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A l’approche des Jeux Olympiques, certains médias s’interrogent : la France est-elle un pays sportif ? Au-delà de la question des médailles et des équipes nationales, on se hasarde à se demander si oui ou non une culture sportive innerve l’ensemble de la population. Faisons-nous suffisamment de sport ? Pas assez, nous dit-on. « Manger bouger », recommandent pourtant les fins bandeaux insérés sous les publicités de produits sucrés. Sauf que pour beaucoup, l’activité physique est marquée du fer rouge des souvenirs cuisants des cours d’Éducation Physique et Sportive (EPS). Porte d’entrée vers le sport, ce cours crée, génération après génération, de véritables vocations mais aussi de profonds traumatismes qui, souvent, bloquent toute envie de refaire du sport au cours de sa vie.

Humiliation adolescente et Formation des équipes

Il est 8h30 ce lundi matin de décembre 2002. Qu’il est loin l’été rythmé par le tube interplanétaire de Las Ketchup : un épais brouillard flotte autour de ce gymnase fatigué situé dans la périphérie d’une petite ville désindustrialisée. Pour lancer le match de handball dont le professeur vient d’annoncer, à mon grand désarroi, la tenue, la traditionnelle scène de sélection des équipes commence. Le principe est simple : les deux meilleurs de la classe, le plus souvent des garçons, sont désignés par l’enseignant pour choisir, à tour de rôle, un membre de leur équipe. De désignation en désignation, le nombre des personnes assises par terre, attendant son hypothétique tour, se réduit. A la fin ne restent systématiquement que deux ou trois personnes, souvent les mêmes tout au long de l’année scolaire, qui sont l’objet d’un étrange marchandage sous les yeux de l’ensemble des leurs camarades et, fait plus étrange, de leur enseignant. Qui prendra unetelle “qui est grosse” ? Qui prendra untel, qui “a peur du ballon” ? Qui prendra Nicolas, qui est un “tas d’os” et “court comme une fille” ?

Cette scène, je l’ai vécue comme un nombre incalculable de personnes de mon entourage. Même celles et ceux qui ne faisaient pas partie des malheureux se souviennent de ce moment avec un sentiment de terreur et de pitié pour les « derniers choisis ». À force d’entendre cette histoire, de retrouver autour de moi des expériences similaires – être humilié pour ses performances, réelles ou supposées, et le plus souvent pour son apparence physique ou sa façon d’être, devant toute sa classe – j’ai voulu creuser le sujet. Après un appel à témoignage sur les réseaux sociaux et le recueil d’une trentaine de témoignages, j’ai retrouvé la même histoire chez une bonne moitié des personnes qui m’ont écrit. Cette scène est symptomatique d’une particularité étonnante de nos cours d’Éducation Physique et Sportive : si elle donne un sentiment de puissance à une petite minorité du groupe, à commencer par ceux qui ont l’honneur de choisir leurs équipes, elle crée une perte de confiance massive chez un grand nombre d’élèves, voire des traumatismes qui durent toute une vie. Beaucoup de témoignages font part de difficulté à envisager le sport, des peurs irrationnelles qui surgissent au contact de lieux et d’objets qui rappellent ces moments d’humiliations : ballons, vestiaires, gymnases…

“Au collège, l’EPS était une telle source d’angoisses que j’en suis arrivée à vomir”

Pour Sonia*, la séquence du choix des équipes en EPS reste une blessure très vive, qui peut la faire pleurer quand elle y repense : « être choisi en dernier, c’est la honte ultime, c’est la preuve que tu ne comptes pas pour les gens qui eux comptent et font la pluie et le beau temps. T’es une merde, et ça se reproduit, inlassablement, à chaque cours de sport, et tu le sais, parce que tu sais que ça va recommencer à chaque fois. (…) L’impact psychologique est énorme, il te donne des envies de disparaître, et parfois de suicide, directement sur le moment. »

“Les beaux gosses”, Riad Satouff, 2009

Karine* reste écœurée par cette pratique : « Chaque cours de sport collectif commençait par ce message donc : tu es le maillon faible. Quoi de plus stupide comme message à envoyer à un enfant pour lui apprendre quelque chose ? »

D’une façon générale, des générations de traumatisés de l’EPS évoquent un « enfer » (l’expression est utilisée par plusieurs personnes interrogées) où se mêle sentiment de nullité, humiliation, peur et harcèlement scolaire. « Au collège, l’EPS était une telle source d’angoisses que j’en suis arrivée à vomir », me confie Jessica*.

Nombre de celles et ceux qui associent EPS et traumatisme forment ce qu’une étude du gouvernement datée de 2018 nomme le groupe des « phobiques » et celui des « bloqués » : des gens qui n’arrivent pas à se sentir à l’aise avec une activité sportive à l’âge adulte. L’étude, commandée par France Stratégie, fait le lien avec les cours d’EPS. Elle note la récurrence, chez les sondés, de « souvenirs récurrents d’embarras, de moqueries et d’humiliation de la part des autres élèves, avec une forte dimension physique mais aussi parfois sociale, visant notamment les élèves en surpoids, les élèves en difficulté d’un point de vue physique ou sportif, les filles dont le physique était évalué par les garçons (…)… dans un contexte de rapport complexe à son propre corps à l’adolescence. » Les témoignages recueillis par France Stratégie critiquent «  L’attitude des enseignants, souvent très éloignée de la bienveillance, peu préoccupés des élèves les moins sportifs, ne régulant pas les comportements des élèves et ayant parfois eux-mêmes des comportements discriminatoires ou humiliants. » Bref, le tableau de l’EPS est à première vue peu glorieux.

L’Éducation Physique et Sportive : une ambition émancipatrice

Les textes officiels de l’Education Nationale nous apprennent qu’au lycée, « L’éducation physique et sportive vise à former, par la pratique physique, sportive, artistique, un lycéen épanoui et cultivé, capable de faire des choix éclairés pour s’engager et s’éprouver de façon régulière, autonome et pérenne dans un mode de vie actif et solidaire. » Cette formulation un poil complexe est à l’image de nombreux descriptifs institutionnels de la discipline. Le Conseil Supérieur des Programme a détaillé cette ambition en plusieurs objectifs, l’un relationnel (il s’agit d’apprendre à vivre ensemble) et l’autre physique et mental : « L’EPS permet à l’élève d’assurer sa sécurité et celle des autres dans la pratique physique, de construire une image et une estime de soi positive. Grâce aux efforts consentis, aux effets bénéfiques éprouvés, aux progrès réalisés, l’élève éprouve le plaisir de pratiquer une activité physique lucide et régulière tout au long de la vie. »

« Les cours d’EPS étaient toujours des revanches des mauvais élèves, souvent des gosses racisés. C’était le moment de montrer qu’ils n’étaient pas les merdes que les profs de maths, français et histoire voulaient faire croire. »

Alexandre Jaafari, coach sportif

Ce plaisir est effectivement éprouvé par de nombreux élèves, au profil varié. Idris* vient « de classe pop » et par conséquent, son « rapport à l’école et au collège fut assez compliqué, la seule discipline dans laquelle j’étais bon était l’EPS. Du coup il y a une sorte de fierté à être bon dedans alors même que dans les autres matières c’était une catastrophe (Français / Math / SVT…). On peut dire que je voyais le sport comme une matière redonnant de la fierté au sein de l’institution scolaire. Ça a débouché sur un attrait pour l’ensemble des sports (en tout cas ceux pratiqués en cours) ». Pour Jérémy* l’EPS était devenue « une sorte de défouloir bienvenue quand on reste assis sur une chaise le reste de la journée. »  Le contraste entre la discipline scolaire et l’ennui qu’elle génère chez beaucoup de jeunes et l’EPS, où il est permis de crier, de courir et d’utiliser son corps, est relevé par celles et ceux qui performaient durant ces deux heures hebdomadaires. 

Pour Alexandre Jaafari, qui se définit comme « coach sportif de gauche » et qui nous régale, sur le réseau social X, d’excellents développements sur sa discipline, il ne faut pas perdre de vue cette dimension émancipatrice de l’EPS. Elle est, pour beaucoup, un moment de grâce où on sort enfin de l’ennui et de la torpeur physique de la scolarité ordinaire. Ces deux petites heures ne pèsent pas grand-chose face au primat cérébral de l’enseignement classique à la française, et les profs d’EPS en font les frais. « Tout prof d’EPS a subi des plaisanteries en salle des profs sur le fait qu’il est en survêt, qu’il n’a pas de copies à corriger et qu’il est bien payé pour lancer un ballon aux élèves. », rappelle Alexandre Jaafari. Une condition qu’ils partagent avec une partie de leurs élèves. « Les cours d’EPS étaient toujours des revanches des mauvais élèves, souvent des gosses racisés. C’était le moment de montrer qu’ils n’étaient pas les merdes que les profs de maths, français et histoire voulaient faire croire. »

Revanche des cancres ou triomphe des enfants aisés ?

On pourrait alors penser que les 2h d’EPS sont finalement le lieu d’une revanche sociale : celle des cancres sur les intellos. Et, par extension, celle des enfants de prolo sur les enfants de bourges.

Ce serait pourtant une analyse simpliste. Car il existe une autre catégorie de gens qui ont eu un rapport enchanté au cours d’EPS : celles et ceux qui étaient à la fois bons en maths, en français … et en EPS. Ceux-là décrochent le jackpot : ils ont la réussite sociale potentielle liée aux bonnes notes dans les disciplines scolaires et l’assurance et la bonne santé physique permise par l’épanouissement sportif. Louise* a toujours été une excellente élève, et « en plus de ça, raconte-telle, j’étais très sportive (pratique du basket en club à partir de l’âge de 5 ans et pratique intensive toute l’enfance/adolescence avec championnats régionaux et nationaux). Donc j’étais forte en EPS. Ce n’est pas anecdotique dans mon parcours car je pense que ça m’a permis d’être “l’intello cool”: la première de classe et en plus forte en sport, donc bien copine avec les garçons, qu’ils choisissaient pour être dans leur équipe, etc ». Laurie-Anne* a aussi su apprécier pleinement les cours d’EPS durant sa scolarité, mais, précise-t-elle, « j’ai grandi dans une famille bourgeoise type “bourgeoisie culturelle” à Paris. La “règle” était simple, quand j’étais petite, il fallait que je choisisse un sport et un instrument. Du coup j’ai fait du sport en club très jeune et j’ai appris très vite à y trouver du plaisir. »

Il y avait un gros avantage pour les enfants qui pratiquaient en club ou qui avaient déjà eu des cours au primaire car ils habitaient en ville.

L’étude de France Stratégie est assez affirmative : c’est principalement la pratique du sport dans un cadre périscolaire qui forge un rapport volontaire et décomplexé à la pratique sportive. Le cours d’EPS devient alors un lieu de validation de ses acquis. Ce ne serait pas un authentique lieu d’apprentissage, comme le notent une bonne partie des traumatisés qui m’ont écrit, et qui ressentent, pour une part, un sentiment d’injustice encore prégnant : « ben vas-y cours!” “ben vas y saute” “yakafokon” dans toute sa splendeur, s’énerve Anna*, aucune pédagogie, sur l’entièreté des cours collège/lycée aucun prof n’a jamais expliqué ce qu’il fallait faire, la technique, le placement du corps etc., soit on savait soit on était des feignasses. Il y avait un gros avantage pour les enfants qui pratiquaient en club ou qui avaient déjà eu des cours au primaire car ils habitaient en ville. »

Dans la série “13 reasons why”, le groupe des sportifs du lycée exerce du harcèlement systématique sur les filles

La pratique du sport en dehors de l’école est inégale : diverses études récentes montrent que plus le niveau de revenu et de diplômes des parents est élevé, plus la pratique sportive des enfants à l’extérieur de l’école est encouragée. Au-delà du coût, qui reste limité, de l’adhésion à des associations sportives, il faut du temps disponible pour organiser les allers et venues des enfants, mais aussi vivre dans un lieu où les infrastructures existent et sont facilement accessibles… Le sport n’est pas non plus, à l’âge adulte, le lieu de la revanche des pauvres : les plus aisés le pratiquent bien plus majoritairement que les personnes aux revenus modestes, comme nous le rappelle l’Observatoire des Inégalités.

On pourrait alors attendre de l’EPS qu’elle rééquilibre ces inégalités en donnant à tous un socle commun pour “désembourgeoiser” la pratique sportive. Mais cela ne semble pas être le cas : comme toutes les disciplines scolaires, l’EPS sanctionne un état de fait, en favorisant celles et ceux qui sont déjà à l’aise du fait de leur milieu socioculturel et en laissant au bord de la route les autres… exactement comme le font les cours de français ou de maths. La seule différence, très significative, réside dans le fait qu’une partie des élèves de classes laborieuses peuvent, pour une fois, rivaliser sérieusement avec les enfants de classe aisée, s’ils ont une pratique sportive parallèle régulière.

Discriminer au nom de “l’esprit d’équipe”

La spécificité des traumatismes liés à l’EPS par rapport à ceux qui surviennent dans d’autres disciplines (et qui sont aussi bien vifs) tient à leur dimension corporelle. À un âge clef pour le développement de son corps et l’appréhension de soi, on s’expose aux autres et on se retrouve dans une grande vulnérabilité. Mais tout le monde n’est pas, à cet âge, aussi vulnérable. Pour Sonia*, être une fille dans un cours d’EPS expose d’emblée à des agressions et du harcèlement : pour elle, ces cours étaient pour les garçons, comme pour les autres filles, « l’occasion de te toucher, de t’embêter avec ton corps dans les vestiaires, de se moquer de tes formes, tes boutons, ton corps pas comme les autres, tes cuisses qui grossissent et “bougent” quand tu cours… C’est terrifiant pour l’acceptation de soi. » Les femmes interrogées racontent les freins à leur investissement, avec des stratégies de mise à l’écart, en particulier dans les sports collectifs. Beaucoup de filles se voient notifier brutalement, au moment de l’adolescence que, finalement, le sport ce n’est pas pour elles. Nombreuses sont les femmes qui témoignent des moqueries rencontrées lors des demandes de dispense : les règles faisaient encore l’objet, il n’y a pas si longtemps, d’un tabou et de remarques de la part des camarades comme des enseignants.

Pour Sophie Gourion, consultante en gestion de carrière et autrice d’un livre jeunesse sur la socialisation féminine et masculine, il ne faut pas négliger l’impact qu’ont ces humiliations sur la vie professionnelle future. Elle m’a raconté à quel point les années passées en EPS à subir moquerie et dénigrement de la part des élèves comme des enseignants (l’un avait écrit, comme appréciation de conseil de classe “élève lymphatique”) ont forgé chez elle une peur de retarder le groupe, et l’impression de ne jamais comprendre quoi que ce soit. “Au travail, on sait qu’il y a le savoir-faire et le faire-savoir : la façon dont tu habites ton corps fait partie de ce faire-savoir”. Ainsi, le manque d’assurance corporelle dont les femmes héritent notamment des traumatismes scolaires a des conséquences sur leur légitimité au travail.

“Le pire pour moi ? Les sports collectifs, où justement tu DOIS être bon, faire honneur et pas la honte à l’équipe. L’enfer, je vois les mines déconfites quand on était obligé de me prendre dans l’équipe, les mises à la touche, le rôle de spectateur d’un ballon qui passe toujours loin de soi, et tellement tétanisé dès qu’il se rapprochait

Les remarques grossophobes sont mentionnées par presque l’ensemble des personnes qui ont témoigné pour cet article, quel que soit leur âge. Le surpoids étant perçu comme une source de faible performance sportive, il fait l’objet de moqueries qui sont presque légitimées par le cadre sportif. Si c’est la compétition qui compte, alors pourquoi ne pas déplorer, dans un sport collectif, la présence d’éléments « mauvais », étiquetés comme tels sur la base de leur apparence physique ? Le traumatisme qui entoure les sports collectifs et qui concerne celles et ceux qui, comme moi d’ailleurs, ne peuvent désormais plus voir un ballon en peinture, tient à la scène de sélection d’équipe décrite plus haut – qui classe les corps entre eux – mais aussi au déroulement du jeu : « Dès que je ratais une balle, raconte Julie*, les camarades m’invectivaient et les enseignants renchérissaient en se moquant de moi et m’appelant “l’empôtée” ou “l’enrobée”. » A 50 ans, Thierry* se souvient encore de ces moments : « Le pire pour moi ? Les sports collectifs, où justement tu DOIS être bon, faire honneur et pas la honte à l’équipe. L’enfer, je vois les mines déconfites quand on était obligé de me prendre dans l’équipe, les mises à la touche, le rôle de spectateur d’un ballon qui passe toujours loin de soi, et tellement tétanisé dès qu’il se rapprochait (mental en mousse). » Un poil dur avec lui-même des décennies plus tard, Thierry pointe une vraie limite des sports collectifs : censés favoriser cet apprentissage du « vivre ensemble » cher à l’éducation nationale, les sports collectifs, quand ils ne sont pas bien régulés par les enseignants, deviennent des lieux de dénigrement social et physique d’autant plus violent qu’il s’appuie sur un corpus de valeur : la compétition et l’esprit d’équipe, par exemple. C’est presque au nom du « vivre ensemble » que les « gros », les chétifs, les meufs et les pédés, pour le dire cash, peuvent être discriminés : ils font perdre leur équipe !

Outre l’organisation de ces fameuses sélections d’équipe, certains enseignants ont leur part de responsabilité dans cet état de fait, n’hésitant pas à surenchérir ou parfois être à l’initiative des récriminations.

Au vestiaire comme ailleurs, l’EPS est un “checkpoint de conformité”

Mais il est un lieu où l’absence des enseignants se fait parfois cruellement ressentir : les vestiaires. Pour de nombreux adultes, il est devenu tout simplement impossible de se rendre dans une salle de musculation ou de pratiquer un sport en club en raison de la terreur totale qu’ils conservent à l’égard des vestiaires. Il faut dire que les souvenirs les plus violents y trouvent leur cadre : agressions, moqueries, brimades en tout genre… Là encore, la violence n’est pas aléatoire : le vestiaire est un véritable test de conformité où chacun doit « performer son genre », c’est-à-dire montrer aux autres qu’il est une vraie femme ou un vrai homme. Les ados qui découvrent leur bisexualité ou leur homosexualité subissent ce passage obligé de plein fouet, comme le raconte Vincent* : « Quand on s’éveille à la sexualité, en tant qu’homo, les cours d’EPS deviennent un danger. Le vestiaire est le lieu de la peur maladive d’être découvert. D’avoir une érection incontrôlée. D’être identifié et rejeté encore plus qu’avant. » Cette traque homophobe qui s’exerce dans les vestiaires et qui passe par ce contrôle d’érection, je l’ai également bien connue, et je me souviens qu’elle touchait en réalité tout garçon qui ne correspondait pas parfaitement aux codes de la masculinité (c’est-à-dire la majorité des adolescents). L’accusation homophobe servait tant à débusquer les gays qu’à rappeler tous les autres à l’ordre. Théo* se souvient de l’influence qu’a eu sur sa construction adolescente ces scènes de vestiaire. Il estime qu’elles ont contribué à forger chez lui « des dispositions masculines “excessives” pour compenser ces épreuves. Par “excessives”, je veux dire grande gueule, attitude dominante, comportement à risque, décrochage scolaire, etc. »

“Quand on s’éveille à la sexualité, en tant qu’homo, les cours d’EPS deviennent un danger. Le vestiaire est le lieu de la peur maladive d’être découvert. D’avoir une érection incontrôlée. D’être identifié et rejeté encore plus qu’avant.

Et si l’EPS n’était pas l’école du vivre-ensemble mais l’apprentissage du vivre-selon-les-normes-en-vigueur, sexistes et homophobes ?

« On n’aborde pas non plus toute la question validiste qui règne là dedans, complète Camille*, car on y fait bien comprendre à tout le monde que le seul corps qui peut s’inclure, c’est le corps qui fonctionne dans la norme et avec lequel on est à l’aise. Pas de place pour la différence, pas de place pour la douleur, pas de place pour le doute, le déséquilibre. »

“Simon Werner a disparu”, Fabrice Gobert, 2010

Pour Mathieu*, l’EPS n’est finalement rien d’autre qu’un « checkpoint de conformité  : le sport est une plateforme d’humiliation pour les pratiquants y étant non-conformes, alors qu’ils en ont, paradoxalement, le plus besoin. Le cours d’EPS est un checkpoint de conformité physique, pas un enseignement. Ou sinon, il serait aussi accompagné de cours de diététique. » Ce dernier détail a son importance : à une époque où, depuis les début des années 90, les céréales ultra sucrées de Kellogg’s sont devenues la base du petit déjeuner de tous les adolescents, je n’ai pas le souvenir d’une seule considération d’un.e de mes profs d’EPS sur le sujet de l’alimentation.

Le « checkpoint de conformité » de l’EPS aurait donc un versant social, puisqu’il favorise les élèves ayant déjà une pratique sportive parallèle, mais aussi un volet politique et normatif : il s’agirait de déstabiliser l’ensemble des enfants différents, n’entrant pas dans les bornes étroites de la masculinité, de la féminité et du « corps » sain promu par une République bien conservatrice. À quoi sert donc finalement l’école, si ce n’est à faire le tri ?

Une profession qui se remet en question ?

J’ai posé la question à plusieurs enseignant.e.s en EPS : la pratique de la sélection d’équipe par un duo de « bons », souvent des garçons, est-elle encore en vigueur ? A-t-elle fait l’objet de critiques au sein de la profession, vu la façon dont elle est unanimement décriée dans le reste de la population ? Plus largement, les enfants et les adolescents des années 2020, dont la santé mentale se dégrade par ailleurs, bénéficient-ils de pratiques pédagogiques plus respectueuses des différences et des sensibilités de chacun ?

Pour Pascal, les comportements harcelants ne seraient plus tellement répandus. Pour lui, “l’enfer en EPS” a bien existé, « mais il n’est plus vrai aujourd’hui sauf exception. J’ai justement été formé dans les années 90. L’EPS travaille beaucoup sur l’aspect “respect”, “acceptation des différences”. Naturellement, l’exercice physique et la pratique du sport montrent immédiatement les “inégalités” vis-à-vis des prédispositions face à certaines pratiques, certaines compétences, certaines aptitudes… L’EPS est une matière scolaire sensible du fait de l’engagement du corps dans un espace public. Les professeurs d’EPS sont aujourd’hui bien conscients de cela. Dans mes cours, l’homophobie, la grossophobie et toutes les discriminations humiliantes qui me sont rapportées sont immédiatement relayées au professeur principal et à la vie scolaire. Je peux aussi avertir ou sanctionner l’élève moqueur. ». Pascal concède toutefois que des zones d’ombres demeurent : « il existe des espaces ou les moqueries et les humiliations peuvent persister. Je pense aux vestiaires par exemple ».

Il est plus difficile de lutter contre tous les fléaux que nous avons décrit avec 35 élèves qu’avec 25… En définitive, faire de l’EPS, ou de l’école en général, un « enfer » pour beaucoup, est un choix politique.

C’est aussi l’analyse d’Alexandre Jaafari : mon coach sportif préféré, lui-même titulaire d’un master de STAPS, la filière des enseignant.e.s en EPS, est « quasi sûr que les profs d’EPS sont ceux et celles qui ont le plus évolué dans leur pédagogie et enseignement. » Précisément car ils sont les « dominés » dans la chaîne alimentaire de l’éducation nationale et qu’ils subissent aussi des humiliations. Ils sont donc poussés à la réflexion. Qu’en est-il alors de la pratique des sélections d’équipe ? A-t-elle évolué ?

Jacques* estime que cela se fait encore, mais que ce n’est plus une pratique encouragée : « Les “mauvais” profs qui ne préparent pas leur cours font ça. En théorie à la fac on nous apprend à toujours à faire des équipes de ” niveau” : Soit homogène en leur sein et entre elle (pour mettre genre tous les bons ensemble et les faire jouer sur le même terrain avec un contenue moteur spécifique à leur niveau/ et pareil pour les élèves de moins bons niveau). Soit hétérogène en leur sein, mais homogène entre elles (pour faire jouer les moins bon avec les meilleurs et mixer un peu le tout, favoriser l’entraide etc etc..). Donc si le prof a la flemme de le faire, il fera des équipes à l’ancienne, en laissant les forts choisir. » L’abandon officiel de la pratique du choix aux « bons » aurait eu lieu dans les années 2000. Mais cela fait encore un certain nombre d’enseignants qui n’ont pas été formés à ces nouvelles pratiques, ou ceux qui y tiennent, par facilité. Il faut dire que l’augmentation des effectifs par classe pèse sur les enseignants d’EPS comme sur tous les autres : il est plus difficile de lutter contre tous les fléaux que nous avons décrit avec 35 élèves qu’avec 25… En définitive, faire de l’EPS, ou de l’école en général, un « enfer » pour beaucoup, est un choix politique.

Comment reconstruire un rapport positif au sport et à son corps ?

Ce choix a des conséquences sur la santé de la population, ainsi que sur son bien-être. L’étude de France Stratégie montre qu’une part de la population est dégoûtée de toute activité physique et s’en tient le plus loin possible. Ce dégoût a de nombreuses sources, parmi lesquelles les traumatismes liés aux cours d’EPS.

Parmi les personnes qui ont témoigné pour cet article, nombreuses sont celles qui sont parvenues à reconstruire un rapport positif au sport et à y reprendre goût. Certains ont pu avoir le déclic au sein même du cours d’EPS. Car il suffit parfois d’un.e seul.e enseignant.e pour que tout change : « Vraiment cette prof a été la meilleure prof de sport que j’ai eue, s’enthousiasme Julie*, toujours dans la critique constructive, dans l’encouragement et davantage centrée sur le dépassement de soi que sur la compétition. Elle m’a permis de remettre en question l’affirmation que je me trimballais depuis petite comme quoi j’étais mauvaise et paresseuse. »

Sonia* aussi a connu LE prof qui fait la différence : « Ce prof, il a même demandé aux “bons” (tu sais, ceux qui constituaient les “équipes”) de nous apprendre des trucs et il a basé leur note là-dessus. La nôtre sur nos efforts et notre progression. »

La fantasmagorique série espagnole “Elite” réhabilite totalement le rôle des vestiaires dans les relations homosexuelles au lycée

C’est principalement dans la pratique du sport hors du cadre scolaire, à l’âge adulte que le rapport à son corps évolue. « Plus tard, me raconte Thierry*, j’ai découvert l’escalade, le vélo, la rando, la course, la musculation… J’ai compris qu’il n’y a jamais eu aucun problème de sport pour moi, à part un cadre hiérarchique, hyper viriliste, compétiteur, jugeant qui ne me convenait pas. »

Surmonter ses traumatismes sportifs, je l’ai fait aussi, et je ne jure désormais plus que par la pratique sportive tant elle me semble permettre de reprendre confiance en soi et de récupérer une certaine stabilité émotionnelle. Je crois qu’elle permet une forme de camaraderie sportive très épanouissante alors que, lorsque j’étais jeune et complexé, celle-ci me semblait montée de toute pièce, ridicule ou nécessairement excluante. Je pense vraiment que le sport peut et doit devenir le lieu de l’entraide et de la solidarité et non celui du « vivre-ensemble », ce slogan hypocrite de la République bourgeoise qui consiste à forcer chacun à rester à sa place, avec sa honte.

“Dans l’éducation et même plus qu’ailleurs il y a des inégalités nécessaires. Renonçons donc à cette dangereuse idée d’une éducation égale pour tous

Pierre de Coubertin

Aux origines de l’EPS, un conflit a opposé une conception « communarde » du sport et une conception « versaillaise » : en 1871 a lieu une guerre civile qui a profondément marqué le pays (et dont on parle rarement). La Commune instaurée à Paris et dans plusieurs autres villes de France est socialiste, ouvrière et expérimente des formes de démocraties directes. Elle est écrasée dans le sang par l’armée formée par le gouvernement provisoire repliée à Versailles. Les décennies qui suivent et qui donnent naissance à la République française telle que nous la connaissons sont le lieu d’affrontement politique entre ce qui reste de la Commune et de son héritage d’un côté et les monarchistes et républicains modérés qui deviennent alliés de circonstances de l’autre. Parmi ces affrontements politiques et idéologiques se trouve la question de l’enseignement du sport à la jeunesse. 

La ministre des sports Amélie Oudéa-Castéra aimerait nous remettre en forme à l’approche des JO. Hélas, elle ne sait pas que les baskets servent à autre chose que courir…

D’un côté, il existait une vision communarde qui favorisait l’éducation physique dénuée de rapports à la compétition et qui souhaitait que le pays se concentre sur le soin de tous plutôt que la formation de champion. Et de l’autre une conception plus conservatrice qui voulait conserver une formation sportive basée sur la compétition, venue du monde aristocratique. Dans le premier camp se trouvait Paschal Grousset, qui fut ministre de la Commune de Paris, déporté à Cayenne puis, après son évasion et une période d’exil, député. Il était partisan d’une éducation physique égalitaire, visant à l’entretien du corps de tous. À l’opposé de ces conceptions régnait un certain… Pierre de Coubertin. Cet aristocrate conservateur a défendu un sport élitiste, visant la constitution de champions en mesure de s’affronter dans des compétitions internationales comme les Jeux Olympiques dont il est l’un des fondateurs (ou restaurateurs, puisque le principe des JO existait déjà durant l’Antiquité). Il militait pour l’enseignement du sport en milieu scolaire, en affirmant que « dans l’éducation et même plus qu’ailleurs il y a des inégalités nécessaires. Renonçons donc à cette dangereuse idée d’une éducation égale pour tous ».  Paradoxalement, on a retenu de Pierre de Coubertin l’adage selon lequel « l’essentiel c’est de participer » alors que le plus important pour lui était bien de gagner.

À rebours de l’excitation olympique de la bourgeoisie, il est possible de promouvoir du jeu sportif, y compris compétitif, en prenant en compte les différences et les inégalités.

Les cours d’EPS sont héritiers de ce débat qui s’est poursuivi durant tout le 20e siècle et qui a débouché, force est de le constater, sur un compromis. L’emballement actuel de la classe politique autour des Jeux Olympiques montre que la santé publique et l’épanouissement des jeunes restent sacrifiés sur l’autel de la compétition élitiste. La débauche de moyens pour cette grande compétition internationale fait grincer des dents celles et ceux qui aimeraient la restauration ou la construction d’équipement sportifs ou la tenue de politiques de santé publiques ambitieuses.

À rebours de l’excitation olympique de la bourgeoisie, il est possible de promouvoir du jeu sportif, y compris compétitif, en prenant en compte les différences et les inégalités. Le sport peut être bienveillant, drôle, solidaire. Il peut donner de la force, et pas seulement physique. Trop souvent associée aux grandes compétitions et au monde des sponsors et du fric, l’activité physique est parfois injustement dénigrée ou moquée par les partisans d’un monde plus juste. Or, pour changer la société, être bien dans son corps et dans sa tête nous aidera. À quand des salles de sport et des gymnases égalitaristes,  où l’épanouissement de chacun.e sera la condition de la réussite de toutes et tous ?


*les prénoms ont été modifiés

Nicolas Framont


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