Comment l’industrie agroalimentaire a intoxiqué mon enfance #2 : les jus de fruits

L’industrie agroalimentaire n’est pas dirigée par des enfants de coeur, on le sait désormais tous. D’abord parce que leur business est très polluant – les 10 plus grands groupes agro-alimentaires émettent à eux seuls plus de gaz à effet de serre (ce truc qui grille notre planète à petit feu) que la Norvège, la Suède, le Danemark et la Finlande réunis, selon un rapport de l’ONG Oxfam International. Ensuite, parce qu’ils maltraitent les animaux, que cela soit à travers l’élevage ou l’atteinte que leur agriculture productiviste provoque chez les animaux sauvages. Enfin, parce que leurs produits maltraitent nos corps en modifiant nos habitudes alimentaires. L’obésité est devenue un problème mondial, non pas parce que les millions de gens qui en sont victimes « ne se bougent pas assez », mais parce que le sucre est devenu omniprésent dans les produits sans saveur qu’une dizaine de groupes multinationaux nous vendent à moindre coût, tout en s’assurant de confortables marges. Pour sortir des généralités, nous avons choisi d’illustrer cette réalité par le biais de quatre produits qui ont eu une place centrale dans l’alimentation d’un jeune ayant grandi dans les années 1990 et la première décennie des années 2000 : l’auteur lui-même. Après avoir évoqué, dans un premier épisode, les céréales, il est temps de parler des jus de fruits.

2 # Les jus de fruits : “Faites le plein de sucre dès le matin !”

En 1998, alors que l’équipe de France remporte la Coupe du monde, un autre champion français, pas dans le foot mais dans l’agroalimentaire, lance un nouveau produit : le Danao. A grand renfort de publicité, le groupe Danone lance une marque de boisson complètement délirante, composée à la fois de lait et de jus de fruit. Combo gagnant de ce qu’il y a de meilleur sur terre. C’est du moins ce que laisse entendre la publicité qui met en scène le mélange harmonieux des deux liquides au sein d’une vague lactée. En France, on n’a pas de pétrole mais on a des tas de producteurs de lait payés une misère, et il faut bien écouler ce stock.

Le Danao est venu diversifier une gamme déjà très fournie de jus de fruits à disposition des consommateurs. Tous plus colorés les uns que les autres, l’emballage de ces jus de fruits convoquent toujours l’imaginaire des tropiques et du lointain, ambiance à laquelle j’étais particulièrement sensible étant gosse, me perdant dans les illustrations de l’emballage du Tropicana dans ma somnolence matinale, pour tenter d’oublier les sons émis par ma grande sœur en train de mâcher ses Miel Pops.

La publicité Danao de 2008 met en scène des parents qui tentent par tous les moyens de faire avaler ET du jus de fruit ET du lait à leur gosse, comme si sa vie en dépendait (alors que non). Danao vient leur sauver la mise et rétablir la concorde familiale au petit déjeuner.

Les enfants qui, comme nous, buvaient du jus de fruit le matin étaient les bons élèves des recommandations officielles. “5 fruits et légumes par jour” : voilà déjà un des cinq absorbés sous forme de jus… Encore aujourd’hui, les articles et autres affiches sur le petit déjeuner idéal évoquent toujours l’importance du “grand verre de jus de fruit”. Alors, pourquoi venir se plaindre ?

Parce qu’en réalité, ma consommation de jus de fruit m’a exposé à plus de sucre que celle des méchants enfants mal élevés qui carburaient au Coca Cola (et que les bons parents ne manquaient pas de tancer). Dans une étude publiée en 2018, l’association 60 millions de consommateur révèle que nombre de jus de fruits sont nettement plus sucrés que les sodas. Ainsi, si vous buvez le matin un jus de pamplemousse de la marque Joker (“c’est sain le pamplemousse”), vous ingérez 50% de sucres de plus que si vous vous tapiez un bon vieux  Schweppes Agrum’ !

J’ai de bon souvenirs de mon copain Baptiste, au collège, fils d’ingénieur et de mère au foyer, qui vivait dans sa famille parfaite où chaque petit déjeuner était une création originale de Madame, qui pressait religieusement les oranges pour chacun des membres de sa progéniture et pour son cher époux. Côté nutrition, elle avait raison. Mais les parents partisans d’un achat rapide de Tropicana ne savaient alors pas qu’ils avaient tort : ce n’est qu’en 2019 que le Plan national nutrition santé (PNNS), l’instance gouvernementale des recommandations nutritives en France, a changé d’avis sur la question. Vous savez, ce sont ces gens qui écrivent “mangez bougez, bande de gros lards”, en bas des publicités Kinder.  Donc jusqu’en 2019, le PNNS proclamait qu’un verre de jus de fruits (125 ml) 100% pur jus était considéré comme l’équivalent d’un fruit entier…

Et les vitamines dans tout ça, celles qui étaient censées me donner la niak en cours d’EPS, à en croire les publicités et les emballages ? Volatilisées ! Il en reste un peu dans les jus choisis au rayon frais, mais lorsqu’ils sont vendus à température ambiante, et donc moins cher, il n’y en a plus du tout. Je comprends maintenant pourquoi j’étais si nul en saut de haie…

Episode suivant :

3# Les légumes de la cantine


Nicolas Framont

Frustration

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