« Historique on vous dit » : quand la presse fait l’apologie eurobéate d’un accord délétère

« 90h de négociations », « Historique », « Mutualisation des dettes », « Fédéralisme », « Solidarité », sont les mots du grand bingo politico-journalistique après l’annonce, lundi 20 juillet au matin, d’un accord sur le budget européen (2021-2027) et le plan de relance qui l’accompagne. Dès le début, on pourrait s’interroger. 90h pour décider d’être solidaire ? Étrange.

Néanmoins, après quelques nuits blanches et des « off » parfaitement orchestrés, une fumée rouge s’est échappée de la salle du Conseil européen. Habemus Budgetum. Rouge le panache car à écouter les gouvernements et les commentateurs en tout genre, l’Union européenne est maintenant solidaire et tourne le dos au néolibéralisme et à l’austérité. Pour que cela rentre bien dans les têtes, TF1, première chaîne de France, a « invité » Emmanuel Macron dans son 20h. Pendant 18 minutes, celui-ci a pu nous expliquer à quel point tout cela est historique, ne coûtera rien au contribuable français et entièrement grâce à lui.

Pour celles et ceux qui ne regardent pas la télévision, la presse s’est chargée du service après-vente. Ainsi Libération remercie Angela Merkel en Une et rappelle le caractère « Historique » dans son titre d’édito.

Le « quotidien de référence » Le Monde est sur la même ligne et, comme d’habitude, la palme revient à Paris Match qui nous raconte l’épopée napoléonienne du grand leader international qu’est Macron.

La mise en scène du “couple franco-allemand” en mode “Tom et Jerry”, toujours d’actualité
Regardez comme il serre les poings : un sau-veur on vous dit

L’idée cardinale (Rouge on vous dit !) est reprise en choeur : le projet européen est sauvé (de quoi ? de qui ?), l’Union européenne va distribuer des milliards (comment ? quand ? à qui ?) pour sauver les peuples (l’économie?) des conséquences des crises liées à la COVID-19 (uniquement..?).

OK Alexis Tsipras

Même Pablo Iglesias, héros de la « gauche radicale » au début des années 2010 et actuel vice-président du gouvernement espagnol, le dit. L’accord est « un tournant : un renoncement historique de l’Europe à l’austérité », promet qu’« il n’y aura pas d’« hommes en noir », ni de coupes budgétaires. », jusqu’à cette déclaration ubuesque : « Le dogmatisme néolibéral qui a fait tant de mal à l’Europe et à ses populations, en particulier au Sud, a finalement été corrigé ». Le but n’est plus d’abattre le néolibéralisme car chez Podemos, on se contente de le corriger. Si on filait la métaphore médicale, il faudrait « corriger un cancer ». Renoncement ou exercice de communication auto-persuasif, l’exercice du pouvoir “réformiste” laisse des traces.

Alors, l’Union européenne néolibérale est-elle devenue, grâce à la COVID-19, l’Europe sociale et solidaire qu’on nous annonce (vend) depuis 30 ans ?

Il est faux de parler de mutualisation des dettes

Disons le d’emblée : ni l’émission d’un bout de dette commune, ni la mise en place d’un plan de relance de plusieurs milliards d’euros n’était envisageable il y a encore plusieurs mois. Cela représente une avancée… mais dans le même cadre ultralibéral, concurrentiel et non-démocratique. Changement d’intensité, au mieux.

La presse et les politiques vantent le retournement de la chancelière allemande. Ce serait grâce à elle que cette révolution copernicienne serait possible. Mais malgré son enfance à l’Est, la mère fouettard ne s’est pas transformée en maman noël marxiste. Tout d’abord, il est faux de parler de « mutualisation des dettes ». Il s’agit d’émettre un tout petit bout de dette commune, dont les modalités de remboursement ne sont pas encore prévues. Ensuite, si les pays les plus réticents ont accepté le plan de relance, c’est qu’ils y avaient intérêt et ils l’ont dit. À quelques jours d’intervalles, Merkel et le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel ont donné des interviews au Monde. Merkel  le 27 juin : « Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’Union européenne ne s’effondre pas ». Bettel, le 3 juillet : « Si des pays s’effondrent, cela tire tout le monde vers le bas ». On ne lutte pas contre l’effondrement d’un pays pour des raisons sociales et solidaires, mais plutôt car cela impacterait négativement nos intérêts. La solidarité en a pris un coup.

Le Luxembourg ce n’est pas un paradis fiscal ? Euh non pardon, Vive l’Europe !
Angela Merkel, la correspondante allemande préférée de 95% des journalistes français

Solidarité, vraiment ?

Nombre de commentateurs ont comparé la situation et les décisions actuelles avec la crise financière de 2008 et celle des dettes souveraines des années 2010. A l’époque, il avait fallu sauver les banques de la crise des subprimes puis gérer les remerciements des acteurs financiers. Ceux-ci, en mal de débouchés, s’étaient mis à spéculer sur les dettes des Etats qui venaient de les renflouer, débouchant sur une crise aux conséquences dévastatrices. Avec des amis pareils… Comme la situation n’était pas assez pourrie, la solution fut d’ajouter une cure d’austérité bien serrée. Les européens et en particulier les grecs s’en souviennent.

Il faut le dire, il y a donc une réelle différence dans la nature mais aussi l’ampleur de la crise actuelle. Étant liée à la pandémie mondiale, elle met tout de suite en difficulté des économies autrement plus « importantes » que la Grèce, l’Italie et l’Espagne, respectivement 3ème et 4ème PIB de l’Union.

S’il y a retournement, c’est notamment pour conserver les possibilités d’exportation des mieux portant. Les chiffres le montrent : 59% des exportations allemandes, suédoises et finlandaises se font vers l’UE, le chiffre monte à 61% pour le Danemark et 74% pour les Pays-Bas. 17% des importations italiennes proviennent d’Allemagne, et 14% des importations espagnoles. À risque « historique » différents, réponses « différentes ».

Le tableau est donc bien moins glorieux qu’annoncé et repose sur des fondements bien peu humanistes. L’idée des pays du nord ayant retenus la leçon du diktat imposé aux grecs ne tient tout simplement pas. Les « frugaux » – surnom bien sympathique des Pays d’Europe du Nord qui refusent la dépense publique – ou l’Allemagne n’ont donc pas décidés de sauver les italiens du chômage et de la précarité, mais de sauver leurs économies et leurs débouchés commerciaux.

Cela passe par un petit coup de pouce aux cigales du sud, d’où le plan de relance de 750 milliards d’euros. Il faut tout d’abord rappeler que le PIB de l’Union européenne s’élève à environ 16 000 milliards d’euros par an. Avec un budget de 1 000 milliards sur 7 ans et un plan à 750 milliards sur plusieurs années, on appréciera « l’effort ».

Un plan qui ne change en rien la logique néolibérale de l’UE

Rappelons que ces sommes seront versées sur plusieurs années et en plusieurs fois. Ce n’est donc pas demain que chacun profitera de son gros chèque. Dernière précaution, les chefs d’Etat et de gouvernement précisent bien qu’il s’agit d’un dispositif exceptionnel et provisoire. Pas question de s’habituer à investir massivement dans la santé ou la transition écologique.

Plus précisément, ce plan de relance a fait l’objet d’âpres négociations sur le partage entre subventions et prêts. Au final, ce seront 360 milliards de prêts et 390 milliards de subventions (et non plus de 500 milliards comme envisagé au départ). La différence est importante : l’un doit être remboursé et avec intérêts, l’autre non. Moins de subventions, c’est plus de prêts donc une baisse des fonds qui aurait pu être alloué sans remboursement. Ainsi, la santé subit une baisse de 7,7 milliards d’euros, réduisant le budget consacré à cette action à un peu plus d’1 milliard… En temps de crise sanitaire, ça impressionne. Le programme relatif au développement durable passe de 20 milliards d’euros à 10 milliards d’euros. Quelle ambition…

Qui décide de ce qui est moderne ou de ce qui ne l’est pas ? Les Echos, apparemment.

Tout cela fait relativiser la générosité et l’ambition historique. D’autant que si l’on se penche sur les contreparties et les détails de l’attribution, ça pique. Pour satisfaire les pays qui bloquaient, pudiquement appelés les frugaux, des rabais supplémentaires ont été accordés. Certains pays contribueront encore moins que prévu au budget. L’Autriche a obtenu une réduction annuelle de son rabais de 565 millions d’euros (+138%), le Danemark de 377 millions (+ 91%), la Suède de 1,07 milliard (+ 34%) et les Pays-Bas de 1,92 milliard (+ 22%). Le rabais de l’Allemagne, qui n’a pas évolué, reste à 3,67 milliards. Tout cela contraste avec les grandes déclarations pré-conseil sur la fin de ces rabais. L’accord a aussi été acheté comme cela.

Pas d’argent sans “réforme structurelle”… néolibérale

Mais passons. La question reste de savoir ce que vont faire les États de cet argent ? Pas ce qu’ils en voudront et c’était bien là l’objectif de la négociation : contrôler ce qui sera fait des fonds. Les conclusions du Conseil précisent ainsi : « Les États membres élaborent des plans nationaux pour la reprise et la résilience établissant leur programme de réforme et d’investissement pour les années 2021-2023. Ces plans (…) sont évalués par la Commission selon les critères de cohérence avec les recommandations par pays, ainsi que de renforcement du potentiel de croissance, de la création d’emplois et de la résilience économique et sociale de l’État membre, doivent obtenir le score le plus élevé de l’évaluation ».

Les pays devront exposer ce qu’ils veulent faire de ces sommes, proposer des réformes (structurelles ?) et obtenir validation. Connaissant la logique néolibérale qui s’impose en Europe, on est certain que l’autocensure va limiter les ambitions de chacun. L’évaluation des plans sera approuvée par le Conseil statuant à la majorité qualifiée sur proposition de la Commission européenne. Les plans devront être assez attractifs pour ne pas s’attirer les foudres des plus libéraux.

Régulièrement, les belles âmes lettrées nous rappellent, comme le clergé d’antan, qu’il faut “croire” en l’Europe. “Ave Europe, pleine de grâce, aie pitié de nous et ne nous oblige pas à acheter ces affreux goodies”

Pas de panique donc, l’Union européenne est toujours la même : elle ne prévoit aucun contrôle démocratique, fléchera les fonds en respectant la logique néolibérale, tout cela appuyé sur des ressources très faibles comparativement à la richesse du continent.Une fois de plus, l’image et la communication sont plus importantes que les faits. Tout change pour que rien ne change car s’il s’agit d’une avancée, elle se fait toujours dans le même cadre néolibéral et non-démocratique et vise avant tout à conserver les avantages des économies les plus fortes de l’Union européenne. Rien de nouveau sous les étoiles du drapeau.

Alors, pourquoi certains journalistes, “de gauche” comme de droite, se sont précipités pour exprimer leur joie, leur enthousiasme et leur admiration pour ce plan, alors même qu’il suffisait de se pencher un peu sur ses termes pour tempérer ses ardeurs europhiles ? Car pour ces journalistes et la classe sociale dont ils font partie, “croire en l’Europe” est un impératif moral aussi puissant que “lutter contre les populismes”, ou tout autre poncif médiatico-politique pour commentateur attardé. Leur rôle reste de vendre le projet néolibéral. Ce dernier s’étant concrétisé au niveau européen, l’adhésion à l’Union européenne n’est pas négociable. Le “projet européen” vaut donc bien quelques approximations car, rappelez-vous, au final, “l’Europe, c’est la paix”… Mais seulement pour les dominants.


Cassandre Solon

Frustration

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