“Egalité des chances”, le concept avec lequel la bourgeoisie légitime ses privilèges et ses “grandes écoles”

“Il n’y a pas d’avenir possible pour la société si on accepte cette fracture, si on ne prend pas en compte le besoin profond d’égalité des chances et des droits” (François Bayrou, mai 2018) 

“Nous voulons l’égalité des chances face au chômage” (Emmanuel Macron, mai 2017)

“Le président François Hollande a plaidé mardi pour l’égalité des chances et la création d’entreprises dans les quartiers “fragiles”” (AFP, octobre 2015) 

“J’ai souhaité rétablir une véritable égalité des chances éducatives pour les enfants de Grigny” (Najat Vallaud-Belkacem, mars 2017)

“Egalité des chances” : Concept politico-médiatique permettant de justifier les inégalités sociales, à partir du moment où une “égalité des chances” en amont permet d’affirmer que tout le monde ayant eu les mêmes chances, alors les dominants dominent seulement parce qu’ils ont été plus talentueux ou plus volontaires.

Il s’agit aussi du nom d’un dispositif créé dans nos grandes écoles pour venir en aide aux jeunes gueuses et gueux, tombé(e)s dans la marmite de la malchance sociale dès le plus jeune âge, afin de leur faire passer des concours d’entrée ultra-sélectifs.  A partir du moment où il y a, dans une brochure d’école ou sur leur site, une survalorisation d’un dispositif “égalité des chances”, ne vous y trompez plus : il s’agit bel et bien d’une escroquerie, qui garantit aux “élites” de se reproduire en toute impunité (tout en laissant la porte de derrière entrouverte pour une poignée de pauvres). Cela leur permet également de garantir la pérennité de leurs institutions et de se donner une bonne conscience morale dépolitisée à peu de frais.

(Attention, cette photo n’est pas une publicité pour du dentifrice)

Un concept relativement récent 

Depuis les années 2000, plusieurs grandes écoles de la reproduction sociale ont commencé à mettre en place ce genre de dispositif. Remontons le temps et mettons nous un instant dans la tête d’un directeur ou d’une directrice de ces “prestigieux” établissements : “Bon, les gars, ça craint. Ça commence sérieusement à se voir que nos écoles sont faites pour nos gosses et pour maintenir notre domination sur les prolos du pays. Faut qu’on s’ouvre un peu, histoire de montrer qu’on fait des efforts et qu’on a conscience du problème. Comme ça, on ne cherchera pas nous faire fermer ou à changer de système. Faut pas les exciter ! Vous en pensez quoi ? ” C’est sans doute ce qui avait traversé l’esprit de l’ancien directeur de Sciences Po Paris, le défunt Richard Descoings, lorsqu’il a créé les Conventions d’éducation prioritaire (CEP) afin de diversifier les profils sociologiques de ses étudiants un peu trop uniformes, c’est-à-dire un peu trop bourgeois.

Exemples d’écoles qui contiennent ce genre de dispositif : Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ Lille), Sciences Po Paris, où sont passés la plupart de nos dirigeants politiques, Ecole Nationale d’Administration, plus connue sous le nom d’ENA (autre vivier important pour nos dirigeants), Polytechnique, École Normale Supérieure, Ecole Nationale de la Magistrature. 

Ces dispositifs sont souvent eux-mêmes sélectifs et permettent à une minorité de prolos boursiers, dont le montant de la bourse est calculé en fonction du revenu des ou d’un parent, d’en bénéficier. C’est le cas, par exemple, de la Prépa égalité des chances de l’ESJ Lille, dont j’étais moi-même l’un des bénéficiaires il y a plusieurs années : 400 dossiers, pour seulement 20 places. Les étudiant(e)s “chanceux” suivent une Prépa intensive, plus ou moins à distance, et leurs frais de concours, qui peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros (entre quatre et sept écoles à passer dans toute la France pour maximiser ses chances de réussite), entièrement payés. On se sent, de fait, redevable de cette expérience. Toute critique serait malvenue : on “cracherait dans la soupe”, alors qu’on nous tend la main pour nous aider, nous, les prolos. On ne va pas l’ouvrir, ce serait indécent, ingrat. De la gratitude, bon sang ! Il peut alors y avoir une part d’autocensure. Restons honnête : ces dispositifs permettent, d’abord, de prendre conscience que les prolos ne partent pas avec les mêmes chances de réussite que les bourgeois.

Définition bonus : le “concours” (attention, petit piège)
La première définition couramment admise : le concours serait nécessaire afin de faire du tri parmi les étudiantes et étudiants, car il n’y aurait pas la place pour tout le monde. La deuxième ? Faire croire que la bourgeoisie sélectionne parmi les “meilleurs étudiants”, alors qu’elle ne fait que choisir les “meilleurs” parmi la bourgeoisie elle-même. Parallèlement à ça, les dispositifs “égalité des chances” sélectionnent les “meilleurs”, sur la base de leurs résultats scolaires, parmi une toute petite poignée de pauvres.

La bourgeoisie s’en trouve gagnante à tous les coups : même sans excellents résultats scolaires, elle pourra toujours intégrer une grande école en payant des frais de scolarité exorbitants, se payer des cours particuliers, faire fonctionner un réseau familial et amical, ou jouer de sa détention de capital culturel acquis dès le plus jeune âge. Une fois le concours obtenu, ses membres pourront se prévaloir d’un “talent”, d’une “compétence” et d’un “mérite” qui leur donne légitimer à donner des leçons ou diriger les autres.

“Egalité des chances” est un concept très utile pour la bourgeoisie, car il permet pour l’essentiel trois choses :

→ Du “social washing” à peu de frais 

Finalement, grâce à ces dispositifs “égalité des chances”, ça peut marcher …  Des enfants de prolos peuvent atteindre le Graal, l’ascenseur social n’est pas bloqué, champagne ! La bourgeoisie est heureuse, car la méritocratie française fonctionne en apparence et lui permet de préserver l’ensemble de ses privilèges économiques, politiques et symboliques. C’est la réussite du “transclasse”, celle ou celui qui bascule d’une classe sociale à une autre au cours de sa vie, du lycée de ZEP à Sciences Po. 

Chaque rentrée universitaire s’accompagne de reportages plein de bons sentiments, à la limite du paternalisme, sur telle lycéenne “de banlieue” qui entre à Sciences Po grâce à sa Convention d’Education Prioritaire (CEP).  Une façon de redorer chaque année le blason d’une école qui est associée – à juste titre – à la reproduction sociale et la revendication par les élites de leur supériorité morale et intellectuelle. Parfois, les médias n’ont pas besoin de faire ces efforts de mise en scène : les enfants de prolos le font parfois d’eux-mêmes et racontent avec fierté qu’ils ont rejoint l’élite, sans la remettre profondément en question dans ces fondements même, en allant jusqu’à se demander comment ouvrir davantage ces écoles à d’autres prolos. 

“Ce n’est pas parce que vous avez grandi dans un quartier populaire que vous êtes destiné à rester dans un quartier populaire”, conclut la journaliste dans cette vidéo.

Ces reportages ne disent d’ailleurs pas grand chose de la réalité : la convention n’est souvent qu’une nouvelle façon pour les enfants de bourgeois d’entrer à Sciences Po, en usant de stratégies familiales pour placer leurs enfants dans des lycées classés ZEP (environ 40% !) et éviter l’écrit du concours, réputé pour être particulièrement sélectif malgré la suppression d’une épreuve de culture générale qui nécessite de mobiliser son capital culturel (ses ressources culturelles transmises par le cercle familial et amical). Nous avions d’ailleurs enquêté sur ce dispositif CEP en avril 2018.

→ Nous faire croire au mythe de la “méritocratie”

Ces dispositifs sont les idiots utiles de la méritocratie. Ils nous font croire que c’est possible si tu le veux vraiment et que c’est à toi de t’adapter, grâce à un bien trop aimable petit “coup de pouce” de leur part venu d’en haut (qui est d’ailleurs le nom d’un dispositif du Centre de formation des journalistes), sans remettre en question l’élitisme aberrant et injustifié de ces institutions. Car ces grandes écoles permettent ensuite de dominer les classes laborieuses, via des postes de cadres, d’ingénieurs, de journalistes … et de nombreux “bullshit jobs” dans le secteur privé ou administratif, dont leur place tout en haut de la hiérarchisation symbolique des métiers en temps de coronavirus se voit largement remise en question. 

Moins basées sur “l’intelligence” et la curiosité que sur une sélection finalement très scolaire et formatée, elles récompensent souvent les plus médiocres à des fins de reproduire des schémas sociaux et valoriser leur notion de “mérite”, leurs codes et leurs goûts culturels, d’une violence symbolique importante pour ceux qui n’en font pas partie. Par exemple : le port du costume, un style vestimentaire sophistiqué, l’art de la conversation mondaine afin de développer un “réseau” (et multiplier des références, ou l’art du name-dropping), sortir voir le week-end des expositions, pour lesquelles il est plus important de signifier qu’on y est allé que de parler de leur contenu, rester politiquement peu revendicatif et plutôt consensuel (s’éviter le ressentiment lié à son origine sociale ou ethnique), etc.

“Avec sa meilleure amie, Alia Ismail, Abdelilah Laloui fonde l’association «Tous curieux» qui promeut la culture pour tout un chacun, soutenue par le metteur en scène Olivier Py et Christophe Bouillon, député PS de Seine-Maritime. Après avoir un temps arpenté pour ce dernier les couloirs de l’Assemblée nationale en tant qu’assistant parlementaire, l’étudiant à Sciences-Po continue de faire rayonner l’amour de la culture dans les quartiers”, selon Libération. “De Bach à Cheb Khaled, de Rilke à Kery James”, raconte le jeune auteur dans son livre autobiographique. Moi-même originaire d’une banlieue et de parents prolétaires (père brancardier, mère au RSA), jamais il ne me viendrait à l’esprit de faire une analogie aussi caricaturale et embarrassante. Sauf à vouloir prouver quelque chose à ma nouvelle classe sociale et sociabilité parisienne, une forme de validation culturelle par la musique classique, summum du “bon goût”. Pour autant, il ne s’agit pas de se renier totalement, et  conforter le bourgeois dans la vision qu’il se fait de l’Arabe qui écoute du rap dans sa cité.

“Egalité des chances”, c’est signifier aux enfants de prolos qu’ils ont un devoir d’adaptation, d’efforts supplémentaires afin de rattraper un “retard”. Une adaptation au prix d’un reniement, dont l’issue sera bien souvent de reproduire les schémas de la domination bourgeoise par ses postes qui n’ont de prestigieux que la rémunération et les écoles qui les portent, ou servir de faire-valoir à travers la production de nouveaux dispositifs égalité des chances dans leur propre établissement, et la boucle est bouclée. C’est par exemple Hamed, le cadre sup’ d’une grande banque qui observe d’un regard distant mêlé à de l’incompréhension ses anciens potes du quartier qui n’ont pas su s’en sortir par eux-mêmes et les emploie dans l’une de ses succursales de la BNP Paribas (qui prône “la diversité” dans l’entreprise), ou encore Steven, journaliste d’un média mainstream et qui cherche à convaincre son milieu d’origine des bienfaits des médias nationaux, pourtant souvent  imbibés de mépris de classe et critiquables sur de nombreux aspects que nous analysons régulièrement, d’autant plus en cette période de pandémie.

→ D’éviter de remettre en question l’existence même de ces institutions de reproduction sociale

Curieux paradoxe que celui-ci : alors que l’égalité des chances permet à une toute petite poignée de prolos de rejoindre l’élite, l’illusion de ses réels bienfaits permet également à la reproduction sociale bourgeoise de perdurer dans le temps sans qu’elle ne soit jamais remise en question, ni ses écoles contestées pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des outils pour justifier leur domination pleine et entière sur les classes laborieuses. Le débat, biaisé, continuera essentiellement de porter sur l’ouverture de ces écoles, comme l’illustre cette émission de France Culture, intitulée “Peut-on démocratiser les grandes écoles ?

Un exemple : en avril 2019, Emmanuel Macron annonce la suppression de l’ENA et de ses “grands corps” afin de calmer la braise Gilets jaunes, mouvement social symptomatique du clivage entre les classes laborieuses et une élite bourgeoise, souvent issue de ces établissements élitistes. Macron réaffirme, “en même temps”, son attachement à un certain “élitisme républicain“. Un coup de com’ démago duquel personne n’est dupe : les bourgeois se reproduiront évidemment ailleurs, dans d’autres grandes écoles ou par d’autres moyens, comme le réseau familial ou amical. 

L’égalité des chances n’existe pas : il s’agit d’un leurre bourgeois. Le triste symbole de l’impuissance à réduire les inégalités sociales et scolaires en France, et qui empêche toute exigence politique d’en finir une bonne fois pour toute avec les grandes écoles et d’investir en masse dans nos universités et Instituts universitaires de technologie qui, pendant ce temps, meurent à petits feux.

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