“Je sais que je ne suis pas mal loti et ça me fait peur. Si moi je suis à bout alors l’état des autres, je l’imagine à peine”, témoignage d’un étudiant en licence

“Vos Frustrations” est une rubrique créée pour que nos lectrices et lecteurs nous racontent leur cri du cœur du moment, le sentiment d’injustice qui les habite ou ce qu’ils ont vécu au travail ou dans leur quotidien. Aujourd’hui, nous publions la frustration d’un étudiant de licence, Ulysse, particulièrement critique à l’égard de l’enseignement à distance à l’université.

À l’université, on marche sur la tête actuellement. Les cours à distance, chacun sur une plateforme différente, avec le lien posté à un endroit différent ; on croirait à un jeu de piste. Ils seraient difficiles à suivre sans avoir à subir les pertes de connexion, du côté des profs comme du nôtre, ou encore la qualité du micro des enseignants, dont le travail n’a jamais nécessité ce genre de matériel. Personne n’est aidé, pas les élèves et surtout pas les enseignants : ils se passeraient volontiers des directives qui les somment de continuer leur cours une semaine sur deux même à distance, ou bien de la responsabilité de devoir nous noter à distance. Ils s’efforcent déjà de nous dispenser leur cours avec tout ce que ça implique de lecture de tchat, de connaissances informatiques et de changement d’organisation.

Ce que ça implique surtout est une perte de contact. Les enseignants ne peuvent plus regarder leurs élèves et déduire des comportements s’ils doivent réexpliquer ou si tout est compris. Les élèves perdent leur capacité à poser des questions ou à demander de ralentir. Alors certains professeurs répètent à tout le monde d’allumer sa caméra, de parler au micro, essayent de se rapprocher du présentiel ; mais c’est ignorer ceux qui n’en ont pas, qui ne peuvent être seuls là où ils sont, qui n’ont pas une connexion suffisante ou qui en sont incapable (le handicap peut prendre de multiples formes). J’ai vu des professeurs lire le tchat, poser une question et attendre en silence les réponses. Parfois, elles ne viennent pas, comme ce pourrait être le cas en classe, mais à distance, tout est plus étrange et tout prend plus de temps.

C’est que tout le monde s’en fout, des cours à l’université. Dans mon cursus à Paris 3, nous sommes une petite quarantaine avec des cours qui parfois peinent à atteindre la douzaine d’élèves. Tout ça sans compter ceux qui n’ont pas pu aller au bout du semestre. C’est moins que des classes de lycée ou de prépa… Il ne devait pas falloir tant de moyens pour nous faire des cours en présentiel en distanciation sociale.

Je sais que je ne suis pas mal loti. J’habite chez ma mère (bien que ça ait son lot de contraintes, je n’ai pas de loyer à payer) à Paris intra-muros, je n’ai pas besoin de gagner de l’argent pour habiter ou pour manger (je me contente de la pression psychologique de savoir qu’on gagne moins qu’on ne dépense et que les économies, bien qu’existantes, ne sont pas infinies).

Ces problèmes, ils sont là même sans covid. Je suis impressionné par mes camarades qui peuvent valider leur semestre tout en travaillant mais ce n’est pas mon cas. Parmi ceux qui reconnaissent que les étudiants sont en grave détresse, peu admettent que la crise sanitaire n’a fait qu’aggraver les problèmes déjà existants.

Je sais que je ne suis pas mal loti et ça me fait peur. Si moi je suis à bout alors l’état des autres, je l’imagine à peine. Je les entends un peu (très peu car je les ai, au mieux, entraperçu une fois ou deux, au pire, jamais vu, ce qui ne favorise pas la discussion) ceux qui se maintiennent tant bien que mal, ceux qui n’y arrivent pas, ceux qui survivent bien pensent à l’avenir et voient déjà arriver la dévaluation de leur diplôme.

Pas mal loti… par rapport aux autres. C’est bien ça qu’on répète à tous les étudiants : ce qu’on fait se prête bien au travail à distance, on est pas au front mais protégés chez nous, on est épargnés par le chômage qui touche ou menace tant d’autres (et oui étudiant et chômeur sont antinomiques, résultat : ceux qui subsistaient de leur travail n’ont même pas le chômage). 

Alors, comment en sommes-nous arrivés là ? J’ai vu tourner un sondage pour se faire une idée de l’état mental global, j’ai vu tourner une tribune de Mediapart ; les chiffres ne sont pas précis mais le constat est alarmant. Deuxième semestre et c’est reparti pour un tour.

J’ai senti la bonne volonté du plus grand nombre qui essayent tant bien que mal, étudiants comme professeurs ; tout le monde fait de son mieux se serre les coudes, souffre en silence. Il est temps d’écouter les universités, les étudiants, les enseignants et tous les autres ; temps de remettre en question le fonctionnement universitaire qui nous a mis là : l’équilibre était précaire en 2019, profitons de l’effondrement pour reconstruire mieux.

L’appel à la mobilisation étudiante du 26 janvier à retrouver ici : https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/180121/le-gouvernement-refuse-de-nous-ecouter-faisons-nous-entendre-le-26-janvier