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Depuis la publication en ligne de l’échange entre François Bégaudeau et notre rédacteur en chef Nicolas Framont, le sujet qui, à notre grande surprise, a fait le plus polémique, ce n’est pas la définition de la bourgeoisie, ni l’éloge de Britney Spears ou le démontage du film La Haine. Ce qui a le plus fait naître de commentaires, c’est le fait que Nicolas portait une veste Adidas et François des chaussures de la même marque. « Pourquoi Nicolas fait-il (gratuitement ?) de la pub pour Adidas ? (Et François aussi avec ses chaussures à 3 bandes ?) », s’interroge apparemment sérieusement l’un des spectateurs de la vidéo. « Deux Tartuffes qui se pointent en baskets et en vestes Adidas fabriquées par des travailleurs pauvres pour nous expliquer la bourgeoisie démasquée. Bien vue, l’arnaque. », assène par exemple un autre, de manière beaucoup plus agressive. Des commentaires et mails de ce type, certains nous accusant même d’être sponsorisés par Adidas, nous en avons reçus par dizaines. Et on avait déjà eu le même problème lors de notre interview d’Erell. Alors, est-ce vraiment contradictoire de s’opposer à la bourgeoisie tout en portant des habits Adidas ?

On ose espérer que ceux qui accusent François et Nicolas d’être sponsorisés par Adidas exagèrent volontairement leur propos et ne s’imaginent pas vraiment que Frustration Magazine a pour projet secret de faire clandestinement la publicité d’Adidas. Ou alors ils pensent aussi que Fidel Castro, qui se servait régulièrement dans le fonds de survêtements Adidas de l’équipe olympique cubaine, était payé par la marque aux trois bandes ? De notre côté, si c’était le cas, on l’aurait remarqué dans le compte en banque de notre magazine.  Rassurez-vous : les cadres d’Adidas ne savent sans doute même pas que nous existons.

Ce type était financé depuis le début par Bernard Tapie ça saute aux yeux.

Par contre, ceux qui émettent ces critiques ont le sentiment que c’est pertinent, voire utile, de reprocher à François et Nicolas de porter cette marque. En effet, certains militants de gauche semblent avoir pour vocation première de faire la leçon aux autres. La leçon sur leur comportement, leurs idées, leurs choix de consommation. On les appelle, de notre côté, les gaucho-chiants, comme nous le développons dans notre numéro annuel. Ils s’imaginent convaincre les gens du bien fondé de leurs convictions en faisant en permanence des leçons de morale et en les culpabilisant. Ils ont une certaine conception de la pureté révolutionnaire, qui viserait la perfection dans chacun des actes du quotidien. Dans la même logique, il y en a qui s’attaquent à la manière de s’habiller.

Ainsi, pour certains, c’est mal de porter du Adidas.

Ainsi, pour certains, c’est mal de porter du Adidas. Il y aurait donc un dress code pour être de gauche ? Désolé, on n’avait pas compris que le grand monde de la gauche, c’était comme les boîtes de nuit select. C’est quoi, du coup, le bon habit de gauche ? Un polo délavé de chez C&A ou Celio ? Pardon, on va refaire nos fiches, on ne savait pas que ces marques étaient des paradis socialistes avec salaire égal, temps de travail de trois jours par semaine et zéro dividende remontant à l’actionnaire. Ou alors le bon dress code ce seraient les marques « éco-responsables » et « éthiques » ? Mais le capitalisme raffole de ces marques, qu’il faut d’ailleurs avoir les moyens de se payer et qui exploitent tout autant leurs salariés (Oui, même Patagonia). La « consommation éthique », en permanence récupérée et digérée par l’économie de marché, n’est pas la solution : forcer la relocalisation de l’industrie textile en instaurant un protectionnisme solidaire en est une, mais elle est collective et politique. 

A droite, on se rassure aussi en pensant que le marxisme est un style vestimentaire et non pas une idéologie politique.

 

En toute sincérité, on n’a pas vraiment compris quel était le problème dans le fait de porter du Adidas. S’il fallait se poser la question du niveau d’exploitation de chaque marque avant de s’habiller, on finirait tous à poil. Si le problème, c’est que c’est une marque plus chère que d’autres (ce qui n’est pas toujours vrai d’ailleurs), cela signifierait donc que pour être de gauche il faudrait forcément avoir très peu de moyens ? Ou s’habiller avec des habits à bas coûts pour faire semblant d’être pauvres ? Ouvrons les yeux, partout dans la rue, les gens portent du Adidas, du Nike, du Lacoste, ils n’auraient ainsi par le droit de s’engager à gauche ? C’est absurde. On remarque par ailleurs que ce sont les gens qui portent ces marques qui sont attaqués, alors que, par exemple, les jeans Levis sont parfaitement tolérés à gauche. Peut-être que cela a à voir avec le fait que ces marques sont très associées aux cités et aux quartiers populaires, et qu’il est de bon ton dans certains milieux de gauche de considérer que les jeunes des quartiers sont des capitalistes en puissance obsédés par les marques. 

C’est quoi, du coup, le bon habit de gauche ? Un polo délavé de chez C&A ou Celio ? Pardon, on va refaire nos fiches, on ne savait pas que ces marques étaient des paradis socialistes avec salaire égal, temps de travail de trois jours par semaine et zéro dividende remontant à l’actionnaire.

Pour notre part, nous avons d’autres priorités en matière de dérives à combattre. Car voilà ce qui est vraiment contradictoire au fait de défendre publiquement des idées de gauche :

·       Gagner sa vie en exploitant le travail des autres ;

·      Être responsable de la souffrance des autres, notamment : harcèlement moral et sexuel, violence en particulier contre les femmes et les enfants, violence contre les animaux, utilisation de toute position de pouvoir pour humilier les autres et obtenir satisfaction de ses propres besoins et désirs.

Ce dernier point est fondamental et souvent oublié. Il est admis qu’il est compliqué de se prétendre de gauche en exploitant des gens dans une entreprise capitaliste. Par contre, être de gauche et se comporter mal avec ses subalternes dans une association, un parti politique ou à l’Assemblée est très courant et souvent accepté au nom de la cause qui est défendue. Plus généralement, se comporter mal avec ses amis, avec ses enfants, avec ses conjoints est monnaie courante chez les gens de gauche comme ailleurs, alors que ce type de comportement devrait être banni.

C’est là-dessus qu’on doit être vigilant entre camarades : se comporter bien, être sympa, accueillant, à l’écoute, ne pas faire la leçon, prendre les autres comme ils sont et essayer d’avancer ensemble plutôt que de chercher le moindre prétexte pour se critiquer. Oui, ça fait sans doute gnangnan et cucul de le dire, mais la gentillesse c’est une qualité fondamentale, dans la sphère privée comme en politique, et c’est mille fois plus important que la manière de s’habiller.

Alors oui, à Frustration on porte parfois des habits « de marque », parfois pas, on est loin d’être parfait. Il nous arrive même de manger chez MacDo. Si pour certains, cela décrédibilise notre propos, c’est qu’au fond, nous ne partageons peut-être pas tout à fait le même combat. Bien sûr, il est utile de faire attention, dans la mesure du possible, à certains choix de vie, notamment en termes d’impact sur l’environnement, mais en vrai chacun fait comme il peut et la culpabilisation individuelle n’aide jamais. L’émancipation n’avancera que par la lutte collective contre les intérêts des capitalistes, pas par la police du vêtement.


Guillaume Etiévant


numero annuel