Restez chez vous ! Et surtout, n’allez pas vous faire dépister à moins d’être sur le point de crever. Ce sont les consignes, pour tout le monde… Ou presque.

Samedi, le ministre de la Santé, Olivier Véran, nous annonce que “la capacité journalière des tests va augmenter”, et que “la doctrine d’usage rationnelle et raisonnée des tests doit évoluer”. C’est un “impératif sanitaire”, martèle-t-il sur BFM TV.

N’est-ce pas un peu trop tard ? D’autant que, pour le ministre, “l’enjeu est d’être en mesure de multiplier les capacités de test, au moment où nous lèverons le confinement”. Pas pour tout de suite donc.

“Il faut que les dépistages soient faits massivement”, alerte Patrick Pelloux, président des médecins urgentistes de France (AMUF) sur France Info, reprenant les recommandations de l’OMS. “Nous avons un message simple à tous les pays : testez, testez, testez les gens !”, exhortait lundi Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’organisation.

Mais ça n’est pas la stratégie adoptée par la France. Le 14 mars, le pays est passé au stade 3 de l’épidémie. Plus question d’identifier tous les malades, il faut réserver les places (très limitées) et le matériel médical (tout autant) aux cas les plus graves, aux personnes fragiles et au personnel de santé.

Si vous n’êtes dans aucun de ces cas, mais que vous décelez des symptômes du virus, vous êtes contraint de rester chez vous. C’est ce qu’on vous dira si vous contactez les services de soins.

Les personnalités politiques nous le martelaient déjà bien avant ce passage au stade 3, et le dépistage n’était déjà plus systématique. “Il n’y pas de droit à être dépisté, et pas d’avantage particulier à le faire pour la population générale”, insiste le ministère de la Santé.

Sauf si vous disposez d’un mystérieux passe-droit. Parmi les derniers dépistages VIP en date, l’un d’eux a suscité beaucoup de réactions, bien qu’il puisse s’agir d’un simple diagnostic. Le 22 mars, Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, annonce sur Twitter qu’elle a été “diagnostiquée ce jour positive” au Covid-19, en précisant qu’elle n’a “que des symptômes bénins à ce stade”. De nombreux internautes s’en sont indignés en commentaires, sans que l’on soit en mesure de déterminer si elle a réellement eu accès à un test.

Pour d’autres cependant, pas de doute. Le 19 mars, le Chef de la négociation avec le Royaume-Uni à la Commission européenne, Michel Barnier, nous informe via son compte Twitter : “J’ai été testé positif #COVID19. Je vais bien, le moral est bon.”

“Vous avez bien de la chance d’avoir été testé”, réagit Bernard Jomier, médecin généraliste et adjoint à la maire de Paris, chargé de la Santé. “Ma collègue médecin généraliste qui avait un syndrome grippal s’est vue opposer un refus. Ces passe-droits sont insupportables”, poursuit-il.

Le maire de Caen, Joël Bruneau, tient lui aussi à rassurer : “je n’ai pas de symptômes graves”, rapporte France Bleu. “Il a été testé au CHU après avoir présenté quelques symptômes du virus en début de semaine (toux, fièvre à 38°C)”, précise un communiqué de la Ville.

A domicile, le maire fraîchement réélu peut tout de même savourer sa victoire, accordée par des électeurs appelés à aller voter aux municipales… malgré le virus, et malgré les avertissements désespérés de soignants. Pourquoi ? Pour “rester des citoyens dignes, libres”, s’emballe E. Macron. Mais maintenant qu’ils ont tous pu terminer leur course de petits chevaux, restez chez vous, bande d’”irresponsables” !

D’autres avant eux ont bénéficié de ce traitement de faveur. La secrétaire d’État à la transition écologique, Brune Poirson, dépistée le 14 mars. Mais “pas de signe inquiétant”, tient à préciser son cabinet.

Le ministre de la Culture Franck Riester (positif), le ministre de la Santé Olivier Véran (négatif), la ministre de la Justice Nicole Belloubet (négatif), avaient été testés avant le 14 mars, quand les règles étaient un peu plus souples. Il suffisait alors d’avoir été en contact avec un cas avéré, ou s’être rendu dans une zone à risque.

A Matignon, on assure que seuls les ministres “qui ont des symptômes et qui ont eu des contacts avec des malades avérés sont testés”, rapporte France Info. Tous trois ont donc pu légitimer leur dépistage.

A l’Assemblée aussi, plusieurs députés ont été dépistés. Pour Guy Tessier, député LR des Bouches-du-Rhône, par exemple, il a suffit d’une fièvre pour lui permettre d’être dépisté, puis “immédiatement hospitalisé”. Dans une publication Facebook datée du 15 mars, il assure pourtant : “Je suis en forme sans connaître de problème de santé. Ma situation ne présente pas de signe inquiétant”.

Le maire LR de Nice Christian Estrosi est également “en forme”, même s’il a “des courbatures, de la fièvre, le nez qui coule un peu”. Confiné chez lui, il a d’ailleurs répondu à plusieurs interviews, comme celle-ci sur France 3. Lui comme son épouse ont tout de même bénéficié d’un test qui s’est avéré positif.

Martine Vassal, candidate LR à la mairie de Marseille, et présidente de la métropole et du département, a elle aussi été testée positive, comme elle le raconte dans Le Figaro. Hospitalisée, elle ne présentait pourtant ni fièvre, ni douleurs, mais estimait qu’il s’agissait d’une “mesure de précaution” puisqu’elle “croise beaucoup de monde” et s’occupe de son père âgé de 94 ans.

Évidemment, nous le savons tous, personne d’autre dans la population ne croise du monde, ni ne s’occupe de personnes fragiles et à risque…

Lors de la soirée électorale du 15 mars, sur le plateau de France 2, l’épidémiologie Karine Lacombe répondait aux questions des téléspectateurs. ”Pourquoi à chaque fois qu’une personnalité publique est en contact avec des personnes contaminées, elle a droit au test et les autres non ?”, s’interroge l’un d’eux. Malaise.

“On peut dire qu’il y a un traitement différent en fonction de la position sociale qu’on a”, juge Karine Lacombe qui estime que ce n’est “pas normal. A partir du moment où on fait passer un message qui dit que les personnes qui n’ont pas de symptôme ne doivent pas êtres traitées, [et qu’on] garde les tests pour les personnes qui ont des symptômes sévères (…) oui, il n’y a pas de raison”.

A ses côtés, Michel Cymes confirme : on appelle les services de santé uniquement “en cas de symptômes graves, de difficultés respiratoires”. A ce moment-là, la décision peut être prise de prendre en charge et de dépister. Le médecin conclut : “On s’en fout que Christian Jacob soit positif, ou que telle ou telle personnalité le soit”.

Le problème n’est toutefois pas qu’on nous en informe – bien que cela montre que, même en période d’épidémie, le people a sa place dans les médias – mais le fait qu’ils y aient droit. Pas le commun des mortels.

Léa Guedj