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Le 26 février dernier, Emmanuel Macron a déclaré que “rien ne doit être exclu” à propos de l’envoi de troupes au sol en Ukraine contre la Russie. C’est une déclaration d’une gravité inédite. Depuis, de très nombreuses personnalités politiques de premier plan se succèdent pour nous dire de nous préparer à l’éventualité d’une troisième guerre mondiale. Il y a danger.

L’envoi de troupes en Ukraine : le délire suicidaire de Macron

Voici ce qu’a déclaré Macron à l’issue de la conférence internationale de soutien à l’Ukraine : “Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre (…) Il n’y a pas de consensus aujourd’hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol. Mais en dynamique rien ne doit être exclu”

L’envoi de troupes au sol est pourtant une aberration stratégique. Il est vrai que la force terrestre russe avait été énormément surestimée par les experts au début de la guerre, qui n’excluaient pas la chute de Kiev en quelques semaines. L’envoi de troupes occidentales pourrait marquer un tournant et faire battre en retraite la Russie. Mais l’armement nucléaire change entièrement la donne et la façon de faire la guerre, c’était d’ailleurs la leçon, visiblement oubliée par certains, de la Guerre Froide. 

En effet, à moins de parier de manière très risquée sur une guerre de position et une lassitude des états-majors russes qui accepteraient une humiliante défaite alors même que Poutine est très pressurisé par son opposition d’ultra-droite (on a pu le constater avec la tentative de coup d’Etat avortée de la milice Wagner), le seul moyen d’obtenir une reddition réelle de la Russie serait d’aller jusqu’à Moscou. Or la doctrine nucléaire russe est claire, elle est d’ailleurs la même que la nôtre, une attaque directe sur le territoire russe (dont la frontière est désormais contestée), qui menacerait ses intérêts vitaux, entraînerait une riposte nucléaire – ce qui veut dire que la guerre ne peut pas être gagnée. Il n’y a pas de victoire purement militaire possible contre la Russie. 

Il n’y a pas de victoire purement militaire possible contre la Russie. 

Le gouvernement français semble penser, comme on l’a appris de la part du ministre des affaires étrangères Stéphane Séjourné, que des troupes au sol ne feraient pas “franchir le seuil de belligérance”, ce qui veut dire que, pour ce dernier, il n’y aurait pas de réplique russe. Il est très difficile de comprendre sur quoi se fonde notre ministre pour affirmer de telles inepties car, de facto, cela créerait une situation absolument inédite et difficilement contrôlable. L’ambassadeur russe en France ayant rappelé que “l’envoi de troupes au sol sera la ligne rouge parce que ça peut déclencher la Troisième Guerre mondiale”. C’est la raison pour laquelle les troupes occidentales n’ont jamais été envoyées face aux troupes soviétiques pendant la Guerre Froide, ni lors du blocus de Berlin (1948-1949), ni lors de l’invasion de la Hongrie en 1956, ni lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, ni lors de celle de l’Afghanistan (1979-1989), des évènements pourtant tout aussi inquiétants pour la sécurité internationale et en violation du droit international. 

Les déclarations du gouvernement ont ensuite été appuyées, relayées et amplifiées par nombre de personnalités politiques de premier plan dans la macronie, à l’image de l’ancien premier ministre Manuel Valls (“«Il faut dire la vérité aux Français, la guerre n’est pas impossible»)

Des propos qui ont consterné le monde entier

Ces vérités, tous les gouvernements sains d’esprit les connaissent, tous les conseillers militaires, ambassadeurs, experts en relations internationales aussi. Il faut donc imaginer leur atterrement au moment où ces derniers ont entendu le président de la première puissance militaire européenne menacer, sans aucune concertation, aussi directement la Russie et mettre en danger la sécurité de toute l’Europe de l’Ouest. 

La présidente de la Commission Européenne, Ursula Van Der Layen, n’a été élue par personne, mais elle n’hésite pas à tenir des propos belliqueux qui engagent l’ensemble de la population de l’Union Européenne

L’OTAN, l’alliance militaire américaine dont la France fait partie, s’est empressée de déclarer qu’elle n’avait “aucun projet” d’envoi de troupes. Comme Hollande avant lui, qui s’était ridiculisé en voulant lancer une offensive contre la Syrie avant d’être lâché par les Etats-Unis, Macron est plus atlantiste, plus néoconservateur, plus américain que les américains eux-mêmes. Le chancelier allemand Olaf Scholz s’est lui aussi précipité pour rappeler qu’“il n’y aura aucune troupe au sol, aucun soldat envoyé ni par les États européens, ni par les États de l’Otan sur le sol ukrainien”. Les gouvernements italiens, britanniques, espagnols, polonais et tchèques ont également fait connaitre leur vive opposition à ce projet absurde. 

Les troupes occidentales n’ont jamais été envoyées face aux troupes soviétiques pendant la Guerre Froide, ni lors du blocus de Berlin (1948-1949), ni lors de l’invasion de la Hongrie en 1956, ni lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, ni lors de celle de l’Afghanistan (1979-1989), des évènements pourtant tout aussi inquiétants pour la sécurité internationale et en violation du droit international. 

Toutefois, plus préoccupant, la présidente de la commission européenne, dont on voit de plus en plus qu’elle devient une institution autonome, sans aucun lien avec les volontés démocratiques ou populaires, Ursula von der Leyen a appelé en réaction les états de l’Union Européenne à “se préparer à la guerre”

Les “intérêts de la France” n’existent pas 

Les souverainistes (Jean-Pierre Chevènement en tête) s’inquiètent eux aussi de cette escalade guerrière, déclarant que le rôle du président français est de défendre les intérêts de la France et non pas ceux de l’Ukraine ou des Etats-Unis.

Il se trouve que “les intérêts de la France” n’existent pas. Il y a des intérêts divergents et contradictoires en France, car la France, comme tous les pays, est une société de classes. Les travailleuses et les travailleurs n’ont pas forcément les mêmes intérêts que les capitalistes de l’armement, de la finance, de l’agro-industrie… Les capitalistes n’ont d’ailleurs pas toujours les mêmes intérêts entre eux et leurs batailles et rivalités influent largement sur la politique extérieure.

On peut néanmoins reconnaître que nous avons en effet un intérêt commun : celui de ne pas finir en cendres. 

Et l’on voit bien, une fois de plus, à quel point le pouvoir nous échappe lorsqu’alors que 76% des français sont opposés à cet envoi de troupes, les capitalistes peuvent menacer une puissance impérialiste capable de détruire l’intégralité du pays en quelques heures sans que la population n’ait son mot à dire. Il est impératif de sortir au plus vite d’un système où le peuple n’est pas consulté avant d’entrer en guerre et où un roi fou se comporte avec sa population comme avec de petits soldats. Nous n’avions déjà pas été consultés avant le lancement de la guerre contre l’Etat islamique initiée par François Hollande avec pourtant de lourdes conséquences sur le sol français et européen. 

Les “va-t’en-guerre” n’ont qu’à partir devant

Ceux qui appellent à la guerre ne sont évidemment pas ceux qui y mourront les premiers (ce sera nous) c’est aussi ce qui rend ces bombages de torse aussi dangereux, grotesques qu’insupportables. Comme le dit le député Aymeric Caron : “Partons d’un principe simple: que celles et ceux qui appellent notre pays à engager ses moyens et ses troupes dans un conflit étranger donnent l’exemple en prenant eux-mêmes les armes. Il est immoral que des individus protégés par leur confort et leur statut ordonnent à d’autres d’aller mourir.”

Manuel Valls devrait aller fournir son aide et son expertise à l’Ukraine, après avoir comblé la France puis l’Espagne de ses compétences. On blague : les pauvres ukrainiens ont suffisamment de problèmes.

Dans ce marasme, le PCF est pour une fois à la hauteur, ce qui est assez rare pour être noté

Raphaël Glucksmann, belliciste notoire et tête de liste PS aux élections européennes, dont nous avons dressé le portrait récemment, multiplie les déclarations aussi guerrières qu’abstraites : “La gauche, c’est aussi la résistance antifasciste, la défense du droit et la solidarité avec les démocraties agressées. Et la paix, ce n’est pas la soumission aux tyrans. Face aux dictateurs qui déclenchent les guerres, la paix exige que les démocrates soient forts.”  On ne saura jamais quel est le plan qui permet de gagner contre la Russie et on devrait se contenter d’appels grandiloquents à la morale. 

Dans ce marasme, le PCF est pour une fois à la hauteur, ce qui est assez rare pour être noté. Léon Defontaines, porte parole du parti, lui répondant : “Cher Raphaël, pourquoi ne vas-tu pas toi-même engager ta vie sur le front ukrainien ? Pour les va-t-en-guerre, prendre les armes, c’est toujours pour les autres : le fils de l’agriculteur, de l’ouvrier et de l’aide soignante. Rarement pour les enfants de bourgeois.”

Des raisons de politique intérieure ?

En l’état, il est encore difficile d’analyser les chemins qui ont ammené le chef de l’Etat à tenir une position aussi stupide, non négociée et  reniée par l’ensemble des alliés militaires de la France. Certains ont pris cette déclaration comme une parole à l’emporte-pièce destinée à faire oublier un salon de l’agriculture difficile pour le président, mais les multiples prises de positions convergentes de tout son camp politique racontent désormais une histoire différente.

On sait que comme l’antiterrorisme ou les pandémies, les guerres sont des effets d’aubaine pour l’Etat de renforcer son contrôle et de faire taire la contestation. Les guerres ont souvent des objectifs de politique intérieure, et le motif guerrier est extrêmement récurrent dans le logiciel politique macroniste (“guerre contre le terrorisme”, “éco-terrorisme”, “guerre” contre le covid…).   

Entre 2015 et 2020 (donc sous Macron et bien après l’annexion de la Crimée), la France a fourni aux russes plus de 152 millions d’euros de matériels pour des chars, des avions de chasse et des hélicoptères de combat

Il est aussi clair depuis quelques mois que la victoire de Marine Le Pen en 2027 est désormais possible et les macronistes élaborent diverses stratégies pour neutraliser cette menace. La possibilité d’une dissolution de l’assemblée nationale qui mettrait Jordan Bardella premier ministre de cohabitation afin de parier sur sa déconfiture en fait partie.

Macron aime la guerre. C’est une métaphore dont il use et abuse, et dès qu’il peut, il revêt un uniforme (alors qu’il est civil) . Il ne semble pas du tout avoir à l’esprit l’immense responsabilité qui est la sienne vis-à-vis de l’arme atomique. Flippant.

Faire du RN “un allié de l’étranger” russe en est une autre. «Si vous aviez été élue en 2022, on serait en train de fournir des armes à la Russie pour écraser les Ukrainiens !» déclarait par exemple le premier ministre Gabriel Attal à Marine Le Pen. Ce n’est sans doute pas faux, mais c’est vite oublier qu’entre 2015 et 2020 (donc sous Macron et bien après l’annexion de la Crimée), la France a fourni aux russes plus de 152 millions d’euros de matériels pour des chars, des avions de chasse et des hélicoptères de combat, comme l’avait révélé Disclose

Une guerre mondiale n’aidera pas, in fine, le peuple ukrainien et conduira au contraire à une intensification extrême de la guerre aux conséquences humaines désastreuses pour les populations.

La question qui est posée n’est pas celle de la légitimité de la cause ukrainienne ou de l’ignominie de l’invasion russe. La guerre est affaire de rapports de force et non pas simplement de morale. Une guerre mondiale n’aidera pas, in fine, le peuple ukrainien et conduira au contraire à une intensification extrême de la guerre aux conséquences humaines désastreuses pour les populations.

Face à une propagande organisée, d’une ampleur inédite, qui nous invite à nous préparer à la possibilité de finir en cendres, on le voit, dégager les macronistes vite et loin devient une urgence vitale.


Rob Grams


Image d’en tête : le sous-marin nucléaire lanceur d’engins “Téméraire”, Marine Nationale. Il dispose de seize missiles M45 contenant six têtes nucléaires d’une puissance équivalente à 150 kilotonnes (environ 10 fois la puissance de la bombe nucléaire d’Hiroshima). La France dispose de 3 autres sous-marin de ce type. La Russie en compte 10.


Pour aller plus loin :

Notre portrait de Raphaël Glucksmann, belliciste et atlantiste :

Notre analyse au moment du début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie :


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