il était possible de lire, dans les objectifs de l’intervention : « Apprendre à se responsabiliser face à ses propres émotions. » Bref, faire ses exos de respiration et arrêter de faire chier son monde. Oubliez vos revendications, faites du yoga. 

Le burn-out au travail contamine toujours la vie intime 

En l’absence de reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle, la corporation médicale ne prend pas de risque. Les arrêts de travail se multiplient – suscitant régulièrement la colère du gouvernement et du MEDEF – mais la responsabilité de l’employeur n’est jamais invoquée. « Bon, je vais vous prescrire du Lexomil pendant un mois et quelques jours pour souffler », m’avait indiqué, après ma crise de panique, un généraliste aux termes des 4 minutes chrono de consultation qu’il m’avait accordées. La fameuse « surconsommation » très française de médicaments psychotropes vient notamment de là : d’une société matrixée à l’idée patronale selon laquelle la souffrance au travail est d’abord le résultat d’une mauvaise hygiène de vie psychologique individuelle, qu’il faudrait résoudre chacun dans son coin. Et l’industrie pharmaceutique a justement de quoi nous couper de nos émotions, tristesse et joie confondue, pour tenir le coup. La « résistance au stress » est désormais devenue une compétence, normalisant l’idée selon laquelle le stress au travail est un invariant de la vie professionnelle avec lequel il faut composer. Et malheur aux faibles !

Quand Gabriel Attal dit un truc, j’ai toujours envie de poser un arrêt maladie

L’argument selon lequel une souffrance psychique au travail s’accompagne nécessairement de difficultés personnelles et qu’il est donc impossible de démêler l’un de l’autre sans se tromper est d’un cynisme éclatant. Car oui, en effet, être exposé 8 h par jour à un environnement pathogène – il est attesté que des objectifs inatteignables, un management agressif, une surcharge chronique, etc., favorisent le burn-out – produit des effets sur la vie personnelle. Comment pourrait-il en être autrement ?

La fameuse « surconsommation » très française de médicaments psychotropes vient notamment de là : d’une société matrixée à l’idée patronale selon laquelle la souffrance au travail est d’abord le résultat d’une mauvaise hygiène de vie psychologique individuelle, qu’il faudrait résoudre chacun dans son coin.

Toutes les personnes en souffrance au travail que j’ai pu rencontrer rencontrent les mêmes difficultés « d’ordre privé » : une vie de couple fortement dégradée – broyer du noir en rentrant du travail ou se lever la nuit en y pensant ne favorise pas la tendresse – ou une vie sexuelle largement dégommée. Pour ma part, j’ai vécu l’une comme l’autre des situations et je suis toujours étonné de la façon dont ces sujets sont traités de façon déconnectée du travail alors que le lien est évident. Par conséquent, toutes les personnes en burn-out que j’ai rencontrées peuvent effectivement voir leur dépression analysée exclusivement à l’aune de leurs déboires « d’ordre privé ». Pratique, non ?

Comment lutter contre le burn-out à son échelle ?

Que faire pour lutter contre le burn-out chronique qui envahit notre société ? Tout d’abord, il faut changer totalement de point-de-vue sur l’anxiété et sur la dépression, et arrêter de considérer ces phénomènes comme des « problèmes personnels », des « soucis psys » qu’on doit recouvrir d’un voile de pudeur. Car il y a de très fortes chances pour que la personne déprimée en face de vous le soit en grande partie pour des raisons professionnelles. Aussi, vous ne vous posez pas en psychanalyste en lui donnant l’occasion de parler de son état, vous vous comportez en collègue ou en camarade de classe sociale. J’éprouve une gratitude immense envers les gens qui, dans mon entourage, parlent ouvertement de leurs dépressions, de leur anxiété ou de leur burn-out. La parole semble se libérer quand je reçois des mails d’autrices et d’auteurs de Frustration qui me disent, qu’en ce moment, elles et ils ne peuvent écrire, car ils et elles traversent une phase de burn-out. On en parle quand elles et ils le souhaitent.

Dans un essai original, Politiser le bien-être, la professeure de yoga Camille Teste appelle à ne pas jeter le bébé du bien-être avec l’eau du bain capitaliste : certes, les entreprises du CAC 40 et les start-ups du numérique ont totalement investi la sphère du développement personnel, du bien-être, de la détente et de la bienveillance, pour mieux opprimer, mais cela ne veut pas dire qu’il faut leur abandonner la question du soin à soi-même et aux autres, et qu’il peut être potentiellement révolutionnaire d’être empathique et de s’organiser collectivement pour aller mieux, sans attendre la révolution. Je trouve qu’au travail, l’application de ce principe entre collègues est essentielle.

Je ne compte plus le nombre de personnes autour de moi qui se sentent vidées, épuisées, dégoûtées de tout : en parler avec elles et leur proposer mon aide ne résout pas tout, mais brise l’omerta qui aggrave les symptômes. Car dans notre société capitaliste qui appelle à « se responsabiliser face à ses propres émotions », le burn-out, c’est la honte. Il est grand temps de détruire cette honte et de l’amener dans la tronche de celles et ceux qui alimentent l’usine à burn-out.

La naturalisation de la surcharge et du surmenage comme façon acceptable, voire estimable de travailler est un fléau largement alimenté par les chefferies de toute obédience.

Et le patronat, de droite comme de gauche, en est largement responsable. La naturalisation de la surcharge et du surmenage comme façon acceptable, voire estimable de travailler est un fléau largement alimenté par les chefferies de toute obédience. Dans l’associatif, par exemple, le « manque de moyens » justifie la polyvalence subie et le « c’est pour la cause » relativise les horaires à rallonge. Le monde politique est à la pointe de la maltraitance au travail – des député.e.s de droite comme de gauche se sont retrouvé.e.s, ces dernières années, au cours de terribles histoires de harcèlement moral – ce qui explique certainement son incapacité à légiférer sur le sujet. Dans le secteur privé, le présentisme fait des ravages : c’est à qui restera bosser le plus tard pour se faire bien voir, indépendamment de l’intérêt réel d’une telle pratique. Dans le public, davantage protégé de la désynchronisation horaire, c’est la malveillance à tout niveau qui fait des ravages. Se parler mal y est monnaie courante, la bienveillance n’est qu’un slogan creux pour formation hors-sol. 

Mais nous pouvons partout, par nos actions individuelles envers les autres, les aider à aller mieux, et à prendre soin des autres et soin de nous-mêmes. Et collectivement, syndiqués ou pas, nous avons le droit d’obtenir la fin des processus pathogènes : faire respecter les horaires définis dans son contrat, refuser la surcharge, stopper le harcèlement moral d’un chef en le poussant à partir, utiliser son droit d’alerte et droit de retrait quand on est mis dans des situations impossibles… J’incite vraiment tout collectif de travail à faire le point régulièrement sur l’état de santé de ses membres, avec ou sans la participation de la hiérarchie. Je préconise sans, car dans un environnement de travail compétitif, personne n’ose admettre ses faiblesses devant celles et ceux qui tiennent leur destin professionnel entre leurs mains.

Les causes du burn-out ne peuvent que nous faire penser aux limites intrinsèques du salariat : travailler pour quelqu’un d’autre, se faire déposséder des décisions qui nous concernent, ne pas avoir la main sur le sens de ce que l’on produit nous brûle, à plus ou moins long terme, de façon plus ou moins intense selon les situations.

Je reste néanmoins sans illusion sur les bonnes pratiques et les réglementations qui pourraient être prises en matière de prévention du burn-out. Bien sûr, une reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle aurait des effets significatifs : risquant de passer à la caisse en laissant la souffrance psychique s’installer dans leurs entreprises, le patronat français aurait intérêt à lever le pied sur le management catastrophique dans lequel il excelle. Cependant, les causes du burn-out ne peuvent que nous faire penser aux limites intrinsèques du salariat : travailler pour quelqu’un d’autre, se faire déposséder des décisions qui nous concernent, ne pas avoir la main sur le sens de ce que l’on produit nous brûle, à plus ou moins long terme, de façon plus ou moins intense selon les situations.

En nous poussant à nous « investir à fond », à nous « impliquer dans le projet », voire à donner de notre temps libre pour des « moments de convivialité » plus ou moins forcés, le patronat nous rapproche de la flamme quand nous tentons, par notre temps libre, notre désobéissance, voire notre sabotage, de nous en éloigner. Mais la meilleure mesure de prévention de l’épuisement professionnel reste la fin du salariat. C’est en gérant collectivement notre travail, en réduisant les inégalités entre nous, en dégommant la division du travail entre concepteurs, directeurs et exécutants que nous pourrons, un jour, vivre le travail comme une fête.


Nicolas Framont


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