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Le 1er avril 2024, Israël, cherchant une stratégie pour ressouder le soutien occidental à son massacre à Gaza, a attaqué frontalement l’Iran en détruisant son consulat à Damas, tuant seize personnes. Le 13 avril 2024, l’Iran a lancé en riposte une attaque de drones contre Israël qui a fait un blessé. 

Depuis, une large partie de nos médias et de notre classe politique tente de nous faire croire à une attaque unilatérale de l’Iran envers Israël qui serait d’une gravité extrême. Cette attaque gratuite de l’Iran aurait une explication toute trouvée : l’Iran serait “le camp du mal” et aurait donc voulu s’en prendre à une “démocratie”. Cette lecture stupide des relations internationales est une nouvelle stratégie pour tenter de créer artificiellement un soutien à Israël, pays qui a massacré plusieurs dizaines de milliers de civils innocents à Gaza ces derniers mois. Décryptage. 

Le départ de l’escalade guerrière : des frappes israéliennes contre l’Iran en Syrie

Le 1er avril dernier, Israël a bombardé le consulat d’Iran en Syrie tuant seize personnes dont plusieurs haut responsables iraniens. “Tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur ont été tués ou blessés” à déclaré le ministère de la défense syrien. Cette attaque illégale n’était par ailleurs pas la première mais le cinquième raid israélien à viser la Syrie en huit jours afin d’assassiner des responsables iraniens.  Il est toutefois extrêmement rare de s’en prendre aussi frontalement au corps diplomatique. 

Le “droit” à géométrie variable

L’Iran a accusé Israël de violer la charte fondatrice des Nations Unies et a évoqué une “violation flagrante du droit international” ainsi qu’une “dangereuse escalade”. La Chine a réagi dans le même sens parlant d’une “grave violation de la charte des Nations Unies, du droit international et de la souveraineté de la Syrie et de l’Iran”. Elle a condamné fermement cette attaque qu’elle a qualifié d’ “extrêmement vicieuse”. 

Politicoboy, spécialiste des Etats-Unis, qui a contribué plusieurs fois à Frustration rappelait que “la seule ambassade à jamais avoir été bombardée est celle de Chine en Yougoslavie et les USA s’étaient excusés et avaient payé les réparations.”

“La seule ambassade à jamais avoir été bombardée est celle de Chine en Yougoslavie et les USA s’étaient excusés et avaient payé les réparations.”

Politicoboy, X

Toutefois, malgré cette violation indubitable du droit international et des règles les plus élémentaires de la diplomatie, les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France ont refusé de condamner la frappe au conseil de sécurité des Nations Unies. 

L’ambassadeur adjoint de Russie auprès de l’ONU, Dmitry Polyanskiy a déclaré que “ceci est une illustration claire de l’hypocrisie et du deux poids, deux mesures du ‘trio occidental‘, et de leur véritable approche en matière d’ordre public international”. Sur ce point – et sur ce point seulement – comment lui donner entièrement tort ? Comment paraître crédible lorsqu’on en appelle au droit international pour condamner l’action russe en Ukraine quand, dans le même temps, on ne condamne pas des violations évidentes du droit international au prétexte qu’il s’agirait de pays alliés des occidentaux ?

Le 11 avril les puissances occidentales (les Etats-Unis, la France, l’Allemagne et la Grande Bretagne) ont ainsi exigé de l’Iran qu’il ne fasse pas de représailles. 

Comme on le voit le fameux “droit de se défendre” matraqué pour justifier le massacre des palestiniens après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, dont on avait bien noté qu’il ne s’appliquait jamais aux palestiniens, semble ne pas s’appliquer non plus à l’Iran.

De nombreux médias ont pris le pas des gouvernements en titrant de façon à faire croire à une attaque gratuite et sans raison de l’Iran. Il en est ainsi par exemple de BFM TV 


Pourquoi BFM TV n’a pas titré “L’Iran sous la menace d’une attaque israélienne” ou “L’Iran attaqué par l’Etat d’Israël” ? 

Quel intérêt pour Israël ?

Les tensions larvées entre Israël et l’Iran datent de longtemps. Israël s’oppose absolument au programme nucléaire iranien tandis que l’Iran est accusé de soutenir divers groupes islamistes opposés à Israël dans d’autres pays (principalement au Liban, en Irak et au Yemen). Mais jusque-là les affrontements n’étaient jamais directs. C’est principalement son soutien au Hezbollah qu’Israël reproche à l’Iran. Le Hezbollah est un groupe paramilitaire islamiste libanais, considéré comme terroriste dans de nombreux pays dont la France, né après l’invasion israélienne du Liban en 1982. Malgré le retrait des troupes israéliennes en l’an 2000 des territoires restent disputés. C’est le cas de ce qu’on appelle les “fermes de Cheeba” dans le Sud-Liban qui sont occupées par Israël. Il s’agit d’un emplacement stratégique à proximité du point de triple frontière entre la Syrie, le Liban et Israël. Le Golan, région syrienne annexée par Israël en 1981 après son invasion en 1967, est un autre territoire disputé, cette annexion n’étant pas reconnue internationalement et l’ONU la considérant comme “nulle et non avenue”. Il abrite désormais des colonies de peuplement israéliennes. La Syrie étant un soutien du Hezbollah, ce dernier lance parfois des attaques contre les positions militaires israéliennes dans le Golan occupé

Le fameux “droit de se défendre” matraqué pour justifier le massacre des palestiniens après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, dont on avait bien noté qu’il ne s’appliquait jamais aux palestiniens, semble ne pas s’appliquer non plus à l’Iran.

Si le régime iranien et le Hezbollah (tous deux chiites) sont des soutiens du Hamas (lui sunnite), c’est essentiellement car ils considèrent avoir un ennemi commun. Mais ni le Hezbollah ni l’Iran n’ont participé aux attaques du 7 octobre 2023. Le Hezbollah n’a d’ailleurs été mis au courant des attaques que 30 minutes avant le début de ces dernières puis s’est attaché à s’en distancier ainsi que l’Iran.   

L’attaque israélienne contre l’Iran avait donc plusieurs buts mais le principal était de créer une riposte iranienne, pariant sur le fait que celle-ci permettrait de ressouder le soutien occidental qui commençait à s’effriter en raison de l’ampleur du massacre à Gaza. Transformer sa guerre coloniale en guerre régionale a cet avantage

Quand l’Iran riposte, l’occident voit une attaque

L’Iran a donc finalement lancé sa riposte le 13 avril : une attaque de drones. Le Hezbollah libanais s’est joint à l’attaque en tirant des roquettes vers le Golan occupé par Israël. L’Iran a demandé aux Etats-Unis de ne pas se mêler à ce conflit, la mission iranienne à l’ONU déclarant qu’il s’agit “d’un conflit entre l’Iran et le régime voyou israélien, dont les Etats-Unis doivent rester à l’écart”.

Cette attaque était essentiellement une démonstration de force iranienne à vocation dissuasive, afin de prévenir les velléités de nouvelles attaques de la part de l’Etat d’Israël. En effet, cette attaque, qui visait des cibles militaires, n’a fait que des dégâts mineurs et un blessé. C’est également ainsi que Rym Momtaz, spécialiste du Moyen-Orient et chercheuse à l’Institut international d’études stratégiques (IISS) analyse l’offensive iranienne : « C’était un désir d’envoyer un message et essayer de calibrer la réponse pour d’un côté être efficace pour rétablir un peu de dissuasion, mais en même temps faire en sorte d’éviter un embrasement et une guerre régionale ». 

Cette attaque était essentiellement une démonstration de force iranienne à vocation dissuasive, afin de prévenir les velléités de nouvelles attaques de la part de l’Etat d’Israël.

Les Etats-Unis ont réagi, via Joe Biden réaffirmant son “soutien inébranlable” à Israël. 

Les pays occidentaux, et notamment la France, se sont impliqués directement en aidant à la défense d’Israël lors de cette attaque. Notre gouvernement nous a donc, une énième fois, mêlé à une guerre qui peut nous mettre en danger, sans nous consulter et alors même que la France n’a pas, officiellement, d’accords militaires avec l’Etat Israël. Israël s’est par ailleurs empressé de faire connaître cette aide militaire car cela permet de donner au monde l’image d’un bloc soudé et de contraindre à une implication française et occidentale toujours plus grande.
Notre ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné, a par la suite convoqué l’ambassadeur d’Iran en France pour lui passer “des messages très fermes”. Ce dernier n’a jamais convoqué l’ambassadeur d’Israël, que ce soit pour passer “un message très ferme” après le bombardement du consulat iranien, ou pour les dizaines de milliers de civils palestiniens massacrés par l’Etat d’Israël.  

Comble du culot, Israël a demandé à l’ONU d’imposer “toutes les sanctions possibles” à l’Iran alors qu’il est l’Etat ayant violé le plus de résolutions des Nations Unies… 

Yoav Galvant, ministre de la Défense d’Israël a lui déclaré “le monde entier a vu qui est l’Iran, un pays terroriste qui attaque Israël à une distance de 1.500 km”. Yoav Galvant n’est autre que celui qui organise le massacre de dizaines de milliers de palestiniens et qui les avait qualifié d’ “animaux humains”, évoquant par là les “éléments de langage du génocide” pour reprendre les mots de la sociologue franco-israélienne Illana Weizman. 

L’ambassadeur iranien a répondu que “la République d’Iran n’a pas eu d’autre choix que d’exercer son droit à l’auto-défense”’ et a invoqué l’article 51 qui se réfère au “droit de légitime défense individuelle ou collective” qui peut être exercé dans le cas d’une agression armée contre un pays membre de l’ONU.  

La France Insoumise, pourtant accusée partout de “soutenir l’Iran” accusation aussi stupide que jamais démontrée, a très vite condamné la riposte de Téhéran (capitale de l’Iran). Mais parler de riposte, citer un fait, c’était déjà trop. BFM se sent par exemple obligé de mettre des guillemets et l’ensemble de la classe politique attaque la France Insoumise.  

Comme avec Gaza, où le narratif occidental tente de faire débuter la guerre au 7 octobre 2023 comme si celle-ci ne durait pas depuis des décennies, celui-ci essaye maintenant de nous convaincre que l’offensive iranienne n’est pas une riposte à une attaque israélienne du 1er avril mais une déclaration de guerre unilatérale. 

Le “camp du bien” vs “le camp du mal” : une lecture stupide des relations internationales 

Les Etats-Unis et Israël, tout comme le reste du camp occidental, portent une lecture du monde qui se diviserait entre le bien (“le monde libre”) et le mal. Le président d’Israël, Herzog, déclarant par exemple : “Le monde libre doit comprendre qu’il existe un empire du mal à Téhéran”. 

Cette lecture on la retrouve évidemment dans les franges stupides et moralisantes du Parti Socialiste, le député Jérôme Guedj déclarant par exemple : “une théocratie attaque une démocratie”. 

Raphaël Glucksmann, tête de liste PS pour les élections européennes, partage évidemment cette lecture et continue ses injonctions bellicistes, appelant à “agir contre le régime iranien”. 

Pourtant malgré ces discours moralisants, ce n’est pas la défense de la démocratie ou du bien qui intéressent les puissances occidentales. Celles-ci, comme les autres, s’intéressent à la défense des intérêts de leur classe capitaliste. Israël fait partie de la zone d’influence occidentale au Moyen-Orient, raison du soutien des Etats-Unis et d’une grande partie des pays européens. Israël joue de ce soutien pour faire avancer son propre agenda (la colonisation, l’affaiblissement de ses ennemis dans la région etc.). 

Refuser de soutenir Israël qui attaque l’Iran n’a donc rien à voir avec soutenir le régime iranien, ses nombreuses violations des droits démocratiques ou ses attaques brutales contre les femmes. Il ne s’agit pas d’une guerre de modèles, ou d’une guerre idéologique.


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Contrairement à ce que certaines et certains essayent de faire croire, refuser de soutenir Israël qui attaque l’Iran n’a donc rien à voir avec soutenir le régime iranien, ses nombreuses violations des droits démocratiques ou ses attaques brutales contre les femmes. Il ne s’agit pas d’une guerre de modèles, ou d’une guerre idéologique.

S’opposer aux attaques d’Israël c’est être attaché au droit international. Ce droit est censé garantir la souveraineté des Etats, c’est-à-dire l’idée que ce n’est pas à des puissances étrangères de décider à la place d’une population de l’avenir d’un pays. C’est aussi s’opposer à un ordre mondial où les puissances occidentales continuent de se partager le monde pour leurs intérêts. En plus d’être d’une extrême injustice, cet ordre mondial fait peser des risques gravissimes sur la sécurité de tous les peuples avec la possibilité de déclenchement d’une troisième guerre mondiale, à une époque où les grandes puissances sont dotées de l’arme nucléaire. 

“La désescalade”

L’ancien président socialiste François Hollande a estimé que la France doit chercher la “désescalade”. Ajoutant qu’elle doit également “assurer à Israël son soutien” : mais chercher la désescalade c’est précisément se positionner sur le plan du droit international et donc arrêter le soutien à Israël, puissance ultra belliciste et agressive qui menace toute la stabilité de la région. 

Israël fait partie de la zone d’influence occidentale au Moyen-Orient, raison du soutien des Etats-Unis et d’une grande partie des pays européens. Israël joue de ce soutien pour faire avancer son propre agenda

L’Iran n’est par ailleurs pas, contrairement à Israël, dans une logique d’escalade, déclarant : “Si Israël ne répond pas, nous serons quittes” (quand bien même l’attaque israélienne contre l’Iran a fait plus d’une dizaine de morts là où l’attaque iranienne contre Israël n’en a fait aucune). Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, partage cette analyse : “L’Iran ne pouvait pas ne pas réagir. Mais Il y a une retenue et pas de volonté d’escalade du côté de l’Iran qui n’y a aucun intérêt, pour Israël c’est différent”. Fréderic Encel, docteur en géopolitique et maître de conférence à Sciences Po va aussi dans le même sens : “ Il y a une sorte de retenue. Ils ont donné pratiquement la quantité des engins, l’heure de départ et d’arrivée, alors qu’ils n’avaient pas encore atteint le territoire israélien.”
Selon Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), cité par Le Monde, « les Iraniens ont informé par leurs canaux les Américains, qui avaient des informations précises sur la riposte (…) Les Iraniens ont observé une grande transparence dans leur réponse. Ils ont veillé à ce que les Américains et les Israéliens soient assez préparés pour contrer ces frappes ». L’Iran a d’ailleurs demandé aux occidentaux d’ “apprécier sa retenue” face à l’attaque d’Israël plutôt que de l’accuser, rappelant qu’elle ne voulait pas l’escalade mais qu’elle répondrait aux menaces et aux agressions. 

Si officiellement les Etats-Unis soutiennent le narratif d’une attaque unilatérale de l’Iran, Joe Biden s’inquiète en réalité de la folie guerrière israélienne, qui pourrait être le déclencheur d’une guerre régionale de haute intensité, avec un risque de généralisation, qu’il ne peut pas se permettre en pleine période pré-électorale. Celui-ci aurait appelé Benyamin Netanyahu, premier ministre Israélien pour lui dire :  “Vous avez bombardé la représentation diplomatique iranienne à Damas, tué sept leaders des gardiens de la révolution dont deux très proches du Hamas et du Hezbollah. L’Iran a répondu, vous êtes donc quittes »   demandant à Israël de ne pas répondre à la riposte iranienne. Un autre haut responsable américain aurait affirmé que les Etats-Unis ne participeraient pas à une nouvelle attaque israélienne contre l’Iran

Le secrétaire général de l’ONU a lui appelé à la “retenue maximale”, précisant que “ni la région, ni le monde ne peuvent se permettre plus de guerre”. 

“les Iraniens ont informé par leurs canaux les Américains, qui avaient des informations précises sur la riposte (…) Les Iraniens ont observé une grande transparence dans leur réponse. Ils ont veillé à ce que les Américains et les Israéliens soient assez préparés pour contrer ces frappes”

Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), cité par Le Monde

Évidemment le pire est à craindre. Israël, souhaitant l’escalade, est tenté de parier sur un soutien inconditionnel des Etats-Unis et envisage une réplique ultra brutale et meurtrière, comme elle en a le secret. Israël a par ailleurs systématiquement ignoré toutes les mises en garde de l’administration américaine sur le massacre des gazaouis, celle-ci étant parfois mal à l’aise de devoir assumer son soutien à ce dernier devant l’opinion publique à 5 mois des élections. Il n’est donc pas certain qu’Israël écoutera davantage cette fois.
C’est par exemple l’analyse de Jacques Attali : “Une fois de plus, le gouvernement de Nétanyahou va sans doute se lancer dans des représailles disproportionnées” ou du journaliste du Monde Christophe Ayad qui explique qu’Israël “a tout intérêt à faire entrer les Etats-Unis dans ces confrontations”. 

Les enjeux des relations internationales ne peuvent pas être caricaturés par une bataille entre le bien et le mal que chaque camp serait convaincu d’incarner. Jusque-là soutenu dans sa folie guerrière par le camp occidental, Israël tente, après avoir massacré impunément des dizaines de milliers de civils palestiniens, de régionaliser sa guerre, voire de la mondialiser. Elle est une puissance extrêmement agressive, qui viole à répétition toutes les normes les plus élémentaires du droit international. Une fois de plus, la France se trouve impliquée militairement dans un conflit sans que ses citoyens n’aient été consultés. 

Le seul moyen d’assurer la paix et de continuer à faire pression sur les gouvernements des pays occidentaux pour que ceux-ci cessent leur soutien aveugle à un Etat qui massacre une population colonisée et menace désormais toute la stabilité de la région et le contraignent au respect du droit international.


Rob Grams 


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