Pourquoi dire « les gens sont cons », c’est con

Vous avez sans doute déjà entendu cette phrase si vous avez fréquenté des réseaux sociaux, un repas de famille, une discussion entre collègues ou même une manifestation durant ces dix dernières années : « de toute façon les gens sont cons » ; « les gens sont des moutons” ;  « Fallait pas voter pour Macron, bande de débiles, maintenant ça vient chouiner ! » ; « ça c’est les Français, pour baisser la tête face au Pouvoir, y’a du monde« … Pourquoi s’emmerder à dénoncer la mainmise de la classe bourgeoise sur nos vies, l’exploitation au travail, le racisme systémique si, de toute façon, « les gens sont cons », et baisseront la tête quoi qu’il arrive ?

Pour ma part, je n’y ai jamais cru. Pas parce que je suis un doux rêveur, qui pense que les humains peuvent vivre nus, tous amis et dans la concorde universelle en se nourrissant exclusivement de jus de pâquerettes. Au contraire, comme la plupart des gens, je pense que l’humanité recèle en elle des quantités infinies de rapports de domination et que la plus grande souffrance peut nous être infligée par nos semblables. Les rapports entre les hommes et les femmes, entre les classes sociales, même entre des égaux assoiffés de pouvoir peut receler des millions de combinaison de duplicité, de cruauté et d’égoïsme. J’ai fait de la politique, j’ai vu comment de doux agneaux imprégnés d’idéaux égalitaires et émancipateurs pouvaient devenir, face à une place éligible, un mandat obtenu, un rang à conquérir, de parfaits connards, arrogants et dominateurs. J’ai été syndicaliste, je sais que face à l’adversité patronale, le collègue allié peut vous planter un couteau dans le dos dès que le front de la solidarité se fragilise.

“Mais pourquoi les gens ne se révoltent pas ?!”

Il n’empêche que je ne pense toujours pas que « les gens » soient des « moutons ». Et quand je dis « les gens », je parle principalement de la majorité de mes semblables qui n’exercent pas ou peu de pouvoir sur les autres et qui n’ont d’ailleurs parfois peu ou pas de pouvoir sur leur propre vie. Cette majorité est celle de la classe laborieuse, la masse des personnes qui n’ont que leur travail pour vivre une vie aux capacités financières limitées et le plus souvent subordonnées à d’autres : petit chef, responsable hiérarchique, patron, administration, donneur d’ordre…

Pas si cons les jeunes de 18-35 ans sondés par Ipsos en décembre 2020.

Je ne le pense pas d’abord parce que la réalité sociale ne le confirme pas : les Français – et la plupart des autres peuples du monde – ne sont pas restés passifs face à la contre-révolution néolibérale que nous vivons depuis plus de trente ans. Si notre société a eu un moment d’adhésion au capitalisme, ce fut pendant un cours laps de temps, des années 80 à 90, aussitôt brisé par le mouvement de protestation de masse que fut le mouvement social de 1995. Tous les Français ne faisaient pas grève et ne manifestaient pas cet hiver-là, mais la majorité des gens soutenaient ceux qui le faisaient. Et depuis, cela a continué : il ne se passe pas 5 ans sans que les gouvernements néolibéraux – qui veulent étendre l’empire capitaliste dans nos vies et réduire la part de solidarité, de fraternité et de communisme qui existe dans notre pays (le droit du travail, la protection sociale, les services publics) – ne se heurtent à des résistances collectives.

C’est vrai, tout le monde ne manifeste pas. Il y a des gens qui écoutent ce qu’il se passe à la radio mais qui ne descendent pas dans les boulevards et sur les ronds-points, souvent pour la simple et bonne raison qu’ils ont autre chose à foutre : leurs journées sont bien remplies par une vie de famille, un travail difficile ou prenant, des loisirs qui les portent et les comblent, des responsabilités amicales, familiales, associatives… Bref, la vie qui suit son cours et qui fait qu’on ne peut pas toujours lutter, pas toujours protester, quand bien même on est conscient que la société évolue mal et que la planète brûle – littéralement.

Il faut donc se garder des jugements hâtifs sur la soi-disant apathie de nos semblables. J’ai toujours trouvé que le réflexe qu’ont les gens engagés à dénigrer la « passivité » des autres citoyens relevait d’une pulsion de droite : celle qui consiste à penser que « quand on veut, on peut », qu’il « suffit de se bouger », bref, qu’il suffit de « traverser la rue » pour révolutionner sa vie et la société. Non, les gens ont leurs raisons, et elles doivent être comprises. La société capitaliste fait tout pour compliquer la révolte et la mobilisation collective, les gouvernements usent désormais de la violence la plus décomplexée, le patronat désorganise la vie collective au travail et rend l’engagement syndical lourd et dangereux : il y a hélas mille bonnes raisons de ne pas s’engager.

La France n’est pas CNews, ou quand fachos et indignés nourrissent une vision déformée de l’opinion

“Les gens” n’en pensent pas moins. Année après année, les sondages – qui ne valent pas grand-chose dans le détail mais montrent des tendances – nous disent que la société française est de plus en plus consciente de ce qui lui arrive. La lutte des classes est de plus en plus perçue comme une réalité, en particulier par les jeunes générations. Le péril écologique est perçu comme une entrave à la poursuite du régime capitaliste. Aucune des justifications de l’existence d’une classe bourgeoise n’obtient l’assentiment majoritaire.

Les militants confondent le débat public – le débat que la classe dominante encadre et favorise via ses médias, ses personnalités, son vocabulaire – et l’opinion publique – ce que les gens pensent, qu’il est très difficile de connaître et qui n’est certainement pas l’exact reflet de ce que pensent le plateau de BFM TV chaque soir.

Mais la majorité des gens n’ont pas la parole. Celles et ceux qui squattent nos plateaux télé, qui conçoivent nos fictions, qui parlent à la radio sont des bourgeois ou sous-bourgeois satisfaits. Ils sont toujours prompts à se satisfaire de la situation car ils en bénéficient, ils sont toujours prêts à adhérer aux mythes que la bourgeoisie véhicule car ils en sont les principaux concepteurs. Les seules fois où nous entendons nos semblables à la radio, ce sont des acteurs qui jouent le Français moyen de banlieue pavillonnaire dans des publicités et mettent en scène leur addiction aux promos Gifi ou aux Danettes format familial de Leclerc. Forcément, ça ne donne pas vraiment confiance.

La télévision contribue à alimenter cette idée exagérément fausse selon laquelle nous serions entourés par un désert d’inculture et de pulsions de mort. La chaîne CNews, qui ne rassemble que 1.8% de l’audience télévisuelle mais semble occuper une grande partie du temps de discussion du réseau social Twitter, symbolise cette façon dont une image des « gens » s’imposent alors qu’il ne s’agit en fait que de Zemmour, de tel éditorialiste outrancier et de tel expert payé par Monsanto. Pascal Praud et ses débats malhonnêtes ainsi que BFM et ses bandeaux dégueulasses réussissent bien leur mission : mener une guerre psychologique envers ceux qui pensent qu’on peut être autre chose que raciste, obsédé par l’islam et anti-gréviste primaire.

Mais ils n’y arrivent pas seuls : toute la gauche masochiste, celle constituée des gens qui ont d’abord une conception morale de leur engagement et pour qui l’indignation est en soi un acte de résistance, diffuse leur pensée et participe à saper le moral de tout le monde. Ce faisant, ces résistants certainement sincères confondent le débat public – le débat que la classe dominante encadre et favorise via ses médias, ses personnalités, son vocabulaire – et l’opinion publique – ce que les gens pensent, qu’il est très difficile de connaître et qui n’est certainement pas l’exact reflet de ce que pensent le plateau de BFM TV chaque soir.

Dès que Zemmour ouvre sa gueule, il déclenche une polémique nationale et oriente le “débat public”, donnant l’impression que le voile, les maillots de bain et la fabrication de la sauce algérienne dans le Kebab passionne les Français.

La classe dominante a besoin que l’on se croit trop con pour prendre sa place

Mais s’il y a bien une classe sociale qui a fait de la théorisation de la connerie du reste de l’humanité son fond de commerce, c’est la bourgeoisie. Cette classe sociale possédante qui a conquis le pouvoir politique au cours du XIXe siècle ne l’a pas fait au nom d’une légitimité religieuse mais d’une légitimité intellectuelle : Emile Boutmy, le fondateur de l’Ecole Libre de Science Politique, qui deviendra Science Po Paris, l’avait théorisé dès 1871. La classe possédante venait de se prendre très très chaud lors des révolutions de la Commune qui avait vu les grandes villes de France, capitale incluse, en insurrection pour instaurer une République sociale et Boutmy conseillait de changer de méthode : “Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorités dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se priver sans folie.” (Quelques idées sur la création d’une faculté libre d’enseignement supérieur, février 1871). Bref, la classe possédante étant par essence minoritaire, massacrer tout le monde a ses limites et il faut pouvoir se la péter grave pour pouvoir en mettre plein les yeux aux prolos et aux bouseux.

C’est ainsi que notre classe dirigeante pense qu’avec nous il faut faire preuve de “pédagogie”, que nous consulter par référendum est une erreur comme nous avons l’art de mal comprendre la question, que la technocratie est un mal nécessaire pour éviter de soumettre notre économie aux pulsions ignares des foules. 

Depuis, la classe bourgeoise française a bien suivi ce conseil, se renommant elle-même “élite” et rivalisant d’imagination pour créer des “formations de prestiges”, des grandes écoles et des lieux d’entre-soi où l’on apprend à bien parler, à maîtriser la bonne culture et à se considérer comme intellectuellement supérieur au reste du monde. Et les quelques “transfuges de classe” que la bourgeoisie accepte de faire monter à ses côtés ne sont là que pour confirmer la grandeur, la beauté et l’intelligence de la classe sociale dont il a désormais l’honneur de faire partie.

Cohn-Bendit n’est pas un con, c’est un connard. Ce n’est pas la même chose : le connard estime qu’il est plus intelligent que les autres et en tire un petit pouvoir de connard.

C’est ainsi que notre classe dirigeante pense qu’avec nous il faut faire preuve de “pédagogie”, que nous consulter par référendum est une erreur puisque nous avons l’art de mal comprendre la question et que la technocratie est un mal nécessaire pour éviter de soumettre notre économie aux pulsions ignares des foules. 

Le projet européen a été construit de bout en bout avec cette croyance forte de ses élites : de la nécessité d’écarter l’économie, les finances et la monnaie du débat démocratique. Pour préserver la sainte croissance et éviter la terrible inflation, il faut qu’il n’y ait “pas de démocratie contre les traités européens”, comme nous le disait Jean-Claude Juncker, président de la commission européenne en 2015, quand le peuple grec avait fait l’affront de voter “non” à un référendum portant sur le plan d’économie que l’UE avait conçu pour elle.

La croyance politique dans la connerie des gens existe à tous les échelons de notre vie politique, du président du groupe LREM à l’Assemblée qui déclarait face au mouvement des gilets jaunes : « Notre erreur est d’avoir probablement été trop intelligents, trop subtils. » à ce président de conseil départemental, Nicolas Perruchot, qui conseillait à ses troupes, en 2020 : «  »La plupart des gens, ne l’oubliez jamais quand vous allez refaire campagne, la plupart des gens, pardonnez-moi, sont cons. Une très grande majorité« .

“Il faut arrêter de dire que le peuple a tout le temps raison !”, pestait quant à lui Daniel Cohn-Bendit après le “oui” britannique en faveur de la sortie de l’UE. Il enfonçait une porte ouverte, puisque la classe bourgeoise est persuadée que nous avons tout le temps tort parce que nous sommes trop cons. Son quasi monopole sur le paysage médiatique, politique et culturel conduit hélas à répandre cette idée, qui entrave durablement notre capacité à nous sentir forts et en capacité de vivre un jour sans son empire sur nos vies. 

Un mépris social de gauche, écologiste ou conspirationniste 

Hélas, la classe bourgeoise et ses fidèles ne sont pas les seuls à répandre comme un poison ce mythe de l’incapacité intellectuelle qu’auraient la plupart des gens. Dans leur grande majorité, les “gens de gauche” nourrissent aussi ce préjugé, dans une version très très appauvrie d’un marxisme qui considérerait que les gens étant aliénés par la grande machine idéologique du Capital, ils seraient donc à « éduquer » pour apprendre la vie et la révolution. Avec l’abandon d’une analyse en terme de classes sociales, la vulgate de gauche s’en prend désormais à la télévision, aux réseaux sociaux et à la “société de consommation” pour expliquer l’apathie du prolétaire, qu’il faudrait tirer de sa routine en organisant des soirées ciné-débats et des conférences trépidantes (ou pas).

L’avocat François Boulo reprend la vulgate militante classique qui consiste à croire que, telle une belle au bois dormant de la lutte sociale, la masse des gens n’attendent qu’à être réveillés de leur apathie.

Cette vision du monde donne le beau rôle aux militants de gauche, un rôle qui explique également qu’ils apparaissent aussi agaçants et donneurs de leçon pour une bonne partie de la population. Il suffit de voir comment le moindre militant de gauche s’est mis à utiliser le terme “éducation populaire” à tort et à travers, lui donnant le sens d’“aller expliquer à des gens pauvres des trucs compliqués mais avec des mots simples”, alors qu’il s’agissait initialement de partage d’expérience et de savoir entre égaux, notamment au sein des bourses du travail…

Les conspirationnistes ne sont pas en reste quand il s’agit de mépriser la masse de leurs semblables. Les spécialistes de grandes théories complotistes estiment que seule une petite masse d’esprit libre comme eux « sait » (que les trainées de condensation des avions sont des produits chimiques/que le vaccin implante une puce/que Macron est le pantin des patrons… ah merde, ça c’est vrai !). Et que par conséquent les autres sont des blaireaux suivistes, lobotomisés, hypnotisés… Chaque vidéo conspirationniste utilise ce puissant stimulant : “Vous allez comprendre ce qu’il se passe Vraiment et ce qu’on vous Cache”. Avec quelques amis au lycée, nous nous sentions comme des pionniers à découvrir que le Pentagone avait en fait été frappé par un missile sol-air et non un Boeing 757. Nous venions alors de rejoindre le club très select des gens “qui savent”… 

L’histoire des mouvements de contestation et des révolutions nous montre que les activistes les plus efficaces ont été celles et ceux qui faisaient corps avec la société, qui mettaient des mots sur des sentiments de révolte et de colère qui existaient déjà et qui proposaient une organisation susceptible de donner une puissance émancipatrice à ces sentiments

On a pu assister ces dernières années à l’émergence d’un mépris social écologiste, qui consiste à commenter la destruction de la planète en pointant la responsabilité de “l’humanité”, incapable de renoncer à ses écrans plats, sa piscine et ses vacances sous les tropiques. Cette vision est d’abord très occidentalo-centrée, puisque nombre de pays du monde ne polluent pas autant que les grandes puissances mondiales, et on se demande bien pourquoi il faudrait accabler les Camerounais ou les Cambodgiens quand leur niveau d’émission de CO2 par habitant est 56 fois inférieur à celui des Etats-Uniens. Ensuite elle ignore les classes sociales les riches polluent bien plus que les pauvres) et le fait que nous ne sommes pas tous en capacité de modifier le cours capitaliste du monde. Quelques milliers de décideurs le peuvent, et ils font tout pour ne jamais rendre de comptes. Bien sûr, nous pouvons être jugés “cons” de ne pas faire la révolution plus vite, mais ce n’est généralement pas cela que le mépris social écologiste, qui pointe la responsabilité individuelle, charrie.

Donner confiance en nos capacités collectives plutôt que présupposer notre mutuelle connerie

Politiquement, ces postures ne mènent strictement à rien. L’histoire des mouvements de contestation et des révolutions nous montre que les activistes les plus efficaces ont été celles et ceux qui faisaient corps avec la société, qui mettaient des mots sur des sentiments de révolte et de colère qui existaient déjà et qui proposaient une organisation susceptible de donner une puissance émancipatrice à ces sentiments. Que cela soit le Black Panthers Party aux Etats-Unis, la CGT révolutionnaire en France, les mouvements féministes à travers le monde, aucun de ces mouvements n’ont considéré qu’ils avaient à faire à une masse de gens stupides et totalement inconscients des dominations qu’ils subissent.

Mais quand même… il y a quand même des gens cons, non ? Il existe des ouvriers qui admirent les patrons, des femmes qui défendent la domination masculine, des noirs qui nient l’existence du racisme, des homosexuels qui ont manifesté avec la manif pour tous, eh oui. Mais même dans leurs cas, des explications sociologiques, psychologiques existent.

Xavier Bongibault, homosexuel ayant soutenu la “Manif pour tous” parce qu’on est “plus gay sans mariage”, est par exemple très très con.

Il est donc vrai qu’il y a une part de croyance dans le refus de considérer que « les gens sont cons », sont des « moutons », sont « endormis ». Mais ce n’est pas parce qu’on choisit l’option la plus optimiste qu’on est forcément davantage dans le rêve et le fantasme que ceux qui choisissent d’adopter la vision la plus sombre. Bien au contraire : d’une part parce que notre histoire sociale ancienne et récente, les sondages d’opinion, les constats quotidiens peuvent tout à fait valider l’idée selon laquelle la population est majoritairement hostile aux dominations qu’on nous demande d’accepter. Et d’autre part parce qu’il est plus facile de détester son semblable que de miser sur sa capacité à changer, à refuser, à se révolter.

Pour changer la société, « faire prendre conscience » à une masse de « cons » des dominations qu’ils subissent, pour espérer qu’ils se bougent et fassent tout péter est une impasse. Faire prendre confiance à des semblables de leur potentiel, en les considérant comme aussi intelligents et conscients que nous de la réalité déconnante du monde qui les entoure, puis leur proposer une organisation qui donne un débouché collectif à leur colère, leur frustration et leur révolte : ça peut marcher.


Nicolas Framont