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Le plus dur quand on veut dénoncer la réforme en cours dans le lycée pro, c’est qu’on parle d’un monde très méconnu.  Le saviez-vous ? C’est pourtant un jeune sur trois qui étudie dans la voie pro. L’enseignement dispensé comporte à la fois des enseignements généraux et professionnels dans des branches de métiers définies, pour préparer les diplômes du CAP et du baccalauréat professionnel. 

Je suis professeure de lettres-histoire géographie en lycée professionnel, prof principale en 3ème Prépa Métiers. Je passe beaucoup de soirées à expliquer la différence entre l’apprentissage et le lycée pro, à raconter ce que j’y enseigne, à rassurer sur leur prétendu désintérêt de mes matières… à expliquer d’ailleurs ce qu’est la 3ème Prépa Métiers, pourquoi nous enseignons plusieurs disciplines…  Que non, je n’ai absolument pas de problème récurrent avec la notion de laïcité…  Bref, à casser des représentations.

Le lycée pro, à part ceux qui y travaillent et ceux qui y apprennent, personne ne le connaît vraiment. Personne ne sait ce qu’on y construit, ce qu’on y découvre, ce qu’on y répare. Ces jeunes sont mis à l’écart du débat public, et c’est bien le cœur du problème depuis le début.

Le lycée pro, à part ceux qui y travaillent et ceux qui y apprennent, personne ne le connaît vraiment. Personne ne sait ce qu’on y construit, ce qu’on y découvre, ce qu’on y répare

Aujourd’hui, une nouvelle grande réforme vient bouleverser notre institution, dans une relative indifférence. Quand par miracle on en entend parler, on ne comprend pas forcément le problème. Le gouvernement annonce vouloir répondre aux enjeux de l’insertion professionnelle et du décrochage en augmentant les périodes de stage de 50%, un développement de l’autonomie des établissements et le renforcement du lien école-entreprise : pourquoi s’en émouvoir ? Pourquoi s’émouvoir d’une réforme annonçant une augmentation de 50% des PFMP (Période de Formation en Milieu Professionnel : les stages), d’un développement de l’autonomie des établissements et d’un renforcement du lien école-entreprise ? Voici donc sept raisons de lutter contre la réforme de la voie professionnelle : 

1 – Parce qu’elle vient frapper une institution déjà au bord du gouffre

Avant la réforme de 2009, le baccalauréat professionnel s’obtenait en 4 ans après le collège, 2 ans de CAP ou BEP puis deux ans de Bac pro. Le « bac pro 3 ans » a donc ni plus ni moins soustrait un an d’études, et le BEP a fini par disparaitre. Les enseignants qui ont connu l’avant/après 2009 ont souvent un discours nostalgique sur une période qui permettait un travail plus approfondi avec beaucoup plus d’heures pour apprendre le métier.  D’autant plus que comme le rappelle Daniel Bloch, ancien recteur, il s’agissait d’« une réforme qui n’avait d’ailleurs été demandée ni par les milieux économiques ni par les enseignants, et qui ne résultait que d’une politique visant à réduire le nombre de fonctionnaires. ».

Il faut imaginer une scolarité amputée de onze semaines de cours.

Puis la transformation de la voie professionnelle (mise en place en 2019 par Jean-Michel Blanquer) a diminué d’environ un tiers les heures d’enseignement général, réduction masquée par la création d’heures de « co-intervention » et l’argument fallacieux d’une meilleure préparation au monde du travail. Dur de médiatiser notre combat quand les communications ministérielles s’enorgueillissent de fausses victoires. On valorise des concepts comme “le chef-d’œuvre”, “la mixité des publics”. Sur le terrain, on connaît la réalité, la vacuité. Les mots sont bien choisis et les sujets techniques : on peut mentir, dire qu’il faut poursuivre la transformation.  Sans le moindre bilan, la réforme  suivante arrive déjà. 

Les profs s’adaptent et enchaînent les deuils. Il faut cette fois-ci imaginer une scolarité amputée de onze semaines de cours. C’est la goutte d’eau. A force de raboter nos cours, de trouver des solutions pour « faire sans », on finit par ne plus vraiment savoir ce que l’on fait. Aujourd’hui par exemple, un élève de terminale a 8 heures pour découvrir le monde de 1945 à nos jours, incluant la guerre froide, la décolonisation, la construction européenne, la chute du Mur de Berlin, les attentats de 2001… La nuance est plus une intention qu’une possibilité. Sans compter sur les lacunes préexistantes. Comment réduire encore et prétendre assurer un enseignement exigeant ?

Les professeurs ne sont pas des roseaux, et la rupture est proche.

2 – Parce qu’elle s’attaque aux plus précaires

Un tiers des jeunes étudient dans la voie professionnelle, mais pas n’importe lesquels. L’arrivée dans l’académie de Créteil a marqué pour moi la fin d’une innocence. La précarité, c’est tous les jours. Dans le rapport à la scolarité, dans les représentations du monde et dans les perspectives.

Combien d’entretiens vécus avec des mères qui ont du mal à réveiller leurs enfants car elles sont déjà parties au travail avant 7h et qu’elles enchaînent avec un autre le soir ? Combien de jeunes qui ont des absences liées à un petit job pour soutenir la famille, ou au fait de devoir s’occuper des petits frères et sœurs ? Oui, ce sont nos réalités professionnelles et surtout les réalités de vie des élèves. Quelle place pour se mobiliser ?

Le lycée pro accueille majoritairement les jeunes les plus heurtés par le collège, ceux à qui il faudra fournir du temps pour reconsolider un parcours, une confiance en soi.

Chacun peut se questionner : connaissez-vous des proches passés par le lycée pro ? Combien ? Pour ma part, à chaque période de stage je me rappelle que mon réseau est particulièrement bien situé, dur de le faire jouer pour trouver des stages en plomberie, en électricité, en accompagnement et soins aux personnes… 

Dans une société déjà aussi divisée, creuser le fossé est coupable. Mais qu’attendre de celui qui déclarait qu’on croisait dans une gare « ceux qui ne sont rien » ?

3 – Parce que priver les jeunes de temps à l’école, c’est ignorer le travail d’accompagnement et de veille effectué par les communautés éducatives

La communauté éducative a des compétences professionnelles propres en matière de protection de l’enfance. Je sais par exemple être attentive à des indices, observer qu’un jeune qui a soudainement du mal à écrire a peut-être tapé du poing dans un mur dans un moment compliqué, à interroger. Nous savons repérer qu’un jeune anormalement tendu ou fatigué est peut-être en train de traverser une période compliquée. Bref, nous veillons. Nous avons des réflexes et des réseaux qui nous permettent parfois de mettre en sécurité, d’alerter, de signaler aux services sociaux des maltraitances, des situations de danger.

Nombre d’enseignants revoient longtemps les visages des jeunes qu’ils ont accompagnés dans ces moments. Ce travail, c’est du temps long. Il nécessite d’installer une confiance, de pouvoir suivre une situation au fil des semaines.

La communauté éducative a des compétences professionnelles propres en matière de protection de l’enfance que l’entreprise n’a pas.

Je me souviens d’un jeune qui m’avait raconté un jour avoir des traumatismes liés à des violences scolaires passées, à l’étranger, et qui ne pouvait se retrouver devant une évaluation sans perdre ses moyens. Au fil de l’année, de nos discussions, d’une multitude de petits gestes, de petites phrases d’encouragement, il a su développer des mécanismes de confiance en lui jusqu’à obtenir son bac dans une grande réussite. Je pense à lui car jamais cela n’aurait été possible avec 11 semaines de moins.

L’entreprise effectuera-t-elle ces missions de veille et d’accompagnement ?

4 – Parce que la réforme méconnaît la réalité des stages

Au nombre des méconnaissances de terrain des auteurs de la réforme, il faut ajouter un aveuglement sur la réalité des stages en entreprise. Déjà, c’est souvent grâce au nombre infini d’appels que les profs parviennent à placer les élèves qui n’ont toujours pas trouvé. Les professionnels n’ont pas toujours ni le temps ni la place de former les élèves. Quand un plombier a déjà un apprenti, il n’a tout simplement plus de place dans le camion pour prendre un élève de plus (réponse entendue suffisamment de fois pour la connaître par cœur). Comment alors réussir à placer les élèves onze semaines de plus ?

Au nombre des méconnaissances de terrain des auteurs de la réforme, il faut ajouter un aveuglement sur la réalité des stages en entreprise.

Ensuite, les élèves ne reviennent toujours pas formés au mieux des PFMP (période de formation en milieu professionnel, soit 6 à 8 semaines de stage par an). C’est un cercle vicieux, les tuteurs se plaignent souvent « qu’ils ne savent rien faire ». Normal, ils sont passés de 4 à 3 ans de formation, et les horaires en atelier ont drastiquement diminué. De fait, ils sont donc condamnés à des tâches basiques, peu qualifiées et qualifiantes. Certains élèves racontent donc avoir passé leur stage à passer le balai…

Pour les plus chanceux, le stage va en revanche leur apprendre des gestes professionnels précis. Très précis même, puisqu’il ne s’agit pas d’apprendre un métier, mais un poste dans une entreprise.  Un élève en stage dans une boutique de réparation de téléphones apprendra des gestes, mais pourra-t-il découvrir vraiment les métiers de la microtechnique, dont l’optique ou l’usinage de pièces, ce qu’il apprend au lycée ?

La réforme ne créera pas des professionnels mieux insérés. Cela se fait au lycée par le développement de compétences transversales à la fois professionnelles, sociales et scolaires. L’insertion professionnelle nécessite de la confiance en soi, une aptitude à la mobilité et des projets. Je crois que c’est encore à l’école qu’on la prépare le mieux.

5 – Parce qu’elle freinera les possibilités de poursuite d’études

Ce n’est pas l’endroit de dénoncer les violences de Parcoursup. De plus en plus, beaucoup d’élèves terminent sans affectation ou voient leurs volontés de réorientation bloquées. Les portes de l’université ou d’un changement de filière sont déjà bien fermées. Aucun doute, la réforme va aggraver la situation.

Les professeurs de BTS se plaignent souvent du niveau des élèves arrivant de bac pro. De fait, nous n’avons pas le temps de les former suffisamment. Comment faire mieux avec moins ? Il est fort probable que les élèves les plus fragiles s’y découragent.

Ainsi, une orientation en voie pro à la fin du collège deviendra une nouvelle encore plus mauvaise, définitive. Notre institution souffre déjà d’une réputation douloureuse, comment accepter qu’elle devienne une voie de relégation encore plus marquée ? 

6 – Parce que l’autonomie des établissements est un concept dangereux

Encore une fois, derrière le terme d’autonomie se cachent des réalités plus dures : concurrence et inégalités locales. Si les établissements sont autonomes, ils devront être plus performants. Et alors, comment mesure-t-on cela en éducation ? Prendra-t-on l’indicateur du bien-être des élèves, ou celui du taux de réussite au bac ?

Si un hôpital n’accueille plus de patients trop malades, il augmentera son taux de guérison.

Si l’on compare les établissements en observant leurs réussites aux examens, il deviendra plus simple de ne pas inscrire tous les élèves en terminale. De fait, il y a un très grand risque de largement dévoyer nos missions : les élèves les plus fragiles seront menacés dans leurs parcours, leurs réalités d’inscription. Les chefs d’établissement obtiendront des marges de manœuvre très fortes. Ce sont des portes ouvertes à des pratiques nouvelles, dangereuses.

Si un hôpital n’accueille plus de patients trop malades, il augmentera son taux de guérison.

Si les options et les heures d’enseignement ne sont pas uniformes, les moins dotés rentreront dans une spirale dramatique. Enfin, des heures d’enseignement décidées localement signifient donc une inégalité factuelle des scolarités.

Un service public d’éducation ne peut rentrer dans des logiques libérales sans y perdre son âme. C’est pourtant ce qui se déroule insidieusement, et cela a des conséquences immédiates sur les parcours des jeunes.

7 – Parce que l’apprentissage est mystifié et qu’avancer l’âge de l’entrée dans le monde du travail n’est pas une victoire de la société

Il est clair que le gouvernement encourage et survalorise l’apprentissage, c’est-à dire les formations en CFA (Centre de Formation des Apprentis). Pour repréciser quelques différences : les diplômes du CAP et du bac pro peuvent s’obtenir par deux voies : soit en apprentissage (préparé en CFA et avec un contrat) soit en formation initiale (préparé en lycée pro avec des périodes de stages – PFMP). Dans le premier cas, le temps en CFA est de 53 semaines pour un bac pro (contre 84 semaines en lycée) et celui en entreprise de 88 semaines (contre 22 actuellement en LP).  Déconstruire les mythes autour de cette formation pourrait constituer le sujet d’un article complet.

D’abord, l’air du temps tend à oublier que reculer l’âge de l’entrée dans le monde du travail pour étudier plus longtemps des enseignements transversaux est une victoire sociale. Il ne faut pas s’y tromper, en apprentissage, on commence à 14 ans à ne plus avoir de vacances, à compter ses congés et à vivre dans un environnement hiérarchisé et parfois brutal. C’est sans doute un modèle positif pour certains, certainement pas pour tous. Les jeunes précaires auront-ils le luxe du choix ?

En apprentissage, on commence à 14 ans à ne plus avoir de vacances, à compter ses congés et à vivre dans un environnement hiérarchisé et parfois brutal. C’est sans doute un modèle positif pour certains, certainement pas pour tous.

Ensuite, l’image positive de l’apprentissage vient souvent de la réussite de ce modèle post-bac. Avant, les chiffres ne sont pas tous cités…  On valorise l’insertion pro et certes, 76% des jeunes diplômés d’un Bac pro formés en apprentissage trouvent un emploi dans les 24 mois. On oublie bien plus de préciser que cette formation connaît un taux de décrochage de 40%, contre 13% en lycée. A croire que la sécurité d’une scolarisation en lycée est finalement précieuse… car quand un contrat d’apprentissage est rompu (avec tous les aléas pouvant amener à cette situation), le jeune se retrouve en plein milieu d’année déscolarisé.

Cet article est bien sûr un plaidoyer. Celui pour défendre une institution certes perfectible et abîmée, mais maintenant un bastion de logiques éducatives contre celles libérales. Celle d’une école qui prend le temps d’accompagner, qui tâche de construire un cadre protecteur dans lequel les jeunes évoluent. C’est le plaidoyer d’une prof qui en quelques années a vu des centaines d’élèves passer, qui a le souvenir d’entretiens, de cours, de remobilisation, d’abandons amers et de victoires sublimes.

Comment une société éduque ses classes les plus laborieuses, les plus éloignées de l’école est un marqueur fort. Le séisme en cours, entamé violemment depuis l’arrivée du président Macron, est en train de ruiner un lieu émancipateur. L’autre jour, un élève découvrant les grands principes de la réforme a laissé échapper son émotion : “Mais ils en ont vraiment rien à foutre de nous en fait ?!” Je n’ai pas trouvé par quoi le rassurer. Un élan est nécessaire : rejoignez-nous, partagez notre combat. Montrons-lui que partout, des gens les soutiennent, se battent pour la qualité de leur enseignement, sont solidaires. Que contre le mépris, nous sommes en lutte.

 


Marion Barlogis