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Cent cinquante mille travailleurs du premier syndicat automobile américain (United Auto Workers – UAW), soit 40 % des employés du secteur, ont débuté une grève historique contre le “Big Three” (Ford, General Motors et Stellantis – ex Chrysler). Assumant une rhétorique de lutte des classes, l’UAW renoue avec la grève offensive portée par des revendications conquérantes : hausse des salaires de 40 % sur quatre ans, passage à la semaine des 32 heures et fin des emplois précaires figurent en tête des revendications. Le Financial Times ne s’y est pas trompé : l’enjeu est historique. Au-delà des intérêts matériels des travailleurs mobilisés, la grève pourrait peser lourdement sur l’avenir de la transition énergétique et de la démocratie américaine. Surtout, cette lutte massivement soutenue par l’opinion publique pourrait jouer un rôle moteur pour le mouvement social américain. Première partie de notre décryptage de la grève historique de l’UAW. Seconde partie à venir.

S’il fallait une preuve supplémentaire que la grève procure une joie immense, il suffisait de se rendre aux portes d’une des trois usines qui ont ouvert les hostilités ; “Les gens n’en croient pas leurs yeux, on lance vraiment la grève. C’est la première fois que je vis un truc pareil” indiquait un employé de l’usine Ford de Détroit, les larmes aux yeux.

Dès minuit, les grévistes ont établi les premiers piquets de grève sous les vivats et klaxons des ouvriers terminant leur rotation. L’envie d’en découdre est telle que les troupes syndicales qui n’ont pas encore été appelées à faire grève par la centrale témoignaient d’une forme de déception. “Je sais qu’un bon nombre d’entre nous risque d’être déçus de ne pas avoir été appelé à faire grève dès le début, mais cela reste une possibilité et nous nous tenons prêts à répondre à l’appel”

“Les gens n’en croient pas leurs yeux, on lance vraiment la grève. C’est la première fois que je vis un truc pareil”

Le conflit devrait s’inscrire dans la durée. Le syndicat du UAW dispose d’une caisse de grève de 825 millions de dollars et a adopté une stratégie de pression graduelle, appelant les usines à se mobiliser une par une et à la dernière minute pour désorganiser la production, briser les chaînes logistiques, désorienter le patronat et préserver les troupes aussi longtemps que possible. Baptisée “stand up strategy” en hommage aux grèves “sit down” et occupations d’usines victorieuses de 1937, elle permet également de maintenir le patronat sur les nerfs tout en produisant un suspens dont raffolent les médias.

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“Pas de travailleur de seconde classe” “sauvons le rêve américain”, “unis pour un contrat protecteur”. Photo UAW

Pourquoi les travailleurs de l’automobile se mettent en grève

“Les gens sont furieux. Ce n’est plus une carrière ici, c’est juste un boulot. Ils veulent qu’on achète des Ford, mais comment peut-on s’en payer avec nos salaires ?”

Pour ressentir la fureur dont parle Brandon Szcesniak, ouvrier à Détroit, il suffit d’écouter l’interview de la PDG de General Motors, Mary Barra, à CNN le matin du premier jour de grève :

Journaliste : Votre salaire a augmenté de 34 %, vous gagnez près de 30 millions de dollars, pourquoi vos employés ne pourraient-ils pas avoir le même niveau d’augmentation que vous ?

Mary Barra (GM): “Mon traitement dépend à 92 % de la performance de l’entreprise (…) non seulement nous proposons une augmentation de 20 %, mais nous avons un système d’intéressement pour tous nos employés, lorsque l’entreprise est performante, tout le monde en profite (…) je pense que nous avons fait une offre solide aux syndicats”

Journaliste : “Mais vous vous êtes augmenté de 34 % sur quatre ans et vous proposez à vos employés une augmentation de 20 % (sur les 4 prochaines années), vous pensez que c’est juste ?”

Mary Barra a gagné plus de 200 millions de dollars depuis qu’elle a pris les rênes de General Motors en 2015. Ses homologues de Ford et Stellantis ne sont pas en reste. Cette année, ils ont émargé 21 et 25 millions de dollars de traitement (respectivement), en hausse de 40 % sur 4 ans. Soit entre 281 et 365 fois le salaire moyen de leurs salariés.

“C’est une bataille de la classe ouvrière contre les riches, des possédants contre ceux qui n’ont rien, de la classe des milliardaires contre tous les autres”

Shawn Fain, président de l’UAW.

Aux rémunérations indécentes des dirigeants s’ajoutent les profits colossaux de leurs entreprises. Après avoir été sauvé de la faillite par l’administration Obama en 2009, le “Big 3” a accumulé plus de 250 milliards de dollars de profit ces dix dernières années, dont 21 milliards au premier trimestre 2023, en hausse de 65 %. Cet argent, accumulé sur le dos des travailleurs et des consommateurs, est essentiellement reversé aux actionnaires sous forme de rachat d’actions et dividendes exceptionnels.

“C’est une bataille de la classe ouvrière contre les riches, des possédants contre ceux qui n’ont rien, de la classe des milliardaires contre tous les autres” affirme Shawn Fain, le charismatique président du UAW.

Les salariés ont vu leur pouvoir d’achat s’effondrer avec l’inflation, qui s’ajoute à la dégradation des conditions de travail et un recul de la protection sociale.

“Pourquoi je fais grève ? Essentiellement le salaire. Je cumule deux emplois, ça serait bien de ne plus avoir à faire ça, pour ma famille. Là je fais des journées de 16 heures, parfois 17 du jeudi au dimancheexplique un ouvrier mobilisé.

Historiquement, les travailleurs du secteur automobile n’étaient pas les plus à plaindre, grâce aux salaires décents et la protection sociale négociés par leurs puissants syndicats, l’UAW en tête. Mais depuis la fin des années 1970, les conditions se sont progressivement dégradées. Avec les faillites de 2009, les syndicats avaient dû accepter de nombreuses concessions pour sauver le « Big 3 ». Dont l’introduction de contrats “second tiers” qui s’ajoutent aux intérimaires. Désormais, les employés en CDI doivent accumuler jusqu’à huit ans d’ancienneté pour bénéficier de la grille de salaire historique des employés syndiqués. En attendant, ils débutent quasiment au salaire minimum légal (16 dollars par heure brut) malgré des horaires herculéens, en trois huit et le weekend. Nombre d’entre eux cumulent un second emploi pour joindre les deux bouts. D’autres enchaînent les heures supplémentaires sur les chaînes d’assemblages, la nuit et le weekend, six jours sur sept.

Le clip très bien foutu de l’UAW pour promouvoir la grève

Pourquoi cette grève maintenant ?

Si les conditions matérielles étaient réunies pour déboucher sur un conflit social, d’autres facteurs ont joué. En premier lieu, l’expiration du fameux “contrat” négocié tous les quatre ans par le UAW avec chacun des trois constructeurs automobiles, qui arrivait à terme ce 15 septembre.

Le choix d’organiser un tel rapport de force s’explique aussi par les transformations qui ont touché l’UAW. Syndicat historique du secteur, il avait été miné par la bureaucratie et les compromis de l’ancienne direction. Les efforts de la base syndicale, épaulée par des activistes issus de la gauche radicale, ont débouché sur les premières élections à suffrage direct du syndicat au printemps 2023. Les membres de l’UAW ont éjecté les anciens cadres et élus Shawn Fain comme président. Fils d’ouvrier et électricien chez Chrysler depuis 29 ans, il s’est investi très tôt dans le syndicalisme. Chrétien pratiquant, il cite fréquemment des passages de la Bible dans ses discours percutants où la rhétorique populiste chère à Bernie Sanders côtoie des citations de Malcolm X. Il avait fait campagne sur une ligne de rupture en assumant une posture “militante” inhabituelle pour un leader syndical. 

Les sacrifices concédés pendant la crise de 2008 et le Covid ont également exacerbé la conscience de classe, alors qu’il est devenu évident que les travailleurs essentiels faisaient tourner l’économie pendant que leurs managers travaillaient depuis leurs salons.

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La parlementaire proche de Bernie Sanders, Alexandria Ocasio Cortez, en visite de soutien aux grévistes (photo UAW)

Ce changement de direction s’inscrit dans le regain de mobilisation qui traverse la classe laborieuse américaine. Un phénomène qui débute avec le mouvement Occupy Wall Street, se structure avec les deux campagnes politiques de Bernie Sanders et se renforce de lutte en lutte depuis. Souvent, les activistes et délégués syndicaux à la pointe des mobilisations ont été politisés par ces événements, lorsqu’ils n’ont pas directement milité pour Sanders.

Les sacrifices concédés pendant la crise de 2008 et le Covid ont également exacerbé la conscience de classe, alors qu’il est devenu évident que les travailleurs essentiels faisaient tourner l’économie pendant que leurs managers travaillaient depuis leurs salons.

À peine élu, Shawn Fain et son équipe se sont ainsi efforcés d’organiser chaque antenne syndicale et usine du pays pour préparer la grève, jugée nécessaire à la négociation d’un nouveau contrat. Pour la première fois de son histoire, l’UAW porte le conflit simultanément chez chacun des trois “Big 3”, au lieu de se concentrer sur une seule entreprise. Ce qui présente de multiples avantages, dont le fait de mobiliser l’ensemble des membres du syndicat et de politiser la lutte en lui donnant une dimension nationale.


Christophe est l’auteur de Les Illusions perdues de l’Amérique démocrate (Vendémiaire, 2021). On peut le suivre via sa newsletter ici, et sur Twitter : @PoliticoboyTX