La dette publique est-elle un fardeau qu’on laissera à nos enfants ?

C’est l’angoisse médiatique et politique du moment. Face à tout cet argent public dépensé, comment allons-nous payer ? Régulièrement, les médias dominants nous ressortent le problème de la dette publique pour nous convaincre que des « efforts » seront nécessaires pour la rembourser, c’est-à-dire une baisse des dépenses publiques et la poursuite des privatisations. Actuellement, ils se félicitent toutefois du plan européen comprenant 390 milliards de dettes ou du “plan de relance” français à 100 milliards d’euros : la peur de la dette disparaît-elle quand de nouvelles exonérations d’impôts pour les entreprises privées et leurs actionnaires (20 milliards dans ce “plan”) apparaissent ? Nous sommes perdus.

Car après tout, le dernier budget rectificatif prévoit une dette publique atteignant 120,9 % du PIB cette année, de quoi donner des frissons. Le programme de Macron à la présidentielle 2017 définissait déjà comme une priorité le « sérieux budgétaire, pour ne pas léguer une dette insoutenable à nos enfants ». C’est la formulation la plus habituelle pour le discours sur la dette publique : celle-ci serait un fardeau que les ménages français légueraient à leurs enfants.

Est-ce vraiment le cas ? En acceptant l’endettement public, sommes-nous en train de condamner nos enfants à en supporter le poids écrasant ?

1. On ne lègue pas la dette aux générations futures, puisque la dette actuelle sera remboursée par la dette future. L’État renouvelle indéfiniment sa dette (il « roule sa dette »), et ce ne sont que les intérêts qui sont à la charge des contribuables (42 milliards en 2019 soit seulement 1,7% du PIB). En effet, à l’inverse des ménages qui remboursent le capital prêté et payent les intérêts chaque mois jusqu’à l’échéance, l’État ne paye que les intérêts chaque année et rembourse la totalité du capital à l’échéance. Et pour le faire, il s’endette du montant nécessaire. Par exemple, si l’État emprunte 500 millions sur dix ans à un taux de 1,8%, il paiera 9 millions d’intérêts par an et devra rembourser le capital de 500 millions en une seule fois dix ans plus tard. Il réalisera alors un nouvel emprunt de 500 millions pour rembourser le capital. Et ainsi de suite,  indéfiniment.

Des jeunes très inquiets par la dette en font part aux lecteurs du Monde. Bon, ils ont aussi participé à l’élaboration du programme d’Alain Juppé

2. Vous aurez remarqué que les médias adore comparer l’Etat à une entreprise. Mais ils ne précisent jamais que les entreprises sont en moyenne beaucoup plus endettées que l’Etat ! L’une des manières de mesurer la dette d’une entreprise est de la mettre au regard des actifs détenus. Si on applique le même calcul à l’Etat, son taux d’endettement est très faible. Selon l’INSEE, fin 2018, le patrimoine économique national net (immobilier, infrastructure, etc.) s’établissait à 15 482 milliards d’euros. La dette publique s’établissait quant à elle à 2315,3 milliards d’euros, ce qui fait un taux d’endettement autour de 15% seulement.  En comparaison, en moyenne, au niveau mondial le taux d’endettement des entreprises atteint 53%.

3. Le montant total de la dette publique en France est limité. Il est plus faible que celui de nombreux pays (Espagne, Italie, Grèce, Portugal, Belgique, Japon, États-Unis, etc.). Et une dette qui pèse environ 100% de la richesse produite en un an (avant le Covid), cela parait élevé, mais cela signifie simplement qu’il faut un an de richesses produites pour rembourser des titres de dette remboursables sur des années (8 ans d’échéance en moyenne pour ceux contractés en 2019). Et ce qui a fait augmenter le montant de la dette ces dernières années ce n’est pas la hausse des dépenses, mais la baisse des recettes avec la diminution des impôts des plus riches et des entreprises.

Et cette enquête pour viol, au fait, ça avance ?

4. L’État français emprunte à des taux très faibles, ce qui limite son niveau de dette. Les taux d’intérêt à dix ans sur la dette publique française sont passés de 10 % en 1990 à 0,4 % au printemps 2019. Les taux à court terme (1 an ou moins) sont même régulièrement négatifs : l’État gagne donc de l’argent en s’endettant, puisqu’il rembourse moins d’argent qu’on ne lui en a prêté. Les investisseurs payent pour prêter à l’État. Ainsi en dix ans, la dette a augmenté de 1000 milliards, mais la charge d’intérêt a diminué.

Pourquoi est-ce que les banques prêtent à l’État, si elles perdent de l’argent en le faisant ? En fait, elles n’ont pas vraiment le choix. Pour résumer, le système bancaire fonctionne ainsi : les banques prêtent à des clients institutionnels ou privés et se prêtent également entre elles. Elles détiennent un compte à la Banque centrale, où se retrouve l’argent qu’elles n’ont pas prêté. La BCE a fixé volontairement le taux de ce compte à un niveau négatif, donc si les banques y laissent trop d’argent elles en perdent encore plus qu’en prêtant aux États.

Fixer un taux négatif au dépôt des banques sur leur compte de la banque centrale est l’un des aspects de la politique accommodante de la BCE. L’autre est le rachat de titres de dettes publiques sur le marché secondaire : la BCE ne prête pas directement aux États, mais elle rachète des titres de dettes aux investisseurs qui ont prêté aux États. Ainsi, par exemple, la France rembourse une partie de sa dette à la BCE (400 milliards).

Cette dette lui coûte d’autant moins cher, que les intérêts touchés par la BCE lui sont reversés, puisque les bénéfices de la BCE issus des intérêts d’emprunt sont reversés en dividendes aux États membres de la zone euro. L’endettement auprès de la BCE ne coûte ainsi rien aux États puisque les intérêts leur sont reversés.  

La dette n’est donc en soi pas un problème, d’autant plus quand la BCE intervient massivement pour en réguler son coût comme elle le fait actuellement. Elle peut être au contraire un outil très efficace de relance de l’investissement et de l’emploi, comme semblent enfin s’en apercevoir une partie de l’intelligentsia. Même Alain Minc découvre les vertus du financement public de la dette ! On a bien compris que le « monde d’après » n’était pas pour demain, mais si au moins on pouvait arrêter de raconter des âneries sur la dette ce serait un bon progrès.


Guillaume Etiévant

Frustration

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