La “bienveillance”, triste cache-sexe de la domination managériale dans nos vies

Faute d’église promettant à ses ouailles le paradis après une vie de misère comme au XIX siècle, la bourgeoisie cherche dans les spiritualités new age ses concepts fumeux pour donner un semblant de moralité à ses basses œuvres.

Une simple recherche chronologique sur internet nous permet de faire la généalogie de la diffusion de ce concept en creux. Avant 2008, le terme est anecdotique dans la presse. En 2006, le roman « Les bienveillantes » de l’écrivain Jonathan Litell reçoit le prix Goncourt. Dès lors, « la bienveillance » se répand comme une traînée de poudre dans les cercles bourgeois. D’abord dans les revues de management, journaux catholiques, livres de développements personnels tendance yoga, le terme fera son entrée en grande pompe en politique avec Macron, manager en chef de la start up nation.

Deux étymologies s’opposent. La première, retenue par les bourgeois : “bénévole, disposition à vouloir le bien d’autrui, c’est-à-dire être gentil et à l’écoute”. L’autre, plus probable, serait : “bona vigilencia, bien veiller”. Tout un programme.

Un classique des campagnes d’évangélisation managériale

Au cours des années 2010, le mot est devenu le fond de commerce des charlatans en coaching, management et conseil. On pense aux prêcheurs préférés des capitalistes  : Pierre Rahbi, le catho tradi-cool, ou Matthieu Ricard, le bouddhiste sympatoche (euphémisme). Les deux stars des congrès de top managers du CAC40 qui depuis une dizaine d’année, évangélisent les bourgeois qui chacun sait sont emplis de bon sentiments. Les entreprises s’arrachent leurs onéreux services en conférenciers pour donner un surplus d’humanisme enrobé à la guimauve aux pire techniques d’exploitations des travailleurs.

Et on ose dire que le monde du travail est violent !

C’est paradoxalement chez les dirigeants du public que ces hérauts de la libre entreprise ont le plus d’emprise. Depuis le hold-up de la finance sur les Etats en 2008 (cf crise des subprime), les politiques publiques austéritaires se sont accélérées. Ce qui signifie concrètement, moins de lits et de soignants dans les hôpitaux (quand ils ne sont pas fermés ou partenaire-public-privatisés), des profs débordés, moins de guichets à la caf, à la poste, dans les gares, moins de subventions pour les associations, etc. Bref, moins de moyens financiers, humains et matériels dans les services publics et les institutions financées par le public.

« Faire mieux avec moins », voilà la consigne. Et dans le même temps, on demandera aux travailleurs d’être bienveillants vis-à-vis du public : « Oui vous allez faire le boulot de trois personnes mais soyez bon, mon brave, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. »

La logique de casse des services pressurise les travailleurs qui, ne pouvant plus faire correctement leur travail, se retrouvent à faire l’inverse de leur métier. Les coupes sèches en personnel, le manque de moyens, les objectifs délirants, les réorganisations permanentes, les poussent au burnout ou au suicide. L’austérité arrache aux travailleurs le sens même de leur métier. Vous ne travaillez plus au service du public, vous travaillez pour respecter les nouvelles normes de rationalisation des coûts et pour lutter contre les déficits.

Peut-on s’entraîner à la bienveillance comme au licenciement ou au harcèlement ? Oui.

Dans les EHPAD et les hôpitaux, les soignants courent de chambres en chambres car on a supprimé des postes. Mais le directeur assurera qu’ils sont « bienveillants » avec les malades, tandis que les cas de « maltraitance » explosent . On observe une forte augmentation des démissions des jeunes soignants qui, après quelques années à être pressés comme des citrons, se reconvertissent. Dans les prisons, on demandera aux surveillants d’être bienveillants avec les êtres humains entassés à cinq dans une cellule conçue à l’origine pour deux personnes.

Pas de bienveillance possible sans relation d’égalité

Le résultat est une domination accentuée car dissimulée, innommée. La domination du manager sur ses subalternes dans l’entreprise, de l’adulte sur l’enfant à l’école, du bien portant sur le malade à l’hôpital, du maton sur le prisonnier, etc . Domination dont souffrent les usagers comme les travailleurs de ces institutions, car contraire à l’idée de service public. C’est cette domination qui a pris le nom de « bienveillance » ne peut être pensée car beaucoup d’entre nous l’intègrent comme une aliénation.

On ne peut être bienveillant que dans une relation d’égalité, chose inexistante dans le salariat. C’est à cela que sert la bienveillance : un triste cache-sexe de la hiérarchie et de la domination managériale.

Comme souvent avec la langue des dominants, la « bienveillance » ne signifie pas grand-chose en soi, l’important est de sonner nouveau, à la mode et, plus important encore, d’être positif, afin de tuer dans l’oeuf d’éventuelles oppositions. Comment pourrait-on être contre la bienveillance ?

Pourtant, de la véritable bienveillance, si cela existe, nous en avons vu depuis 2018 : chez les Gilets Jaunes, le travailleur avec le chômeur, le vieux avec le jeune, les femmes seules avec les personnes handicapées, bienveillants entre eux pour de bon car libres, égaux et fraternels.

On a pu voir le visage nu de la bienveillance macronienne à leur égard, en les mutilant, les brutalisant et en les embastillant.


Clément Dagorne

Frustration

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