Le gouvernement et ses sbires maîtrisent bien la “Big Picture”, comme disent les hauts cadres du privé qu’ils étaient : la réforme des retraites a pour objectif de réduire la part du PIB consacrée au régime de retraites, pour faire des économies, et ainsi permettre d’exonérer davantage, à l’avenir, les entreprises de leurs cotisations sociales. Avec, à terme, la réduction à la portion congrue de ce système ringard, puisqu’il sera devenu tellement dérisoire que toutes celles et ceux qui en auront un peu les moyens se seront tournés vers des retraites par capitalisation, ce qui fait saliver Black Rock et consorts.

Fusionner pour mieux contrôler

Mais pour le reste, c’est le flou total. Rendez-vous compte, pour reprendre la main sur nos retraites et ainsi imposer sa destruction progressive, le gouvernement doit concevoir la fusion de dizaines de régimes différents, actuellement gérés par des représentants de métiers radicalement distincts et qui fonctionnent avec des règles différentes, que cela soit en terme de calcul des pensions, de niveau de cotisations ou d’âge de départ. Il doit fusionner tout ça, et ne le fera d’ailleurs pas intégralement car il a besoin du soutien de quelques professions essentielles à sa survie : Flics et militaires pour commencer. Mais aussi routiers – devenus trop menaçants. Pour le reste, un cauchemar bureaucratique s’annonce. Mais pour la bourgeoisie, c’est une opération essentielle qui lui permettra d’annihiler la conquête majeur du mouvement ouvrier : une sécurité sociale co-gérée par les travailleurs et intouchables pendant 50 ans. C’est un des buts majeurs de la guerre des classes, comme nous vous l’expliquions ici.

Le calcul des points se fera d’après un indicateur … qui n’existe pas encore

Ensuite, l’ensemble des règles préexistantes – qui étaient variables mais avaient le mérite de l’adaptation aux métiers et celui de la clarté – doivent être fusionnées en une seule : c’est le sacro-saint “point”. Un mode de gestion dont François Fillon disait en toute franchise, devant un parterre de patrons conquis en 2016, “Le système par points, en réalité, ça permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue : ça permet de baisser chaque année la valeur des points et donc de diminuer le niveau des pensions” .

Comment sera-t-il, calculé, ce point qui permettra à tout le monde de cotiser au même niveau, “un euro cotisé donnera lieu aux mêmes droits”, comme disait Macron pendant sa campagne ? Eh bien ils ne savent pas. Ce qui ressort des travaux parlementaires qui se sont déroulés dans une Commission spéciale (groupe de députés débattant d’un projet de loi en amont de son passage dans l’hémicycle) ? Sa revalorisation annuelle ne sera fera pas sur l’inflation, non non, mais sur un indicateur qui n’existe pas encore : « Il est intéressant de le créer, parce qu’il n’y a pas que les salariés qui vont être concernés par cette dynamique de revalorisation. Le point ne va pas concerner que les salariés, mais l’ensemble des Français, les revenus des indépendants, des fonctionnaires. Il est donc juste et objectif de constituer un indicateur qui concerne toutes ces populations », nous dit le ministre des retraites, l’ex-DRH de Auchan Laurent Pietraszewski.

Un indicateur unique universel et juste, ça n’existe pas

Effectivement, c’est “intéressant” de créer cet indicateur et de nous le donner, avant que le projet de loi ne soit adopté et ne s’impose à tous, sans que les députés et les citoyens n’aient eu connaissance de sa portée réelle. Pour les députés, ce n’est pas si grave, on parle d’une majorité de playmobils bêtes comme leurs pieds, qui croient que la pénibilité “c’est dans la tête”. Il est d’ailleurs grand temps de penser à supprimer ce Conseil d’Administration bourgeois et de le remplacer par une assemblée populaire représentative du pays ! Mais, pour nous autres, qui nous battons depuis des mois contre ce projet de loi, ne pas avoir la décence de nous en donner les dimensions déterminantes, c’est un crachat à la gueule de plus.

La vérité, le gouvernement la connaît. Il n’existera aucun indicateur qui sera capable d’unifier de façon juste les caractéristiques spécifiques des fonctionnaires, des salariés du privé et des indépendants dans un même témoin de leurs évolutions. Il n’y aura aucun indicateur capable de faire en sorte que l’espérance de vie d’un égoutier soit prise en compte au même titre que de celles d’un cadre. Un indicateur unique, c’est l’assurance pour ceux qui n’ont pas la carrière linéaire d’un DRH de Auchan et ses conditions de vie de perdre radicalement au change. Un indicateur unique, c’est la régression pour tous, sauf pour les privilégiés.

Jouer l’amateurisme pour ne pas dévoiler l’ampleur de la catastrophe

On peut supposer que le gouvernement surjoue l’amateurisme. Il nous fait croire qu’il n’a pas d’idée claire sur cet indicateur, qu’il faut attendre et “faire confiance”, mais il est fort possible que tout soit là, bien ficelé, dans un tiroir de l’Elysée, mais qu’ils savent que dévoiler les contours clairs reviendra à avouer une bonne fois pour toute l’ampleur de l’oeuvre de destruction à laquelle ils s’emploient avec ce projet de loi. Un projet de loi qui, lorsqu’il sera adopté, lancera une machine technocratique de laminage systémique de ce pour quoi tant de gens se sont battus et se battent encore.

Et c’est à une assemblée de blaireaux bourgeois et stupides qui n’ont jamais connu d’autres pénibilité professionnelle que celle d’affronter leur propre reflet d’enfoiré dans un miroir qu’il appartiendra, en dernière instance, de trancher.


Image de Une par Serge d’Ignazio


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