“Hold-Up” : on ne combat pas le conspirationnisme avec du “fact-checking” mais par la lutte des classes

TOUTES les rédactions de médias ont fait leur article fouillé, détaillé et précis sur le documentaire conspirationniste “Hold-Up” en quelques jours. Bravo les camarades journalistes, maintenant on attend de vous le même zèle pour la prochaine réforme anti-sociale du gouvernement, moment pendant lequel des dizaines et des dizaines de “fake news” sont dites sans que généralement vous ne leviez le petit doigt, parce que “c’est un débat légitime”, quand même. Belle preuve de lâcheté de la profession en tout cas : quand il s’agit de “debunker” un obscur documentaire YouTube (pour lequel les médias font donc une pub monstrueuse, soit dit en passant), il y a du monde, mais quand il faut contredire un gouvernement qui fait bien plus de mal que le visionnage d’un docu, en témoigne la pente autoritaire qui ne cesse de grandir dans le pays, il n’y a plus personne. Pareil pour vous “les gens de gauche”. On ne vous a pas vu si nombreux et déterminés pour faire de la “contre-enquête” quand la bourgeoisie rabâche ses mensonges, ou à dénoncer les élites avec une lecture sociale et de classe. Pourtant si ce docu, au pire, nous fait perdre du temps, la bourgeoisie nous enfonce et tue des gens : huit millions de français ont besoin de l’aide alimentaire selon Vincent Destival, délégué général du Secours catholique et la crise sociale s’aggrave depuis mars dernier contre les plus précaires. 

Les mythes racistes ou anti-pauvres font plus de mal qu’un docu conspi de plus

Qu’est- ce qui est le plus dangereux pour la population ? Un “docu” conspi comme “Hold-Up”, dont les ressorts tellement mauvais nourrissent débats et discussions entre les personnes – car non, ce n’est pas parce que des milliers de personnes regardent qu’elles gobent tout sans réfléchir -, ou bien des mythes et mensonges bourgeois tenaces ? Par exemple, qu’est-ce qui est le plus grave pour la société ? Croire que l’épidémie de coronavirus est instrumentalisée voire exagérée par nos dirigeants pour on ne sait quel délire mondial, ou penser que les immigrés veulent nous “grand-remplacer ?” Dire que Bill Gates cherche à créer des virus, ou affirmer que les pauvres sont responsables de leur situation et qu’ils n’ont qu’à bosser ? D’un côté nous avons des grandes théories fumeuses, de l’autre des mythes quotidiens et tenaces qui poussent les idées fascistes et justifient les politiques répressives et anti-sociales. Pour nos médias, les premières sont inadmissibles et doivent être contestées dans les 24h. Les secondes sont du “débat public” et on peut laisser Éric Zemmour débiter ses mensonges racistes sans sourciller. C’est ça, “la réalité”. 

L’anticomplotisme de bas étage est une forme de distinction sociale, un gage de respectabilité vertueux, comme le fait de se prendre en photo avec sa bibliothèque bien rangée derrière soi. A défaut d’enquêter et de questionner le pouvoir sous toutes ces formes, ces “journalistes” sermonnent le public, teintés de mépris de classe : le complotisme des dominants n’est jamais nommé comme tel, comme par exemple la cinquième colonne musulmane, ou bien lorsque l’on convoque l’abominable Russie pour l’accuser de collusion avec tout ce qui conteste l’hégémonie des puissants (Brexit, Gilets jaunes, etc). Et, par conséquent, terrifiés à l’idée d’être taxés de “complotistes”, renforcent et produisent indirectement les thèses conspis unilatérales et farfelues. Anticomplotistes et conspirationnistes s’auto-alimentent dans un cercle vicieux, de manière consciente et inconsciente : décrédibiliser ou empêcher toute critique structurelle du capitalisme et de la bourgeoisie. 

En cela, la sous-bourgeoisie, comme intermédiaire, est déterminante, incarnée en partie dans la sociologie du journalisme des médias mainstreams : pour elle, penser en dehors du cadre étatique et capitaliste vaut toujours l’étiquette de complotisme ou, au mieux, de populisme. Dimanche après-midi dans “C l’Hebdo” sur France 5, journalistes et “chercheurs neutres” discutaient avec gravité de la montée de ce “péril conspirationniste” incarné par “Hold-Up” et évoquaient, dans le plus grand des calmes, l’hypothèse d’une interdiction de la diffusion de propos complotistes. Décidément, “la liberté d’expression” à la française est à géométrie variable et ces gens sont “Charlie” quand ça les arrange. Ce qui est sûr, c’est que dès que le monopole des idées est disputé à la bourgeoisie culturelle, elle sort les griffes.

La critique sociale plus forte que le “fact-checking”

Oui, les explications conspirationnistes de la réalité sociale comme celles mises en scène dans “Hold-Up” sont foireuses et ne mènent à rien de bon. Mais il ne faut pas oublier que lorsque l’on se sent à juste titre dépossédé(e)s des médias, des institutions, de la politique au sens général du terme, bref, dépossédé(e)s de tout, le complotisme devient une des seules choses qu’il nous reste. Cette privation, dont celle de se regrouper politiquement et d’agir, risque de s’intensifier à différents niveaux et il ne faudra pas venir s’étonner que des thèses pullulent sur internet produites par la droite et l’extrême droite. Combattre le conspirationniste bourgeois, comme “Hold-Up”, à la vision unilatérale, bordélique et finalement docile pour les gouvernants avec du fact-checking est contre-productif, notamment de la part de médias hypocrites et peu crédibles comme contre-pouvoirs. Ces mêmes médias qui s’amusent bien souvent avec la réalité en la déformant sont quand même gonflés de faire des leçons de vérité !

On ne combat pas les idées conspirationnistes en se contentant de dire qu’elles sont merdiques. Si les gens ont le sentiment qu’on leur ment en permanence et que la vie publique de ce pays est constamment manipulée par des intérêts qui les dépasse… C’est parce qu’on leur ment en permanence et que la vie publique de ce pays est constamment manipulée par des intérêts qui les dépasse ! Cela a un nom, ça s’appelle la lutte des classes, où une classe dominante de plus en plus riche contrôle l’économie, le travail et la politique, tout en faisant croire en permanence que nous vivons libres et égaux en droit. 

Une critique sociale rigoureuse de la bourgeoisie et de ses méfaits toxiques, ce que l’on fait ici à Frustration depuis plusieurs années maintenant, nous semble être la réponse la plus efficace à la critique conspirationniste de la société qui ne mène, rappelons-le, nulle part. Mais pour nombre de militants, journalistes et intellectuels, aussi “de gauche” soient-ils, il est plus satisfaisant de tacler des citoyens “crédules” que d’attaquer des bourgeois sans scrupules.

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