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KRS-One est une icône du rap américain et une figure du rap dit “conscient”, c’est-à-dire le rap ayant des paroles ouvertement engagées et politiques. Né dans les années 1960 et ayant grandi dans les rues du Bronx, KRS-One développe une forte conscience politique et s’initie au hip-hop dans des battles mais surtout avec le groupe Boogie Down Productions dont DJ Scott la Rock fait partie (qui sera assassiné par balles en 1987 alors qu’il n’a que 25 ans). 


L’album By All Means Necessary fait référence au leader pour les droits afro-américains Malcolm X (reprise d’une photo célèbre de ce dernier et détournement de sa formule “by any means necessary” – “en usant de tous les moyens”). C’est l’album où KRS-One, que l’on voit ici, commence à développer une musique plus politique

En 1993, il sort “Return of the Boom Bap” son premier album solo, considéré comme un des plus grands albums de rap de tous les temps, qui contient un de ses titres phares (“Sound of Da Police”) mais aussi le titre : “Black Cop”. 

Le titre connu : “Sound of da police”

Le titre le plus célèbre de l’album est Sound of Da Police, qui dénonce les violences policières et le racisme systémique. 

En France cette musique est souvent connue d’une façon un peu détournée. Elle accompagne une scène célèbre du film La Haine de Mathieu Kassovitz, de manière assez maligne car elle joue sur une hallucination auditive des spectateurs français. En la remixant avec “Police” de NTM et “Je ne regrette rien” d’Edith Piaf, DJ Cut Killer joue avec l’auditeur francophone qui pense que tout est en français, ce qui lui donne l’impression d’entendre “assassin de la police” alors que le refrain dit en réalité “That’s the sound of da police(“c’est le son de la police !” en français).

Mais le titre qui nous intéresse aujourd’hui, sur un thème proche, en est un autre de l’album, un petit peu moins connu… 

“Black Cop” : le racisme policier est affaire de structures

Black Cop évoque les contradictions entre le fait d’être à la fois noir et donc victime du racisme et policier aux Etats-Unis, et donc participant à une institution historiquement en charge de la domination raciste. 

Dans la chanson, les policiers noirs utilisent les mêmes méthodes expéditives, pratiquent le même harcèlement que les policiers blancs, qui pourrissent la vie des jeunes hommes afro-américains. KRS-One va jusqu’à dire que cette utilisation des policiers noirs est même délibérée, l’objectif serait que les noirs s’entretuent.

Here in America you have drug spot (Ici en Amérique, quand tu as un coin de deal)
They get the black cop, to watch the drug spot (Ils prennent le flic noir pour surveiller le point de deal)
The black drug dealer just avoid black cop (Le trafiquant de drogue noir évite le flic noir)
They’re killin each other on a East Coast block (Ils s’entretuent sur un bloc de la côte Est)
Killin each other on a West Coast block (Ils s’entretuent sur un bloc de la côte ouest”)
White police, don’t give a care about dat (la police blanche s’en fiche de ça)
Dem want us killin each other over crack (Ils veulent qu’on s’entre-tue pour du crack)

KRS-One fait donc référence à “l’épidémie de crack” qui a ravagé les communautés pauvres afro-américaines dans les années 1980, jusqu’au début des années 1990. Les ravages de la drogue et du trafic ont entraîné une augmentation des violences intra-communautaires. L’administration Reagan a utilisé ce problème sanitaire et social pour lancer une “guerre contre la drogue” avec des lois extrêmement punitives. Cette double dynamique a largement affaibli les mouvements émancipateurs noirs.
Dans son ouvrage The New Jim Crow en 2010 (les lois Jim Crow étaient les lois établissant la ségrégation raciale), l’avocate et militante pour les droits civiques Michelle Alexander montre que le crack a été utilisé par le pouvoir pour dissimuler des politiques racistes. En prenant des lois spécifiques pour une drogue qui était consommée en majorité par des afro-américains, il a pu faire des lois spécifiques sur les noirs sans le montrer explicitement. Les condamnations pour consommation de crack ont entraîné la perte d’accès au vote, au logement et à l’emploi de milliers d’afro-américains, créant une nouvelle spirale de criminalité. En 1996, le San Jose Mercury News, quotidien californien, publiait une série d’articles qui firent grand bruit : ces derniers accusaient la CIA d’avoir favorisé le trafic de crack aux Etats-Unis, afin d’aider au financement des contras, milice d’extrême droite cherchant à renverser les sandinistes, régime de gauche anti-impérialiste au Nicaragua et donc ennemi des Etats-Unis. Gary Webb, le journaliste dont le travail était jusque-là considéré comme très sérieux, fut victime d’une campagne de dénigrement – quand bien même certaines de ses découvertes furent confirmées par la suite, y compris par le comité des relations extérieures du Sénat aux Etats-Unis. Celui-ci fut retrouvé mort de deux balles dans la tête en 2004.

KRS-One compare la situation à celle de l’Afrique du Sud :

It’s the BLACK COP killin black kids in Johannesburg (C’est le policier noir qui tue des enfants noirs à Johannesburg)

En effet si en 1993, le régime d’apartheid est “officiellement” terminé depuis deux ans, dans les faits la police est toujours imprégnée et structurée par les méthodes et les réflexes du régime, quand bien même les policiers sont noirs. La situation n’a d’ailleurs malheureusement pas beaucoup changé. 

La chanson peut donc servir de réponse à une partie des revendications et des mesures ayant suivi Black Lives Matter puis le meurtre de Georges Floyd en 2020 d’avoir davantage de policiers noirs : le racisme n’est pas (que) une affaire de morale individuelle, de vertu des individus. Si c’est l’institution même qui est raciste, si sa fonction et son histoire sont racistes, avoir une diversité au sein de ses agents ne change rien, ou peu. Si le policier noir est mis au service d’un fonctionnement raciste, d’une politique raciste, les effets sont presque les mêmes. 

La nullité de l’argument légaliste

KRS-One appelle le policier noir à ne pas se faire d’illusions, il doit choisir son camp (“You can’t play both sides of the fence” / “Vous ne pouvez pas jouer des deux côtés de la barrière”). 

Il ne peut pas se cacher derrière l’argument qu’il se contenterait d’“appliquer la loi”, car la loi, c’est aussi ce qui a permis de structurer le système raciste américain : “The same law dissed the whole black community” (“La même loi a nuit à toute la communauté noire”).

Déserter la policE

C’est au policier noir que s’adresse KRS-One avec un message clair : arrête d’oppresser les tiens et quitte la police.

Stop shootin black people, we all gonna drop (Arrête de tirer sur les personnes noires, on va tous mourir)

Insistant sur le fait que cette trahison ne se fait même pas contre grand chose : 

You don’t even get, paid a whole lot (Tu n’es même pas bien payé)

Le policier noir devrait donc déposer les armes.  

So take your M-60 and put it ‘pon lock! (Alors prends ton M-60 et mets le sous clé !)

Take your four-five and you put it ‘pon lock! (Prends ton 45 et mets le sous clé !)

Take your uzi, put it ‘pon lock! (Prends ton uzi, mets le sous clé !)

La conclusion est claire : 

Don’t be the sucker comin into my face… (Ne sois pas le c*nnard qui vient m’agresser)

KRS-One : un pionnier du rap contestataire 

Influences de KRS-One

La chanson ‘Black Cop’ de KRS-One est un cri de ralliement contre le racisme systémique et les violences policières, incarnant ainsi le rap politique dans toute sa force. L’engagement sans faille de KRS-One en faveur de la justice sociale a profondément marqué la scène hip-hop américaine, inspirant directement de nombreux artistes. Certains ont même explicitement cité KRS-One comme une influence majeure dans leurs propres œuvres, mêlant son héritage avec leur propre vision artistique. D’autres ont parfois directement collaboré avec lui. Parmi ces héritiers directs de son message, on trouve :

Public Enemy – Groupe emblématique de Chuck D et Flavor Flav, influencé par le message politique et social de KRS-One.
“Fight the Power” : Un cri de ralliement contre l’oppression raciale et sociale, devenue un symbole de la lutte pour les droits civils.

Wu-Tang Clan – Collectif de rap légendaire, a souvent fait référence à KRS-One.
“C.R.E.A.M.” (Cash Rules Everything Around Me) : Un morceau qui offre, en sous texte, une perspective sur les luttes économiques et sociales auxquelles sont confrontées les communautés noires.

Nas – Un des plus grands noms du rap, influencé par KRS-One, en particulier dans ses premiers travaux où il aborde des thèmes similaires de conscience sociale et de critique politique.
“The Message” aborde diverses questions sociales: la violence, la pauvreté et le racisme institutionnel et systémique.

Kendrick Lamar – Un des artistes les plus influents de la nouvelle génération, a souvent fait référence à KRS-One comme une influence majeure dans la composition de sa musique et l’écriture de ses textes.
“Alright” : offre un message d’espoir face aux défis auxquels sont confrontées les communautés marginalisées, y compris les personnes noires.

Talib Kweli – Rappeur et activiste fortement influencé par KRS-One et a travaillé avec lui sur plusieurs projets.
“Get By” : Talib Kweli y évoque les luttes “quotidienne” des personnes noires.
Bonus : Ce feat génial des deux artistes: The Perfect Beat (feat. KRS-ONE)

Dead Prez
– Duo de rap militant qui ont largement puisé dans les idéaux et le style de KRS-One.
“Police State” : Dead Prez y dénonce la brutalité policière et le système carcéral tout en appelant à une résistance collective. L’intro est un extrait d’une prêche de Omali Yeshitela, le fondateur du mouvement Uhuru, une organisation internationaliste africaine de gauche basée à St. Petersbourg, en Floride.

BONUS :  dead prez – Animal in man Un génial morceau interpolant avec finesse et classe le livre “La Ferme Des Animaux” de George Orwell.

Avec “Black Cop”, KRS-One nous parle du racisme structurel au sein des institutions policières. La chanson met en lumière les contradictions auxquelles sont confrontés les policiers noirs, pris entre ce qu’ils sont et leur rôle dans une institution historiquement oppressive. En soulignant que le racisme n’est pas simplement une question de morale individuelle mais plutôt une question systémique, elle nous fait réfléchir sur le rôle de la police dans la perpétuation des injustices raciales. En 1993, KRS-One adressait un message clair aux policiers noirs : cessez de participer à l’oppression de votre propre communauté et abandonnez les armes.


ROB GRAMS

Paragraphe sur l’influence de KRS-One sur le rap US, et illustrations par FARTON BINK


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