Devenir un activiste humble et efficace en lisant « En un combat douteux… » de John Steinbeck

Jim est un jeune mec fauché et révolté dans les années 30, aux Etats-Unis. Parce que la colère de sa misère et de son exploitation l’habite, il rejoint le Parti communiste. Première qualité d’ En un combat douteux, roman de John Steinbeck (plus connu pour deux autres romans Des Souris et des hommes et Les Raisins de la colère ): nous rappeler que les Etats-Unis, perçus souvent comme le pays le plus libéral du monde, a accueilli un mouvement ouvrier très important et puissant au début du XXe siècle.

Rejoindre le parti n’est pas si simple. Face à la répression qui règne, car le FBI, créée en 1908, l’a été notamment pour ficher et réprimé les communistes, il est reçu avec précaution : son adhésion doit être approuvée par le comité et il doit renoncer à son nom, à ce qui lui reste de famille et à la possibilité d’une vie heureuse. Rien à voir, donc, avec prendre sa carte au PCF en 2020. Seule contrepartie positive (encore que) : « Tu verras, tu n’arriveras plus à détester qui que ce soit », le prévient son recruteur.

Jusqu’ici, on dirait le début d’un jeu vidéo de type GTA, où l’on incarne un personnage jeune et inculte qui doit tout apprendre des autres. La cellule que Jim rejoint est dirigée par un militant charismatique. Mac, ouvrier comme tous les autres membres du parti, est un vrai professionnel de la lutte des classes. Envoyé par le parti avec Jim dans une vallée de Californie où les gros exploitants agricoles ont décidé la baisse des salaires de milliers de saisonniers, il est chargé de lancer une grève. Il ne s’agit pas de syndicalisme traditionnel : « Nous ne désirons pas une hausse temporaire des salaires, explique-t-il à Jim, quelque avantage momentané que cela puisse présenter pour quelques pauvres diables. Nous voyons plus loin. Une grève trop vite étouffée n’apprend pas aux ouvriers à s’organiser, à agir ensemble. Une grève qui dure est excellente. Nous voulons que les ouvriers découvrent combien ils sont forts lorsqu’ils s’entendent et agissent d’un seul bloc ».

Affiche des Industrial Workers of the World (IWW), syndicat révolutionnaire américain très actif durant la première moitié du XXe siècle.

C’est dans cette logique que Mac agit, tout au long du livre, comme une sorte de militant idéal, et ce que Jim apprend de lui nous sert également pour concevoir un engagement politique à la fois efficace et humble :

–          Il s’adapte en permanence aux autres, n’a ni signe distinctif de son appartenance politique, ni façon savante de parler. Il enseigne à Jim la nécessité de toujours avoir du tabac sur soi pour sympathiser avec un groupe de travailleur et s’intéresse à ce qui intéresse ses interlocuteurs, des chiens d’un paysan sympathisant aux appétits de viande des saisonniers. Interrogé sur cette capacité d’adaptation, il explique « Non, je ne suis pas acteur. Il y a une sorte d’intuition dans la parole. J’ai cette intuition et, tout naturellement, sans effort, sans pouvoir même m’en défendre, je parle à la façon des gens qui m’entourent. Les hommes se méfient de ceux qui ne parlent pas leur langage. Vous pouvez insulter un ouvrier en employant un mot qu’il ne comprend pas. » Rien à voir avec les certains militants anticapitalistes de notre époque, qui travaillent leur style (les petites lunettes rondes à la Trotsky) qui multiplient les mots savants du marxisme ou de la philosophie et proclament qu’ils n’ont pas de télévision, avec l’espoir de subjuguer celles et ceux à qui ils s’adressent…

–          Durant la grève, il ne prend pas la direction des opérations. Il provoque les discussions menant au mécontentement mais n’apporte pas les arguments à la place des saisonniers. Au contraire, il se fait parfois l’avocat du diable pour provoquer la révolte de son interlocuteur. Une fois la grève lancée (un vieil ouvrier se blesse en tombant d’un pommier), il agit davantage comme un consultant que comme un meneur. Il conseille le chef élu de la révolte mais ne se substitue pas à lui, y compris pour haranguer la foule de grévistes. Ses conseils en la matière ont le mérite de la clarté : « Si tu veux qu’ils votent une chose tu dis « voulez-vous faire ceci ? » et si tu veux repousser une autre chose, dis : « vous ne voulez pas faire ceci, n’est-ce pas ? » et ils voteront non. »

–          Sa vision du militantisme politique (qui se confond ici avec un militantisme syndical, aucune différence n’est faite, ce qui est le cas actuellement) semble être de savoir saisir les occasions où la colère s’exprime collectivement pour en faire un processus révolutionnaire, entendu comme un moment où les personnes prennent conscience de ce qu’elles sont en mesure de faire ensemble, prennent conscience de leur force. Mac est donc un personnage relativement stressé, qui agit avec promptitude pour ne pas laisser des occasions lui échapper, et non quelqu’un qui produit des injonctions à agir même lorsque le contexte ne s’y prête pas.

Politiquement, ce livre nous donne une idée de ce que peut être un militantisme très différent de celui qu’on connaît : pratiqué par des salariés envers leurs semblables (et non par des diplômés vers des ouvriers). Pratiqué par des gens qui mettent un point d’honneur à être comme tout le monde (et non à tout pris voulant se distinguer de la masse par leur engagement) pour attiser la colère et mettre leur expérience d’organisateurs au service de la classe laborieuse, sans préempter la direction des événements. A noter que le livre met totalement de côté les femmes, à peine décrites comme épouses discrètes ou objets de désir. C’est lourd et surprenant à la lecture, au regard du contexte historique : le mouvement ouvrier du début du XXe siècle fut, en France comme aux Etats-Unis, un mouvement d’ouvrières et d’ouvriers, les premières très actives durant les grèves (comme en France à Limoges en 1905 ou à Paterson aux Etats-Unis en 1913).

Au-delà de ces considérations politiques, il faut dire aussi que le livre se lit très bien, ne se lâche pas car le suspens est grand : la grève va-t-elle réussir ? Jim et Mac vont-ils parvenir à attiser la colère sans générer du chaos ? Suivre ce combat collectif et le parcours d’individus astucieux en son sein est le principal ressort dramatique et la grande réussite narrative de ce livre qui n’est pas le plus connu de John Steinbeck, l’auteur des Souris et des hommes et des Raisins de la colère. Un livre qui donne envie de lutter, mais sans t-shirt Che Guevara ni slogan pré-maché. 

Frustration

GRATUIT
VOIR