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L’inflation est depuis des mois au cœur des préoccupations médiatiques et politiques. À juste titre, car la population française la moins fortunée subit de plein fouet la hausse des prix, en particulier de l’énergie et des produits de grande consommation. Au global, l’inflation a atteint en juillet 6,1% sur un an, selon l’Insee. Nous alertions dès novembre 2021 sur l’ampleur des profits des grandes entreprises dans une période de forte inflation. Après des mois de silence, la classe politico-médiatique s’est enfin mollement réveillée ces dernières semaines pour évoquer cet apparent paradoxe, qui est en fait loin d’en être un. Les profits n’augmentent pas malgré l’inflation, mais grâce à elle. Plus encore, c’est cette volonté d’augmenter les profits qui explique en partie l’ampleur de l’inflation. 

Les entreprises profitent du contexte général pour augmenter les prix

Les entreprises prétendent que si leurs prix de vente augmentent, c’est parce qu’elles répercutent les hausses de coûts qu’elles subissent (hausse des prix de l’énergie, du coût des transports, des matières premières, etc.). En réalité, pour nombre d’entre elles, l’augmentation des prix qu’elles fixent est bien plus importante que cette hausse de leurs coûts. Elles profitent du contexte général : comme la population a conscience d’une inflation généralisée, celle-ci est beaucoup plus prête à continuer à acheter les mêmes produits que d’habitude, même si leurs prix ont beaucoup augmenté, alors qu’en temps normal elle se serait tournée vers un produit concurrent.

La situation est encore pire quand les entreprises sont en situation de quasi-monopole ou dominent fortement leurs marchés, comme on le voit dans les secteurs de l’énergie et du transport. Il y a également les entreprises qui profitent des pénuries pour augmenter massivement leurs prix comme, par exemple, STMicroelectronics qui fabrique des puces et de microprocesseurs et qui dégage des niveaux de marge comparables à celles de l’industrie du luxe.

Ces hausses de prix non justifiées par les hausses de coûts amplifient fortement l’inflation réellement liée à la conjoncture économique et géopolitique (guerre en Ukraine, réduction drastique des importations de gaz et de pétrole russes, rebond très fort de la demande post-covid, difficulté des chaînes d’approvisionnement, hausse du prix des matières premières, politique zéro covid en Chine, etc.).

On constate des augmentations de prix tellement importantes qu’elles sont forcément décorrélées de l’inflation sous-jacente 

Il y a plusieurs moyens de vérifier ce que nous venons d’énoncer.

D’abord, on constate des augmentations de prix tellement importantes qu’elles sont forcément décorrélées de l’inflation sous-jacente : par exemple les couches, dont le prix a pour certaines augmenté de plus de 91% entre janvier 2020 et juillet 2022 ou l’eau minérale pour laquelle on constate jusqu’à 22% de hausse des prix sur un an

Ensuite, on observe des écarts de prix selon les marques pour un même produit : quand le prix du dentifrice d’Unilever, Fluocaril, augmente de 9,7 % et celui vendu par Gum n’augmente que de 3,75% entre janvier 2020 et juillet 2022, on comprend que l’un des deux profite davantage que l’autre de la période pour massivement augmenter ses prix. 

Michel-Edouard Leclerc a lui-même indiqué que certaines hausses pratiquées par les industriels étaient « suspectes », sans s’interroger bien sûr sur les marges abusives qu’il s’octroie lui-même en distribuant leurs produits, comme vient de l’expliciter un rapport du Sénat. Bruno Le Maire lui-même a promis des « contrôles filière par filière pour aller d’un bout à l’autre de la réalisation d’un produit – que ce soit sa production, que ce soit son transport, que ce soit sa distribution, sa transformation – pour voir s’il y a des marges inacceptables ». On peut être certain qu’il n’y aura aucun contrôle ou qu’ils n’aboutiront à rien, tout comme les contrôles promis sur l’utilisation abusive du chômage partiel. 

Enfin, le regard sur les taux de marge des entreprises (marge / chiffre d’affaires) est indispensable. La marge, c’est le chiffre d’affaires diminué des coûts que supportent les entreprises et de la masse salariale. Si celles-ci ne faisaient que répercuter sur leurs prix de vente la hausse des coûts qu’elles subissent, on devrait constater une hausse du chiffre d’affaires (liée à l’augmentation des prix de vente) à peu près équivalente à la hausse des charges supportée par l’entreprise et donc un maintien du taux de marge. Ce n’est pas du tout ce qui se passe. Les taux de marge ont augmenté par exemple de 20% sur un an dans les transports et de 21% dans l’énergie.

Leclerc sur la hausse des prix
Msieur Leclerc trouve « suspectes » les hausses de prix. Ok, mais nous c’est ses grosses marges de capitaliste qu’on trouve aussi vachement suspectes.

Les hausses de prix ont pour but d’augmenter les profits

Les hausses de prix ont ainsi bien pour but d’augmenter les taux de marge. Jusqu’à présent les entreprises le faisaient principalement en rognant sur les salaires et en supprimant des emplois, bien davantage qu’en augmentant leur prix, ce qui fait que l’inflation était jusqu’à l’année dernière faible. Il y a quelques années, le risque a même été plutôt la déflation, c’est-à-dire la baisse générale et durable des prix (en juillet 2014, par exemple, l’inflation n’était que de 0,4%.). En système capitaliste, la déflation est un grave problème économique, car elle diffère les décisions d’achats, chacun attendant une diminution supplémentaire des prix, tandis que les entreprises perdent une partie de leurs débouchés et ne peuvent plus se permettre d’investir à cause de la baisse des prix de leurs produits.

L’inflation est quant à elle une opportunité considérable pour les entreprises, qui peuvent jouer sur les deux tableaux : continuer à bloquer les salaires tout en augmentant leur prix de vente pour faire exploser leurs profits. Face à cette situation, l’attention des médias et des forces politiques se concentre sur les profits des majors pétrolières. En effet, TotalEnergies a réalisé plus de 6 milliards de dollars de profit net sur le deuxième trimestre 2022, Shell 18 milliards sur la même période, et BP 9 milliards. Autre exemple dans l’énergie : Engie a doublé ses bénéfices au premier semestre 2022. Et ce n’est pas les quelques remises accordées qui vont y changer quoi que ce soit (20 centimes par litre de carburant pour TotalEnergies et 100 euros en moyenne pour les clients les plus modestes d’Engie).  

Jusqu’à présent les entreprises augmentaient les taux de marge principalement en rognant sur les salaires et en supprimant des emplois

Le secteur de l’énergie obéit à des logiques bien particulières, comme nous le détaillions ici. Les majors pétrolières, par exemple, génèrent des profits très importants dès que le cours du Brent (déterminé par le rapport entre la quantité de pétrole mis sur le marché et la quantité de demande de pétrole par les raffineurs) augmente, car elles tirent principalement leur rentabilité du pétrole qu’elles extraient et qu’elles vendent sur les marchés, beaucoup plus qu’en raffinant et en vendant de l’essence dans les stations-service au consommateur final.

Mais le secteur de l’énergie est l’arbre qui cache la forêt : les entreprises du CAC 40, c’est-à-dire les plus grosses capitalisations boursières françaises, ont atteint 73 milliards d’euros de bénéfices au premier semestre, soit une hausse de +24% par rapport à la même période de l’année précédente. ArcelorMittal, par exemple, réalise  un bénéfice de 8 milliards d’euros grâce à la hausse des prix de l’acier. Pour les entreprises non membres du CAC40, citons la société de transport maritime CMA CGM qui n’est pas cotée en bourse, mais a vu son profit multiplié par 10 en 2021. Au global, nous nous retrouvons face à une boucle inflation-profit dans toute l’économie.

Taxer les « superprofits » : la fausse bonne idée

Alors que faire face à cette situation ? La solution la plus en vogue est de taxer les « superprofits ». C’est ce que fait le Royaume-Uni qui met en place une taxe de 25 % supplémentaire sur la production d’hydrocarbures en mer du Nord. C’est également ce que demande Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, quand il affirme : « J’exhorte tous les gouvernements à taxer ces profits excessifs et à utiliser les fonds pour soutenir les personnes les plus vulnérables. »

En France, la Nupes a quant à elle déposé une proposition de loi prévoyant dans son article 16 « une contribution exceptionnelle sur les bénéfices des sociétés pétrolières et gazières, des sociétés de transport maritime de marchandises et des sociétés concessionnaires des missions du service public autoroutier redevables de l’impôt sur les sociétés prévu à l’article 205 du code général des impôts qui réalisent un chiffre d’affaires supérieur à 1 milliard d’euros. Cette contribution exceptionnelle est égale à 25% du résultat imposable. ». Le gouvernement l’a balayé d’un revers de main, mais elle aurait de toute manière peu d’effet : les majors pétrolières génèrent très peu de résultat imposable en France, car elles font le plus gros de leur profit et payent leurs impôts là où elles extraient du pétrole, et il y en a très peu dans l’hexagone.

« J’exhorte tous les gouvernements à taxer ces profits excessifs et à utiliser les fonds pour soutenir les personnes les plus vulnérables. »

Olivier Besancenot ? Non, Antonio guterres, secrétaire général de l’ONU

Cette volonté de taxer les « superprofits » de certains secteurs d’activité est noble, mais largement insuffisante. Considérer qu’il y a des « superprofits » ou des « surprofits », c’est penser que le reste des profits dans les autres secteurs d’activité sont légitimes et qu’il ne faudrait pas les taxer davantage, alors qu’ils sont tout autant issus de l’exploitation du travail et contribuent tout autant à l’inflation qui réduit le pouvoir de vivre des Français. Si les superprofits sont les profits « excessifs », alors cela voudrait dire que les autres sont à un niveau acceptable ? La gauche de transformation sociale s’engage dans une mauvaise direction en insistant sur cette notion.

On ne voit malheureusement plus grand-monde, y compris à gauche, pour remettre en cause la baisse de l’impôt sur les sociétés octroyée par le gouvernement Macron en 2018. Rappelons que depuis cette réforme, l’impôt sur les sociétés est désormais à 25% alors qu’il était à 33% auparavant. Avant de parler de taxer les « superprofits », le minimum serait déjà d’exiger l’augmentation du taux de l’impôt sur les sociétés pour toutes les entreprises.  

De plus, dans l’indifférence générale, le gouvernement a annoncé au début du second mandat la suppression totale de la “Contribution sur la Valeur Ajoutée” (CVAE), ce qui va coûter 8 milliards d’euros. C’est un énorme cadeau fait aux entreprises, alors que c’est un impôt hyper utile : il n’est pas basé sur les bénéfices, mais s’applique lors de la production, l’importation de marchandises et de service, l’emploi de main-d’œuvre, quels que soient les bénéfices réalisés, contrairement à l’impôt sur les sociétés, qui n’est payé que si un bénéfice est réalisé. Il est donc beaucoup plus difficile d’échapper à la CVAE qu’à l’impôt sur les sociétés en faisant de l’optimisation fiscale, raison pour laquelle le Medef exigeait depuis longtemps sa suppression, vœu qui va désormais donc être réalisé.

Il est indispensable de lutter pour une plus importante taxation des entreprises. Mais ce ne sera toutefois jamais rien de plus qu’un pansement sur une hémorragie. C’est directement sur leur pilotage qu’il faut agir, en leur imposant par la loi le niveau des prix quand c’est nécessaire, et en les débarrassant de la toute-puissance de leurs actionnaires qui n’auront toujours en ligne de mire que la hausse de leur propre rémunération au détriment de la qualité de vie de tout le reste de la population. Nationalisons, socialisons, révolutionnons.


Guillaume Etievant